Nommé ministre de la République au congrès de Rastadt, il partit

avec Bonnier et Robertjeot. Arrivé à Rastadt, il fit tout ce qu'il

put pour maintenir la dignité de la République; et, pour se livrer

plus tranquillement aux fonctions nouvelles qu'il avait adoptées, il

envoya sa démission de député au Conseil. C'était un républicain trop

zélé, peut-être: voilà son seul défaut. On sait quel fut le sort des

plénipotentiaires de Rastadt... il y a un voile sur cette sanglante

catastrophe, que la main du temps soulèvera peut-être, mais qui ne

l'est aujourd'hui qu'à demi. Assassinés tous trois par les hussards

Szeklers chargés de les escorter, Jean Debry fut le seul qui échappa.

C'était la nuit; il essaya de fuir, couvert de blessures, transi

de froid, troublé par la crainte de voir revenir ses meurtriers;

le malheureux se traîna de buisson en buisson jusqu'à une maison

hospitalière où il fut reçu. Sa convalescence fut longue; le jour

où il rentra dans l'Assemblée, l'émotion fut au comble... Il avait

encore le bras en écharpe, il était pâle; et puis, en revoyant ses

collègues, ils lui rappelaient les deux victimes qui étaient tombées

avec lui, mais pour ne pas se relever... Il prononça un discours à la

suite duquel il fut couvert d'applaudissements... sa dernière phrase

fut oratoire, elle enleva les acclamations.

--Vengeance contre l'Autriche! s'écria-t-il avec cette puissance

d'émotion qu'il avait au dernier degré... On lui répondit par un

autre cri formé par cinq cents voix!...

Les fauteuils des deux autres plénipotentiaires ne furent jamais

occupés; on jeta sur eux un crêpe noir, au travers duquel on voyait

leurs noms entourés d'une couronne civique... Et lorsque dans quelque

cérémonie on procédait à l'appel nominal, le député le plus voisin du

fauteuil répondait: «Mort assassiné au congrès de Rastadt.»]

--Pourquoi se mêle-t-il de nos affaires? disait Jean Debry; je ne

l'aime pas. Quant à Talleyrand!... celui-là!...

Et il faisait des signes qui donnaient la traduction de ce qu'il ne

disait pas.

Le dîner eut lieu. Le soir, M. de Talleyrand vint comme pour

faire une visite; la finesse de son jugement l'avait averti que

probablement ses chargés d'affaires ne s'acquittaient pas bien de

leur mission.

--Puisque vous acceptez aussi souvent chez mes amis, dit M. de

Talleyrand à Thibaudeau, vous ne pouvez me refuser moi-même pour un

jour de cette semaine.

Thibaudeau accepta d'autant plus volontiers, que ce jour-là l'affaire

avait été plutôt éloignée qu'attaquée. M. de Talleyrand voulut avoir

l'honneur de la capitulation de la place, après avoir fait battre en

brèche par les autres.

Le dîner eut lieu le 28 thermidor. On voit que les événemens

marchaient vite, et que le coup d'État devenait urgent.

Les convives étaient peu nombreux, et cette fois madame de Staël

n'y était pas; il y avait Jean Debry, Riouffe, Poulain-Grandpré et

Thibaudeau. M. de Talleyrand alla d'abord au but; il a toujours une

de ces franchises attrapantes qui sont bien subtiles: il ne dissimula

aucunement à Thibaudeau l'importance qu'il attachait à la réunion de

son parti et de lui au Directoire, et finit sa très-courte allocution

par la demande formelle de cette réunion.

THIBAUDEAU.

Mais je ne suis pas seul.

M. DE TALLEYRAND.

Vous êtes fort important, et chacun le sait. Demandez au député

Poulain-Grandpré ce qu'il en pense.

POULAIN-GRANDPRÉ.

Vraiment, je le crois bien! (_Tirant un grand papier de sa poche_).

Voici la liste, jour par jour, des discussions importantes dans

lesquelles le citoyen Thibaudeau a parlé[28]... Sur douze, il a

entraîné la majorité onze fois.

[Note 28: Cette liste était depuis le 1er prairial, c'est-à-dire deux

mois et demi.]

M. de Talleyrand sourit; il croyait être sûr que la flatterie avait

été à son but. Le fait est qu'elle était adroite.

BENJAMIN CONSTANT.

Vous avez entendu madame de Staël l'autre jour, mon cher député; eh

bien! elle est parfaitement instruite, et la majorité royaliste est

telle qu'elle nous l'a dit.

THIBAUDEAU.

Oui, je sais que la conspiration royaliste n'est que trop

flagrante!... Je ne le sais que trop, vous dis-je!

M. DE TALLEYRAND.

Eh bien! lorsque vous pouvez arrêter le mal, vous vous y refusez!...

Étrange aveuglement!...

THIBAUDEAU.

Écoutez, nous sommes d'accord sur plusieurs points, mais il en est

sur lesquels nous ne nous entendons plus.

RIOUFFE.

L'intégralité de la constitution conservée; hors de là, point de

salut pour la République.

M. DE TALLEYRAND.

Qui parle de la violer?

JEAN DEBRY.

Tout ce que nous voyons, tout ce que nous entendons, prend une voix

pour nous le dire... Mon collègue a exprimé ma pensée, et je répète

après lui: Intégralité de la constitution.

M. DE TALLEYRAND.

Je m'y engage au nom du Directoire; lui-même ne veut que la

constitution. Nous sommes donc d'accord.

THIBAUDEAU.

Je ne le crois pas, car il nous faut une garantie pour l'avenir; et

qui nous la donnera?

BENJAMIN CONSTANT.

Le Gouvernement a fait de grandes fautes, on ne le peut nier; mais

les récriminations aigrissent au lieu de fermer la blessure. Laissons

donc tout le passé et même l'avenir, pour ne nous occuper que du

présent...

JEAN DEBRY, souriant.

Le présent et l'avenir se tiennent de trop près pour les séparer.

M. DE TALLEYRAND.

Tout ira bien, si Thibaudeau ne veut pas faire le rapport sur le

dernier message[29] du Directoire, à moins que ce ne soit pour passer

à l'ordre du jour... Voilà tout ce qu'on lui demande.

[Note 29: Message qui faisait part de toutes les adresses des

différents corps d'armée au Directoire.]

THIBAUDEAU.

Je ne le puis pas. Ce serait nous faire à nous-mêmes une blessure

mortelle.

BENJAMIN CONSTANT.

En quoi et comment?

THIBAUDEAU.

Parce qu'en passant à l'ordre du jour, ce serait reconnaître à

l'armée un pouvoir qu'elle n'a pas; ce serait introduire la tyrannie

militaire, et nous ne la voulons pas.

POULAIN-GRANDPRÉ.

Mais pourtant je ne vois rien...

THIBAUDEAU, avec dignité.

Plus un mot, je vous prie, sur ce sujet... Le Corps-Législatif

s'avilirait à jamais en passant à l'ordre du jour.

M. de Talleyrand se leva alors avec une sorte d'impatience... Il

venait de voir qu'il n'y avait rien à faire avec des hommes qui

exigeaient une pensée formulée clairement: aussi cette conférence ne

produisit-elle aucun résultat, non plus que les deux précédentes.

Il était évident que M. de Talleyrand et _son conseil_ avaient une

arrière-pensée qu'ils n'osaient pas dire.

Quelques jours après, Augereau fut nommé commandant de la 17e

division[30] militaire: c'était une déclaration de guerre, et ce qui

se passa immédiatement le prouva plus que tout. Dix-sept pièces de

canon arrivèrent à Paris du parc d'artillerie de Meudon; la garnison

fut augmentée. Les Conseils alarmés envoyèrent chez le ministre de la

Guerre Schérer; les envoyés y trouvèrent Augereau, qui, avec la même

impudence que lorsqu'il trahit plus tard l'homme qu'il avait juré de

servir, dit qu'il répondait des Conseils sur sa tête.

[Note 30: La division militaire de Paris était la 17e à cette époque.]

Ceux qui se rappellent cette époque ne peuvent lui trouver de point

de comparaison avec rien dans l'histoire. Il y a une confusion de

toutes choses qui fait frémir et reculer devant cet abîme où tout

ce qui avait encore quelque renom et quelque peu d'honneur allait

s'engloutir...

C'est au milieu de cette tourmente qu'on atteignit le 16 fructidor.

M. de Talleyrand était non-seulement le guide du Directoire alors,

mais il était, parmi les ministres, le seul bien capable de remuer

ce grand colosse de l'État dans des circonstances aussi critiques.

Schérer, qui était ministre de la Guerre et brave homme, quoi qu'on

en ait dit, invita Thibaudeau à dîner avec plusieurs généraux, comme

on l'a vu plus haut; Schérer était son ami. Thibaudeau lui dit:

--Tentez un dernier effort; les constitutionnels sont au Directoire;

s'il le veut, un mot de certitude, et tout est dit.

Schérer demanda sa voiture, et fut au Petit-Luxembourg... Thibaudeau

attendit sa réponse au ministère même... Il revint bientôt... Il

n'y avait plus d'espoir... La République allait subir son dernier

supplice.

Le lendemain, on fit courir une liste de soixante-quinze députés

qu'on disait arrêtés... C'était faux. Mais quelle agitation, et

en même temps quelle stupeur!... Barras envoya plusieurs de ses

aides de camp chez les femmes de sa connaissance, pour les prévenir

qu'une révolution pouvait avoir lieu, et qu'il leur conseillait, de

quitter Paris... Madame Tallien, qu'on savait être de la société

intime de Barras, se préparait en effet au départ, ce qui augmentait

l'inquiétude des Parisiens.

Maintenant deux mots sur l'état des affaires, à ce moment si

singulièrement entouré d'événements incohérents.

Le Directoire, composé de cinq directeurs, avait dans son sein une

scission; trois membres contre deux: Barthélemy et Carnot étaient

pour les Conseils représentatifs, Barras, Rewbell et Laréveillère

pour eux-mêmes.

Dans les Conseils, il y avait un nombreux parti royaliste, un parti

purement républicain, et un autre républicain aussi, mais seulement

constitutionnel: c'était le plus nombreux.

Tous ces partis étaient en présence, et le moment où la lutte devait

s'engager était également redouté: on se rappelait le 10 août, le 2

septembre, le 1er prairial, le 13 vendémiaire, et ces souvenirs-là

n'étaient pas faits pour rassurer.

Voilà l'état des choses que M. de Talleyrand était appelé à diriger.

Il s'en tira comme un homme de caractère ferme et entreprenant

l'aurait fait. C'était pourtant une bizarre combinaison que celle de

tous ces partis se combattant les uns les autres, avec des armes qui

n'étaient pas faites pour eux. Le parti républicain était contraint

de désavouer ses propres principes, parce qu'on les tournait contre

lui. Les royalistes, voulant abattre le Directoire par tous les

moyens possibles, demandaient la liberté de la presse pour l'attaquer

dans des journaux, la liberté de tirer le canon pour le pointer sur

le Luxembourg. C'était une situation bizarre, comme on le voit, que

celle de la France dans un tel moment. Cela prouve, au reste, qu'on

ne peut bien juger un parti sur ses vraies opinions que lorsqu'il[31]

est le plus fort et libre de les professer.

[Note 31: Une autre circonstance assez bizarre prouve l'esprit de

vertige qui jamais ne quitte les partis politiques!... Croirait-on

que deux jours avant le 18 fructidor, ils avaient tellement les yeux

fascinés dans le parti de Clichy, qu'ils parlaient d'organiser une

police? Un nommé Dossonville, homme du métier et employé par Rovère,

leur avait présenté un plan. La dépense devait s'élever à 50,000 fr.,

et comme ils ne voulaient pas demander cette somme aux Conseils, ils

s'arrangèrent pour l'avoir par quart et par _cotisation_. C'était à

faire pitié!]

Le 17 au matin, Boissy-d'Anglas reçut une lettre de madame de Staël,

qui lui disait d'avoir confiance dans la personne qui lui remettrait

ce billet, qu'elle le priait, au reste, de brûler... Boissy-d'Anglas

fit entrer le messager; c'était un homme s'exprimant fort bien, qui

lui dit, après avoir regardé si personne ne l'écoutait, que madame

de Staël quittait Paris, parce qu'il y aurait du mouvement d'ici à

vingt-quatre heures; qu'il prît _donc garde à lui_, et que surtout

elle le priait en grâce de brûler les lettres qu'il avait d'elle.

Or, savez-vous ce que c'était que ces lettres? Des lettres relatives

au retour de M. de Talleyrand en France et à sa nomination au

ministère... Ces lettres, dans lesquelles madame de Staël s'épanchait

beaucoup, pouvaient la perdre si le Directoire s'était emparé

des papiers de Boissy-d'Anglas; elle y parlait du Directoire

d'une manière que sûrement il n'aurait pardonnée ni en masse

ni personnellement: tout cela relativement à la nomination de

Talleyrand, qu'elle leur donnait comme une bonne à des enfants au

maillot... Et ce n'eût été que peu de chose encore si elle ne les

avait traités que d'incapables. Quant à madame de Staël, elle avait

quitté sa maison. Pourquoi? Je l'ignore, car enfin c'était elle, ou

son parti, du moins, qui ordonnait le pas de charge.

Pichegru était alors président du Conseil des Cinq-Cents. Cet homme,

dont le nom a fatigué la France et l'Europe, est peut-être une des

plus grandes nullités qu'il y ait eu dans notre Révolution.

Son caractère n'eut jamais rien de complétement honorable; officier

d'artillerie, et au service, au moment de la Révolution, au lieu

d'émigrer, si ses opinions n'étaient pas d'accord avec l'ordre des

choses, il demeura en France. Robespierre, à qui il était suspect,

lut aux Jacobins des lettres interceptées qui le compromettaient.

Il était alors à l'armée; il écrivit après la bataille d'Haguenau,

_au club des Jacobins_, que désormais il prendrait pour cri de

ralliement: _Vive la République! vive la Montagne!_--Enfin il en fit

tant que COLLOT D'HERBOIS fit son éloge à ces mêmes Jacobins! En

effet, il y avait de quoi le louer!... car un jour il écrivit à la

Convention, étant alors commandant en chef de l'armée du Nord, qu'il

venait de détruire un corps d'émigrés, qu'il l'avait _exterminé_...

«Soixante-neuf hommes ont échappé à notre canon, ajoutait-il; mais

ils ont été faits prisonniers, et ils vont périr tous du dernier

supplice[32].»

[Note 32: Voir le _Moniteur_; à cette époque, il était vrai.]

Ce qui fut fait.

Plus tard, après la conquête de la Hollande, il vint à Paris. Il y

avait à cette époque des troubles assez sérieux; au 1er prairial,

il fut nommé commandant-général de Paris pendant sa mise en état de

siége, car il ne faut pas croire que nous ayons commencé en 1832;

et les républicains, qui criaient si haut alors, auraient dû savoir

que la République de 1795 en faisait tout autant: le pouvoir qui se

défend quand on l'attaque est le même partout et en tout temps[33].

[Note 33: C'est, au reste, un fait digne de remarque, que la profonde

ignorance de la génération actuelle de l'histoire _véritable_ de la

Révolution; il y a même un côté ridicule à cette ignorance. C'est

pourtant comme étude qu'il faudrait connaître cette époque.]

Quoi qu'il en soit, Pichegru se conduisit comme un digne mandataire

de la Convention, qui n'était pas autant mère du peuple qu'on

le croit; il marcha contre la section de la Cité et celle des

Quinze-Vingts; partout il dissipa des rassemblements _de femmes_, et

s'acquitta enfin à merveille de son rôle de commandant. Il écrivit

à la Convention que ses ordres étaient exécutés. La Convention lui

fit des compliments, et le résultat de tout cela fut qu'il demanda

à retourner à l'armée, ce qui lui fut accordé. Mais cet homme ne

pouvait pas vivre un mois sans être accusé; il vint des adresses à la

Convention contre lui; Moreau, qui plus tard devait conspirer avec

Pichegru, et qui travaillait peut-être déjà à la besogne de 1814, le

justifia devant la Convention. Cependant les comités conservèrent

des doutes, et on l'envoya en Suède comme ambassadeur. Nommé ensuite

député de l'Aube au Conseil des Cinq-Cents, il revint en France et

siégea dans l'assemblée. Lorsque son nom fut appelé, il fut applaudi

assez vivement; bientôt après il fut élu président, et c'est ainsi

que le trouva le 18 fructidor.

Si Pichegru eût été, non pas un homme de génie, mais un homme

supérieur à Augereau, qui était bien certainement le plus nul qu'on

pût rencontrer, le Directoire était perdu au 18 fructidor. Mais

il se borna à faire d'avance un beau plan pour rétablir la garde

nationale... la chose était stupide. Avant que le projet fût adopté,

que la loi eût passé, que tout fût en ordre, il aurait eu le temps

d'aller et de revenir de Sinnamary à Paris. Il n'eut enfin aucune

prévoyance dans cette circonstance majeure qui devait influer sur la

destinée à venir de la France.

À propos de cette garde nationale, j'ai déjà dit ce que Bernadotte

écrivait à Bonaparte le 15 fructidor:

«Malgré les tentatives de Pichegru et compagnie, la garde nationale

ne s'organise pas.... Je vous envoie un précis de la vie de Pichegru.»

On voit que déjà à cette époque Pichegru était noté par les

républicains.

Le 17, à la réunion des députés pour la séance des commissions des

inspecteurs, ils étaient nombreux; l'agitation était extrême. On

redoutait TOUT, sans aller au devant de rien. J'avais dîné dans le

Marais, rue des Trois-Pavillons, chez madame de Saint-Mesmes, une

de nos amies; le soir, lorsqu'on vint me chercher, quoique cette

partie de Paris que j'avais besoin de traverser pour revenir chez ma

mère, rue Sainte-Croix, ne fût le théâtre d'aucun trouble, cependant

on voyait qu'il se préparait une scène tragique et sérieuse. On

parlait de canons amenés du parc d'artillerie de Meudon, et chacun,

se rappelant la canonnade du 13 vendémiaire, tremblait pour soi et

les siens... La nuit fut terrible; le silence de mort qui régna dans

la ville était peut-être encore plus effrayant que le bruit de la

fusillade, car on savait qu'un grand acte d'iniquité s'accomplissait

dans l'ombre... Et comment se jouait ce drame important dans

lequel la nation avait le premier rôle? De toutes les scènes de la

Révolution, le 18 fructidor est peut-être celle qui m'a le plus

vivement impressionnée.

L'agitation était à son comble, comme je l'ai dit. M. de Talleyrand,

qui conduisait toute cette grande affaire, riait pendant ce même

temps de ce qui se passait, car il en était informé heure par heure,

et plusieurs fois il fit parvenir de faux avis aux députés pour les

effrayer davantage... ils ne l'étaient que trop!... On vint dire

dans le Conseil des Cinq-Cents que le Ministère de la Police était

illuminé, que l'État-Major de la place l'était aussi, et que ces deux

maisons avaient plus de deux cents voitures autour d'elles. On y

envoya... il n'y avait pas une bougie, pas un fiacre; mais la terreur

était au plus haut degré dans le Corps-Législatif. À minuit et demi,

M. Cardonnel, que nous avons vu si brave depuis sous la Restauration,

mais qui alors ne l'était guère, arriva dans la salle saisi de la

plus burlesque terreur. Il était pâle, effaré, ayant deux collègues

aussi pâles que lui de chaque côté de sa personne; mais, malgré

la peur, ils avaient tous trois de grands sabres qui traînaient

par terre et dont le bruit leur faisait peur... Cette peur qui les

possédait était si violente qu'elle exerça un effet magnétique sur

toute l'Assemblée; il semblait qu'elle formulait en réalité le péril

pour tous... Ils demeurèrent immobiles. M. Cardonnel était dans un

état violent.

--Nous sommes perdus, dit-il d'une voix tremblante; un homme sûr

vient de m'éveiller en me disant que moi et mes collègues nous

allions être arrêtés... que six cents personnes étaient désignées

pour être égorgées!...

Et le malheureux tombe sans force sur une chaise. L'effet de cet

avertissement vague et donné par un homme que la peur mettait

évidemment en délire fut cependant d'achever la démoralisation

complète de l'Assemblée. En révolution, le parti qui délibère plus

d'un quart d'heure lorsqu'il est attaqué, est perdu...

Ceci se passa le 16 fructidor. Ce fut le même soir que Thibaudeau

écrivait ces belles paroles:

«Il n'y a plus que mort et avilissement; que faire? Rien; le crime

triomphe. Républicains vertueux, enveloppez-vous!...»

Le résultat de ces tristes journées, tombeau de la République, fut,

comme on le sait, la mutilation de l'Assemblée... Pichegru, accusé

véhémentement, ne répondit que par des déclamations vagues lorsqu'il

fallait _des faits_... Toutes les fois que M. de Talleyrand, tout en

jouant au whist, ou bien au piquet, ou encore au creps, qu'il aimait

fort à cette époque, recevait une des fréquentes nouvelles qui lui

étaient apportées de quart d'heure en quart d'heure, il souriait sans

parler. Il avait si bien prévu ce qui arrivait; il avait joué contre

des hommes qu'il connaissait.

On sait comment Augereau fit le gendarme cette nuit du 17 au 18

fructidor, et comment il arrêta Pichegru en lui mettant exactement

_la main sur le collet_!... Pichegru était traître à la patrie

ce jour-là, c'est un fait positif; mais sa conduite n'excuse pas

celle d'Augereau; quelle action! Car enfin la gloire de Pichegru,

effacée par sa conduite ultérieure, ne l'était pas encore, et son

auréole aurait dû être respectée par un frère d'armes. Et puis la

représentation nationale le mettait à l'abri, sinon d'une enquête, au

moins d'une violence...

Une circonstance que j'ai omise dans le Salon de Barras, et qui

pourtant est assez extraordinaire, c'est que, le 18 fructidor,

Barras fut _Roi_ pendant vingt-quatre heures. On prétend que

M. de Talleyrand lui conseilla de retenir le pouvoir que cette

dictature passagère lui avait mis dans les mains, mais il n'osa

pas. Le fait est que Laréveillère-Lépaux, honnête homme, quoique

théophilanthrope, avait fui la séance des délibérations ce

jour-là... que Rewbell avait la tête perdue et voulait des choses

que probablement Barras ne voulait pas, parce qu'on le gardait à vue

dans son appartement. Quant aux deux autres, Carnot et Barthélemy,

ils étaient désignés tous deux pour être _fructidorisés_, comme on le

disait alors... Barras était donc parfaitement le maître... Quelques

jours avant le 18, dînant chez M. de Talleyrand, celui-ci lui parla,

non pas avec franchise, cela ne lui arrive jamais, mais avec cette

confiance de Robert Macaire à Bertrand qui sait qu'on s'attend à ce

qu'il va dire, et agit en conséquence.

Paris entendit UN coup de canon, car ce fut avec un SEUL coup de

canon, encore tiré à poudre, que le Directoire fut quitte (et les

Parisiens aussi) de la révolution si importante du 18 fructidor...

Une partie de l'Assemblée fut exilée, déportée; l'autre demeura

cachée et revint peu à peu dans le lieu de ses séances. En vérité,

nous en venions à avoir des révolutions _à l'eau rose_... Madame de

Coigny disait à propos de cette dernière secousse:

--Voyez ce que c'est que d'avoir un homme de bonne compagnie à la

tête des affaires! Voilà M. de Talleyrand qui mène la France comme

son diocèse avec des mandements. Seulement, c'est un général, au

lieu d'un grand-vicaire, qui les proclame....

Il paraît, néanmoins, qu'entre un coup de creps et un robber de

whist, M. de Talleyrand avait autrement décidé du sort d'une partie

des Conseils... Ensuite, comme sa nature n'était pas d'être cruel

violemment, il se borna à conseiller l'exil pour ceux qui demeurèrent

bravement à leur poste. Je crois que ce fut cette fois que Barrère

fut condamné à la déportation, comme faisant partie de je ne sais

quelle faction; car, en vérité, on s'y perd; et n'étant pas arrivé à

temps au lieu de l'embarquement, il demeura en Europe, et l'on dit

assez plaisamment _que c'était la première fois qu'il n'avait pas

pris le vent_.

Un fait assez curieux pour l'époque et le temps relativement à l'état

de la société, c'est ce soin minutieux pour des gens qu'on envoie à

Rochefort dans des CHARIOTS GRILLÉS comme des bêtes féroces; ils vont

ainsi, et puis ils ont pour gardien, pour geôlier, ou plutôt pour

bourreau, un homme dont les manières brutales devinrent tellement

intolérables à ses victimes qu'elles en poussèrent des cris malgré

la patience évangélique de la plupart d'entre elles... Le Directoire

les entendit, et on rappela le général _Bourreau_, qu'on appelait le

général _Dutertre_.

Le 19 au matin, nous apprîmes, en nous réveillant, que M. le marquis

de Bouillé, marchant contre nous, avait été arrêté; que Moreau

accourait à marches forcées sur Paris pour soutenir les Clichiens; et

que, de désespoir, Dumourier s'était jeté d'un quatrième étage sur le

pavé. Du reste, aucune preuve de tout cela.

Merlin de Douay et François de Neufchâteau furent élus, le premier

en remplacement de Barthélemy, le dernier à la place de Carnot, qui

s'échappa. On prétend que les meneurs du jour, embarrassés de ce qui

pouvait survenir de la présence de Carnot, préférèrent le laisser

aller.

Le général Bonaparte avait de fréquentes relations avec tout ce qui

tenait au gouvernement d'alors. M. de Talleyrand avait eu par lui les

premières lueurs de cette conspiration de fructidor, dont la preuve

avait été trouvée dans les papiers de M. d'Entraigues, à Venise,

surtout une conversation de d'Entraigues et de Montgaillard[34]:

cette pièce était accablante.

Histoire des salons de Paris (Tome 6/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 4 / 19 段