Prends garde à toi!»
Celui du révolutionnaire:
«Misérable soldat de Robespierre! scélérat de terroriste! tu périras
comme un chien enragé, et je serai le premier à tirer sur toi.»
Le dernier était Salicetti; quant au Clichien, je ne veux pas le
nommer.
Un autre, qui vint dans la soirée, nous apporta un des placards
affichés dans les escaliers intérieurs de plusieurs maisons. Ces
placards disaient:
«Prenez garde à vous, représentants d'un peuple libre! Le moment
de la crise approche. Ne vous laissez pas surprendre. L'orage sera
terrible, mais court. Éloignez-vous!»
Madame Th...... avait trouvé un de ces placards dans sa maison, et
l'avait caché à son mari pour qu'il ne fût pas encore plus monté
contre le Directoire: car, il l'était beaucoup, mais dans un autre
sens que ceux de Clichy et du Manége.
M. de Talleyrand n'avait pas de salon, à proprement parler. À cette
époque, un salon était impossible; la société était trop mélangée
pour un homme comme lui, qui devait recevoir chaque parti. C'était
bien encore pour une personne comme ma mère, qui, par sa position,
pouvait, en s'isolant, ne recevoir que ses amis; ou madame de
Staël, qui, par son talent, dominait tout et imposait ce qu'elle
voulait. Cependant madame de Staël allait habituellement chez M. de
Talleyrand, quand de vieilles querelles ne venaient pas soulever des
tempêtes. Madame de Staël les provoquait souvent, et M. de Talleyrand
dit un jour:--_Mon Dieu! ne peut-elle donc_ ENFIN _me détester_!...
Le 16 fructidor, nous étions plusieurs personnes chez ma mère,
très-disposées à nous amuser, lorsque l'un de nos habitués, Hippolyte
de Rastignac, arriva fort troublé, et dans un désordre de toilette
qui prouvait qu'il avait été attaqué et s'était défendu; sa cravate
était arrachée, son habit gris à collet noir déchiré également au
collet, et toute sa personne enfin était fort mal en ordre.
Il nous raconta que, sur le boulevard des Capucines, comme il
descendait de cabriolet pour parler à un de ses amis, plus de trente
hommes étaient tombés sur lui, et avaient exigé qu'il criât _vive la
République_ et _haine à la royauté!_...
--C'est un Clichien! s'écriait-on de tous côtés, c'est un Clichien!
--Je ne suis pas un Clichien! leur cria-t-il; mais je ne veux pas
qu'on m'impose mes paroles.
--Criez! criez! _Vive la République!_ et _haine à la royauté!_
--J'étais dans une fort mauvaise position, comme vous pouvez le
penser, nous dit-il, lorsque des jeunes gens de mes amis, à la
tête desquels était un de mes frères, accoururent vers moi et me
tirèrent de leurs mains, mais ce fut aux dépens de mon habit et de ma
cravate... Vous voyez, ajouta-t-il en riant, que si je suis revenu
sur la plage, c'est avec avarie de mes _gréements_.
Et il se mit à rire.
Ma mère, qui l'aimait beaucoup, et dont il était même le favori parmi
ses frères, le gronda d'aller ainsi à pied avec ce malheureux habit
gris et ce collet noir.
--Comment! dit-il fort étonné; eh! j'avais dîné chez un ministre.
--Vous avez dîné chez un ministre du Directoire! s'écrièrent
plusieurs femmes, dont ma mère était le chef, et parmi lesquelles on
distinguait madame de Lostanges, madame de Charnassé et madame de
Caseaux...; vous avez dîné chez un ministre!...--Pourquoi pas chez
Barras? ajouta madame de Lostanges.
--Mais ce ministre-là _est des nôtres_, répondit Hippolyte de
Rastignac en arrangeant sa cravate, chose des plus importantes pour
lui.... C'est chez Talleyrand que j'ai dîné.
--Ah! cela est différent, dit ma mère, très-différent!
--Je ne le trouve pas, dit madame de Lostanges.
--Ah! je vous demande pardon! il y a toute une distance entre M.
Talleyrand de Périgord, neveu de l'archevêque de Reims et du comte
de Périgord, à ces hommes de la Révolution, tels que Schérer, des
espèces comme cela... M. de Talleyrand est un homme comme il faut.
--Mais Barras est aussi un homme comme il faut; pourquoi ne
voulez-vous pas que votre fille aille au bal chez lui?
--Ah! pourquoi? pourquoi? dit ma mère assez embarrassée; car, en
effet, elle était portée vers M. de Talleyrand par prévention
d'affection pour toute sa famille qu'elle aimait, et avec laquelle
elle était liée intimement.
--Étiez-vous nombreux à votre dîner? demanda ma mère à Hippolyte de
Rastignac, pour changer la conversation.
--Trente à peu près; et, dans ce grand hôtel de Gallifet, il semble
qu'on ne soit que huit ou dix personnes. Au reste, il y avait GRANDE
_compagnie_; et, en vérité, je crois que si je n'y avais pas été, M.
de Talleyrand n'aurait eu que lui-même pour avoir à nommer quelqu'un.
--Vraiment! qui donc était-ce...?
--Eh! le sais-je? mon Dieu!... Je voudrais retenir ces noms-là, et
ne le puis; excepté cependant ceux de deux hommes qui feront parler
d'eux dans l'avenir, quoique leurs pères soient inconnus. Ce sont les
généraux Kléber et Bernadotte: l'un est républicain en carmagnole;
l'autre est un républicain à l'eau rose, et se lave les mains avec de
la pâte d'amandes parfumée... Je vous jure qu'il n'est pas déplacé
dans le _salon ambré_ de M. de Talleyrand.
--Qu'a-t-il donc, le salon de M. de Talleyrand? demanda madame de
Lostanges, qui se retourna précipitamment au mot de pâte d'amandes
parfumée[15].
[Note 15: Madame de Lostanges, si charmante par son esprit fin et gai
et sa jolie figure, était la femme la plus recherchée sur toutes ces
choses dont je parle ici.]
--Ne savez-vous pas, madame, que M. de Talleyrand aime à la passion
les essences et les odeurs? et pourvu qu'il y ait de l'ambre, c'est
une chose agréable pour lui. Je vous assure que Robespierre se serait
fort bien arrangé de son régime, lui qui ne marchait qu'au milieu
d'un nuage embaumé.
--Laissez donc votre Robespierre, s'écria madame de Lostanges, et
parlez-nous de votre dîner. Qui aviez-vous en femmes?--Madame de
Staël... peut-être bien?
M. DE RASTIGNAC.
Oui, madame.
MADAME DE LOSTANGES.
Et puis après?
M. DE RASTIGNAC.
Madame Tallien et madame Grandt.
MADAME DE CASEAUX.
Est-elle donc aussi belle qu'on le dit?
M. DE RASTIGNAC.
Mais je la trouve bien belle... moins pourtant que madame Tallien.
MA MÈRE, souriant.
Et son esprit?
M. DE RASTIGNAC, s'inclinant.
Je n'ai jamais la hardiesse de juger celui des femmes.
MA MÈRE.
Oh! la pauvre personne! la voilà jugée... Cependant, quelque capable
que vous soyez de la juger, mon cher Hippolyte, je vous demande la
permission de prendre mes renseignements chez votre oncle. Je crains
de votre part un peu de prévention.
M. DE RASTIGNAC.
Quoi! parce qu'elle est l'amie _de l'évêque_? Qu'est-ce que cela me
fait à moi?... Ce serait une preuve d'esprit, une preuve que les
préjugés sont secoués; or, un esprit dans ses langes ne sait jamais
les briser.
MADAME DE CASEAUX.
Enfin, dites-nous donc vos convives.
M. DE RASTIGNAC.
Je vais recommencer: d'abord le maître du logis, sa grandeur
monseigneur Charles-Maurice Talleyrand de Périgord, évêque d'Autun,
ayant prêté le serment civique et religieux... ayant...
MA MÈRE.
Hippolyte... Hippolyte!...
M. DE RASTIGNAC.
Comment! je l'appelle monseigneur, et vous me grondez! mais c'est
de l'injustice cela. C'est ce que ferait Pierre ou Armand.--Allons,
pardonnez-moi, d'autant que je suis raisonnable, et que je prononce
les R, moi; je ne donne ma parole d'honneur qu'intelligiblement. Et
si je suis incroyable, ce n'est pas comme les autres confrères dans
la mode.
MADAME DE CASEAUX.
Mon Dieu, Hippolyte, que vous êtes bavard! au fait.
M. DE RASTIGNAC.
M'y voici. Je suis sérieux.--Ainsi donc, M. de Talleyrand, le
général Bernadotte, le général Kléber, le général Lemoine, M.
Poulain-Grandpré, un M. Debry, Benjamin Constant... presque tout
ce qui compose le corps diplomatique, que j'étais loin de croire
aussi nombreux, deux ou trois inconnus, et votre très-humble,
très-obéissant et très-dévoué serviteur. Ah! j'oubliais, et mon
oncle[16]. Je crois que j'oublie encore M. de Castellane et son
_adorable_ femme. La perruque du mari et les yeux de celle-ci étaient
encore plus de travers qu'à l'ordinaire.
[Note 16: Le marquis d'Hautefort, un homme extrêmement spirituel, et
spirituel avec de la gaîté et du mouvement. Il allait souvent chez ma
mère; il était très-vieux alors.]
MADAME DE FONTANGES.
Eh bien! que dites-vous de tout ce beau monde-là?
M. DE RASTIGNAC.
Je dis que c'était la plus étrange bigarrure du monde. Il y avait
à cette table de M. de Talleyrand de toutes les opinions: il y
avait des royalistes (saluant), à tous seigneurs tout honneur;
il y avait des modérés; il y avait des sabreurs! il y avait des
révolutionnaires; il y avait des _directoriaux_: c'est ainsi,
vous le saurez, qu'on appelle les partisans de monseigneur Barras
aujourd'hui. Au reste, on m'avait dit: Observez, et vous verrez
de grandes choses. J'ai observé et n'ai rien vu. On a professé le
plus grand dévouement au Directoire... et voilà tout. Mais le plus
curieux, c'est le récit de ce qui s'est passé à l'armée d'Italie
pour l'anniversaire du 14 juillet[17]; ce fut Bernadotte qui nous
en fit le récit. Il parle bien, et M. de Talleyrand l'écoutait,
sinon avec plaisir, du moins avec confiance dans l'impression qu'il
devait produire. Il commença par nous débiter avec une grande emphase
ce que le général Bonaparte avait dit à ses soldats: c'est un peu
blasphémant; mais enfin, puisque _l'évêque_ l'a entendu, et même avec
plaisir... À propos, n'a-t-il pas été excommunié?
[Note 17: 25 messidor de l'an V.]
MADAME DE LOSTANGES.
Qui cela?
M. DE RASTIGNAC.
Mais M. de Talleyrand, l'évêque d'Autun...
MADAME DE CASEAUX.
Hippolyte, je déclare que vous êtes insupportable... Madame de
Permon, faites-le donc taire.
MA MÈRE.
Mais pour raconter il faut bien qu'il parle. Je lui dirai seulement
qu'il me fait de la peine en parlant ainsi.
M. DE RASTIGNAC, baisant la main qu'elle lui donne.
Oh! je serai et ferai tout ce que vous voudrez. Je continue donc, et
vous serez contente.
MADAME DE LOSTANGES.
Eh bien! ce petit Bonaparte, qu'est-ce donc qu'il disait? Je déteste
cet homme-là depuis que je sais qu'il a fait emprisonner ce pauvre
Marchésy!
M. DE RASTIGNAC.
Il a fait, à ce qu'il paraît, une proclamation ou plutôt un discours
à ses troupes: «Soldats, leur a-t-il dit avec cette voix puissante
qui va, dit-on, au fond des âmes, soldats, je sais que vous êtes
affectés des malheurs de la patrie; mais la patrie ne peut courir
des dangers réels: ces mêmes hommes qui la font victorieuse de
toute l'Europe coalisée contre elle SONT LÀ. Des montagnes nous
séparent de la France: vous les franchiriez avec la rapidité de
l'aigle, s'il le fallait, pour maintenir la constitution, défendre la
liberté, protéger le Gouvernement et les républicains... Dès que les
royalistes se montreront à nous, ils seront vaincus.»
Le soir il y eut un dîner où toutes les autorités du pays
assistèrent, mais où cependant, comme partout et toujours, dominaient
les hommes de l'armée. Bonaparte, à ce qu'il paraît, connaît bien le
coeur humain. Il y a eu des toasts de portés. Augereau a rappelé à
Bernadotte qu'il les oubliait. C'est important, lui dit-il.
--Vous avez raison, reprit le général Bernadotte en souriant avec une
grande grâce. En tout cet homme-là plairait beaucoup, s'il parlait un
peu moins république.
--Imbécile! et de quoi veux-tu donc qu'il parle? dit une voix
moqueuse derrière M. de Rastignac: c'était celle du marquis
d'Hautefort, qui, avec M. de Lauraguais, était entré sans être
annoncé, les portes étant toutes ouvertes en raison de la chaleur.
M. DE RASTIGNAC.
Ah! ah! mon oncle, c'est vous! Eh bien! est-ce que M. de Talleyrand
n'a pas en moi un bon faiseur de bulletins?...
LE MARQUIS D'HAUTEFORT.
Si ce n'est que tu es trop indulgent. Avez-vous une idée arrêtée sur
un homme, madame, qui met ensemble Kléber, Augereau, Thibaudeau, et
plusieurs autres hommes fort remarquables sans doute. Mais quelle
nécessité de nous faire dîner ensemble? Nous ne déteindrons pas les
uns sur les autres, je le lui jure. Quoi qu'il en soit, il a fait une
impertinence à son parti ou au nôtre.
MADAME DE LOSTANGES.
Avec tout cela nous n'avons pas eu les toasts; j'y tiens.
LE MARQUIS D'HAUTEFORT.
Qu'il continue: car, pour moi, j'ai bu le vin de Champagne, mais je
n'ai pas écouté les _paroles de l'air_.
M. DE RASTIGNAC.
Je les ai, _moi_, fort bien retenues. Le général Lannes a dit:
«À la destruction du club de Clichy[18]!» LES INFÂMES! ils veulent
encore des révolutions! Que le sang des patriotes qu'ils font
assassiner retombe sur leurs têtes.
[Note 18: Lannes était républicain _enragé_, comme on les nommait
alors.]
Le colonel Junot, colonel de Berchini: «À la République!
puisse-t-elle être toujours florissante et ses armées toujours
victorieuses!... Gloire à la République!» Le général Alexandre
Berthier, chef d'état-major: «À la Constitution de l'an III!
au Directoire exécutif de la République! Qu'il anéantisse les
contre-révolutionnaires qui ne se cachent plus!»
--Mais une chose remarquable, a dit le général Bernadotte,
c'est cette universalité du même cri. Au même instant qu'au
quartier-général on portait ce toast, le même voeu était exprimé
par les soldats, et ce cri fut poussé comme par une seule voix...
«Guerre à mort aux royalistes! fidélité inviolable au gouvernement
républicain et à la Constitution de l'an III!»
--Ah! messieurs, guerre à mort. Eh bien! nous verrons!... (_en
serrant ses poings et se promenant_).
MADAME DE CASEAUX, avec douceur.
Allons, la paix! la paix!... C'est si doux, si bon, la paix. Allons,
Hippolyte, n'avez-vous plus rien à dire sur votre beau dîner de M. de
Talleyrand?
M. DE RASTIGNAC.
Je vous demande bien pardon, j'ai mille choses encore à raconter;
mais vous me permettrez une émotion passagère, n'est-ce pas?...
MADAME DE CASEAUX.
Oui, oui.
M. DE RASTIGNAC.
Eh bien donc, je vous dirai que M. de Talleyrand, qui avait
évidemment mission de faire une sorte de charge en éclaireur dans nos
rangs pour nous sonder d'abord, et puis ensuite pour nous montrer la
grande force du Directoire... Et, en effet, il en a une immense...
Tant mieux, continua-t-il comme se parlant à lui-même, il y aura plus
de mérite...
MADAME DE LOSTANGES, lui prenant la main.
Imprudent!...
M. DE RASTIGNAC relevant la tête, et comme sortant d'une
rêverie.
Pardon!... pardon!...
MADAME DE LOSTANGES.
Eh bien! que devint ce dîner. J'attends toujours, moi.
M. DE RASTIGNAC.
Ce dîner ne dura que comme tous les dîners du monde; mais après,
lorsque nous fûmes dans la galerie, M. de Talleyrand nous fit voir
une pièce curieuse venant à la suite de tout ce que ces messieurs
nous avaient dit: c'était un dessin renfermé dans une lettre écrite
par Alexandre Berthier, et adressée à lui, M. de Talleyrand. J'en ai
pris une copie informe, mais assez visible pourtant pour me guider et
me faire faire une curieuse chose; car je suis Français avant tout,
dit le bon jeune homme, et tout Français doit être ému en voyant
cette vignette...
LE MARQUIS D'HAUTEFORT.
Te voilà bien, toi! toujours le même! romanesque!... et ridiculement
infatué d'une gravure à présent.
M. DE RASTIGNAC.
Eh! si je vous disais que M. de Talleyrand était lui-même si touché
en montrant cette vignette, que ses yeux étaient humides de larmes...
Il ne parlait pas, mais il pleurait, je le répète.
M. D'HAUTEFORT, riant aux éclats.
M. de Talleyrand ému!... Ah çà! tu es beaucoup plus fou que je
ne le croyais, mon pauvre Hippolyte. M. de Talleyrand _pleurant
d'attendrissement_ sur les victoires des Français!... Je croirais
plutôt que c'est de colère... Enfin... voyons!... as-tu là ce beau
dessin?
M. DE RASTIGNAC.
Sans doute, le voici, ou plutôt il me le faut refaire: c'est un
croquis pris à la hâte.
Il se mit devant la table ronde sur laquelle il y avait toujours des
crayons, et bientôt il eut fait son dessin: c'était une très-grande
vignette. À droite était un obélisque, sur lequel étaient inscrites
TRENTE-NEUF affaires ou batailles victorieuses pour nous, et qui ont
eu lieu dans l'espace d'une année. Au pied de cet obélisque était
écrit: _Constitution de l'an III_; et au bas: _Aux mânes des braves
morts pour la patrie!_ À côté, un génie avait un pied posé sur la
ville de Vienne; il tenait des tablettes sur lesquelles il inscrivait
les préliminaires de la paix. À gauche, on voyait une belle femme
coiffée du bonnet phrygien, une main posée sur un faisceau, dans
l'autre tenant une pique sur laquelle était un bonnet de la liberté;
derrière elle un vieillard à moitié couché, appuyé sur une urne,
représentait l'Italie et le Piémont; au milieu et au-dessus, la
Renommée, avec une trompette dans une main, et dans l'autre un
médaillon sur lequel était écrit: «_Armée d'Italie... Bonaparte,
général en chef..._» La femme et le génie (l'Italie et la France)
avaient surtout une expression ravissante d'intérêt en regardant le
médaillon et le nom de Bonaparte. Il y avait de l'espérance!... Le
plan figurait une carte géographique, où l'on voyait Rome, Venise,
Gênes, Milan, Turin, Vienne, Mantoue...
MADAME DE LOSTANGES.
Hippolyte a raison, cette gravure est belle. S'il n'y avait que des
choses pareilles dans toutes leurs sottes gravures révolutionnaires,
il y aurait moyen de les voir; mais autrement!... comment les
regarder seulement?...
M. de Rastignac avait raison; M. de Talleyrand réunissait chez lui
une foule de personnages très-différents de couleurs et d'opinions;
mais l'armée était TOUT en France, comme toujours, au reste. Jamais
les armées différentes, aussi, n'avaient eu à leur tête des hommes
tels que ceux qui étaient les chefs de soldats dont la ferveur avait
quelque chose de témérairement brave, qui faisait frémir l'ennemi au
nom de l'armée française.
À l'armée de Sambre-et-Meuse (à cette même époque où nous sommes
maintenant, en l'an V[19]), il y avait Jourdan, Kléber, Championnet,
Hoche, Marceau, Lefebvre, Ney, Grenier, Bernadotte.
[Note 19: Les ennemis (an V) n'avaient à opposer que le prince
Charles et Wurmser, vieillard honorable, ainsi que Beaulieu. Voici
une lettre de Beaulieu, écrite à cette époque à Vienne, et qui fut
interceptée par nous:
«Je vous avais demandé un général, et vous m'envoyez Argenteau. Je
sais qu'il est grand seigneur, et qu'indépendamment des arrêts que
je lui ai donnés, on va le faire feld-maréchal de l'empire. Je vous
préviens que je n'ai plus que vingt mille hommes, et que les Français
en ont soixante mille; que je fuirai demain, après-demain, tous les
jours, s'ils me poursuivent. Mon âge me donne le droit de tout dire;
en un mot, dépêchez-vous de faire la paix à quelque condition que ce
soit.
On voit que l'Autriche devait être _plus_ qu'inquiète. Ce fut alors
que, lorsqu'on proposa la paix, on accepta à Leoben, et plus tard à
Campo-Formio.]
À l'armée du Rhin: Moreau, Desaix, Beaupuis, Sainte-Suzanne,
Lecourbe, Saint-Cyr.
À l'armée d'Italie: Bonaparte, Augereau, Masséna, Lannes, Laharpe,
Murat, et tant d'autres distingués par leurs noms comme par leur
bravoure personnelle avant et depuis ce moment.
Quant à Bonaparte, ce n'était pas un esprit comme celui de M. de
Talleyrand qui pouvait le méconnaître un moment; au ton de ses
lettres seulement, on avait la hauteur de cet homme; on voyait que sa
supériorité était sentie par lui... Il n'aimait pas le verbiage; ses
idées étaient concises, claires et positives...; il écrivait un jour
au Directoire en date de Vérone (15 prairial an IV):
«J'arrive dans cette ville, citoyens directeurs, pour en repartir
demain; elle est grande et belle: j'y laisse une bonne garnison pour
être maître des trois ponts qui sont sur l'Adige...
«Je viens de voir l'amphithéâtre: ce reste du peuple romain est
digne de lui... Je n'ai pu m'empêcher de me trouver humilié de la
mesquinerie de notre Champ-de-Mars; ici, cent mille spectateurs sont
assis et entendraient facilement l'orateur qui leur parlerait.»
Il y a dans ce laconisme toute une nature différente de la nature
vulgaire.
M. de Talleyrand, homme du monde, d'esprit et de talent, savait
bien jusqu'à quel point il devait compter sur les hommes qui
l'entouraient...--Le voile était tombé, si jamais il l'avait eu sur
les yeux! Et maintenant il marchait à la lueur d'un jour orageux qui
devait l'effrayer...
Le cercle constitutionnel de Paris avait produit d'autres sociétés
populaires, qui n'étaient pas des _clubs révolutionnaires_; on y
professait le plus entier dévouement au Directoire. Il y avait dans
la société-mère des hommes fort adroits et même habiles, qui ne
voulaient que du pouvoir et de l'argent: le pouvoir pour eux n'était
même pas un but, c'était un moyen. Il y avait à leur tête deux ou
trois hommes influents par une même façon de voir et de penser.
Parmi eux, le plus influent était M. de Talleyrand; madame de Staël,
qui était la principale cause de sa rentrée en France, avait de
fréquentes relations avec lui, comme je l'ai déjà dit, et à mesure
que les événements devenaient plus importants et plus intenses, ces
mêmes relations devenaient plus intimes entre madame de Staël, M.
de Talleyrand et Benjamin Constant... Celui-ci était l'orateur du
cercle constitutionnel; M. de Talleyrand était l'âme des conseils
_directoriaux_. Madame de Staël lui dit un jour:--Voici le moment de
vous mettre au ministère; vous êtes habile, vous faites de ce Barras
et des autres tout ce que vous voulez; nous serions bien empêchés
alors si, à nous trois, nous n'arrivions pas à un ministère. Celui
qui vous va le mieux est celui des Affaires étrangères. La République
peut avoir grand crédit et faire peur quand elle parle au nom du
sabre, mais je crois que les cabinets étrangers aiment mieux avoir
à conférer avec un homme bien né et d'esprit qu'avec un sot ou un
pédant.
Ce fut alors que le parti constitutionnel ayant demandé et obtenu le
départ de quelques ministres, le ministère des Relations extérieures
fut vacant, et M. de Talleyrand l'obtint. Sa nomination fut arrêtée
dans un dîner chez Barras, non pas à Paris ni à Grosbois, mais à
Surênes, dans une sorte de petite maison que le directeur avait
dans ce village, où depuis on a couronné des rosières. Ce n'est,
certes, pas en mémoire de la nomination de l'évêque d'Autun au
ministère... Barras ne repoussait personne; il accueillait le parti
constitutionnel _pur_; mais, était-il parti, Barras s'en moquait, et
s'en moquait surtout dans ses orgies. Il est pénible d'avoir à le
dire; mais, dans le moment que je décris, l'influence de madame de
Staël, pour faire nommer M. de Talleyrand, a peut-être été funeste
à beaucoup de gens... Madame de Staël est une femme trop supérieure
pour être _intrigante_; ce mot serait une injure qu'elle est loin de
mériter. Mais je dois dire en même temps que son attachement pour
M. de Talleyrand, et peut-être aussi le faible de la célébrité, qui
voulait qu'elle fît beaucoup parler d'elle, ont été nuisibles à
beaucoup de personnes, et même aux affaires du Gouvernement...
Ce changement de ministère eut lieu le 26 messidor: ce fut Rewbell
qui le proposa... Il y eut, à propos de ce ministère, un mot assez
singulier de Rewbell. Carnot, tout effarouché de ce changement, vrai
et franc républicain, homme d'honneur et de coeur, fut assez mal
édifié de l'arrivée de l'évêque d'Autun au milieu de toute notre
république, à laquelle il croyait toujours, le pauvre rêveur, et qui
n'était déjà plus qu'un être de raison...; il dit donc qu'il fallait
VOIR, et attendre pour _délibérer_ enfin...
--Qu'est-ce à dire? répondit Rewbell; un directeur doit toujours être
prêt à _délibérer_...
Et le ministère fut nommé, et ce fut ainsi[20]:
Talleyrand, aux Relations extérieures.
Le général Hoche, à la Guerre.
Lenoir-Laroche, à la Police.
Préville-Pelet, à la Marine.
François de Neufchâteau, à l'Intérieur.
[Note 20: Le ministère qui fut renvoyé était ainsi composé:
À la Police, Cochon l'Apparent.
À la Guerre, Petiet.
À l'Intérieur, Bénézet.
À la Marine, Truguet.
Aux Affaires étrangères, Charles Lacroix.]
Ce ministère n'était pas mal en lui-même; mais dans les
circonstances où l'on se trouvait, il était évident que le Directoire
le donnait avec des intentions hostiles.