avec Bonnier et Robertjeot. Arrivé à Rastadt, il fit tout ce qu'il
put pour maintenir la dignité de la République; et, pour se livrer
plus tranquillement aux fonctions nouvelles qu'il avait adoptées, il
envoya sa démission de député au Conseil. C'était un républicain trop
zélé, peut-être: voilà son seul défaut. On sait quel fut le sort des
plénipotentiaires de Rastadt... il y a un voile sur cette sanglante
catastrophe, que la main du temps soulèvera peut-être, mais qui ne
l'est aujourd'hui qu'à demi. Assassinés tous trois par les hussards
Szeklers chargés de les escorter, Jean Debry fut le seul qui échappa.
C'était la nuit; il essaya de fuir, couvert de blessures, transi
de froid, troublé par la crainte de voir revenir ses meurtriers;
le malheureux se traîna de buisson en buisson jusqu'à une maison
hospitalière où il fut reçu. Sa convalescence fut longue; le jour
où il rentra dans l'Assemblée, l'émotion fut au comble... Il avait
encore le bras en écharpe, il était pâle; et puis, en revoyant ses
collègues, ils lui rappelaient les deux victimes qui étaient tombées
avec lui, mais pour ne pas se relever... Il prononça un discours à la
suite duquel il fut couvert d'applaudissements... sa dernière phrase
fut oratoire, elle enleva les acclamations.
--Vengeance contre l'Autriche! s'écria-t-il avec cette puissance
d'émotion qu'il avait au dernier degré... On lui répondit par un
autre cri formé par cinq cents voix!...
Les fauteuils des deux autres plénipotentiaires ne furent jamais
occupés; on jeta sur eux un crêpe noir, au travers duquel on voyait
leurs noms entourés d'une couronne civique... Et lorsque dans quelque
cérémonie on procédait à l'appel nominal, le député le plus voisin du
fauteuil répondait: «Mort assassiné au congrès de Rastadt.»]
--Pourquoi se mêle-t-il de nos affaires? disait Jean Debry; je ne
l'aime pas. Quant à Talleyrand!... celui-là!...
Et il faisait des signes qui donnaient la traduction de ce qu'il ne
disait pas.
Le dîner eut lieu. Le soir, M. de Talleyrand vint comme pour
faire une visite; la finesse de son jugement l'avait averti que
probablement ses chargés d'affaires ne s'acquittaient pas bien de
leur mission.
--Puisque vous acceptez aussi souvent chez mes amis, dit M. de
Talleyrand à Thibaudeau, vous ne pouvez me refuser moi-même pour un
jour de cette semaine.
Thibaudeau accepta d'autant plus volontiers, que ce jour-là l'affaire
avait été plutôt éloignée qu'attaquée. M. de Talleyrand voulut avoir
l'honneur de la capitulation de la place, après avoir fait battre en
brèche par les autres.
Le dîner eut lieu le 28 thermidor. On voit que les événemens
marchaient vite, et que le coup d'État devenait urgent.
Les convives étaient peu nombreux, et cette fois madame de Staël
n'y était pas; il y avait Jean Debry, Riouffe, Poulain-Grandpré et
Thibaudeau. M. de Talleyrand alla d'abord au but; il a toujours une
de ces franchises attrapantes qui sont bien subtiles: il ne dissimula
aucunement à Thibaudeau l'importance qu'il attachait à la réunion de
son parti et de lui au Directoire, et finit sa très-courte allocution
par la demande formelle de cette réunion.
THIBAUDEAU.
Mais je ne suis pas seul.
M. DE TALLEYRAND.
Vous êtes fort important, et chacun le sait. Demandez au député
Poulain-Grandpré ce qu'il en pense.
POULAIN-GRANDPRÉ.
Vraiment, je le crois bien! (_Tirant un grand papier de sa poche_).
Voici la liste, jour par jour, des discussions importantes dans
lesquelles le citoyen Thibaudeau a parlé[28]... Sur douze, il a
entraîné la majorité onze fois.
[Note 28: Cette liste était depuis le 1er prairial, c'est-à-dire deux
mois et demi.]
M. de Talleyrand sourit; il croyait être sûr que la flatterie avait
été à son but. Le fait est qu'elle était adroite.
BENJAMIN CONSTANT.
Vous avez entendu madame de Staël l'autre jour, mon cher député; eh
bien! elle est parfaitement instruite, et la majorité royaliste est
telle qu'elle nous l'a dit.
THIBAUDEAU.
Oui, je sais que la conspiration royaliste n'est que trop
flagrante!... Je ne le sais que trop, vous dis-je!
M. DE TALLEYRAND.
Eh bien! lorsque vous pouvez arrêter le mal, vous vous y refusez!...
Étrange aveuglement!...
THIBAUDEAU.
Écoutez, nous sommes d'accord sur plusieurs points, mais il en est
sur lesquels nous ne nous entendons plus.
RIOUFFE.
L'intégralité de la constitution conservée; hors de là, point de
salut pour la République.
M. DE TALLEYRAND.
Qui parle de la violer?
JEAN DEBRY.
Tout ce que nous voyons, tout ce que nous entendons, prend une voix
pour nous le dire... Mon collègue a exprimé ma pensée, et je répète
après lui: Intégralité de la constitution.
M. DE TALLEYRAND.
Je m'y engage au nom du Directoire; lui-même ne veut que la
constitution. Nous sommes donc d'accord.
THIBAUDEAU.
Je ne le crois pas, car il nous faut une garantie pour l'avenir; et
qui nous la donnera?
BENJAMIN CONSTANT.
Le Gouvernement a fait de grandes fautes, on ne le peut nier; mais
les récriminations aigrissent au lieu de fermer la blessure. Laissons
donc tout le passé et même l'avenir, pour ne nous occuper que du
présent...
JEAN DEBRY, souriant.
Le présent et l'avenir se tiennent de trop près pour les séparer.
M. DE TALLEYRAND.
Tout ira bien, si Thibaudeau ne veut pas faire le rapport sur le
dernier message[29] du Directoire, à moins que ce ne soit pour passer
à l'ordre du jour... Voilà tout ce qu'on lui demande.
[Note 29: Message qui faisait part de toutes les adresses des
différents corps d'armée au Directoire.]
THIBAUDEAU.
Je ne le puis pas. Ce serait nous faire à nous-mêmes une blessure
mortelle.
BENJAMIN CONSTANT.
En quoi et comment?
THIBAUDEAU.
Parce qu'en passant à l'ordre du jour, ce serait reconnaître à
l'armée un pouvoir qu'elle n'a pas; ce serait introduire la tyrannie
militaire, et nous ne la voulons pas.
POULAIN-GRANDPRÉ.
Mais pourtant je ne vois rien...
THIBAUDEAU, avec dignité.
Plus un mot, je vous prie, sur ce sujet... Le Corps-Législatif
s'avilirait à jamais en passant à l'ordre du jour.
M. de Talleyrand se leva alors avec une sorte d'impatience... Il
venait de voir qu'il n'y avait rien à faire avec des hommes qui
exigeaient une pensée formulée clairement: aussi cette conférence ne
produisit-elle aucun résultat, non plus que les deux précédentes.
Il était évident que M. de Talleyrand et _son conseil_ avaient une
arrière-pensée qu'ils n'osaient pas dire.
Quelques jours après, Augereau fut nommé commandant de la 17e
division[30] militaire: c'était une déclaration de guerre, et ce qui
se passa immédiatement le prouva plus que tout. Dix-sept pièces de
canon arrivèrent à Paris du parc d'artillerie de Meudon; la garnison
fut augmentée. Les Conseils alarmés envoyèrent chez le ministre de la
Guerre Schérer; les envoyés y trouvèrent Augereau, qui, avec la même
impudence que lorsqu'il trahit plus tard l'homme qu'il avait juré de
servir, dit qu'il répondait des Conseils sur sa tête.
[Note 30: La division militaire de Paris était la 17e à cette époque.]
Ceux qui se rappellent cette époque ne peuvent lui trouver de point
de comparaison avec rien dans l'histoire. Il y a une confusion de
toutes choses qui fait frémir et reculer devant cet abîme où tout
ce qui avait encore quelque renom et quelque peu d'honneur allait
s'engloutir...
C'est au milieu de cette tourmente qu'on atteignit le 16 fructidor.
M. de Talleyrand était non-seulement le guide du Directoire alors,
mais il était, parmi les ministres, le seul bien capable de remuer
ce grand colosse de l'État dans des circonstances aussi critiques.
Schérer, qui était ministre de la Guerre et brave homme, quoi qu'on
en ait dit, invita Thibaudeau à dîner avec plusieurs généraux, comme
on l'a vu plus haut; Schérer était son ami. Thibaudeau lui dit:
--Tentez un dernier effort; les constitutionnels sont au Directoire;
s'il le veut, un mot de certitude, et tout est dit.
Schérer demanda sa voiture, et fut au Petit-Luxembourg... Thibaudeau
attendit sa réponse au ministère même... Il revint bientôt... Il
n'y avait plus d'espoir... La République allait subir son dernier
supplice.
Le lendemain, on fit courir une liste de soixante-quinze députés
qu'on disait arrêtés... C'était faux. Mais quelle agitation, et
en même temps quelle stupeur!... Barras envoya plusieurs de ses
aides de camp chez les femmes de sa connaissance, pour les prévenir
qu'une révolution pouvait avoir lieu, et qu'il leur conseillait, de
quitter Paris... Madame Tallien, qu'on savait être de la société
intime de Barras, se préparait en effet au départ, ce qui augmentait
l'inquiétude des Parisiens.
Maintenant deux mots sur l'état des affaires, à ce moment si
singulièrement entouré d'événements incohérents.
Le Directoire, composé de cinq directeurs, avait dans son sein une
scission; trois membres contre deux: Barthélemy et Carnot étaient
pour les Conseils représentatifs, Barras, Rewbell et Laréveillère
pour eux-mêmes.
Dans les Conseils, il y avait un nombreux parti royaliste, un parti
purement républicain, et un autre républicain aussi, mais seulement
constitutionnel: c'était le plus nombreux.
Tous ces partis étaient en présence, et le moment où la lutte devait
s'engager était également redouté: on se rappelait le 10 août, le 2
septembre, le 1er prairial, le 13 vendémiaire, et ces souvenirs-là
n'étaient pas faits pour rassurer.
Voilà l'état des choses que M. de Talleyrand était appelé à diriger.
Il s'en tira comme un homme de caractère ferme et entreprenant
l'aurait fait. C'était pourtant une bizarre combinaison que celle de
tous ces partis se combattant les uns les autres, avec des armes qui
n'étaient pas faites pour eux. Le parti républicain était contraint
de désavouer ses propres principes, parce qu'on les tournait contre
lui. Les royalistes, voulant abattre le Directoire par tous les
moyens possibles, demandaient la liberté de la presse pour l'attaquer
dans des journaux, la liberté de tirer le canon pour le pointer sur
le Luxembourg. C'était une situation bizarre, comme on le voit, que
celle de la France dans un tel moment. Cela prouve, au reste, qu'on
ne peut bien juger un parti sur ses vraies opinions que lorsqu'il[31]
est le plus fort et libre de les professer.
[Note 31: Une autre circonstance assez bizarre prouve l'esprit de
vertige qui jamais ne quitte les partis politiques!... Croirait-on
que deux jours avant le 18 fructidor, ils avaient tellement les yeux
fascinés dans le parti de Clichy, qu'ils parlaient d'organiser une
police? Un nommé Dossonville, homme du métier et employé par Rovère,
leur avait présenté un plan. La dépense devait s'élever à 50,000 fr.,
et comme ils ne voulaient pas demander cette somme aux Conseils, ils
s'arrangèrent pour l'avoir par quart et par _cotisation_. C'était à
faire pitié!]
Le 17 au matin, Boissy-d'Anglas reçut une lettre de madame de Staël,
qui lui disait d'avoir confiance dans la personne qui lui remettrait
ce billet, qu'elle le priait, au reste, de brûler... Boissy-d'Anglas
fit entrer le messager; c'était un homme s'exprimant fort bien, qui
lui dit, après avoir regardé si personne ne l'écoutait, que madame
de Staël quittait Paris, parce qu'il y aurait du mouvement d'ici à
vingt-quatre heures; qu'il prît _donc garde à lui_, et que surtout
elle le priait en grâce de brûler les lettres qu'il avait d'elle.
Or, savez-vous ce que c'était que ces lettres? Des lettres relatives
au retour de M. de Talleyrand en France et à sa nomination au
ministère... Ces lettres, dans lesquelles madame de Staël s'épanchait
beaucoup, pouvaient la perdre si le Directoire s'était emparé
des papiers de Boissy-d'Anglas; elle y parlait du Directoire
d'une manière que sûrement il n'aurait pardonnée ni en masse
ni personnellement: tout cela relativement à la nomination de
Talleyrand, qu'elle leur donnait comme une bonne à des enfants au
maillot... Et ce n'eût été que peu de chose encore si elle ne les
avait traités que d'incapables. Quant à madame de Staël, elle avait
quitté sa maison. Pourquoi? Je l'ignore, car enfin c'était elle, ou
son parti, du moins, qui ordonnait le pas de charge.
Pichegru était alors président du Conseil des Cinq-Cents. Cet homme,
dont le nom a fatigué la France et l'Europe, est peut-être une des
plus grandes nullités qu'il y ait eu dans notre Révolution.
Son caractère n'eut jamais rien de complétement honorable; officier
d'artillerie, et au service, au moment de la Révolution, au lieu
d'émigrer, si ses opinions n'étaient pas d'accord avec l'ordre des
choses, il demeura en France. Robespierre, à qui il était suspect,
lut aux Jacobins des lettres interceptées qui le compromettaient.
Il était alors à l'armée; il écrivit après la bataille d'Haguenau,
_au club des Jacobins_, que désormais il prendrait pour cri de
ralliement: _Vive la République! vive la Montagne!_--Enfin il en fit
tant que COLLOT D'HERBOIS fit son éloge à ces mêmes Jacobins! En
effet, il y avait de quoi le louer!... car un jour il écrivit à la
Convention, étant alors commandant en chef de l'armée du Nord, qu'il
venait de détruire un corps d'émigrés, qu'il l'avait _exterminé_...
«Soixante-neuf hommes ont échappé à notre canon, ajoutait-il; mais
ils ont été faits prisonniers, et ils vont périr tous du dernier
supplice[32].»
[Note 32: Voir le _Moniteur_; à cette époque, il était vrai.]
Ce qui fut fait.
Plus tard, après la conquête de la Hollande, il vint à Paris. Il y
avait à cette époque des troubles assez sérieux; au 1er prairial,
il fut nommé commandant-général de Paris pendant sa mise en état de
siége, car il ne faut pas croire que nous ayons commencé en 1832;
et les républicains, qui criaient si haut alors, auraient dû savoir
que la République de 1795 en faisait tout autant: le pouvoir qui se
défend quand on l'attaque est le même partout et en tout temps[33].
[Note 33: C'est, au reste, un fait digne de remarque, que la profonde
ignorance de la génération actuelle de l'histoire _véritable_ de la
Révolution; il y a même un côté ridicule à cette ignorance. C'est
pourtant comme étude qu'il faudrait connaître cette époque.]
Quoi qu'il en soit, Pichegru se conduisit comme un digne mandataire
de la Convention, qui n'était pas autant mère du peuple qu'on
le croit; il marcha contre la section de la Cité et celle des
Quinze-Vingts; partout il dissipa des rassemblements _de femmes_, et
s'acquitta enfin à merveille de son rôle de commandant. Il écrivit
à la Convention que ses ordres étaient exécutés. La Convention lui
fit des compliments, et le résultat de tout cela fut qu'il demanda
à retourner à l'armée, ce qui lui fut accordé. Mais cet homme ne
pouvait pas vivre un mois sans être accusé; il vint des adresses à la
Convention contre lui; Moreau, qui plus tard devait conspirer avec
Pichegru, et qui travaillait peut-être déjà à la besogne de 1814, le
justifia devant la Convention. Cependant les comités conservèrent
des doutes, et on l'envoya en Suède comme ambassadeur. Nommé ensuite
député de l'Aube au Conseil des Cinq-Cents, il revint en France et
siégea dans l'assemblée. Lorsque son nom fut appelé, il fut applaudi
assez vivement; bientôt après il fut élu président, et c'est ainsi
que le trouva le 18 fructidor.
Si Pichegru eût été, non pas un homme de génie, mais un homme
supérieur à Augereau, qui était bien certainement le plus nul qu'on
pût rencontrer, le Directoire était perdu au 18 fructidor. Mais
il se borna à faire d'avance un beau plan pour rétablir la garde
nationale... la chose était stupide. Avant que le projet fût adopté,
que la loi eût passé, que tout fût en ordre, il aurait eu le temps
d'aller et de revenir de Sinnamary à Paris. Il n'eut enfin aucune
prévoyance dans cette circonstance majeure qui devait influer sur la
destinée à venir de la France.
À propos de cette garde nationale, j'ai déjà dit ce que Bernadotte
écrivait à Bonaparte le 15 fructidor:
«Malgré les tentatives de Pichegru et compagnie, la garde nationale
ne s'organise pas.... Je vous envoie un précis de la vie de Pichegru.»
On voit que déjà à cette époque Pichegru était noté par les
républicains.
Le 17, à la réunion des députés pour la séance des commissions des
inspecteurs, ils étaient nombreux; l'agitation était extrême. On
redoutait TOUT, sans aller au devant de rien. J'avais dîné dans le
Marais, rue des Trois-Pavillons, chez madame de Saint-Mesmes, une
de nos amies; le soir, lorsqu'on vint me chercher, quoique cette
partie de Paris que j'avais besoin de traverser pour revenir chez ma
mère, rue Sainte-Croix, ne fût le théâtre d'aucun trouble, cependant
on voyait qu'il se préparait une scène tragique et sérieuse. On
parlait de canons amenés du parc d'artillerie de Meudon, et chacun,
se rappelant la canonnade du 13 vendémiaire, tremblait pour soi et
les siens... La nuit fut terrible; le silence de mort qui régna dans
la ville était peut-être encore plus effrayant que le bruit de la
fusillade, car on savait qu'un grand acte d'iniquité s'accomplissait
dans l'ombre... Et comment se jouait ce drame important dans
lequel la nation avait le premier rôle? De toutes les scènes de la
Révolution, le 18 fructidor est peut-être celle qui m'a le plus
vivement impressionnée.
L'agitation était à son comble, comme je l'ai dit. M. de Talleyrand,
qui conduisait toute cette grande affaire, riait pendant ce même
temps de ce qui se passait, car il en était informé heure par heure,
et plusieurs fois il fit parvenir de faux avis aux députés pour les
effrayer davantage... ils ne l'étaient que trop!... On vint dire
dans le Conseil des Cinq-Cents que le Ministère de la Police était
illuminé, que l'État-Major de la place l'était aussi, et que ces deux
maisons avaient plus de deux cents voitures autour d'elles. On y
envoya... il n'y avait pas une bougie, pas un fiacre; mais la terreur
était au plus haut degré dans le Corps-Législatif. À minuit et demi,
M. Cardonnel, que nous avons vu si brave depuis sous la Restauration,
mais qui alors ne l'était guère, arriva dans la salle saisi de la
plus burlesque terreur. Il était pâle, effaré, ayant deux collègues
aussi pâles que lui de chaque côté de sa personne; mais, malgré
la peur, ils avaient tous trois de grands sabres qui traînaient
par terre et dont le bruit leur faisait peur... Cette peur qui les
possédait était si violente qu'elle exerça un effet magnétique sur
toute l'Assemblée; il semblait qu'elle formulait en réalité le péril
pour tous... Ils demeurèrent immobiles. M. Cardonnel était dans un
état violent.
--Nous sommes perdus, dit-il d'une voix tremblante; un homme sûr
vient de m'éveiller en me disant que moi et mes collègues nous
allions être arrêtés... que six cents personnes étaient désignées
pour être égorgées!...
Et le malheureux tombe sans force sur une chaise. L'effet de cet
avertissement vague et donné par un homme que la peur mettait
évidemment en délire fut cependant d'achever la démoralisation
complète de l'Assemblée. En révolution, le parti qui délibère plus
d'un quart d'heure lorsqu'il est attaqué, est perdu...
Ceci se passa le 16 fructidor. Ce fut le même soir que Thibaudeau
écrivait ces belles paroles:
«Il n'y a plus que mort et avilissement; que faire? Rien; le crime
triomphe. Républicains vertueux, enveloppez-vous!...»
Le résultat de ces tristes journées, tombeau de la République, fut,
comme on le sait, la mutilation de l'Assemblée... Pichegru, accusé
véhémentement, ne répondit que par des déclamations vagues lorsqu'il
fallait _des faits_... Toutes les fois que M. de Talleyrand, tout en
jouant au whist, ou bien au piquet, ou encore au creps, qu'il aimait
fort à cette époque, recevait une des fréquentes nouvelles qui lui
étaient apportées de quart d'heure en quart d'heure, il souriait sans
parler. Il avait si bien prévu ce qui arrivait; il avait joué contre
des hommes qu'il connaissait.
On sait comment Augereau fit le gendarme cette nuit du 17 au 18
fructidor, et comment il arrêta Pichegru en lui mettant exactement
_la main sur le collet_!... Pichegru était traître à la patrie
ce jour-là, c'est un fait positif; mais sa conduite n'excuse pas
celle d'Augereau; quelle action! Car enfin la gloire de Pichegru,
effacée par sa conduite ultérieure, ne l'était pas encore, et son
auréole aurait dû être respectée par un frère d'armes. Et puis la
représentation nationale le mettait à l'abri, sinon d'une enquête, au
moins d'une violence...
Une circonstance que j'ai omise dans le Salon de Barras, et qui
pourtant est assez extraordinaire, c'est que, le 18 fructidor,
Barras fut _Roi_ pendant vingt-quatre heures. On prétend que
M. de Talleyrand lui conseilla de retenir le pouvoir que cette
dictature passagère lui avait mis dans les mains, mais il n'osa
pas. Le fait est que Laréveillère-Lépaux, honnête homme, quoique
théophilanthrope, avait fui la séance des délibérations ce
jour-là... que Rewbell avait la tête perdue et voulait des choses
que probablement Barras ne voulait pas, parce qu'on le gardait à vue
dans son appartement. Quant aux deux autres, Carnot et Barthélemy,
ils étaient désignés tous deux pour être _fructidorisés_, comme on le
disait alors... Barras était donc parfaitement le maître... Quelques
jours avant le 18, dînant chez M. de Talleyrand, celui-ci lui parla,
non pas avec franchise, cela ne lui arrive jamais, mais avec cette
confiance de Robert Macaire à Bertrand qui sait qu'on s'attend à ce
qu'il va dire, et agit en conséquence.
Paris entendit UN coup de canon, car ce fut avec un SEUL coup de
canon, encore tiré à poudre, que le Directoire fut quitte (et les
Parisiens aussi) de la révolution si importante du 18 fructidor...
Une partie de l'Assemblée fut exilée, déportée; l'autre demeura
cachée et revint peu à peu dans le lieu de ses séances. En vérité,
nous en venions à avoir des révolutions _à l'eau rose_... Madame de
Coigny disait à propos de cette dernière secousse:
--Voyez ce que c'est que d'avoir un homme de bonne compagnie à la
tête des affaires! Voilà M. de Talleyrand qui mène la France comme
son diocèse avec des mandements. Seulement, c'est un général, au
lieu d'un grand-vicaire, qui les proclame....
Il paraît, néanmoins, qu'entre un coup de creps et un robber de
whist, M. de Talleyrand avait autrement décidé du sort d'une partie
des Conseils... Ensuite, comme sa nature n'était pas d'être cruel
violemment, il se borna à conseiller l'exil pour ceux qui demeurèrent
bravement à leur poste. Je crois que ce fut cette fois que Barrère
fut condamné à la déportation, comme faisant partie de je ne sais
quelle faction; car, en vérité, on s'y perd; et n'étant pas arrivé à
temps au lieu de l'embarquement, il demeura en Europe, et l'on dit
assez plaisamment _que c'était la première fois qu'il n'avait pas
pris le vent_.
Un fait assez curieux pour l'époque et le temps relativement à l'état
de la société, c'est ce soin minutieux pour des gens qu'on envoie à
Rochefort dans des CHARIOTS GRILLÉS comme des bêtes féroces; ils vont
ainsi, et puis ils ont pour gardien, pour geôlier, ou plutôt pour
bourreau, un homme dont les manières brutales devinrent tellement
intolérables à ses victimes qu'elles en poussèrent des cris malgré
la patience évangélique de la plupart d'entre elles... Le Directoire
les entendit, et on rappela le général _Bourreau_, qu'on appelait le
général _Dutertre_.
Le 19 au matin, nous apprîmes, en nous réveillant, que M. le marquis
de Bouillé, marchant contre nous, avait été arrêté; que Moreau
accourait à marches forcées sur Paris pour soutenir les Clichiens; et
que, de désespoir, Dumourier s'était jeté d'un quatrième étage sur le
pavé. Du reste, aucune preuve de tout cela.
Merlin de Douay et François de Neufchâteau furent élus, le premier
en remplacement de Barthélemy, le dernier à la place de Carnot, qui
s'échappa. On prétend que les meneurs du jour, embarrassés de ce qui
pouvait survenir de la présence de Carnot, préférèrent le laisser
aller.
Le général Bonaparte avait de fréquentes relations avec tout ce qui
tenait au gouvernement d'alors. M. de Talleyrand avait eu par lui les
premières lueurs de cette conspiration de fructidor, dont la preuve
avait été trouvée dans les papiers de M. d'Entraigues, à Venise,
surtout une conversation de d'Entraigues et de Montgaillard[34]:
cette pièce était accablante.