OÙ L'ON REPARLE DU COFFRET BYZANTIN

Dans un faubourg de Kirk-Kilissé, sur le bord de la route qui conduit vers

l'Ouest, au fond d'un bosquet, Rouletabille avait trouvé pour Ivana et

pour ses compagnons un petit kiosque du haut duquel il leur serait

possible d'observer les environs et où ils pourraient se reposer sans être

gênés par le mouvement des troupes.

Chose curieuse, c'est sur la demande même de la jeune fille que

Rouletabille avait cherché cette retraite. Ivana semblait se désintéresser

de l'armée, même la fuir, dans un moment où sa présence eût pu être utile

dans les ambulances. Enfin, elle avait recommandé à Rouletabille de ne

point donner son adresse au général Savof si celui-ci ne la lui demandait

pas. S'il la lui demandait, il ne pourrait la lui refuser, mais alors il

devrait en avertir Ivana sur-le-champ.

--Pour changer de domicile?

--Oui, avait-elle répondu nerveusement, pour changer de domicile!

Sur quoi elle s'était mise à se promener avec une agitation telle dans la

petite salle qui lui avait été réservée, que Rouletabille, la plaignant et

la croyant en toute sincérité sur le point de devenir folle, ne voulut pas

la quitter.

Il resta pour la surveiller et pour rédiger ses télégrammes, et il envoya

Tondor chercher Vladimir et La Candeur, lesquels arrivèrent la figure fort

allumée et reçurent la mission de trouver le général Dimitri Savof.

A la tombée de la nuit, Rouletabille se promenait, le front soucieux,

devant la porte du kiosque d'où Ivana n'était pas sortie, de toute la

journée. Il n'avait échangé avec elle que des paroles insignifiantes et

s'était replongé dans une correspondance qu'il lui avait été du reste

impossible d'expédier, le général Dimitri ayant répondu à Vladimir qu'il

avait reçu des ordres supérieurs lui recommandant de garder le plus grand

secret autour des batailles de Pétra, Seliolou et Demir-Kapou, victoires

qui ne devaient être connues, dans leur détail, que plus tard.

A cause de cela et de bien d'autres choses, Rouletabille était donc fort

morose quand il fut abordé par l'ombre énorme du bon La Candeur qui le

prit amicalement sous le bras.

--Viens, lui dit le géant, je vais te montrer quelque chose...

--Quoi?...

--Tu vas voir... c'est très curieux!...

--Si je m'éloigne, il n'y aura personne pour veiller sur Ivana et son

attitude, de plus en plus bizarre, me donne de gros sujets d'inquiétudes...

--C'est tout près d'ici...

--Qu'est-ce que tu veux me montrer?...

--Tu vas voir!...

--Eh bien! appelle Vladimir qui surveillera le kiosque pendant que tu me

montreras ce que tu veux me faire voir!

--C'est justement Vladimir que je veux te montrer.

--Je le connais, ça n'est pas la peine!

--Oui, mais tu ne sais pas ce qu'il fait!

--Qu'est-ce qu'il fait?...

--Il est là, au bord d'un bosquet, en train de parler à quelqu'un qui est

mort!...

--Es-tu ivre, La Candeur?...

--Je ne suis pas ivre. J'ai bien déjeuné, mais je ne suis pas ivre!

--Alors qu'est-ce que c'est que cette histoire?

--C'est une histoire de revenant, viens donc!... Et il l'attirait;

Rouletabille peu à peu cédait et le suivait sous les arbres.

--Figure-toi que Vladimir cause avec M. Priski ou avec son ombre!...

--Le majordome de la Karakoulé!

--Lui-même!... ma balle, après tout, ne l'a peut-être pas tout à fait tué;

et je n'en serais pas plus fâché, car, entre nous, nous ne nous étions pas

très bien conduits avec ce cher M. Priski... Mais avance donc; qu'est-ce

que tu fais?...

--Comment M. Priski se trouve-t-il ici?

--Je n'en sais rien! Nous allons aller le lui demander, viens!... (Ce

disant, il avait fait tourner Rouletabille du côté opposé à la porte du

kiosque...) Il faut savoir ce qu'il veut à Vladimir!

--Eh bien! quand il aura fini de causer avec Vladimir, tu iras chercher

Vladimir, et Vladimir nous dira ce que M. Priski lui a dit, mais je ne

fais pas un pas de plus... je ne veux pas laisser Mlle Vilitchkov toute

seule, sans défense, au milieu de toute cette soldatesque qui court les

routes...

Et il s'assit sur un tertre d'où il pouvait apercevoir encore les

derrières du kiosque et entendre au besoin un cri ou un appel.

--Tu seras donc toujours aussi bête!... je veux dire aussi amoureux... fit

La Candeur d'une voix de rogomme en s'asseyant à côté du reporter de façon

à lui cacher à peu près le kiosque.

--La Candeur, tu sens le vin, fit Rouletabille dégoûté, en s'éloignant un

peu.

--C'est ma foi bien possible, répondit La Candeur car j'en ai bu un peu.

J'ai fait un excellent déjeuner à la table d'hôte de l'auberge du

Grand-Turc. Vladimir et moi avons beaucoup regretté ton absence... Ah!

justement le voilà, Vladimir... Tiens! maintenant il est seul!... Bonsoir,

Vladimir... j'étais en train de raconter à Rouletabille que tu étais en

grande conversation avec l'ombre de M. Priski...

--Ah! Ah! vous m'avez vu, fit Vladimir... Eh bien il ne s'agit pas d'une

ombre du tout et ce bon M. Priski n'est pas mort!... (Et il s'assit de

l'autre côté de Rouletabille.) Entre nous, j'ai été un peu étonné de le

voir réapparaître!...

--Qu'est-ce qu'il vient faire par ici? Que veut-il? demanda Rouletabille.

--Oui, fit La Candeur, que veut-il?

--Ma foi je n'en sais trop rien!... dit Vladimir, et je vous avouerai,

entre nous, que j'ai trouvé ses questions bizarres.

--Ah! il vous a posé des questions?...

--Oui, il m'a demandé des tas de détails sur Mlle Vilitchkov... sur la

façon dont nous nous étions sauvés du donjon, etc., enfin comme tout cela

me paraissait assez louche je répondais le moins possible. Et il a fini

par s'en aller, voyant qu'il n'avait rien à tirer de moi...

Rouletabille s'était levé:

--Où est-il? Je veux lui parler tout de suite...

--Eh! il n'est pas loin, répondit Vladimir. Il n'est peut-être pas à

cinquante pas d'ici, dans ce sentier, sous les arbres...

Et Vladimir lui montrait une direction opposée à celle du kiosque.

Rouletabille s'élança.

Quand ils furent seuls, La Candeur dit à Vladimir avec un léger

tressaillement dans la voix:

--Comme ça, Rouletabille n'aura rien à nous reprocher! Nous l'avons assez

averti que M. Priski rôdait autour d'Ivana!

--Parfaitement! répliqua Vladimir, et il ne pourra s'en prendre qu'à

lui-même si ce M. Priski la lui enlève.

--Crois-tu que M. Priski soit déjà dans le kiosque? demanda La Candeur

avec un soupir.

--Je le pense!...

--Eh bien, qu'il se dépêche!... fit La Candeur d'une voix sourde!

--Oui! il fera bien de se dépêcher, répéta Vladimir, car Rouletabille, ne

le trouvant pas dans le sentier, va revenir!

--Et moi, ajouta La Candeur, je sens que le remords me gagne!...

--Le remords!...

--Oh! gémit La Candeur, il déborde déjà, j'ai grand'peine à le retenir...

Ce que nous faisons là est peut-être abominable?

--Mais c'est pour le bien de Rouletabille!...

--C'est la première fois que je le trompe et je me le reproche comme un

crime...

--Il ne le saura jamais!

--Parce qu'à côté de son esprit subtil, il a un coeur confiant! Mais

est-ce à moi d'en abuser?...

--Il vaut mieux que ce soit toi qui le trompe que cette Ivana dont il veut

faire sa femme... fit Vladimir.

--Mon Dieu, le voilà!... je n'oserai plus le regarder...

Rouletabille revenait en effet.

--C'est drôle, dit-il, je n'ai rien vu, ni Priski ni personne!... Rentrons

vite au kiosque!...

--Mlle Ivana va mieux? S'est-elle bien reposée?... demanda hypocritement

Vladimir.

--Très bien! je vous remercie, répondit Rouletabille, pensif.

Puis tout à coup, s'adressant à La Candeur et lui prenant les deux revers

de sa redingote:

--La Candeur! tu sais ce que tu m'as promis! de veiller sur elle comme sur

moi! Tu ne voudrais pas me faire de la peine, hein?... Je sais que tu ne

l'aimes pas, mais tu ne voudrais pas me faire de la peine!... Réponds donc,

mais réponds donc!...

--Non! pas de la peine! répondit La Candeur, qui suffoquait.

--C'est que, vois-tu, je vous trouve une drôle de figure à tous les deux,

des drôles de manières... Qu'est-ce que c'est que cette histoire de M.

Priski!... de M. Priski qui vient vous parler d'Ivana!... Serait-elle

encore menacée de ce côté-là?... Il faudrait me le dire!...

--Ah! mon Dieu!... souffla La Candeur, tu me fais peur de te voir dans des

états pareils!... C'est vrai que ce M. Priski ne m'a pas l'air naturel du

tout!...

--Tu vois!... Ah! je voudrais bien savoir où il est passé pour avoir

disparu si vite!... S'il arrivait malheur à Ivana, ajouta-t-il, en se

hâtant vers le kiosque, je vous accuserais tous les deux pour ne pas

m'avoir amené ce M. Priski!

--Rouletabille! grelotta la voix de La Candeur, ce Priski nous a peut-être

trompés!... Il nous a fait croire qu'il s'éloignait par ce sentier, mais

peut-être que...

--Peut-être que?...

--Peut-être qu'il est dans le kiosque?...

--Si c'est vrai, malheur à vous!... jeta Rouletabille dans la nuit et il

bondit vers le kiosque.

Les fenêtres en étaient suffisamment éclairées pour que La Candeur et

Vladimir, restés prudemment en arrière, vissent, dans l'embrasure d'une

fenêtre, une ombre, qui était celle de Rouletabille, se jeter sur une

autre ombre, qui était celle de M. Priski.

--Voilà ton ouvrage... fit Vladimir à La Candeur.

--Priski est une crapule, déclara La Candeur avec un grand soupir de

soulagement, et je ne regretterai point d'avoir dénoncé Priski à

Rouletabille s'il a eu le temps de remettre la lettre à Ivana!...

--J'en doute, dit Vladimir.

--On va bien voir...

Ils entrèrent à leur tour dans le kiosque et eurent immédiatement la

preuve que M. Priski n'avait pas eu le temps de remettre son message à

Mlle Vilitchkov, qui survenait sur le seuil de sa chambre, surprise par

tout ce bruit.

M. Priski se relevait cependant que Rouletabille le menaçait d'un

revolver.

--Qu'y a-t-il encore, mon ami? demanda Ivana d'une voix fatiguée, qui

trahissait un grand abattement, une immense lassitude de tout.

--Je n'en sais rien! répondit Rouletabille, mais peut-être bien que ce

monsieur, que vous ne connaissez peut-être point, mais qui s'appelle M.

Priski, et qui était naguère majordome à la Karakoulé, voudra nous dire la

raison de sa présence insolite près de vous?

M. Priski brossa son habit avec un grand sang-froid, pria Rouletabille de

ranger son revolver, salua Mlle Vilitchkov, et dit:

--Je désirais voir Ivana Hanoum; ayant appris en suivant ces messieurs (il

désignait Vladimir et La Candeur qui ne savaient trop quelle contenance

tenir) qu'elle habitait ici, je me suis donc dirigé vers ce kiosque et ai

pénétré dans cette première pièce, sans aucune méchante intention, je vous

assure.

--Que voulez-vous? demanda encore Ivana avec accablement, cependant qu'au

titre matrimonial ottoman énoncé par l'ex-concierge du Château Noir,

Rouletabille avait froncé les sourcils.

--Madame, je suis envoyé près de vous par un ami de Kara-Selim, par le

seigneur Kasbeck, honorablement connu à Constantinople et en d'autres

lieux et qui vous veut du bien!

Du coup, Rouletabille, se rappelant l'étrange conversation qu'il avait

surprise au Château Noir entre ce Kasbeck et Gaulow, devint écarlate et

secoua d'importance le pauvre Priski.

--Voilà une bien singulière recommandation, s'écria-t-il, et vous avez une

belle effronterie de venir ici nous parler de ce misérable Kasbeck et cela

devant Mlle Vilitchkov!

--Madame, messieurs, ne voyez en moi qu'un humble émissaire, émit

modestement M. Priski, et si j'ai été maladroit en vous disant toute la

vérité, n'accusez de ma maladresse que ma franchise...

Ivana était devenue aussi pâle que Rouletabille était rouge; cependant

elle ne disait mot et attendait avec une certaine inquiétude que l'autre

s'expliquât tout à fait. Il continuait:

--Vous comprenez, moi, je ne suis au courant de rien. Le seigneur Kasbeck

m'a chargé d'une commission en disant que je serais certainement auprès de

vous le bienvenu... je commence à en douter... (et il se frotta encore les

côtes et rebrossa son habit...)

--Quelle commission? demanda brutalement Rouletabille.

--Il paraît, dit M. Priski, que madame tenait beaucoup à certain coffret

byzantin qui se trouvait, lors du pillage de la Karakoulé par les troupes

mêmes de Kara-Selim, dans l'appartement nuptial.

--C'est vrai! dit Ivana en retrouvant des couleurs, c'est vrai... j'y

tenais beaucoup; c'est un souvenir de famille!

--C'est bien cela... Eh bien, ce coffret est tombé entre les mains du

seigneur Kasbeck, qui, m'a-t-il dit, est au courant de vos malheurs et

vous plaint beaucoup!... Il a pensé que ce serait pour vous un grand

soulagement de retrouver cet objet!...

--C'est juste, dit Ivana.

--Et il m'a chargé de vous le remettre tel qu'il l'a retrouvé...

--Et comment l'a-t-il retrouvé? demanda Rouletabille.

--Il l'a retrouvé dans la chambre saccagée; le coffret était

malheureusement vide des bijoux et souvenirs qui, paraît-il, y avaient été

enfermés.

--Alors, nous ne tenons plus au coffret, si les souvenirs n'y sont

plus!... déclara Rouletabille.

--Pardon, fit Ivana, vous n'y tenez pas, mais moi, j'y tiens...

Rouletabille entraîna la jeune fille dans un coin:

--Pourquoi?... Je me défie de cet homme. Je me méfie de Kasbeck...

Pourquoi y tenez-vous? Vous savez bien que tous les documents du tiroir

secret sur la mobilisation ont perdu toute leur valeur maintenant que les

Bulgares victorieux occupent Kirk-Kilissé!

--Ce coffret est en lui-même un souvenir de famille, dit-elle, et cela est

suffisant pour que j'y tienne!...

Et se tournant vers Priski:

--Où est ce coffret? demanda-t-elle.

Mais Rouletabille ne s'avoua pas vaincu:

--Cette histoire ne me dit rien qui vaille, insista-t-il encore. Ivana!

Ivana!... rappelez-vous le rôle que ce Kasbeck aurait joué dans la

disparition de votre soeur Irène!...

--Justement, je voudrais voir où il veut en venir avec moi, fit-elle avec

un pauvre sourire. Quel danger voyez-vous à ce que cet homme m'apporte ici

le coffret byzantin?... Pouvez-vous l'apporter tout de suite, monsieur

Priski?...

--Madame, dans une demi-heure, vous l'aurez!...

--Eh bien, proposa Rouletabille, voilà ce que nous allons faire; moi, je

ne vous quitte pas, Ivana, car tout ceci ne me paraît pas clair; mais La

Candeur et Vladimir vont accompagner M. Priski jusqu'à l'endroit où se

trouve le coffret, et ils reviendront avec l'objet nous retrouver ici!...

--Eh! monsieur, je n'y vois aucun inconvénient, déclara M. Priski, à

condition toutefois que je revienne moi-même avec l'objet.

--Croyez-vous que ce soit absolument nécessaire?

--Absolument! Qu'est-ce que je désire, moi?... Remettre l'objet, en mains

propres, à son destinataire, comme il m'a été recommandé, puis

disparaître. J'aurai fait ma commission!... Vous voyez qu'il n'y avait pas

de quoi tant me bousculer pour cela!...

--Qu'en dites-vous? demanda Rouletabille, fort perplexe, en regardant

Ivana.

--C'est un mystère à éclaircir, dit-elle d'une voix glacée; puisque M.

Priski consent à suivre le plan que vous avez tracé vous-même, que ces

messieurs aillent donc chercher le coffret!

Pendant tout le temps de cette discussion, celui qui eût examiné La

Candeur eût pris en pitié le pauvre garçon, tant il était visible que se

livrait en lui un combat déchirant entre sa conscience d'une part et la

détestation qu'il avait d'Ivana de l'autre.

Enfin, sur l'ordre de Rouletabille, il partit avec Vladimir et M. Priski.

Une demi-heure plus tard, tous trois étaient de retour. Ils portaient avec

précaution le fameux coffret byzantin, mais La Candeur tenait à peine sur

ses jambes.

Les etranges noces de Rouletabille · 第 21 / 62 题