M. de Staël, qu'on ne connaîtrait pas s'il n'eût été le mari de

madame de Staël, était alors ambassadeur de Suède à Paris... Madame

sa femme, qui connaissait sa nullité en affaires, conviction

douloureuse, au reste, pour une femme supérieure comme elle,

l'employait quelquefois au moment d'un changement de ministère, et

lorsque M. de Talleyrand fut nommé, il fallut ramener à soi des

gens qui en étaient fort éloignés. De ce nombre était Thibaudeau;

Thibaudeau était un homme antique, un homme à la Plutarque, qui vécut

pauvre sous la pourpre sénatoriale comme il y était entré et comme il

en sortit. Il n'aimait pas les phrases louangeuses. Comment prendre

cet homme-là? M. de Talleyrand ne le comprenait pas, et je crois que

madame de Staël ne le comprit pas plus. Il était, au reste, fort

influent, et madame de Staël le savait.

Un jour donc qu'il revenait d'une petite maison à Meudon qu'il avait

acquise de la dot de sa femme, il trouva chez lui M. de Staël,

qui lui annonça le changement de ministère, et principalement la

nomination de M. de Talleyrand.

M. l'ambassadeur de Suède l'était un peu en ce moment de madame

sa femme; il était chargé d'observer, de parler, etc. Il parla,

mais n'observa pas; et ce fut avec toute la liberté de se livrer

au chagrin que lui causait la nomination de M. de Talleyrand que

Thibaudeau l'apprit de M. de Staël.

--Mais pourquoi ce changement subit? disait Thibaudeau.

M. DE STAËL.

Les ministres renvoyés étaient tous des royalistes.

THIBAUDEAU.

Êtes-vous bien certain de l'opinion de ceux qui entrent à leur place?

M. DE STAËL.

Oh! comment en douter?

THIBAUDEAU.

Pourquoi?

M. DE STAËL.

Parce qu'ils ont fait tant de sacrifices!

THIBAUDEAU.

Lesquels, s'il vous plaît?

M. DE STAËL.

Mais... je crois... que... c'est...

THIBAUDEAU.

Allons, ne cherchez pas, car vous ne pourriez trouver... et ce que

vous diriez serait pour moi, représentant du peuple, une crainte de

plus.

M. DE STAËL.

Madame de Staël m'a chargé de vous dire, mon cher représentant,

qu'il faut absolument que vous veniez dîner avec elle dans quelques

jours. Prenez celui qui vous convient, et dites-le-moi. Désignez vos

convives. Allons, dites-le-moi tout de suite, voulez-vous?

THIBAUDEAU.

Non, je ne puis vous dire une chose que je ne ferai pas. C'est

bien peu poli, ce que je vous dis là, n'est-il pas vrai? Mais

que voulez-vous? notre écorce républicaine est âpre et rude;

mais dessous, mon cher baron, il y a un coeur pur et droit dont

l'honneur est le seul maître. Ce même honneur me porte à vous dire

que d'accuser Carnot de royalisme est une chose qui ne peut se

faire. C'est d'abord assez ridicule, et puis c'est fort mal. Comment

voulez-vous qu'une pareille nouvelle ne soit pas accueillie par des

rires et des moqueries?...

M. DE STAËL.

Mais cependant... et l'Apparent?

THIBAUDEAU.

Pas davantage. C'est Talleyrand qui a fait courir ce bruit, et pas

une autre personne. Il n'y a en France que Talleyrand qui puisse

inventer le royalisme de Carnot! Je crois qu'en fait d'accusation on

en aurait de plus fortes à faire contre un homme qui est aussi au

pouvoir. Ne le croyez-vous pas comme moi[21], mon cher baron?

[Note 21: Allusion à une motion presque publique faite par Laîné,

pour mettre immédiatement (dans les vingt-quatre heures) Barras en

arrestation, parce que les troupes de Hoche _venaient à Paris_ sans

ordre du ministère de la Guerre et clandestinement.]

M. DE STAËL.

Mais, que voulez-vous que je vous dise?--Je n'y suis pour rien, après

tout, dans ceci, et vous comprenez que...

THIBAUDEAU, se levant.

C'est bien, mon cher baron, je suis en effet certain que vous n'êtes

pour rien dans tout ceci, et j'en serais caution... Mais laissons

cela, et au revoir.

Ils se séparèrent; mais ce ne fut pas terminé. M. de Talleyrand

connaissait trop bien la valeur d'un homme comme Thibaudeau pour

le laisser ainsi sans être à son parti. Il fallait, avec un tel

personnage, être _pour_ ou bien ouvertement contre lui.

Le feu était dans les affaires du Directoire. Cette époque, vantée

par madame de Staël, par la raison, je crois, qu'elle avait alors

ses amis au pouvoir, est peut-être celle de la Révolution où il

y a eu le plus de turpitudes dans l'exercice des différentes

autorités. Thibaudeau, homme intègre, ne voyait qu'avec douleur

cette dégénération de la République. Carnot et Barthélemy, tous deux

républicains, vertueux également, étaient attaqués par le Directoire

et ses ministres, à la tête desquels était M. de Talleyrand, et

accusés de _royalisme_. Barras était le plus véhément dans son

attaque, et soutenu surtout par Benjamin Constant, qui avait alors

pour auxiliaire et pour patronne madame de Staël.

Le 18 fructidor est une journée importante dans les fastes de la

Révolution. De quelle tête la première pensée en est-elle sortie?

voilà ce qui est important à savoir et ce qu'on ne saura jamais. M.

de Talleyrand est aujourd'hui le seul qui pourrait éclairer à cet

égard. Mais c'est comme si nous n'avions personne. Le fait est qu'on

était d'accord _ici à Paris_ avec le général Bonaparte en Italie, et

qu'on lui demanda un général de son armée pour conduire l'affaire.

Maintenant, est-ce l'influence de Bonaparte qui a agi sur M. de

Talleyrand et le Directoire, en leur persuadant par des hommes à lui,

_ici_, de s'adresser à lui? ou bien M. de Talleyrand fut-il le moyen

qui fut employé pour amener Bonaparte à se mettre de moitié dans un

complot militairement exécuté contre la liberté nationale, et par là

lui ôter cette popularité qui commençait à devenir redoutable? Tout

cela est obscur et ne sera jamais éclairci, parce que, je le répète,

on ne peut à cet égard que faire des conjectures, qui deviennent

de plus en plus incertaines, surtout lorsqu'on voit un homme comme

Augereau, républicain _enfoncé dans la matière_, pénétré du sujet,

étant de ceux-là qui avaient pour devise _la République, la liberté

ou la mort_, lorsqu'on voit, dis-je, cet homme conduire et pointer

le canon contre cette même liberté nationale qu'il avait choisie et

qu'il proclamait en même temps pour patronne.

Mais Augereau était un esprit des plus médiocres; et M. de

Talleyrand[22] avait probablement demandé au général Bonaparte un

sujet de cette trempe pour avoir un corps qui eût des bras et des

jambes pour marcher et frapper, mais point d'yeux ni d'oreilles pour

voir et entendre. Il fallait en même temps que ce mannequin criât

bien haut: _Vive la République! à bas les rois!_--Et voilà, quand on

cherchait un homme qui réunît toutes ces qualités, voilà qu'on trouve

Augereau. Il me semble voir le cardinal de Retz cherchant aussi ce

qu'il lui fallait, et trouvant M. de Beaufort...

[Note 22: Mon mari, à cette époque premier aide de camp du général

Bonaparte, m'a souvent parlé du 18 fructidor, et son opinion, c'est

que M. de Talleyrand l'avait dirigé et ménagé d'avance. Mais il

n'avait à cet égard que des conjectures; à la vérité, elles devaient

avoir du poids.]

Dans ce même moment, M. de Talleyrand, qui, en effet, ressemble fort,

en beaucoup de parties de sa vie politique, au cardinal de Retz,

si ce n'est que l'autre était un brouillon et que celui-ci ne va

en avant que très-sûr de son affaire; M. de Talleyrand avait toute

influence sur madame de Staël, et madame de Staël toute influence sur

Benjamin Constant; il tenait le haut bout de la discussion dans son

salon, comme je l'ai fait voir, et ne recevait d'avis que d'elle. Le

15 fructidor, M. de Talleyrand étant chez madame de Staël, Benjamin

Constant dit tout haut dans son salon:

--Tout rapprochement entre le Directoire et les Conseils est

maintenant impossible... Et le Directoire s'est trop avancé pour

reculer... Qu'attendre d'ailleurs? Les élections?... Celles de l'an

VI seront encore plus détestables que celles de l'an V... _Il faut

donc en finir_...

Thibaudeau était alors membre de la Commission spéciale[23] qui

devait prononcer sur le message du Directoire[24]. C'était un

homme d'un trop noble caractère pour espérer de le séduire; mais

on pouvait le persuader, le détacher de sa cause, et personne plus

que madame de Staël et M. de Talleyrand n'était capable de cette

oeuvre si difficile. Elle fut tentée: Thibaudeau fut invité par

madame de Staël à passer chez elle; il s'en était éloigné depuis ces

troubles; cependant il ne put enfin s'y refuser, et il y alla. Le

sujet apparent était de favoriser la pétition d'un émigré, mais ce

n'était qu'un prétexte. Elle aborda la question et dit à Thibaudeau

qu'il devait se lier d'opinion et d'intérêt avec Benjamin Constant.

Thibaudeau raconte lui-même qu'il est des antipathies qu'on ne peut

vaincre, et qu'il en était là pour Benjamin Constant; mais il ajoute

aussi qu'il vit aussitôt M. de Talleyrand derrière le rideau tiré

pour cacher l'action qui se préparait. Les acteurs n'étaient pas

encore prêts.

[Note 23: Cette commission était composée de Vaublanc, Jourdan

(des Bouches-du-Rhône), Pastoret, Siméon, Emmery, Thibaudeau et

Boissy-d'Anglas.]

[Note 24: Ce message du Directoire avait été motivé par un fait

très-important, la marche d'un corps de douze mille hommes, commandé

par le général Hoche. Voilà encore une ténébreuse et sinistre

aventure qui jamais ne sera éclaircie, la mort subite et violente de

Hoche, qui suivit son voyage précipité à Paris et son retour à son

armée de Sambre-et-Meuse. Un député (Delarue) fit, le 19 thermidor,

un rapport sur la marche de ces troupes, et dit, dans le Conseil

même, qu'au lieu de deux mille hommes avoués par le général Hoche

pour aller s'embarquer à Brest, il y avait toute une armée. Un autre

député (Willot) fit aussi une virulente sortie contre le général

Hoche. Ce général est une des belles figures de notre Révolution;

c'est un homme _antique_ dans toute l'acception qu'on attache à

ce mot. S'il est venu à la tête de ses troupes pour délivrer le

Directoire, c'est qu'il croyait que le Directoire était en péril;

d'un esprit supérieur, jeune, brave, habile, d'une capacité égale,

soit qu'il maniât le sabre, soit qu'il se servît de sa plume; beau et

modeste dans ses succès de tous les genres, le général Hoche est un

homme pas assez connu dans cette galerie d'hommes de la Révolution,

où il demeure confondu. Je veux ici donner un échantillon de son

esprit juste et fin, et, en même temps, de son noble caractère;

je sais où il se trouve beaucoup de lettres du général Hoche, et

j'espère posséder bientôt ce trésor, je puis le dire: car ces lettres

révèlent toute la noblesse de l'âme d'un homme vraiment supérieur.

Je dirai, avant de transcrire cette lettre, que le général employé

sous le général Hoche était le général Richepanse. J'ai entendu mon

mari dire ces propres paroles: «J'ai toujours souhaité ressembler

à cet homme-là!» Et il ajoutait, en lui secouant la main avec

cette franchise adorable qui le faisait tant aimer de ses amis:

«_Richepanse, tu es le seul homme qui ne boive que de l'eau dont je

serre la main cordialement._» C'était vrai; et cet homme commandait

les troupes sous le général Hoche. Cependant l'un et l'autre

n'eussent exécuté que de bonnes et de loyales mesures.

Le général Hoche écrivit au Directoire, de Wetzlar, où il était alors:

«Vous avez dû être invité, par un message des Cinq-Cents, à traduire

devant les tribunaux les signataires des ordres donnés aux troupes

pour leur marche sur l'intérieur. Cette fois, M. Willot a été sans

s'en douter mon interprète auprès de vous et de la Représentation

nationale; permettez-moi donc de vous prier de m'indiquer le tribunal

auquel je dois m'adresser, pour obtenir enfin la justice qui m'est

due. Il est temps que le peuple français connaisse l'atrocité des

accusations dirigées contre moi par des hommes qui, étant mes ennemis

particuliers, devraient au moins faire parler leurs amis, ou plutôt

leurs patrons, dans une cause qui leur est personnelle; il est temps

que les habitants de Paris, surtout, connaissent ce qu'on entend par

_l'investissement d'un rayon_; qu'on leur explique comment neuf,

dix, même douze mille hommes peuvent faire le blocus d'une ville

qui, au premier bruit du tambour (ou _de cloche_[24-A], si on l'aime

mieux), peut mettre cent cinquante mille hommes sur pied pour sa

défense... Il est bon aussi que M. Charon s'explique sur la présence

de treize mille hommes dans son département, où pas un soldat n'a

mis le pied (la légion des Francs, composant l'avant-garde, n'a pas

dépassé Chêne-le-Pouilleux); le reste des troupes est encore dans les

départements réunis, D'OÙ IL N'EST PAS SORTI!... Je demande enfin un

tribunal pour moi et pour mes frères d'armes; on les a peints comme

des séditieux, ainsi que moi: ils ont été accueillis et traités comme

des brigands. Nos accusateurs doivent prouver nos crimes autrement

que par des ouï-dire de M. Charon, qui ne veut pas que je passe à

Reims pour me rendre à Cologne, bien qu'il n'y ait pas d'autre route,

mais par des pièces authentiques et irréfutables; toutes celles que

j'ai signées vont paraître, elles sont à l'impression. Si quelques

soldats ont témoigné leur indignation de la manière dont ils ont été

accueillis en rentrant chez eux, on verra que j'y ai moins participé

que ceux que quatre régiments de chasseurs ont tant fait trembler.

Depuis longtemps, je suis en possession de l'estime publique, non

à la manière de quelques égorgeurs révolutionnaires, devenus ou

plutôt reconnus pour des agents en chef de nos ennemis, mais ainsi

qu'un homme de bien y peut prétendre. On _doit donc s'attendre_ que

je n'y renoncerai pas pour l'amour de quelques Érostrates parvenus

depuis un moment sur la scène de la Révolution, et qui ne sont encore

connus que par d'insignifiantes déclamations et les projets les plus

destructifs de tout ordre et de tout gouvernement.»

Cette lettre fit effet; Hoche s'échappa un moment de son

quartier-général et vint à Paris pour avoir des explications sur la

conduite du Directoire, et surtout pour avoir justice d'un député

nommé Willot, qui, en pleine assemblée, l'avait désigné sous le nom

de _Marius_. Ce député était en outre général; ce qui pouvait avoir

des suites... Je m'étends sur toute cette affaire de Hoche, parce

que cette époque est celle du pouvoir de M. de Talleyrand, et que

tout ceci se rapporte à lui et à son influence. Cette affaire est une

chose importante dans la Révolution française.

Hoche repartit presque aussitôt de Paris; son coeur était

profondément ulcéré. Il avait vu la turpitude du Directoire, toute

l'horreur de sa politique, et il vit en même temps que ce même

Directoire, qui l'avait mis en avant, retirait le bras qui lui avait

montré le chemin...

De retour à son armée pour l'anniversaire du 10 août, il donna une

fête, comme cela se faisait alors (23 thermidor an V). Voici son

discours:

«Amis, je ne dois plus vous le dissimuler, vous ne devez pas encore

vous dessaisir de ces armes terribles avec lesquelles vous avez tant

de fois fixé la victoire; avant de le faire, peut-être aurons-nous à

assurer la tranquillité de l'intérieur, que des fanatiques, que des

rebelles aux lois républicaines osent troubler!»

Voici les toasts du banquet civique que donna le général en chef aux

autorités et à son armée:

Le général Ney: _Au maintien de la République! Grands politiques de

Clichy, daignez ne pas nous forcer à faire sonner la charge._

Le général Chérin[24-B]: _Aux membres du Gouvernement qui feront

respecter la République!_

Un chef d'escadron: _Aux patriotes des Cinq-Cents!_

Un commissaire des guerres: _À la coalition légitime de l'armée

d'Italie et de l'armée de Sambre-et-Meuse!_

On fit des couplets satiriques qui circulèrent dans l'armée, qui

avaient pour titre: _Hommage de l'armée de Sambre-et-Meuse au club de

Clichy_...

Le général Willot monta à la tribune et dit:

«Je ne crains pas qu'un nouveau César[24-C] passe le Rubicon; le

héros qui est maintenant aux lieux que César traversa pour marcher

contre sa patrie y consolide la liberté des peuples au sein desquels

la victoire l'a conduit. Mais MARIUS[24-D] peut arriver aux portes de

Rome, et s'indigner de ce que les sénateurs délibèrent. Dans cette

circonstance, je suppose qu'un lieutenant fidèle[24-E] arrête le

nouveau Marius aux limites constitutionnelles[24-F], le Directoire

pourra donc destituer le lieutenant fidèle et ouvrir le passage aux

factieux!»]

[Note 24-A: Cette phrase a rapport aux hommes du Directoire,

_Talleyrand_ surtout, qui l'avait trahi après l'avoir mis en avant.]

[Note 24-B: Chef d'état-major du général Hoche. C'était le fils du

fameux généalogiste, et il l'était lui-même.]

[Note 24-C: Bonaparte.]

[Note 24-D: Hoche.]

[Note 24-E: Le lieutenant fidèle, c'est Pichegru.]

[Note 24-F: La Constitution avait ordonné qu'il serait tracé un rayon

autour de Paris que les troupes même de la République ne pourraient

pas franchir. C'était l'article 69 de la Constitution qui le fixait.]

Thibaudeau avait trop suivi M. de Talleyrand dans la Révolution pour

croire à son républicanisme; il y avait dans cet homme une double

et triple enveloppe qui repoussait tout regard investigateur: cette

figure pâle, ce sourire moqueur et froid, cette raillerie muette,

étaient insupportables à un homme franc et naturel comme Thibaudeau.

Mais comme les circonstances étaient imminentes, il surmonta sa

répugnance et consentit à se trouver avec toute cette avant-garde du

Directoire. Il était, lui aussi, un général du camp ennemi, et il

jouait son jeu en agissant ainsi.

Ce fut dans un dîner, chez madame de Staël. Thibaudeau s'attendait à

trouver M. de Talleyrand, mais il ne vit que trois couverts...

--Allons, se dit-il, voilà une de ces attaques auxquelles je dois

m'attendre, maintenant que la guerre est au moment de se déclarer

entre nous...

Il trouva madame de Staël, en effet, toute seule avec Benjamin

Constant. Le dernier fut gai, et l'on n'y dit pas un mot de

politique. Madame de Staël connaissait l'homme à qui elle avait

affaire, et elle savait qu'il serait accessible à tout le charme de

son esprit: aussi déploya-t-elle toutes ses ressources et fut-elle

charmante. Mais aussitôt que les trois convives furent entrés dans

le salon et qu'on eut pris le café, madame de Staël changea de

propos et d'attitude. Benjamin Constant devint aussitôt tranchant et

dogmatique, et la scène changea...

--Enfin, lui dit madame de Staël, que comptez-vous faire si vous ne

vous ralliez pas au Directoire?

THIBAUDEAU.

Mais pour me _rallier_ à lui, il faudrait l'avoir abandonné; c'est ce

que je ne ferai que le jour où il ne marchera plus du tout dans des

voies constitutionnelles.

BENJAMIN CONSTANT.

Mais vous ne pouvez nier que vous ne soyez dans une route _opposante_

au Gouvernement?

THIBAUDEAU, souriant.

Vous qui avez fait un si bel ouvrage[25] sur la nécessité de se

rallier à notre gouvernement, vous conviendrez en même temps qu'il

faut aussi que ce gouvernement marche lui-même dans la route

constitutionnelle?

[Note 25: Benjamin Constant a publié en l'an IV un ouvrage sur le

Gouvernement français, et la nécessité de s'y rallier. Celui sur les

_Réactions politiques_ parut un an plus tard, en l'an V.]

BENJAMIN CONSTANT.

Et je viens d'en terminer un autre, comme vous savez, sur les

réactions politiques.

THIBAUDEAU, souriant.

Je connais leur danger: aussi est-ce pour cette raison que je m'y

oppose de toutes les forces que je puis réunir en moi.

MADAME DE STAËL.

Vous ne les réunirez pas en assez grand nombre, car elles sont plus

fortes que vous dans le camp ennemi.

THIBAUDEAU, toujours calme et souriant.

Lequel?

MADAME DE STAËL.

Vous raillez! en est-il un autre que celui formé par les Clichiens?

BENJAMIN CONSTANT.

Ils sont cent quatre-vingt-dix pour la royauté dans les Conseils.

THIBAUDEAU, avec dignité.

Je ne le crois pas.

MADAME DE STAËL.

Cela est positif.

THIBAUDEAU.

Cela m'affligerait alors profondément, mais ne me ferait pas

changer d'avis... car... je ne crois pas que le Directoire veuille

véritablement accueillir les constitutionnels.

MADAME DE STAËL.

Écoutez, je sais _avec certitude_ que le Conseil des Anciens veut se

transporter à Rouen pour être plus près du théâtre de la guerre de

la chouannerie; le Directoire restant ici, il gardera avec lui cent

trente députés fidèles; le reste a prêté serment de rétablir _le

prétendant_ sur le trône.

BENJAMIN CONSTANT.

Le Directoire doit être désormais le point de ralliement des

républicains; il ne peut compter que sur eux; il ne peut même

attendre à l'année prochaine. Savez-vous ce qu'a répondu Portalis,

avec son accent provençal? On lui demandait s'il voulait garantir

le Directoire de l'échafaud pour l'année suivante; il répondit

franchement: «Non.» Il faut donc former une majorité républicaine;

ralliez-vous avec vos amis, Chazel, Chénier, Jean Debry; vous pouvez

donner la majorité, donnez-la au Directoire.

THIBAUDEAU.

Je ne puis nier qu'il n'y ait un parti royaliste dans les Conseils;

mais je repousse même la pensée qu'il soit en majorité, et vous-même

ne le pouvez croire. Si cette majorité existe, comment espérer

en former une autre républicaine? Nous ne parlons plus comme en

93 et en l'an III; mais les temps sont changés aussi, et les

habitudes révolutionnaires doivent insensiblement céder au régime

constitutionnel. Et lorsque nous nous y soumettons par honneur, le

Directoire demeure stationnaire et veut s'obstiner à ne pas faire un

pas. C'est cette désunion qui fait croire à un parti royaliste. Mais

croyez bien que les propriétaires, classe importante dans l'État,

n'en croient pas une parole. Que le Directoire donne franchement son

adhésion à un plan de conduite concerté avec les constitutionnels, je

lui réponds d'avance d'une immense majorité dans les deux Conseils...

Mais je ne me mets avec lui qu'à cette condition; j'aime mieux être

victime de mon respect pour la constitution que de faire une lâcheté.

Je ne me dissimule pas les dangers de ma position: toutefois,

elle est la seule honorable. On peut nous décimer, mais alors le

Directoire portera un coup mortel à lui-même et à la République[26].

[Note 26: Propres paroles de Thibaudeau.]

MADAME DE STAËL.

Mais si les Conseils et la majorité transportent leur séance hors de

Paris, que ferez-vous?

THIBAUDEAU.

Je suivrai la majorité.

MADAME DE STAËL.

Et si cette majorité arbore le drapeau blanc?

THIBAUDEAU.

Je me réunirai aux députés fidèles.

BENJAMIN CONSTANT, sèchement.

Ils ne vous recevront plus.

THIBAUDEAU.

Je saurai mourir.

Telle fut la première entrevue entre Benjamin Constant et Thibaudeau,

qu'on regardait avec raison comme l'un des membres les plus influents

des Conseils. M. de Talleyrand fut instruit de ce résultat, et voulut

alors faire par lui-même. Il dit à Benjamin Constant de donner à

dîner à Thibaudeau, à Jean Debry[27] et à Riouffe. Thibaudeau,

espérant toujours ramener le Directoire à de meilleurs sentiments,

accepta, et détermina ses collègues à suivre son exemple. Jean Debry,

surtout, ne voulait pas aller chez Benjamin Constant.

[Note 27: Jean Debry, dont il est souvent question dans cet article,

est un homme dont le Directoire savait apprécier les talents, et

qu'il voulait rattacher à lui. Député de l'Aisne à l'Assemblée

Législative, il eut une carrière parlementaire très-importante; ce

fut lui qui fit déchoir Louis XVIII de son droit à la régence, et qui

fit prononcer l'accusation contre les princes émigrés. En général,

il était fort exagéré et fort peu tolérant, mais d'un républicanisme

dont nous n'avons aucune idée aujourd'hui: ainsi ce fut lui qui

fit décréter que toujours on jouerait la _Marseillaise_ à la garde

montante. Il était très-exalté, _mais vrai_, et cette certitude

donnait une grande autorité au député qui siégeait souvent entre deux

faux frères; il était admirable pour le général Bonaparte, qu'il

vénérait. Je crois bien que M. de Talleyrand ne l'aimait guère, Jean

Debry.

Histoire des salons de Paris (Tome 6/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 3 / 19 段