LA CANDEUR BOIT TROP

Ils passèrent justement devant une antique auberge qui, déserte tout à

l'heure, s'était remplie en un instant d'une clientèle bruyante, maintenue

du reste dans les limites du droit de s'emparer du bien des gens par un

détachement de riz-pain-sel chargé de faire l'inventaire des caves et

celliers et aussi de distribuer les victuailles.

Comme ils se disposaient à entrer dans la cour, Rouletabille s'esquiva

tout à coup pour suivre Ivana qui se refusait à pénétrer dans cette cohue.

Il cria à ses compagnons qu'il les rejoindrait tout à l'heure.

Vladimir sut vite se débrouiller dans cette confusion, et bientôt, chargé

d'un énorme cervelas et d'un jambon, un gros pain bis sous le bras, il

courait chercher La Candeur au fond de la cour où il lui avait donné

rendez-vous.

Il commençait de se désoler, car il ne l'apercevait point, quand tout à

coup il vit la tête du bon géant passer par la portière d'une diligence au

moins centenaire qui finissait de tomber en poussière sous un hangar:

--Eh bien, qu'est-ce que tu fais?... dit La Candeur. Monte donc!... On

n'attend plus que toi!...

--Tu as mis la table dans la diligence?

--Sûr! et quand tu y seras, je tournerai l'écriteau «complet»!... On va

être bien tranquilles là-dedans pour briffer! Ah! à propos, tu sais, nous

avons un invité!

--Qui ça?...

--Monte!... tu verras!...

Intrigué, Vladimir se haussa sur le marchepied et regarda à l'intérieur de

la diligence.

La Candeur, en effet, n'était point seul là-dedans; un second personnage

achevait de mettre le couvert, sur une banquette, que garnissaient déjà

des serviettes bien blanches, des assiettes, des épices, des verres et

même des bouteilles!... L'homme se retourna.

--Monsieur Priski!...

Vladimir en apercevant leur geôlier du _Château Noir_, l'homme qui lui

rappelait les plus cruelles mésaventures, laissa tomber le pain qu'il

avait sous le bras. Et pendant que La Candeur courait le ramasser:

--Monsieur Priski! Mais vous n'êtes donc point mort!... Je croyais que La

Candeur vous avait tué!...

--Moi aussi, dit La Candeur.

--Moi aussi! fit M. Priski, mais vous voyez, j'en ai été quitte pour une

oreille... bien que, dans le moment, j'en aie vu, comme on dit, trente-six

chandelles!

Le majordome de Kara-Selim avait en effet un bandage qui lui tenait tout

un côté de la tête. A part cela, il ne paraissait point avoir perdu le

moins du monde sa bonne humeur.

--Si j'ai eu de la chance, vous en avez eu aussi, vous autres, de vous en

être tirés!... émit avec politesse M. Priski.

--Ce n'est pas de votre faute, monsieur Priski!...

--Dame!... répondit l'autre. On se défend comme on peut! C'est vous qui

avez commencé à _m'arranger_...[Voir _Le Château Noir_.]

--La paix!... commanda La Candeur. Maintenant, M. Priski est notre ami!

N'est-ce pas, monsieur Priski?

--Oh! répliqua l'autre; à la vie à la mort! Rien ne nous sépare plus!...

--Et la preuve que M. Priski est notre ami, c'est qu'il nous offre ce beau

poulet rôti!...

--Est-ce possible! monsieur Priski! s'écria Vladimir en apercevant un

magnifique poulet tout doré que La Candeur venait de sortir de sous une

assiette...

--Et aussi, continua La Candeur, de quoi l'arroser!... Regarde-moi ça,

petit frère... Trois bouteilles de vieux bourgogne, mais du vrai!...

--Monsieur Priski, il faut que je vous embrasse! s'écria Vladimir.

Et il sauta au cou de M. Priski en répétant:

--Du bourgogne, monsieur Priski!... du vrai bourgogne!... moi qui n'ai

jamais bu que du bourgogne de Crimée!... Vous pensez!...

--Pommard 1888!

--1888! vingt-cinq ans de bouteille!... Ah! monsieur Priski!... Et où donc

avez-vous trouvé ces trésors?...

--D'abord, asseyons-nous et mangeons, conseilla La Candeur, dont les yeux

sortaient de la tête à l'aspect de toutes ces victuailles... On commence

par le jambon?...

--Non, par le cervelas!...

--Et on finit par le poulet!...

--D'abord, goûtons au pommard!... On peut bien en déboucher une

bouteille!...

--Moi, fit La Candeur, je suis d'avis que l'on débouche les trois

bouteilles!... Comme ça, nous aurons chacun la nôtre!...

--Va pour les trois bouteilles tout de suite, dit Vladimir, seulement tu y

perds!...

--Pourquoi? questionna La Candeur, tout de suite inquiet.

--Parce que tu aurais certainement bu à toi seul, autant que moi et M.

Priski...

--Bah! vous pourrez toujours me passer vos restes!

--Non, j'emporterai ce qui restera pour Rouletabille!

--Mais, espèce de Tatare de Vladimir que tu es, crois-tu donc que l'on

trimballe un pommard de vingt-cinq ans comme un panier à salade, et puis,

Rouletabille n'a pas soif, il est amoureux!... Ah! messieurs, ne soyez

jamais amoureux!... C'est un conseil que je vous donne; sur quoi je bois à

votre bonne santé à tous!...

--Hein! qu'est-ce que vous dites de ça? demanda M. Priski.

Les deux autres firent claquer leur langue.

--Eh bien, je déclare, émit La Candeur avec une grande gravité, que je

commence à prendre goût à la guerre!

--Comme c'est heureux, fit Vladimir avec un sourire extatique de

reconnaissance à sa bouteille, comme c'est heureux, La Candeur, que tu

n'aies pas tué ce bon M. Priski!...

--Je ne m'en serais jamais consolé! affirma La Candeur en vidant son

verre.

--Mais encore une fois, comment l'as-tu rencontré?

--Figure-toi, Vladimir, que je rôdais autour des caves, ne sachant par où

pénétrer, quand j'entends une voix qui sort d'un soupirail.

«--Inutile de vous déranger, monsieur de Rothschild, disait la voix, voilà

ce que vous cherchez!

«La voix de M. Priski!... D'abord je reculai... je crus à un revenant!...

Mais non! c'était bien M. Priski en chair et en os qui me tendait, par le

trou du soupirail, les bouteilles que voilà! et qui me conseillait: «Ne

les remuez pas trop! surtout ne les remuez pas trop!...» Ah! le brave

monsieur Priski! Il suivit bientôt ses bouteilles et arriva encore avec un

poulet. Tu penses si on a été tout de suite amis!... Je lui ai expliqué

alors comment mon fusil était «parti» tout seul à la meurtrière du donjon

et combien je l'avais regretté!...

--Oh! fit Vladimir, les larmes aux yeux et la bouche pleine, votre mort a

été pleurée par nous au donjon, comme si nous avions été vos enfants,

monsieur Priski!...

--Notre désolation faisait peine à voir! affirma La Candeur avec un soupir

étouffé à cause qu'il s'était servi trop de cervelas et qu'il voulait

arriver à temps pour le jambon. Heureusement que le bon Dieu veillait sur

M. Priski et l'envoyait, pendant que nous pleurions sa mort, dans cette

auberge où il a servi autrefois!

--Où sommes-nous donc ici?... demanda Vladimir.

--A l'hôtel du Grand-Turc! une maison très connue où j'ai été jadis

interprète, expliqua M. Priski, non sans une certaine pointe d'orgueil.

--Tout s'explique! dit Vladimir, vous connaissiez la maison!

--C'est-à-dire que les caves, pour moi, et le garde-manger n'avaient point

de mystère!...

--Je comprends tout! Je comprends tout!

--Non! tu ne comprends pas tout! dit La Candeur... car si nous avons le

bonheur d'avoir rencontré si à point M. Priski, il faut bien te dire que

M. Priski nous cherchait!

--Ah! oui!... il nous cherchait... et pourquoi donc nous cherchait-il?

--D'abord parce qu'il désirait avoir des nouvelles de notre santé, ensuite

pour nous rendre un gros service!... expliqua La Candeur un vidant un

verre plein de pommard.

--Un service?

--Mon cher (et La Candeur se pencha à l'oreille de Vladimir), il s'agit

tout simplement de débarrasser Rouletabille d'Ivana!...

--Oh! oh! c'est grave cela, émit Vladimir, déjà sur le qui-vive.

--Évidemment, c'est grave, reprenait La Candeur en vidant sa bouteille, ce

qui semblait lui donner beaucoup de force pour raisonner... Il est

toujours grave de rendre la vie à quelqu'un qui est en train de se

suicider!...

--Ça! dit Vladimir, il est certain que depuis que Rouletabille a retrouvé

cette petite femme, on ne le reconnaît plus!...

--Il ne rit plus jamais!...

--Il n'a plus faim!...

--Il n'a plus soif! dit La Candeur en faisant un emprunt subreptice à la

bouteille de Vladimir.

--Il dépérit à vue d'oeil, acquiesça Vladimir. Tout de même, il faut être

prudent, et cela mérite réflexion!...

--C'est tout réfléchi!... affirma La Candeur; je veux sauver Rouletabille,

moi!...

--Moi aussi... dit Vladimir; mais tout cela dépend...

--Dépend de quoi?...

--Eh bien, mon Dieu, avoua en hésitant un peu, mais pas bien longtemps, le

jeune Slave... tout cela dépend du prix que M. Priski y mettra!...

--Hein? sursauta La Candeur, qu'est-ce que tu dis?

--Monsieur m'a sans doute compris!... demanda Vladimir en se tournant du

côté de M. Priski... Monsieur n'est sans doute pas sans ignorer que nous

sommes tout à fait dépourvus de la moindre monnaie...

--Misérable Vladimir Pétrovitch de Kiew!... s'écria La Candeur qui faillit

s'étrangler avec une patte de poulet... Tu veux te faire payer un service

que tu rends à Rouletabille!...

--Espèce de La Candeur de mon coeur! répliqua Vladimir, me prends-tu pour

un goujat?... Je suis prêt à rendre ce service à Rouletabille pour rien!

Mais le service que je rends à M. Priski je voudrais qu'il le payât

quelque chose!... car si j'ai des raisons de servir gratuitement

Rouletabille, je n'en ai aucune de faire le généreux avec M. Priski qui a

failli nous faire fusiller tous, ne l'oublie pas!...

--Ça, c'est vrai! dit La Candeur, légèrement démonté... il n'y a aucune

raison pour que nous rendions service à M. Priski pour rien!...

--Je suis heureux de te l'entendre dire!... qu'en pensez-vous, monsieur

Priski?...

--Messieurs, je vous ai déjà donné un poulet et trois bouteilles de vin!

--Et vous trouvez que c'est suffisant pour un service pareil?... protesta

Vladimir.

--Mon Dieu! ce service consiste en bien peu de chose... Il s'agit

simplement, comme je l'expliquais tout à l'heure à Monsieur le neveu de

Rothschild...

--Appelez-moi La Candeur, comme tout le monde... je voyage incognito,

expliqua modestement le bon géant.

--J'expliquais donc tout à l'heure à M. La Candeur qu'il s'agissait

uniquement de faire passer à Mlle Vilitchkov une lettre, sans que M.

Rouletabille s'en aperçût!... vous n'auriez pas autre chose à faire... Le

reste regarde Mlle Vilitchkov... Vous voyez comme c'est simple!...

--C'est cette simplicité qui m'a tout de suite séduit... avoua La Candeur

en cherchant de la pointe de son couteau la chair délicate qui se cachait

dans la carcasse du poulet, son morceau favori...

--Et vous croyez, demanda Vladimir, que la lecture de cette lettre

suffirait pour séparer à jamais Mlle Ivana de Rouletabille?

--J'en suis sûr! affirma M. Priski.

--M. Priski m'a expliqué, dit La Candeur, que cette lettre est une lettre

d'amour qu'un grand seigneur turc envoie à Ivana par l'entremise de cet

eunuque que nous avons aperçu à la Karakoulé et qui s'appelle, je crois,

Kasbeck!...

--C'est cela, dit M. Priski. Kasbeck était venu à la Karakoulé pour

apporter lui-même cette lettre-là et empêcher, s'il en était temps encore,

le mariage de Mlle Vilitchkov et de Kara-Selim que vous appeliez aussi

Gaulow!... mais ce mariage n'a pas été consommé...

--Non! fit La Candeur en se versant à boire avec la bouteille de M.

Priski... non! rien n'est encore perdu!...

--Mais enfin, qu'est-ce que ce grand seigneur turc peut bien lui raconter

à cette Ivana pour la décider à tout quitter pour le rejoindre? demanda

Vladimir.

--Ça! fit M. Priski, je n'en sais rien!... On ne me l'a pas dit!... Il

doit lui offrir des choses surprenantes!... Kasbeck m'a dit textuellement:

«Priski, fais-lui tenir la lettre et ne t'occupe pas du reste! Elle

viendra!...» Faites comme moi, ne vous occupez pas du reste!... Qu'est-ce

que vous risquez?... Moi, je me suis adressé à vous parce que vous

l'approchez tous les jours et puis aussi, il faut bien le dire, parce que

je vous ai entendus plusieurs fois gémir sur la triste passion de votre

ami et maudire cette Ivana qui vous en a déjà fait voir de toutes les

couleurs!... Je me suis dit: «Voilà des alliés tout trouvés!»

--Monsieur Priski! interrompit Vladimir, c'est deux mille levas!...

--En voilà mille, dit aussitôt M. Priski en ouvrant son portefeuille et en

tirant des billets qu'il tendit à La Candeur. Je donnerai les autres mille

quand vous aurez remis la lettre...

--Prends cet argent! dit La Candeur à Vladimir, moi, je ne veux pas y

toucher... il me semble qu'il me brûlerait la main...

--Tu as raison! dit Vladimir. Il y a des choses qu'un reporter français ne

peut pas se permettre!

Et il empocha les billets.

--Voici la lettre, maintenant, dit M. Priski en tendant un pli cacheté à

Vladimir.

--Donnez-la à monsieur! fit Vladimir en montrant La Candeur; c'est avec

lui que vous vous êtes entendu et je ne suis que son serviteur!...

Mais La Candeur se récusa encore avec une grande politesse:

--Vous comprendrez, monsieur Priski, que moi, je ne puis toucher à cette

lettre, ayant juré à Rouletabille de veiller sur cette jeune fille... Si

Rouletabille apprenait jamais que, ayant juré cela, j'ai fait passer en

secret une lettre de cette nature à Mlle Vilitchkov, il ne me le

pardonnerait jamais!...

--Et s'il apprenait que c'est par moi qu'elle est entrée en possession de

la lettre, il me tuerait sur-le-champ... dit Vladimir.

--Que ce soit par l'un ou par l'autre, cela m'est bien égal à moi! fit

Priski; mais puisque vous m'avez pris les mille levas, il faut maintenant

me prendre la lettre!

--C'est tout à fait mon avis! dit La Candeur.

--Eh bien, prends donc la lettre, toi! fit Vladimir.

--Je n'ai pas pris l'argent, je ne vois pas pourquoi je prendrais la

lettre! répondit La Candeur.

--Enfin, messieurs, vous déciderez-vous? demanda M. Priski.

--C'est tout décidé, je ne prends pas la lettre! déclara Vladimir.

--Ni moi non plus! assura La Candeur.

--En ce cas, rendez-moi mes mille levas, s'écria M. Priski.

--Vous êtes fou, monsieur Priski!... dit Vladimir. Vous rendre vos mille

levas! Vous n'y pensez pas!... Mais c'est toute notre fortune!... Non!

non! je ne vous rendrai pas les mille levas!...

--Mais je ne vous les ai donnés, s'écria M. Priski qui commençait

sérieusement à se fâcher, qu'autant que vous prendriez la

lettre...

--Pardon! pardon!... il n'a jamais été question de cela... dit La Candeur.

Vous nous avez chargés de _faire passer_ une lettre!...

--Faire passer une lettre, dit Vladimir, ça n'est pas s'engager à la

prendre!... Moi, je serais à votre place, savez-vous ce que je ferais,

monsieur Priski?...Eh bien, cette lettre, qui est si importante, je ne

m'en dessaisirais pas! Je la porterais moi-même à Mlle Vilitchkov; comme

ça, je serais sûr que la commission serait faite!...

--Eh! dit M. Priski, je ne demande pas mieux, mais M. Rouletabille ne la

quitte pas, Mlle Vilitchkov! Comment voulez-vous que je m'approche d'elle

sans qu'il me voie?

--C'est bien simple, expliqua Vladimir, et c'est là où nous gagnerons,

nous autres, honnêtement notre argent. Nous détournerons l'attention de

Rouletabille pendant que vous passerez et irez porter vous-même la

lettre...

--Si je vous disais que j'aime autant ça! admit M. Priski.

--Alors il ne reste plus qu'à régler les détails! dit Vladimir.

--Et Rouletabille est sauvé! s'écria La Candeur, qui était tout à fait

«pompette» et qui brandissait avec désespoir un verre et une bouteille

vide.

* * * * *

X

Les etranges noces de Rouletabille · 第 20 / 62 题