Le premier manuscrit a sûrement été rédigé un certain nombre d’années
après la mort de Laing. Un fait le prouve de façon indéniable : il y est
fait allusion au voyage de Caillé à Tombouctou, et ce voyage est même
indiqué comme ayant précédé celui de Laing.
Le passage de Caillé à Tombouctou est de 1828 ; il a suivi de deux ans
le meurtre de Sahab. D’autre part, Caillé est passé incognito au Soudan
et au Sahara ; c’est seulement après l’arrivée au Maroc du voyageur
français que fut connue la véritable personnalité de celui qu’on avait
pris pour un humble mendiant. La nouvelle n’en put parvenir à Tombouctou
et à Araouan que de longs mois après. Dans ces conditions je crois qu’on
peut interpréter le manuscrit sans se considérer comme lié par son texte
et ne pas accepter la date qu’il donne pour la mort de Laing.
Le 3 du mois de Chaoual de l’an 1341 de l’hégire correspond au 10 avril
1826. Or, nous avons une lettre de Laing datée du 21 septembre de cette
même année.
D’autre part, la tradition orale de Tombouctou et d’Araouan place le
meurtre à la fin de la saison des pluies.
On peut supposer avec vraisemblance que la date du premier manuscrit a
été reconstituée de mémoire et que le deuxième manuscrit a copié et
résumé le premier. On sait que l’année musulmane est une année lunaire
et qu’elle retarde de dix ou onze jours par an sur l’année solaire. Les
pieux personnages d’Araouan et de Tombouctou, qui sont bons exégètes,
puristes subtils et théologiens raffinés, sont de médiocres
chronologistes. Leurs Tarikhs, qui sont pleins d’intérêt pour les faits,
contiennent souvent des dates contradictoires. On peut supposer que le
récit de la mort de Laing du Tarikh d’Araouan a été écrit au moins
quinze ou vingt ans après les événements. L’auteur avait un ou deux
souvenirs précis pour reconstituer la date. Il connaissait l’année ; il
savait que l’acte avait eu lieu le troisième jour de la lune, un mardi à
la fin de la saison des pluies. Il a cherché quel était le mois qui
avait correspondu pour cette année-là à l’époque en question et il a mis
celui de l’année où il se trouvait, commettant ainsi une erreur de cinq
mois. Une semblable méprise n’a rien d’invraisemblable chez des gens qui
ne possèdent aucun ouvrage pouvant leur tenir lieu de l’_Art de vérifier
les dates_.