dans le portefeuille de d'Entraigues, ouvert en présence de Bonaparte
et de Clarke, alors commissaire du Directoire près l'armée d'Italie;
Clarke, d'abord chargé de surveiller le général Bonaparte, et puis se
dévoilant à lui et se donnant à l'homme dont le pouvoir était évident
dans l'avenir, comme il fut ensuite à la Restauration, lorsque ce
même homme alla mourir à Sainte-Hélène!]
Le fait est que le Directoire n'avait rien inventé; seulement il
avait habilement joué les cartes que le sort lui avait données.
Au même moment, Moreau faisait une proclamation à son armée, le 24
fructidor, où il disait, entre autres[35] phrases fort accablantes
pour Pichegru:
_Il n'est que trop vrai que Pichegru a trahi la confiance de la
France entière._
[Note 35: Cette correspondance fut trouvée dans un fourgon du général
Klinglin, saisi par nos troupes le 2 floréal an V; et Moreau la
garda jusqu'au 24 fructidor, c'est-à-dire quatre mois et demi après.
Il paraît que le Directoire croyait Moreau aussi coupable que les
autres.]
_Une correspondance avec Condé, qui m'est tombée entre les mains, ne
me laisse aucun doute sur cette trahison._
Et sept ans plus tard, Moreau conspirait contre sa patrie avec ce
même Pichegru!... Il contribuait à propager l'accusation d'un parti
contre Napoléon, en disant qu'il avait fait assassiner Pichegru...
Assassiner Pichegru, bon Dieu! et pourquoi?... était-il à craindre
cet homme connu seulement par quelques victoires, à une époque où
nos soldats triomphaient seuls par la force et l'élan de leur
patriotisme?... Il s'est tué parce qu'il a compris que la France,
dans sa majorité, jetterait du mépris au traître qui, après avoir
léché la griffe des tigres qui déchiraient les justes de la patrie,
conspirait dans ce même moment avec des hommes dont il faisait en
même temps fusiller les mandataires. Une conduite aussi double est
indigne d'un homme d'honneur, ayant du sang français dans les veines.
Quoi qu'il en fût de toute cette affaire, il nous revenait à Paris
que Bonaparte allait avoir une grande puissance, et que dans le
salon de M. de Talleyrand on portait très-haut son mérite et ses
services. En effet, le traité de Campo-Formio fut signé, et M. de
Talleyrand en reçut le premier la nouvelle, comme cela était naturel.
Lavalette, qui alors était à Paris, et avait conduit le 18 fructidor
avec Augereau[36], allait souvent chez M. de Talleyrand; celui-ci
aimait l'esprit de Lavalette, sa manière de conter, sa parole _comme
il faut_, et une foule de choses en lui qui, au fait, rendaient sa
société désirable.
[Note 36: Je ne connais rien de plus étrangement ridicule que toute
la conduite d'Augereau alors, si ce n'est celle des directeurs,
lorsque je pense que l'on a agité la question de savoir s'il ne
remplacerait pas Carnot ou Barthélemy! Augereau, qui, se trouvant
à quelque temps de là à la présidence de ce même Conseil qu'il
avait décimé, lorsqu'on apprit la démission de Bernadotte, et qu'on
craignit un coup d'État, s'écria: «Ne vous rappelez-vous plus que
je suis le même homme qu'au 18 fructidor? eh bien! je vous préviens
qu'il faudra faire tomber ma tête avant de toucher à mes collègues!»
Bavardage! abus des mots!]
Lorsque la nouvelle du traité de Campo-Formio arriva à Paris, avec
toute cette gloire dont la tête de Bonaparte était entourée, M. de
Talleyrand le comprit, mais sans le deviner entièrement toutefois; il
vit un grand homme, mais il crut un peu trop peut-être à l'orgueil
personnel, qui lui disait qu'il avait _fait_ une partie de cette
gloire; comme plus tard en eurent la pensée ceux qui le suivaient
alors.
Monge et Berthier arrivèrent d'Italie, apportant le fameux traité
qui donnait la paix à la France. M. de Talleyrand les invita souvent
à dîner chez lui, et les fit causer sur Bonaparte. Berthier parlait
volontiers, et sans entendre malice à la chose, et Monge, malgré sa
science profonde, était simple comme un enfant. M. de Talleyrand
eut donc aussi beau jeu que possible pour les faire parler sur
l'homme qu'il voulait connaître et ne connaissait encore d'aucune
manière[37]. Cette besogne il était obligé de la faire à lui seul,
car il n'avait pas dans sa maison une personne capable de l'aider; il
n'était pas marié, pour dire le mot, quoiqu'il y eût une femme dans
la bergère, à la droite de la cheminée, et souvent à table vis-à-vis
de lui; mais madame Grandt, qui plus tard devint altesse sérénissime
par la grâce de Dieu, ou à la grâce de Dieu, plutôt que de toute
autre, madame Grandt n'était pas de force à ce que M. de Talleyrand
lui confiât la moindre mission. On sait bien qu'en 1802, l'ayant
priée de parler à Denon de ses voyages, la pauvre femme le prit pour
Robinson Crusoé, et lui demanda des nouvelles de Vendredi; or, cette
belle action, elle la fit en 1802, et l'on n'était alors qu'en 1797.
[Note 37: Ils ne s'étaient pas encore rencontrés; M. de Talleyrand
était revenu d'Amérique après le départ de Bonaparte pour l'Italie.]
Elle était bien belle alors madame Grandt. Je comprends que M.
de Talleyrand l'ait aimée, quoiqu'elle fût sotte, et sotte à
impatienter, comme j'ai compris aussi que madame Grandt ait aimé M.
de Talleyrand, quoiqu'il fût évêque; car un évêque, ce n'est ni bien
ni mal; ce n'est ni une femme ni un homme, ce n'est rien pour l'amour.
La maison de M. de Talleyrand fut quelque temps à se monter et à
devenir _sociable_; mais une fois que le premier pas dans cette
route fut fait, le reste alla tout seul. Madame de Staël, d'autres
femmes qui savaient causer, entouraient M. de Talleyrand, et lui
épargnaient la peine de parler. Quelques-unes de ses amies émigrées
rentrèrent, rappelées par lui-même, lui, qui naguère était proscrit!
M. de Talleyrand aime sa maison, le _casement_; il aime sans aucun
doute ce que nous appelons chez nous l'intérieur; ce qui, pour le
dire en passant, dérange un peu ma confiance dans cette belle science
qu'on appelle la _phrénologie_, car M. de Talleyrand a, j'en suis
sûre, les deux organes que Gall appelle _attachement à l'habitation
et à la sociabilité_[38]; de ces deux organes réunis, Gall faisait
l'esprit patriotique. Je ne prononce sur rien; je demande seulement
si M. de Talleyrand est un _patriote_ dans la véritable acception du
mot?
[Note 38: Ce que, plus tard, Spurzheim a nommé _habitivité_;
barbarisme inutile.]
M. de Talleyrand aimait tout ce qui rappelait la cour; le Directoire
en était idolâtre. Alors les grands manteaux étaient dépliés, les
chapeaux à la Henri IV sortaient de leur étui, et le Directoire
jouait à la parade. Hélas! c'était la principale occupation de ce
gouvernement, si misérable qu'on ne peut que le mépriser. On n'a pas
de haine pour ce qui est si petit.
En apprenant la nouvelle de la paix de Campo-Formio, la joie fut
universelle. Croira-t-on qu'un homme[39] osa proposer, au milieu de
cet enthousiasme, d'accorder une _indemnité pécuniaire au général
Bonaparte_! mais les murmures universels, non-seulement dans
l'Assemblée, mais dans Paris, dans la France, prouvèrent qu'on était
encore au temps où l'annonce d'une victoire faisait battre un coeur
français et pleurer de joie.
[Note 39: Malibran, député de l'Hérault au Conseil des Cinq-Cents; et
il aimait le général Bonaparte!... il demanda en même temps pour lui
qu'on donnât le nom de faubourg d'Italie au faubourg Saint-Antoine.
Cet homme, j'en suis sûre, aurait aussi mal entendu l'honneur pour
lui-même; je crois que ce Malibran est le beau-père de la fameuse
madame Malibran. Comme il était familier de Barras, on pensa que le
Directoire, qui déjà craignait Bonaparte et le jugeait d'après lui,
aurait voulu le déconsidérer dans le cas où il aurait accepté.]
Un habitué du salon de M. de Talleyrand était Chénier. Ce fut lui
qui proposa et fit adopter le décret pour la rentrée et la radiation
de M. de Talleyrand, et le rapport de l'acte d'accusation contre
lui. Celui-ci n'avait pas oublié ce service, et puis l'esprit élevé
de M. de Talleyrand avait su comprendre Chénier. Chénier était un
républicain, qui jamais ne fut coupable d'aucun excès, et qui en
empêcha beaucoup[40]. Mais une fois que l'opinion a pris une route
fausse pour son jugement, il est difficile de la faire revenir. C'est
une chose étrange de notre nature française; nous sommes légers pour
prendre parti contre un homme, dès qu'il est célèbre en quoi que
ce soit, et nous sommes fixés dans notre pensée pour lui accorder
ensuite la justice qui lui est due.
[Note 40: Chénier (Marie-Joseph), qui fut à tort accusé de la mort
de son frère, était un homme de bonne foi, républicain dans le
coeur. Il a fait une foule de beaux traits, de choses utiles qu'on
ignore, parce qu'on parle de lui sans rien approfondir; mais il
faut connaître Chénier, et savoir tout le bien qu'il fit et le mal
qu'il empêcha. Ce fut lui qui fit décréter les écoles primaires.
Aussitôt que la veuve d'un littérateur faisait entendre une parole
de détresse, Chénier montait à la tribune et demandait une pension
pour elle; s'occupant des arts, de la littérature, et d'une foule de
choses toutes utiles à la science et au progrès. Les Clichiens ont
été rigoureux pour lui, parce qu'il fut sans pitié pour les excès de
la _Compagnie de Jésus_ et de leurs acolytes plus féroces que les
monstres de 93. Le _Moniteur_ de l'époque (et celui-là est vrai) est
le livre où l'opinion devrait s'instruire avant de se formuler si
violemment.]
Bonaparte était donc, comme je l'ai dit, le favori de monsieur de
Talleyrand. Il dit à Chénier qu'il fallait faire quelque chose de
remarquable pour l'arrivée du général Bonaparte, et Chénier fit
le _Chant du Retour_... On le lut chez monsieur de Talleyrand, qui
aurait encore voulu plus de louanges pour le vainqueur... Et madame
de Staël!... Ce n'est pas alors qu'elle le nommait _Robespierre à
cheval!_... Et le salon de monsieur de Talleyrand, ce même salon
qui, plus tard, retentit d'invectives contre le héros de la France
et de projets pour son abaissement et sa mort, ne répétait alors que
des paroles d'amour et de louanges! C'est qu'on ne le croyait pas si
grand!...
Enfin, le vainqueur de Lodi et d'Arcole, le pacificateur de la plus
grande partie de l'Europe, rentra dans Paris, chargé de lauriers qui
faisaient pencher sa jeune tête. Quelle joie! quel délire!... Comme
le peuple français comprenait la gloire qu'on lui donnait alors!...
C'était plus que de l'enthousiasme... Ah! ces souvenirs font mal...
mal à briser le coeur!
Monsieur de Talleyrand, fier du général Bonaparte, le reçut comme un
fils... Son discours, lorsqu'il le présenta au Directoire, et qu'on
peut lire dans le _Moniteur_, est une preuve sans réplique de ce
qu'il pensait alors... Il blessait le Directoire cependant, et il le
savait!...
Le Directoire donna une fête au _vainqueur-pacificateur_, et le
soir il y eut un bal à l'Odéon. Ce bal fut très-beau, beaucoup
de _toasts_ furent portés au dîner. Chénier en porta un assez
remarquable pour être rapporté:
_À ses victoires pour notre gloire! à sa longue vie pour notre
bonheur!..._
François de Neufchâteau fit aussi des vers... Les couronnes tombaient
sur le front pâle du jeune homme, qui paraissait calme et comme
accoutumé à de pareils honneurs.
Monsieur de Talleyrand demandait à chaque personne qu'il rencontrait:
L'avez-vous vu?...--Non.--Eh bien, venez demain chez moi, il y
dînera, vous pourrez le voir facilement...
Bientôt l'hôtel Gallifet, qui alors était déjà l'hôtel destiné
aux affaires étrangères, fut bouleversé par les préparatifs d'une
fête donnée par le ministre au général Bonaparte. Quatre mille
personnes devaient, dit-on, être invitées. Les femmes préparaient
des toilettes plus magnifiques que la Révolution n'en avait encore
vu... Les préparatifs de cette fête avaient la même importance
pour les marchands. Lorsqu'une femme disputait sur le prix d'un
objet, le marchand lui disait en souriant: «Oh! madame, pour fêter
le général Bonaparte, est-il quelque chose d'assez beau, d'assez
cher?...» Et si la femme s'obstinait, le marchand lui disait: «Eh
bien! prenez-le!... Je ne veux pas qu'il soit dit que par ma faute
il y aura une femme mal mise à la fête que donne la nation à notre
héros[41].»
[Note 41: C'est madame Germon, couturière très en vogue alors, qui
répondit ce mot à une femme, et fit en effet sa robe pour le tiers du
prix. Elle fut depuis couturière de madame Bonaparte.]
Il existe encore bien des êtres qui doivent se rappeler le jour où
monsieur de Talleyrand présentait à l'Europe _l'homme des siècles_,
comme lui-même l'avait nommé dans son discours. Quel mouvement autour
de ce palais du Directoire! Quelle joie délirante!... Comme on se
pressait autour de Bonaparte! On voulait voir ce jeune visage pâle
et mélancolique, au regard profond et à l'oeil d'aigle. Cet homme,
âgé au plus de vingt-huit ans, arrivait dans Paris, dans cette ville
aux merveilles, précédé d'une immense renommée et entouré d'un
éclat qui eût suffi pour illustrer la plus longue carrière. Tous se
levèrent pour voir un homme si grand!... Et lui, calme et froid même
au milieu de ses triomphes patriotiques, il fut dès lors ce qu'il
fut plus tard... Il connaissait sa hauteur et voulut que les autres
la comprissent aussi. Ne souriant jamais, demeurant toujours comme
absorbé devant une grande pensée, il jetait à l'observation de ces
mots qui devaient faire rêver les gouvernants du jour:
«Les lois organiques de la République sont à faire, dit-il dans
un discours qu'il fit au Directoire... L'ère des gouvernements
représentatifs commence, etc.» Ces phrases étaient courtes et en même
temps significatives.
Madame de Staël, qui voulait à tout prix en être remarquée,
s'approcha de lui et lui fit cette question qui depuis a tant couru,
que les enfants la savent par coeur, ainsi que la réponse[42]. Et
pourtant la chose n'est pas vraie. Bonaparte n'avait aucune raison
pour parler _brutalement_ à une femme qu'il savait être amie de
monsieur de Talleyrand. Madame de Staël s'approcha de lui au moment
où il donnait le bras à l'ambassadeur turc. Elle le connaissait déjà
d'ailleurs, et n'avait pas besoin, comme on le voit dans une foule
de biographies, d'entrer en matière par une question aussi bête que
celle qu'on lui prête. J'étais avec ma mère, à deux pas de madame de
Staël, au moment où elle aborda Bonaparte. Elle lui parla longtemps,
et il lui répondit toujours poliment, mais avec un laconisme
singulièrement affecté. Je crois qu'il craignait les remarques.
Madame de Staël, extrêmement vive et passionnée, demandait vingt
choses à la fois et ne pouvait comprendre une conversation faite
ainsi.
[Note 42: Je crois que, plus tard, Bonaparte fit cette réponse à
madame de Staël, mais ce ne fut pas ce jour-là.]
J'ai laissé passer une particularité relative au discours de Barras à
Bonaparte.
On fit courir le bruit dans le monde que ce n'était pas Barras qui
avait fait son discours; les uns l'attribuaient à M. de Talleyrand,
les autres à madame de Staël... et personne à Barras... La raison
qui le faisait penser, c'est que ce discours était une sorte de
manifestation publiquement faite aux yeux de l'Europe, et qu'on y
devait trouver de la modération et un appel à la paix intérieure, en
annonçant la paix au dehors. Ce fut tout le contraire. Le discours,
s'il eût été fait par un ennemi du Directoire, ne lui aurait pas été
plus funeste. Bonaparte, en l'écoutant, laissa échapper un de ces
rares sourires qui annonçaient tant de choses cachées. Quoi qu'il
en soit, l'opinion se prononça et déclara que le discours de Barras
était de M. de Talleyrand ou de madame de Staël. Je sais quelqu'un
qui le dit en plaisantant à M. de Talleyrand, chez lui-même; et
celui-ci se mit à sourire sans lui répondre. M. de Lauraguais,
qui était dans le salon du ministre, tout enfoncé dans sa cravate
d'incroyable, malgré ses cinquante ans, dit alors du fond de son
paquet de mousseline:
--Eh! mais vraiment! est-ce donc que le directeur n'est pas de force
à faire un discours?
--Non, répondit sans hésiter celui qui avait porté la parole.
--Comment, NON! s'écria M. de Lauraguais.
--NON, répliqua plus vivement celui qu'il paraissait vouloir
intimider; il peut très-bien manier le sabre, je n'y touche
jamais, et ne prononce pas sur cette matière; mais pour la plume,
c'est une autre affaire, il n'y entend rien; et... vous le savez
bien vous-même... Vous savez que votre cousin Barras, comme vous
l'appelez, n'a pas le talent d'écrire deux lignes qui soient lisibles.
--Je ne sais pas cela du tout! s'écria M. de Lauraguais... Quelle
sotte pensée allez-vous me prêter-là!
Il faut savoir que M. de Lauraguais était fort poltron, et que la
terreur n'était pas encore passée pour lui. Or donc, il tremblait au
mot POUVOIR, et le saluait très-bas.
--Est-ce donc vous, alors, qui avez fait le discours du directeur?
lui demanda celui qui le tourmentait à plaisir.
--Pas du tout, encore moins que mon ami Talleyrand.
--Eh bien! je déclare que ce n'est certes pas Barras qui a fait à
lui seul cette phrase:
_Le général Bonaparte a secoué le joug des parallèles!_
M. de Talleyrand sourit et dit:
--Elle est bien, au fait, cette phrase!
Celui qui avait fait la question sourit aussi, se leva et partit.
Il n'avait plus besoin d'autre certitude. M. de Talleyrand était
l'auteur du discours.
M. de Talleyrand n'était pas demeuré oisif pendant les semaines qui
avaient suivi l'arrivée de Bonaparte à Paris. Son regard fixe et
subtil avait su connaître la haine du Directoire pour le vainqueur
de l'Italie. Il vit le danger. L'envie marchait déjà à côté de
l'admiration...
Un jour, à la suite d'un dîner qu'il avait donné, et dans lequel
s'étaient trouvées plusieurs personnes dévouées au général
Bonaparte, et le général lui-même, il le retint après le départ
des autres convives, et l'emmenant dans son cabinet, il lui parla
confidentiellement d'un projet qui depuis longtemps occupait
Bonaparte.
--Il faut que vous partiez, lui dit-il.
--Je ne veux pas faire cette expédition d'Angleterre, dans laquelle
ils espèrent que je me perdrai.
--Ne partez pas pour l'Angleterre, mais pour l'Orient.
BONAPARTE, avec un cri de joie.
Pour l'Orient!
M. DE TALLEYRAND.
Pour l'Orient.
BONAPARTE.
Mais comment en êtes-vous venu à pouvoir remplir le voeu de mon
ambition, le rêve de ma vie?...
M. DE TALLEYRAND.
Je le connaissais avant de vous avoir vu; je savais qu'il existait un
ancien projet présenté aux Affaires étrangères depuis longtemps; je
l'ai trouvé, et le voici.
BONAPARTE.
C'est vrai!...
M. DE TALLEYRAND.
Mais savez-vous la singulière particularité qui s'attache à ce projet?
BONAPARTE, toujours parcourant.
Quelle est-elle?
M. DE TALLEYRAND.
C'est que ce fameux projet vient de Leibnitz[43]!
[Note 43: Leibnitz avait un penchant pour la France; étant encore
jeune, il vint à Paris pour y étudier vraiment les sciences,
disait-il. C'est qu'il était un véritable émule de Descartes et
de Pascal. Cet esprit actif et remuant qui, à vingt ans, s'était
fait Rose-Croix pour apprendre la science universelle, ne croyait
jamais assez savoir. Législateur non-seulement d'un peuple, mais de
l'univers, par la pensée, Leibnitz est un de ces hommes qui ne sont
d'aucun pays, et appartiennent à l'univers. Lorsqu'on connaît le
caractère de Leibnitz, il est des choses qui prêtent un côté bien
plaisant à une partie de sa vie. Il était toujours plongé dans les
études les plus abstraites; Oldenbourg, géomètre anglais, était en
rapports intimes avec lui. À seize ans, il écrivit un petit traité
_de Arte combinatoria_. Ce fut comme un jalon pour son génie; il fit
plus encore, et montra ses résultats à Oldenbourg. L'autre se mit à
rire, et lui dit que tout ce qu'il avait fait était l'ouvrage d'un
nommé Mouton, Français (1670). Mais, plus tard, Leibnitz montre à
Oldenbourg une autre propriété des nombres qu'il avait trouvée.--Bon!
lui dit l'autre, cela est dans la _Ligarithmotechnia_ de Mercator, du
Holstein. Un autre se serait désespéré de cette suite de rencontres
qui ressemblaient à un plagiat continuel; mais comme Leibnitz ne
lisait pas, il ne pouvait être plagiaire. Il se remit avec calme au
travail, et recommença ses calculs; ce fut alors qu'il trouva une
série de fractions exprimant la surface du cercle, comme Mercator,
son premier rival, avait trouvé la série de l'hyperbole. Huyghens, à
qui Leibnitz fit voir ce beau travail, rendit hommage à la grandeur
de la chose et en félicita l'auteur.--Pour cette fois, dit Leibnitz,
Oldenbourg sera content! il lui envoie son travail et attend la
réponse avec impatience... Oldenbourg félicita cordialement son
ami sur un aussi beau chef-d'oeuvre de son esprit... Mais par une
fatalité inconcevable, ajoutait-il, ce même travail, ce même résultat
viennent d'être opérés par un CERTAIN M. ISAAC NEWTON de Cambridge,
qui n'avait pas encore publié les nouvelles découvertes qu'il avait
faites. Quel siècle que celui où de telles choses arrivent! et qu'on
fut heureux d'y vivre!
Il paraît, au reste, que M. Gregory, Écossais, avait trouvé cette
série du cercle quelque temps auparavant.]
BONAPARTE.
Leibnitz?... le fameux Leibnitz?
M. DE TALLEYRAND.
Lui-même.
BONAPARTE.
Mais comment cela se peut-il?
M. de Talleyrand expliqua alors à Bonaparte comment Leibnitz avait
donné ce projet aux Affaires étrangères. Il paraît que ce fut à
l'époque où Leibnitz habita Paris, et fut en grande relation avec
Bossuet pour la réunion des deux Églises. Ce n'est qu'alors, je
pense, que ce projet aura été donné par lui aux Affaires étrangères.
--Eh bien, dit M. de Talleyrand à Bonaparte, que dites-vous de mon
projet?
--Oh! s'écria Bonaparte, vous avez réalisé le voeu le plus cher de ma
vie!
Et voilà comment l'expédition d'Égypte eut lieu. Le Directoire, qui
voulait _à tout prix_ éloigner Bonaparte, a-t-il indiqué ce plan? M.
de Talleyrand l'a-t-il trouvé tout seul? l'a-t-il donné à Bonaparte
pour le servir ou pour le perdre? voilà qui n'est pas connu et ne
le sera jamais. En serait-il de ceci comme des contes de chevalerie
où l'on donne à un chevalier une expédition périlleuse dont il se
tire à sa gloire, et qui même ne fait que l'augmenter quand il y
devait mourir?... Est-ce cela?... Je le répète, on ne saura jamais la
vérité[44].
[Note 44: Au moment où je parle, il me revient en souvenir tout
ce que M. d'Abrantès m'a conté de cette époque. La confiance de
l'empereur était toujours la plus entière en lui, et il croyait que
M. de Talleyrand la méritait et avait été, en effet, du parti du
général Bonaparte contre le Directoire. Quoi que M. de Talleyrand
ait pu faire contre l'empereur depuis, je suis juste quand il faut
l'être.]
Quoi qu'il en soit, Bonaparte partit pour l'Orient, laissant M. de
Talleyrand en tiédeur assez prononcée avec le Directoire. Son salon,
rendez-vous général, comme celui de madame de Staël, rassemblait
ce qui se reformait alors de _la bonne société française_. Barras,
qui avait connu et apprécié le pouvoir de la bonne compagnie en
France, quoiqu'il ne l'aimât pas, craignait souvent qu'une raillerie
partie de l'une de ces deux maisons ne fît une blessure mortelle au
pouvoir exécutif. M. de Talleyrand, étendu dans un fauteuil ou sur un
canapé, écoutait longtemps, sans parler, les hommes qui étaient chez
lui, ainsi que les femmes, et il y en avait de bien spirituelles;
et puis il se soulevait lentement et laissait échapper une phrase
bien _salée_ sur ses amis les directeurs comme sur leurs ennemis les
députés.
Il avait encore une jolie figure à cette époque, M. de Talleyrand;
il avait des cheveux admirables et d'une charmante couleur. Son
regard, depuis si atone, et si constamment mort même, avait encore
une finesse charmante; il pouvait plaire enfin et plaisait. Il aimait
cette vie du monde, d'intrigues de femmes, de petits billets à lire
et à répondre; cette existence enfin du marquis de Moncade allait à
miracle à M. de Talleyrand. Cette tradition du valet, dans l'_Homme
à bonnes fortunes_, tordant le mouchoir trempé d'eau ambrée, a été
prise chez M. de Talleyrand, ainsi que les mots: _A-t-on mis de l'or
dans mes poches?_ l'a été de M. le maréchal de Richelieu.