Deux jours après, le maréchal fut dénoncé et conduit à sa se

HISTOIRE

DES

SALONS DE PARIS.

TOME SIXIÈME.

L'HISTOIRE DES SALONS DE PARIS

FORMERA 8 VOL. IN-8º,

Qui paraîtront par livraisons de deux volumes.

La 2e livraison a paru le 11 janvier;

La 3e livraison paraîtra le 25 mars;

La 4e livraison, composée des Salons de

la Restauration et du règne de Louis-Philippe Ier, paraîtra le 15 mai.

Les souscripteurs chez l'éditeur recevront _franco_ l'ouvrage

le jour même de la mise en vente.

PARIS.--IMPRIMERIE DE CASIMIR,

Rue de la Vieille-Monnaie, nº 12.

HISTOIRE

DES

SALONS DE PARIS

TABLEAUX ET PORTRAITS

DU GRAND MONDE,

SOUS LOUIS XVI, LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE,

LA RESTAURATION,

ET LE RÈGNE DE LOUIS-PHILIPPE Ier;

PAR

LA DUCHESSE D'ABRANTÈS.

TOME SIXIÈME.

À PARIS,

CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE

DE S. A. R. M. LE DUC D'ORLÉANS,

PLACE DU PALAIS-ROYAL.

M DCCC XXXVIII.

SALON

DE

M. DE TALLEYRAND,

SOUS LE DIRECTOIRE, LE CONSULAT ET L'EMPIRE.

PREMIÈRE PARTIE.

LE DIRECTOIRE ET LE CONSULAT.

C'est un homme difficile à suivre dans les _méandres_ de sa vie

politique que M. de Talleyrand... Cette destinée, se présentant

toujours différemment qu'elle ne doit se terminer, a quelque chose

d'étrange qui surprend, et empêche quelquefois d'être aussi

impartial qu'on le voudrait pour juger un homme dont l'esprit est si

supérieur et si remarquable d'agréments, comme homme du monde: c'est

qu'il est en même temps homme de parti; on ne peut pas les séparer:

et si l'un attire, l'autre repousse.

Avant la Révolution, l'abbé de Périgord était un abbé _mauvais

sujet_; il faisait partie, à peine sorti du séminaire de

Saint-Sulpice, de l'état-major religieux de l'archevêque de Reims.

On sait que cette troupe d'abbés était la plus élégante et la plus

recherchée parmi tous les jeunes gens qui prenaient le parti de la

carrière ecclésiastique[1]. L'abbé de Périgord ne fit faute à sa

renommée, et sa conduite répondit parfaitement à ce que les autres

avaient annoncé. Mais M. de Talleyrand, dès cette époque, annonçait,

_lui_, un homme supérieur à tout ce qui l'entourait... Et cette

_universalité_ dans les goûts, cette facilité dans tout ce qu'il

faisait, prouvaient par avance qu'il serait un des hommes les plus

distingués de son temps.

[Note 1: Les abbés les plus distingués de cette troupe élégante

étaient les abbés de Saint-Albin et de Saint-Phar, l'abbé de Damas,

l'abbé de Coucy, l'abbé de Périgord, l'abbé de Lageard, l'abbé de

Montesquiou.]

Il avait une charmante figure; ses traits étaient fins, et cela même

remarquablement: chose étonnante, car sa physionomie n'est nullement

active dans son expression, et pourtant rien n'est plus incisif que

le regard de ses yeux presque atones, lorsqu'ils s'attachent sur

vous avec une expression railleuse... Aimant vivement le plaisir,

il trouvait le temps de tout accorder; et les matières sérieuses

dont il s'occupa très-jeune encore prouvent qu'il ne passait pas ses

journées à dormir, s'il passait ses nuits au jeu ou à souper avec des

personnes joyeuses...

Sa force était, dit-on, une chose miraculeuse; il passait quelquefois

deux et trois nuits de suite sans dormir; il lui fallait paraître

le quatrième jour au matin avec toutes ses facultés sérieuses, eh

bien! il dormait une heure après avoir pris un bain, et paraissait

aussi dispos de corps et d'esprit que s'il sortait d'une retraite de

six semaines à la Trappe. Une particularité qui tient à lui, c'est

qu'avec cette force vraiment rare, il n'en avait pas la moindre

apparence: il avait même plutôt celle d'une jeune fille..., et son

visage rose et blanc ne révélait en aucune sorte qu'il n'en fût pas

une. Jamais M. de Talleyrand n'a fait sa barbe, et cela par une

bonne raison: c'est qu'il n'en a pas, et n'en a jamais eu; il aurait

pu, à vingt ans, jouer parfaitement le rôle de Faublas. Et, en y

pensant bien, je croirais peut-être que Louvet a connu M. l'abbé de

Périgord, et beaucoup de circonstances de sa vie de jeune homme.

Voici un fait qu'il est, je crois, bon de conserver. Je pense que M.

de Talleyrand ne l'a pas oublié.

Lorsque les jeunes abbés de qualité étaient au séminaire de

Saint-Sulpice, ils avaient en Sorbonne un ecclésiastique comme

répétiteur, ou pour une fonction à peu près semblable. Son nom,

je ne l'ai pas oublié, je ne l'ai jamais su. Je ne connais _que

son surnom_, il s'appelait _la grande Catau_. Pourquoi? Voilà ce

que je ne sais pas. Ce qui est certain, c'est que tous les jeunes

abbés l'appelaient ainsi. Un jour, cet homme, plus animé par ce

qu'il savait probablement, et par ses propres sentiments, se laissa

emporter à une vive allocution en présence de huit ou dix de ces

jeunes têtes destinées à porter la mitre et peut-être la tiare.

C'était d'abord M. de Talleyrand; puis l'abbé de Damas, l'abbé de

Montesquiou, l'abbé de Saint-Phar, l'abbé de Saint-Albin, l'abbé de

Lageard, etc., etc.

--Oh! s'écriait-il dans un moment d'exaltation, oh! mon Dieu!...

qu'est-ce donc que je vois dans ceux de tes serviteurs destinés à

faire aimer ta loi!... que vois-je parmi eux... là-bas dans cet

angle obscur[2], parmi ceux destinés un jour à porter peut-être la

couronne de saint Pierre, mais sûrement la mitre épiscopale... que

vois-je?... des hommes portant et propageant les vices du siècle

parmi le clergé, parmi les serviteurs de Dieu!... Oh! mon Dieu! mon

Dieu! que deviendra donc votre sainte religion?...

[Note 2: Ces jeunes séminaristes se mettaient dans cet angle, où ils

pouvaient probablement rire et causer plus librement.]

_La grande Catau_ était une personne de grand jugement et d'un esprit

très-supérieur.

Quelques années plus tard, un autre homme apostrophait M. de

Talleyrand d'une manière encore plus directe. Cet homme était M. de

Lautrec, lieutenant-général, ayant une jambe de bois et le droit de

parler au nom du pays. Il avait été de plus ami du père de M. de

Talleyrand.

--Monsieur, lui dit-il le premier jour, à l'Assemblée Constituante,

lorsque M. de Talleyrand passait devant le vieillard mutilé pour

aller au côté gauche, où il siégeait; Monsieur, si M. votre père

vivait, il vous mettrait les bras comme nous avons les jambes.

M. de Lautrec était un homme ayant le droit de parler ainsi.

Aimant la vie du monde d'autrefois, et telle que pouvait l'avoir

un homme de sa condition et de sa qualité; aimant avec passion

les femmes, le jeu, et tout ce qui constituait alors un homme à

la mode, ce fut ainsi que 1789 trouva M. de Talleyrand. Il était

trop habile pour ne pas comprendre que le vieil édifice croulerait

peut-être bientôt: car il était violemment ébranlé. Aussi, une

fois aux États-Généraux, prit-il le parti qui devait triompher.

Les bénéfices dont il jouissait lui devaient être enlevés par la

force des événements; et, selon lui-même, il convenait mieux de les

abandonner le premier (je dis toujours _peut-être_). Sa conduite

aux États-Généraux fut conséquente; elle le fut encore lorsqu'il

se sépara pour faire partie de l'Assemblée lors de l'affaire du

Jeu de Paume...; mais elle fut grande et belle lorsqu'étant évêque

d'Autun il entra à l'Assemblée Constituante[3]. Il fut constamment

très-brillant dans cette nouvelle carrière, et se signala avec un

courage qu'en vérité on ne demande aux prêtres que pour le martyre:

il proposa lui-même l'abolition des dîmes du clergé, démontra

la nullité des mandats impératifs, et, une fois au Comité de

constitution, il se montra plus véhément cent fois qu'aucun de ceux

qui en faisaient partie avec lui. Un fait assez remarquable dans

la vie de M. de Talleyrand, c'est que l'époque qui en est la plus

importante dans l'intérêt du pays est sa carrière administrative:

et c'est la moins connue précisément. Ce temps, déjà bien loin pour

nous, qui ne regardons jamais au-delà des jours tout près de nous,

est rempli de travaux importants. Avec la même vérité, on peut louer

la conduite de M. de Talleyrand, lorsqu'il demanda que les biens du

clergé fussent employés au soulagement du Trésor, alors tellement

en souffrance, qu'on fut obligé de créer un papier-monnaie. M. de

Talleyrand, en demandant que les biens du clergé fussent ainsi

aliénés, faisait, certes, une belle et grande action, puisque ses

bénéfices étaient son unique fortune. C'est une résolution noble et

grande; et l'abbé Maury[4] ne fut pas juste envers lui en l'attaquant

comme il le fit. M. de Talleyrand provoquait une grande mesure qui

pouvait sauver ou tout au moins aider à sauver le pays, si elle eût

été appliquée dix ans plus tôt à ses besoins.--C'est donc une vérité

incontestable que M. de Talleyrand fut utile à la France, et surtout

_voulut_ l'être; mais le torrent l'emporta.

[Note 3: Je n'aime pas M. de Talleyrand parce qu'il a fait une action

dont la France doit toujours porter le deuil; mais je suis juste

envers lui et dis la vérité.]

[Note 4: L'abbé Maury n'avait d'influence sur les affaires qu'autant

qu'il était à la tribune pour _arrêter_ quelquefois les choses

lorsqu'elles allaient trop vite; mais, du reste, il ne fit rien.]

On dit avec raison que l'Assemblée Constituante renfermait plus

de talents et d'hommes d'esprit que la France n'en avait jamais vu

rassemblés en un même lieu. M. de Talleyrand, quel que fût celui qui

s'opposait à lui, paraissait toujours dans une attitude convenable

et forte, et il est à remarquer que le côté gauche dont il faisait

partie était formé des hommes les plus habiles de l'Assemblée... à

quelques exceptions près qui se trouvaient au côté droit. L'abbé

Maury, orateur à la _Bossuet_, se laissait emporter par la colère

quelquefois, comme le grand homme de Meaux; cette colère l'aveuglait

souvent, et alors il était inférieur à celui qui était en face de

lui. C'est dans une circonstance semblable que M. de Talleyrand fut

injustement attaqué par lui, lorsque, voulant prévenir des abus, il

provoqua le décret qui ordonnait de mettre les scellés et de faire

l'inventaire des effets mobiliers et immobiliers du clergé[5]...

Ces deux hommes ont été peut-être plus opposés l'un à l'autre que

Mirabeau et Maury, et pourtant on ne parle que d'eux. Il faut avoir

étudié à fond cette époque pour savoir la vérité des choses. Mirabeau

parlait beaucoup et bien; M. de Talleyrand parlait peu et mal...

c'est-à-dire qu'il n'avait pas cette voix de tribune, cet accent du

_forum_ qu'avaient Mirabeau et l'abbé Maury; l'abbé Maury surtout,

qu'on entendait bien autrement que l'évêque d'Autun, lorsqu'en pleine

tribune il le signalait comme le chef de l'_agiotage_ qui perdait,

disait-il, les finances de la France plus que tout le reste... Dans

cette lutte qui devint presqu'une dispute personnelle, l'abbé Maury

fut souvent injurieux pour l'évêque d'Autun. Ce fut particulièrement

en défendant tous les anciens droits du clergé et de la noblesse

que l'abbé Maury fit autant de bruit. Il combattait pour un parti

qui expirait, mais qui était encore nombreux, et regardait comme

une tradition inviolable toutes les erreurs de l'ignorance, toutes

les prétentions de l'avarice. M. de Talleyrand, quoiqu'il appartînt

à cette caste qu'on attaquait, avait reçu la lumière hâtée par la

civilisation; et plus éclairé que _ses pairs_, il s'était rangé du

côté des opprimés qui réclamaient leurs droits..... Il devait avoir

raison.

[Note 5: L'abbé Maury soutint la légitimité des biens du clergé,

et il avait raison; il disait que les abbayes avaient plus fait

défricher de biens autour de leur habitation que pas un châtelain;

mais il ne fallait pas voir _le droit_ dans ce moment de tempête: il

fallait aller au-devant de la spoliation forcée qui _devait_ avoir

lieu, pour empêcher qu'elle ne fût entière.]

Un jour que je raisonnais sur cette question avec le cardinal, il me

dit:

--Est-ce que vous croyez aussi que la noblesse qui se sépara de ses

frères au Jeu de Paume était de bonne foi tout entière?

--Pourquoi non?... Sans doute, je le crois.

--Eh bien! vous vous trompez! cette bonne foi ne fut pas générale, et

dans la plupart des grands seigneurs qui firent le premier noyau de

l'Assemblée Constituante, le plus grand nombre voulait abaisser la

puissance royale pour reconquérir cette autre puissance que Richelieu

avait su détruire. _Croyez-moi, un Montmorency se rappellera toujours

qu'un Montmorency épousa la veuve de Louis-le-Gros_[6]_, et cette

pensée ne lui fera pas venir celle de se faire Sans-Culotte._ Le

despotisme aristocratique était là, tout prêt à saisir les rênes

aussitôt que la main du Roi les aurait laissées échapper... Les

insensés ne voyaient pas qu'à côté d'eux était un tigre qui, dans sa

gueule béante, devait engloutir et noblesse et royauté...

[Note 6: Adélaïde de Savoie, fille d'Humbert aux blanches mains: ce

sont les États du royaume qui ordonnèrent ce mariage, _pour donner un

appui au jeune roi, dit le président des États_.]

Ce n'est pas ainsi que pensaient plusieurs hommes qui, tout en ayant

la possibilité _de voir_, ne voulaient rien apprendre du vocabulaire

qui contenait le nom de leurs nouveaux devoirs envers le souverain;

c'est ainsi qu'était M. le maréchal de Mailly. La figure de cet

homme m'apparaît, en ce moment, lorsque je parle d'honneur et de

gloire, et elle est demeurée silencieuse lorsque je parlais des

victimes de Robespierre... Pourquoi cela?... C'est qu'un être aussi

honorable n'est jamais victime... Il ne meurt pas... et son nom lui

survit pour proclamer le héros, l'homme de la gloire et non l'homme

du supplice[7].

[Note 7: On a beaucoup parlé du maréchal de Mailly, mais pas assez,

selon moi. Je veux réparer cette négligence; son nom, d'ailleurs,

n'est pas déplacé dans un écrit relatif à M. de Talleyrand:

mademoiselle de Périgord, cousine germaine de M. de Talleyrand, était

madame de Mailly[7-A].

Tout ce que l'histoire du temps et les Mémoires nous rapportent de la

cour de Louis XIV, et de l'époque de la chevalerie, se retrouve dans

le maréchal de Mailly.

Né en 1708, il avait passé sa jeunesse avec les hommes les plus

distingués de la cour de Louis XIV. Il fit ses premières armes en

Allemagne, sous le maréchal de Berwick et des officiers supérieurs

choisis et élevés en grade par Louis XIV lui-même. Il reste encore

beaucoup de personnes qui ont pu juger de la différence des manières

dans les hommes de la Régence et ceux de Louis XVI dans la société,

et elles peuvent dire qu'en effet la différence était grande. Le

cardinal de Luynes, le maréchal de Croï, le duc de Richelieu, ont

été connus par nos pères, et nous savons par eux comme la vie était

douce et facile avec de telles personnes. Comme les relations étaient

gracieuses! l'existence était du bonheur alors.

M. de Mailly avait toutes les idées du temps de Louis XIV; il voulait

que tout le monde fût heureux, mais il avait horreur du mélange des

classes. C'est ainsi que lorsqu'il alla gouverner le Roussillon

(où sa mémoire est encore adorée), il ne voulut pas favoriser les

académies; mais, en revanche, il donna des chaires d'enseignement

dans les Universités. Dans le même temps, il fondait des hôpitaux, il

ouvrait le port _de Port-Vendres_ pour le peuple du Roussillon; et il

établissait des manufactures, des foires, en demandant chaque année

qu'on soulageât le peuple de ses taxes.

M. de Mailly avait un haut respect pour la noblesse; il aimait à

raconter qu'il descendait d'Anselme de Mailly, tuteur des comtes

de Flandre, qui commandait les troupes de la reine Richilde

en 1070. Marié trois fois, il ne voulut jamais s'allier qu'à

de grandes familles; sa dernière femme était mademoiselle de

Narbonne-Pelet[7-B]. Il voulut connaître à fond l'histoire de

la famille de Narbonne, et fut charmé d'apprendre qu'elle était

excellente, et digne vraiment de ceux qui avaient été souverains de

la ville de Narbonne _par la grâce de Dieu_.

Il fut très-content de la réponse que fit M. de Narbonne au Roi,

lorsque celui-ci lui demanda, assez ridiculement, au reste:

--M. de Narbonne, _êtes-vous Pelet_?

--Oui, Sire...

--Et comment?

--Comme Votre Majesté est _Capet_.

Lorsqu'en 1770, le clergé fit des remontrances au Roi sur les

écrits[7-C] philosophiques, le maréchal de Mailly dit à un homme

de ma connaissance: «La France aura une révolution plus sanglante

que celle de l'Angleterre et de l'Allemagne. Mais sachez, monsieur,

ajouta-t-il, que si jamais l'esprit du temps nous conduit à la

nécessité de défendre le trône, nous mourrons tous avant le Roi!...»

L'époque prévue approchait à grands pas; et lorsque le premier

prince du sang eut donné l'exemple à la noblesse, et que toute cette

noblesse, soit d'action, soit de parole, eut laissé attaquer son

principe vital, que la métaphysique du temps eut bien _divisé sans

classer_, quand la jalousie et l'esprit d'égalité, amenés tous deux

par le despotisme, eut renversé, confondu cette suite de dignités qui

formaient et constituaient une grande monarchie, quand le maréchal de

Mailly fut obligé d'ôter de son hôtel les armoiries si belles de sa

famille:

_Hogne qui vonra_.

Alors il dit:

«On a peut-être mal fait, à Versailles, de trop peser sur cette

classe qui triomphe aujourd'hui. Le coeur des Français est fier,

sensible et peu endurant; on l'a humilié, il l'a senti, et il est

demeuré vindicatif et ulcéré. Mais il y a dans la nation française

quelque chose de grand que les insurgés ne savent pas faire

(gouverner). Le tiers-état a renversé un heureux régime, mais celui

qu'il lui a donné le renversera, car les Français sont actifs et

industrieux; et, dans dix ans, vous verrez que la monarchie se

relèvera plus forte et plus glorieuse.»

M. de Mailly ne s'est trompé que de deux ans dans ses calculs.

M. de Mailly ne voulut jamais émigrer; il était contre cette mesure,

qui, en effet, laissa le Roi sans défenseurs... l'émigration en

Angleterre surtout lui semblait _une infamie_. Ce fut le mot dont il

se servit.

--Quand la Reine était puissante, disait le maréchal, l'Angleterre

punissait le lord Gordon qui répandait des libelles contre elle.

La Reine est malheureuse: eh bien! madame de Lamothe, _fouettée_

et _marquée_ par la main du bourreau, vend publiquement à Londres

d'infâmes écrits sur la reine de France! Elle est accueillie à

Londres! elle _y est bien vue_!... Elle!... madame de Lamothe!

M. de Mailly avait raison.

Louis XVI avait pour le maréchal de Mailly une profonde estime et une

vénération qu'il est rare qu'un souverain ressente pour un sujet.

Aussi ce fut lui qui fut chargé de la défense des côtes du Nord,

lorsque le Roi fut averti que les Anglais, profitant des troubles du

royaume, devaient faire une descente en France... Le quartier-général

du maréchal était à Abbeville; il commandait depuis Montreuil jusqu'à

Avranches.

Le maréchal de Mailly avait une grande estime pour une haute et

belle naissance. Lorsqu'il fut nommé maréchal, il choisit pour ses

aides de camp des hommes remarquables de ce côté: le premier était

M. de Torelli, des comtes de Guastalla, maison ancienne, alliée à

la France, au duc de Wurtemberg et aux princes d'Este; le second

était M. d'Aubusson de la Feuillade, ambassadeur à Florence et à

Naples sous l'Empire, et chambellan de Napoléon: un de ses aïeux

avait été grand-maître de Rhodes; le troisième était le chevalier de

Saint-Simon, descendant des anciens comtes de Vermandois.

Peu de temps après, le Roi partit pour Montmédy. Ce fut alors que

la noblesse donna le coup mortel à sa position dans l'État; tout

l'état-major de l'armée passa à l'Assemblée Nationale, les Liancourt,

Montmorency, Choiseul, Praslin, Sillery, Castellane, de Luynes,

Biron, Latour-Maubourg, Lusignan, Crillon, Crussol, Rochegude, Batz,

Lafayette, Montesquiou, Menou, Beauharnais, Dillon, Lameth, etc.

Tous ces noms vinrent à la barre de l'Assemblée! La noblesse de

France à la barre de l'Assemblée!... dès lors, il n'y avait plus de

monarchie.

Le maréchal de Mailly se conduisit alors comme on devait présumer

qu'il le ferait. Lorsqu'il _vit toute la cour de France à la barre_,

lorsqu'un événement aussi inouï, aussi scandaleux, eut prouvé que

la royauté était morte en France, le maréchal de Mailly fit voir

qu'il y avait encore un représentant des anciens serviteurs de saint

Louis. Il envoya au Roi sa démission de toutes ses charges, et lui

apprit que, dans sa monarchie expirante, il y avait encore quelques

palpitations d'honneur, et que les vieilles maximes étaient moins

versatiles que les emplois militaires n'étaient amovibles.

Quand je vois cette figure du maréchal, âgé alors de 83 ans,

représentant à lui seul la monarchie française de saint Louis, de

François Ier et de Henri IV, je suis d'abord attendrie, et puis mon

coeur est rempli d'un sentiment profond d'exaltation et de généreuse

admiration!

Il ne restait plus à l'ancienne France qu'un petit nombre de familles

fidèles, et la monarchie constitutionnelle elle-même n'avait plus que

des lambeaux déchirés par les factions; les haines avaient consommé

ce que la confiante ignorance avait commencé. On appelait la seconde

monarchie _la monarchie des Feuillants_, comme en Angleterre ils

avaient donné un surnom ridicule à leur Parlement avant la mort de

Charles Ier.

C'est ainsi qu'on arriva au 10 août. À minuit, le 9, le tocsin sonna;

Mandat, qui voulait défendre le Roi, fut massacré à la Commune et son

corps jeté à l'eau. Le maréchal de Mailly, apprenant que le Roi était

sans défense, accourut aux Tuileries, se mit au milieu de sept à huit

cents gentilshommes venus dans le même dessein que lui, et jura avec

eux de mourir en défendant la famille royale. Le Roi passa la revue,

et confia la défense des Tuileries au maréchal. Ce fut alors que la

Reine, prenant un pistolet à la ceinture de Backmann, le donna au

Roi en lui disant: _Monsieur, voilà le moment de vous montrer._ M.

de Mailly salua le Roi de son épée, et lui dit: _Sire, nous voulons

relever le trône ou mourir à vos côtés!..._

Le Roi se couvre, tire son épée, et jure de demeurer avec eux. Mais

Roederer entraîne le Roi à l'Assemblée; tout est fini, il n'y a plus

de roi de France.

Quelques nobles suivent le Roi; d'autres se retirent..... ce qui

reste demande les ordres de M. de Mailly. Que pouvait-il faire? les

canonniers étaient passés aux fédérés!... il ne lui reste plus que la

gendarmerie, commandée par Raimond.

--Vivent les grenadiers français! s'écrie le vieillard.--Vive mon

général! répondent les grenadiers.

M. d'Affri, commandant des Suisses, avait répondu à la Reine que

des Suisses ne pouvaient tirer sur des Français, et s'était retiré.

Backmann et Zimmermann l'avaient remplacé... On connaît le détail

de cette horrible journée. Le Roi envoya l'ordre aux Suisses de ne

plus tirer, par M. d'Hervilly; l'ordre ne put parvenir au milieu du

carnage et des malheurs qui commençaient ainsi la République, dont

c'était le premier jour!...

Le maréchal, perdu dans cette foule qui combattait pour ainsi dire

_corps à corps_, vit tuer à ses côtés M. _de Pomard_, gentilhomme

qui était son aide de camp. Le noble vieillard, l'épée à la main,

combattait toujours néanmoins comme un jeune homme plein d'ardeur;

un homme lève sur lui un sabre rouge de sang et allait le tuer, le

maréchal pose avec calme la main sur le bras de cet homme et se

nomme; à l'aspect de cette figure vénérable, de ces cheveux blancs,

de cet homme revêtu du cordon bleu et de ces insignes dont l'éclat

imposait encore, le fédéré laisse tomber son sabre; puis, ordonnant

tout bas au maréchal de se taire et de le suivre, il le maltraite,

et, tout en l'entraînant, lui arrache son cordon bleu qui est

toujours un honneur, mais aussi un signe de proscription... C'est

ainsi que le maréchal fut conduit à son hôtel... le nom de cet homme

est demeuré inconnu... alors une action généreuse était un crime!...

Deux jours après, le maréchal fut dénoncé et conduit à sa section.

Ses nobles réponses, ses cheveux blancs et ses quatre-vingt-trois

ans firent impression sur les monstres de 93, qui alors n'étaient

encore qu'au berceau!... Il échappa, et se retira avec la maréchale,

toute jeune alors, dans le département du Pas-de-Calais. Là, André du

Mont, altéré du sang des royalistes en 93, comme il le fut en 94 de

celui des républicains, le fit jeter en prison; la maréchale ne le

quitta pas... Joseph Lebon, qui succéda à André du Mont, fut assez

cannibale pour envoyer à l'échafaud un homme aussi vénérable par son

âge que respectable par sa chevaleresque loyauté. En approchant de

l'échafaud, sa tête se releva plus fière que jamais elle ne l'avait

été devant l'ennemi.

--VIVE LE ROI! s'écria-t-il... je le dis comme mes ancêtres!

Sa malheureuse femme était enceinte en 1792, et mit au monde, cette

même année[7-D], le fils[7-E] qui devait transmettre à cette époque

le beau nom de son père.]

[Note 7-A: Celle que la Reine aimait tant, et qui avait été sa dame

d'atours; fille du comte de Périgord, frère de l'archevêque de Reims,

elle était belle-fille du maréchal.]

[Note 7-B: Il y a plusieurs Narbonne: Narbonne-Pelet, Narbonne-Lara

et Narbonne-Fritzlar. C'était de ces derniers que venait madame la

duchesse de Chevreuse.]

[Note 7-C: J'ai parlé de ce fait dans mon Salon de l'archevêque de

Paris, Christophe de Beaumont.]

[Note 7-D: Le 26 septembre.]

[Note 7-E: Adrien-Augustin-Amalric de Mailly, né en 1792, et nommé

élève de Saint-Cyr, par l'Empereur, en 1808 ou 1809.]

Aussitôt après que M. de Talleyrand eut prêté le serment civique et

religieux, le maréchal de Mailly ne le voulut plus voir.

M. de Talleyrand, au reste, ne put qu'en être flatté; car le blâme

d'un parti est l'éloge du parti qu'il a suivi, et comme il ne s'est

jamais repenti de ce qu'il a fait, il a dû être heureux du blâme de

M. de Mailly[8].

[Note 8: Ceci est un peu paradoxal; mais c'est tout ce que je puis

trouver de mieux pour excuser M. de Talleyrand.]

M. de Talleyrand demeura constamment dans le parti de la

Révolution, et le jour de la fameuse fédération il dit la messe

au Champ-de-Mars... Le clergé non-constitutionnel fut doublement

contre lui... L'abbé Maury l'attaqua avec d'autant plus de colère

que, Mirabeau étant mort, il n'avait plus de quoi occuper

assez directement sa bilieuse colère... Un jour il attaqua M.

de Talleyrand, _comme chef de l'agiotage_ qui avait un monopole

impudemment établi dans Paris... M. de Talleyrand, qui voulait

bien s'occuper de la chose publique, mais en repos pour lui-même,

comprit cependant qu'un peu de tolérance dans le sens inverse serait

une bonne chose... Il s'éleva contre l'émission des deux milliards

d'assignats qu'on voulait créer et mettre en émission pour éteindre

la dette publique; mais le cardinal ne lui donna pas la joie de

pouvoir se vanter d'une mesure sage et modérée... Il fit de grandes

railleries sur ces deux milliards:

--À quoi bon! disait-il... puisque la dette est de sept milliards?...

M. de Talleyrand, incapable de lutter contre un tel homme avec sa

voix douce et sa figure toute féminine, se contentait de lui répondre

de ces mots piquants dont au reste, quinze ans plus tard, le

cardinal n'avait pas encore perdu le souvenir...

Ce fut alors que M. de Talleyrand fut nommé exécuteur testamentaire

de Mirabeau... Déjà membre du département de Paris, ce qui le

rapprochait beaucoup de Manuel et d'une foule d'autres noms qui

appartenaient à la Révolution la plus intime de cette époque, M.

de Talleyrand fut dès lors classé par ses anciens _pairs_ dans la

partie mauvaise de la Révolution... Il n'en était rien... M. de

Talleyrand, comme bien d'autres, avait été entraîné le premier jour

dans une route où le pied glissait aisément et où le retour, comme le

temps d'arrêt, est également impossible; mais il avait un moyen, il

l'employa: ce fut de quitter la France; il sollicita de faire partie

de l'ambassade de Londres; il eut, dit-on, une mission particulière

relative, ainsi qu'on le crut, à l'établissement des deux Chambres.

M. de Chauvelin était notre ambassadeur à Londres[9]. Pitt était

alors au ministère.

[Note 9: On verra dans la suite que cette mission fut aussi

singulièrement donnée que remplie. Je vais rapporter tout à l'heure

une lettre de M. de Chauvelin qui la dément.]

M. de Talleyrand avait fui la France, parce qu'on s'y méfiait de

son civisme.--En Angleterre, il fut en butte aux soupçons de la

plus intime malveillance, parce qu'on le crut jacobin. Ribbes,

de la Chambre des Communes, le présenta comme attaché au parti

d'Orléans... Ainsi M. de Talleyrand n'était ni royaliste pour les

royalistes, ni républicain pour les hommes nouveaux, ni enfin

_quelque chose_... En France, il fut compromis par l'affaire

d'Achille Viard; et cité par Chabot, qui ne l'aimait pas, il somma

Roland, alors au ministère de l'Intérieur, de le justifier sur ce

rapport avec lui... Roland répondit, mais de manière à ne montrer

aucune sympathie pour M. de Talleyrand. Aucun parti ne l'adoptait

franchement. C'est alors qu'il alla en Amérique. _Contraint_ de

quitter l'Angleterre, effrayé des désordres qui se commettaient en

France, il chercha un lieu où le retentissement de la tourmente

révolutionnaire n'eût pas pénétré. On était alors en 1794: il se

rendit aux États-Unis; c'est de là qu'il sollicita sa rentrée en

France. Les jours de sang étaient passés, et remplacés par des jours,

sinon plus glorieux, au moins plus paisibles. M. de Talleyrand fit

demander sa radiation par quelques femmes dont il était fort aimé, et

surtout madame de Staël, et il fut rappelé. Cela devait être sous un

gouvernement comme celui du Directoire. Il y a plus: il fut ministre,

et eut le portefeuille des Affaires étrangères.

Je viens de donner presqu'une biographie de M. de Talleyrand; c'est

que pour arriver à lui à cette époque, si différente de celle où il

avait passé sa vie, il fallait le montrer, non pas ce qu'il était

(car qui peut dire ce qu'il fut, ce qu'il est, et ce qu'il sera!),

mais son attitude dans le monde, sous le Directoire...

Cette attitude fut ce qu'elle eût été sous le cardinal de Fleury,

si M. de Talleyrand fût né quarante ans plus tôt: celle de l'homme

le plus spirituel de la société. Il connaissait le Directoire, le

méprisait, et ne croyant plus (s'il est vrai qu'il y ait jamais cru)

à cette belle liberté régénératrice qui avait assuré ses premiers

pas dans la carrière politique révolutionnaire, il se conduisit

en conséquence de cette nouvelle croyance. Dans la façon tout

énigmatique dont il se pose, M. de Talleyrand donne peu de prise à

ceux qui sont chargés, par goût ou par toute autre cause, d'écrire

sur lui; il est lui-même un être à part..., il étonne, intéresse

parce qu'il amuse, mais n'attache _jamais_. Peu susceptible d'une

sérieuse occupation, riant de tout avec cette amère ironie qui

grimace en voulant sourire, M. de Talleyrand revint en France parce

que l'Amérique l'ennuyait, et que dans le reste de l'Europe on ne

voulait pas de lui: en Angleterre, M. Pitt le disait jacobin; en

Allemagne, on ne l'aimait pas mieux: l'Italie n'était plus son fait.

Quant à l'Espagne, un _évêque excommunié_ aurait été rôti comme un

marron en 1795, et ce cas était celui de M. de Talleyrand à l'époque

dont je parle... Le Pape l'avait excommunié en 1791[10], à peu près à

la mort de Mirabeau.

[Note 10: C'est un fait qui est peu connu et positif que celui de

cette excommunication.]

On le rappela donc; et, en arrivant en France, il trouva partout de

l'intérêt pour lui, bien qu'il ne fût pas aimé. C'est qu'il y avait

des femmes qui se mêlaient de ses affaires...; il les avait si bien

servies dans sa jeunesse, qu'elles lui devaient leur secours...

Le général Lamothe, alors colonel et fort bien vu au Directoire (ce

qui ne fut pas plus tard), lui servit d'introducteur le jour où il se

présenta au Luxembourg. Je ne me rappelle plus qui en était alors le

président... Lamothe était avec M. de Talleyrand, à qui il donnait

le bras, parce qu'on sait que M. de Talleyrand n'a pas la démarche

très-sûre; il s'appuyait donc, d'un côté, sur le bras de Lamothe,

et, de l'autre, sur sa canne en forme de béquille, ou sa béquille

en forme de canne, et ils cheminaient ainsi dans les vastes salles

du palais directorial, lorsque, arrivés dans le salon qui précédait

celui du _citoyen président_, l'huissier de la Chambre vint prendre

la canne de M. de Talleyrand... Cette canne ou cette béquille était

trop nécessaire à son maître pour qu'il s'en dessaisît; l'évêque la

retint comme il l'aurait fait de _sa crosse_: mais l'huissier avait

des ordres.

--_Je ne puis_ laisser _cette canne au citoyen_, dit-il.

Monsieur de Talleyrand l'abandonna...

--Mon cher, dit-il à M. Lamothe, il me paraît que votre nouveau

gouvernement a terriblement peur des coups de bâton...

Et cela fut dit avec cet air impertinemment insoucieux qu'il a

toujours, et qui à lui seul est toute une injure quand il n'aime pas

quelqu'un.

Madame de Staël l'aimait fort _déjà_ ou _encore_ à cette époque, je

ne sais pas bien lequel des deux; son esprit actif et brillant devait

pourtant trouver un grand mécompte dans cette _positivité_ toute

sèche et toute personnelle; mais, avec elle, l'esprit avait raison

sur TOUT. Son âme se reflétait alors sur celle de l'autre, et lui

communiquait sa chaleur momentanément... Madame de Staël allait donc

fréquemment chez M. de Talleyrand, et M. de Talleyrand était un des

habitués du salon de madame de Staël.

M. de Talleyrand, noble, évêque, révolutionnaire, après avoir couru

les aventures, après avoir été ce que le duc de Lerme appelait

un _Picaro_, et rentrant chez lui comme un homme simple et sans

prétention, en avait pourtant une grande: il voulait entrer au

Directoire. C'était bien permis; et, en vérité, l'ambition n'était

pas grande, car ceux qui composaient ce gouvernement monstrueux,

n'avaient pas entre eux cette homogénéité parfaite qui est si

nécessaire pour produire l'unité de vues et d'intention[11].

[Note 11: Voici une histoire à propos du Directoire, pour montrer

l'estime dans laquelle on le tenait.

Après le 18 fructidor, on voulut mettre un autre général à la place

de Carnot, et on fit dire au général Lefebvre (plus tard le duc de

Dantzick) de venir et qu'il serait nommé.

Sa femme, après s'être fait lire la lettre, car je crois qu'elle ne

savait pas lire, dit à son mari:

«Reste ici; qu'iras-tu faire là-bas? Il faut qu'ils soient bien

malades pour avoir besoin d'un imbécile comme toi!... Reste ici et

ne va pas donner ta tête ou ta liberté; laisse les _manteaux rouges_

s'arranger entre eux.

Il écouta les conseils de sa femme, et fit bien.]

À l'époque où M. de Talleyrand fut appelé aux Affaires étrangères,

il y avait un troisième parti qui n'était ni de ce qu'on appelait

l'_hôtel de Noailles_[12], ni de Clichy; c'était, si l'on peut se

servir de ce mot, un _dédoublement_ des constitutionnels... Ce parti

était puritain dans ses principes, et affectait une régularité

extrême; les plus influents étaient pour les Cinq-Cents, où surtout

il dominait, Henri Larivière, Pastoret, Boissy-d'Anglas, Lemérer,

Camille Jordan, Pichegru, Delarue, Demersan, etc.

[Note 12: C'était dans une rue à demi fermée qui n'existe plus

aujourd'hui, et qu'on nommait _rue de l'Orangerie_, au grand hôtel

de Noailles. Ce club s'appelait aussi le club du Manége. Les

républicains les plus chauds allaient là.]

Ce parti voulait le bien, mais moins peut-être que le parti

constitutionnel, dont étaient Barbé-Marbois, Tronçon-Ducoudray,

Mathieu Dumas, Bérenger, etc., etc.... Sans doute il y avait des

intrigants dans ce parti comme dans tout autre... mais il y en avait

moins... Thibaudeau était du parti constitutionnel, et en parlant

d'honnêtes gens dans ce parti-là, j'aurais dû le nommer le premier.

Les mesures révolutionnaires étaient rejetées par les deux partis

que je viens de nommer... Celui qui les soutenait était le parti du

Directoire: c'étaient Boulay (de la Meurthe), Jean Debry, qui fut

ou ne fut pas assassiné à Rastadt, Poulain-Grandpré, Boulay-Paty,

Chazal, Chénier surtout, etc... Ce parti n'était pas le plus fort en

grands talents, quoiqu'il en eût plusieurs, mais il avait pour lui

les armées et le Directoire.

Maintenant il y avait le parti royaliste, qui était bien fort

aussi au milieu de cette anarchie... il se réunissait à Clichy;

le Directoire l'exécrait. C'était un vrai club, une nouvelle

représentation des Jacobins ou des Cordeliers; cette réunion

fixait également l'attention publique, et surtout celle des

contre-révolutionnaires.

Voilà comment allait la France politique au moment de l'arrivée de

M. de Talleyrand au ministère. Il se trouva, de plus, qu'on dut

renommer un directeur... Ses prétentions se réveillèrent... mais il

ne fallait pas songer à prendre cette place... Trop de prétentions

l'entouraient, et les Conseils, qui étaient pour beaucoup dans la

nomination des candidats, ne voulaient pas d'un homme du Directoire.

M. de l'Apparent fut écarté pour cette raison par Henri Larivière. On

connaît son accent habituellement furieux... il s'élança à la tribune

et s'écria:

--_Tout homme qui a reçu des fonctions du Directoire est exclu de

droit._

Et, un moment après, en entendant prononcer le nom du général

Beurnonville pour la candidature, il s'écria de nouveau avec un

redoublement colère:

--Non, il ne faut pas aller chercher des candidats dans _la fange_ de

1793!...

Cette sortie presque indécente fut blâmée même par les amis de Henri

Larivière...

Barthélemy fut le candidat adopté presque à l'unanimité; presque

continuellement absent, étranger à la Révolution, il n'offusquait

personne; il fut nommé, mais aussi _fructidorisé_ peu de temps après.

M. de Talleyrand n'avait aucune de ces conditions, et n'eût été que

plus tôt _fructidorisé_. Mais bientôt il comprit qu'à côté de lui

était un remède à cette faiblesse d'abandon où il se trouvait; et

les Clichiens devaient lui donner de l'espoir. Mais au milieu de ces

luttes, comme il y en avait en ce moment, il était empêché et ne

pouvait rien résoudre... Ce qu'il voulait quelquefois, c'était sa

retraite. Un incident nouveau vint occuper sa vie.

Un jour, dans sa jeunesse, M. de Talleyrand, étant aux Tuileries

avec un de ses amis du séminaire, il lui fit remarquer une femme qui

marchait devant eux; elle était grande, parfaitement faite, et ses

cheveux, du plus beau blond cendré, tombaient en _chignon flottant_

sur ses épaules...

--Mon Dieu! quelle belle tournure! s'écria l'abbé de Périgord.

--Oui, dit l'abbé de Lageard; mais le visage n'est peut-être pas

aussi beau que la tournure le promet.

Ils doublèrent le pas et dépassèrent la belle promeneuse; en la

voyant, ils demeurèrent charmés: une peau de cygne, des yeux bleus

admirables de douceur, un nez retroussé et un ensemble parfaitement

élégant.

J'ai déjà dit que les grands-vicaires de Reims étaient _des hommes à

la mode mauvais sujets_. On doit penser qu'ils voulurent savoir le

nom de la belle blonde... Cela fut aisé.

Elle s'appelait madame Grandt.

--Son mari est bienheureux, dit M. de Talleyrand... Et comme il était

occupé ailleurs en ce moment, après avoir payé le tribut d'admiration

qu'on doit à une belle personne, il passa outre; seulement, quand il

s'ennuyait, il pensait à la belle blonde...

Les années s'écoulèrent, M. de Talleyrand retrouva la belle blonde,

et comme elle et lui n'avaient aucune occupation particulière, celle

qui leur parut la plus convenable fut de se rapprocher... Soit que

la belle blonde eût la seconde vue, soit qu'il lui convînt de donner

son coeur à M. de Talleyrand, ce fut un arrangement convenu et

conclu[13]...

[Note 13: On sait que ce fut en allant demander la protection de M.

de Talleyrand après toutes les tristes affaires de M. de L*****.]

Une autre femme, qui se croyait lésée, peut-être avec raison, par cet

arrangement, jeta les hauts cris, et menaça même M. de Talleyrand

_de sa vengeance;_ mais elle était bonne et ne sut jamais se

venger... elle ne savait même pas punir une offense...

Des affaires plus graves se mettaient à la traverse de tout ce

qui était repos et plaisir, malgré la soif que chacun avait de se

satisfaire après un jeûne aussi long... Les Conseils devinrent des

arènes où chaque parti se mettait en bataille devant l'autre. Le

30 prairial an V, il y eut une lutte dans l'Assemblée qui faillit

dégénérer en combat; on ôta au Directoire la surveillance et

l'autorisation des négociations que faisait la trésorerie nationale.

Le lendemain, un député de Maine-et-Loire (Leclerc) demanda le

rapport; il parla de la lutte continuelle qui existait entre les

commissions et le Directoire... Aux premières paroles qu'il prononça,

il y eut un seul cri poussé par cent voix, et tous les Clichiens

se portèrent sur lui à la tribune... Les partisans du Directoire y

coururent pour le défendre. Les combattants en vinrent à des voies de

fait, et les coups les plus violents furent portés. Malès, un député,

fut terrassé par un autre (Delahaye), qui le saisit à la gorge et lui

déchira ses vêtements. Pichegru, qui était président, ne pouvait pas

venir à bout de cinq cents hommes!

Il y avait sans doute de grands malheurs à cette époque; mais le

plus grand était cette désunion entre les différentes opinions. M. de

Talleyrand, ennuyé de ce qu'il voyait, regrettait presque l'Amérique

et les séances de l'Assemblée Constituante, même celle du Jeu de

Paume... Ce fut au milieu de ces agitations que le 18 fructidor eut

lieu.

Un fait certain, c'est le peu d'influence que dans le commencement

M. de Talleyrand a eu sur le Directoire... il cherchait à sonder le

terrain... Tous les hommes qui l'entouraient étaient plus habiles que

lui pour diriger cette révolution intègre et politique qui promettait

à la France de succéder à l'autre.

Pendant que les Conseils prenaient des résolutions, le Directoire,

qui faisait le roi depuis quatre ans et qui y prenait goût, le

Directoire était au moment de faire un coup d'état. Poussé à bout

par les Conseils, il voulait reconquérir l'autorité qu'il avait su

prendre sur eux. Talleyrand connaissait-il les projets du Directoire?

Je l'ignore... Il y avait alors une telle méfiance entre tous les

partis qu'on ne savait ce qu'on devait faire ni penser.

Augereau arriva à Paris, envoyé de l'armée d'Italie par Bonaparte; il

trouva l'esprit public partagé dans les opinions. Tout ce qui tenait

à l'armée était en fureur contre les Conseils. Kléber et Bernadotte

déclamaient contre eux sans dissimuler leur sentiment. Le feu

n'avait plus sur lui que des cendres bien légères pour l'empêcher

d'éclater.

Schérer était alors au ministère de la Guerre, comme M. de Talleyrand

au ministère des Affaires étrangères: c'étaient le talent et

l'impéritie; c'est une telle union qui fit que le Directoire ne sut

jamais à temps que sa perte était le but des divers mouvements. Il

fallait qu'il s'unît avec les Conseils, et tout eût été sauvé pour

le Directoire; mais le Directoire lui-même était alors présidé par

Laréveillère-Lépaux, qui fulminait dans des discours contre les

Conseils, n'agissait jamais... et jouait à la chapelle pendant ce

temps-là de manière à faire rire de lui. Voilà comment était la

France à cette belle époque, qu'on prétend la seule de la liberté.

Kléber, dînant un jour chez Schérer dans le commencement du mois de

fructidor, dit hautement que le gouvernement militaire était _le

seul_ qui convînt à la France. Bernadotte l'appuya, et dit encore

après lui quelques mots qui prouvaient combien leurs sentiments

étaient contraires aux Conseils. Des députés qui dînaient aussi chez

Schérer, mais qui étaient dans le parti neutre, tremblèrent néanmoins

pour _leur corps_... car c'était ici comme avec les parlements... Du

reste, les discours de Laréveillère-Lépaux, prononcés à l'occasion

de je ne sais plus quelle fête, et contre l'armée autant que contre

les Conseils, étaient une maladresse inouïe.

L'éloignement du parti royaliste des Conseils était, comme on le

sait, le motif du 18 fructidor. Ce parti, qu'il fallait punir, mais

non pas retrancher, ne fut qu'un moyen dont le Directoire se servit

pour mutiler l'assemblée. Si le parti royaliste eût vraiment alarmé

le Gouvernement, il n'aurait pas fait grâce à M. de Talleyrand, qui

était en renommée, depuis son retour, d'être royaliste et de protéger

les émigrés.

Bernadotte était alors ami de Bonaparte; du moins, en avait-il

l'apparence. Il lui écrivait le 7 fructidor:

«_Le parti royaliste n'ose plus heurter de front le Directoire,

il a changé de plan; mais, selon moi, il n'en doit pas moins être

conspué et poursuivi, afin que les patriotes puissent diriger les

prochaines élections. Cependant, il y a des craintes qu'une commotion

mal dirigée ne devienne funeste à la liberté_, ET QU'ON NE SOIT

OBLIGÉ DE DONNER AU DIRECTOIRE UNE DICTATURE MOMENTANÉE. _Je ris de

leur extravagance. Il faut qu'ils connaissent bien peu les armées et

ceux qui les dirigent, pour espérer de les museler avec autant de

facilité..._

«_Ces députés qui parlent avec tant d'impertinence sont loin

d'imaginer que nous asservirions l'Europe_ SI VOUS VOULIEZ _en former

le projet_.»

Bernadotte ajoutait qu'il partait du 20 au 25. Ce séjour d'intrigues

ne lui convenait pas, disait-il à Bonaparte.

«Adieu, mon général, jouissez délicieusement, _n'empoisonnez pas

votre existence par des réflexions tristes. Les républicains ont

les yeux sur vous, ils pressent votre image sur leur coeur; les

royalistes la regardent et frémissent._

«_Malgré les tentatives de Pichegru et compagnie, la garde nationale

ne s'organise pas. Cette espérance des Clichiens tombe en quenouille.

Je vous envoie la déclaration de Bailleul à ses commettants._»

Cette lettre, qui est textuellement transcrite, est fort remarquable

par la confiance que Bernadotte paraît avoir dans son allié[14], et,

d'un autre côté, elle fait voir aussi que les royalistes comptaient

sur l'opinion publique, puisqu'ils voulaient la garde nationale.

C'était le 13 vendémiaire renouvelé; les sections étaient la garde

nationale.

[Note 14: Il avait épousé mademoiselle Clary, soeur de madame Joseph

Bonaparte.]

Les attaques personnelles qui se firent les jours suivants dans les

deux Conseils mêmes furent une preuve de plus de ce qui se préparait.

Tallien, attaqué par les royalistes, se défendit vigoureusement.

Les royalistes crièrent que _Garat-Septembre_ allait être dans le

ministère (ministre de la Police). «Que faire si de telles gens sont

aux affaires?» s'écrie Dumolard à la tribune.

--Je ne suis pas de _l'Oeil-de-Boeuf_ du Luxembourg! s'écriait de son

côté Tallien... Occupez-vous plutôt de Bailleul, et de choses plus

sérieuses.

On passa à l'ordre du jour. Royer-Collard dit alors à Emmery:

--Vous devez être content, le Conseil a été assez plat aujourd'hui.

Mais laissez faire, cela ne durera pas toujours.

--C'est _de l'armée grise_ qui est dans Paris et qui nous menace,

s'écria Mathieu Dumas, qu'il faut se garder!

Il voulait parler de plusieurs chouans que les Clichiens tenaient

en réserve. Les chauffeurs qui désolaient les campagnes les plus

rapprochées de Paris n'étaient autre chose que des brigands échappés

des rangs les plus abjects de la Vendée, ou plutôt de ce qui en

prenait encore le nom.

Tandis que les députés faisaient des phrases, le Directoire

agissait enfin. J'ai toujours pensé que M. de Talleyrand avait

dirigé le mouvement du 18 fructidor d'après les instructions de

l'armée d'Italie. La combinaison ne pouvait en être venue ni à

Augereau ni à aucun des directeurs: Barras aimait trop son plaisir,

Laréveillère-Lépaux était trop honnête homme, et le reste était

lui-même proscrit. Quant à M. de Talleyrand, il avait dit avec son

sang-froid accoutumé et cette physionomie impassible qu'on lui

connaît:

--L'attaque est résolue; le succès est infaillible. Le

Corps-Législatif n'a plus d'autre ressource que de se rendre à

discrétion au Directoire.

Voilà les paroles de M. de Talleyrand le 14 fructidor!

L'armée était pour le Directoire. Barras était la partie représentant

_le sabre_ dans le Directoire, et il avait une sorte de fermeté qui

imposait, comme on l'a pu voir dans ce que j'ai écrit sur lui.

Les lettres anonymes étaient nombreuses. Nous connaissions beaucoup

de députés; et un jour, je crois que c'était le 16 fructidor, deux

d'entre eux arrivèrent pour dîner chez ma mère avec une lettre

anonyme chacun dans la poche de leur gilet. L'un était Clichien,

l'autre un homme de la Révolution tout entier, _un pur_. La lettre du

Clichien était ainsi conçue:

Histoire des salons de Paris (Tome 6/6) Tableaux et portraits du grand monde sous Louis XVI, Le Directoire, le Consulat et l'Empire, la Restauration et le règne de Louis-Philippe Ier · 第 1 / 19 段