Soudain, le bruit d’une galopade le réveille. La petite caravane est
vite debout. Quatre cavaliers s’approchent. Laing reconnaît le chef des
Bérabich qu’il a quitté à Tombouctou l’avant-veille. Celui-ci est
accompagné de Mohammed Faradji ould Abdallah et de deux inconnus. Laing
est sans défiance ; il a été recommandé aux Bérabich par le chef de
Tombouctou lui-même, et chacun sait que le pacha de Tripoli l’a
accrédité auprès de tous les sheikhs du désert. Surtout Laing a la
parole de Labeida, et sa grande âme ne peut même pas concevoir l’idée de
la trahison. Cependant, on s’adresse au major sur un ton menaçant qui
l’étonne. Ahmadou Labeida s’est renseigné à Tombouctou sur les
dispositions des Toucouleurs et sur celles des gens de la ville et il a
compris que nul désormais n’était favorable au chrétien. Le dévot cruel
a deviné qu’on lui saurait même gré d’un crime que personne n’a osé
commettre. La foule ignorante et fanatisée se reproche son engouement
des jours précédents pour le héros qui l’avait désarmée et séduite. Et
c’est avec soulagement qu’elle a vu Labeida partir en hâte pour
rejoindre et pour assassiner celui qui s’est placé sous sa sauvegarde.
L’élite intellectuelle de la ville, les anciens amis de Laing, ceux avec
qui il avait passé de longues heures à discuter les saints principes du
Coran et la question de la tolérance à l’égard des chrétiens, eurent
peur devant la poussée populaire, et, au mépris de toute dignité, ils
laissèrent faire.
On sent très bien aujourd’hui, quand on cause de ces heures tragiques
avec les petits-fils de ceux qui manquèrent alors aux plus nobles
traditions de l’Islam, un sentiment de gêne et comme de remords.
L’insulte à la bouche, Ahmadou Labeida s’avance vers Laing. Il ose le
sommer de se faire musulman. Laing répond avec la hauteur qui convient.
Tout aussitôt le Bérabich ordonne à un de ses gens de mettre à mort le
chrétien. Les hommes hésitent et d’abord refusent ; la belle attitude du
major leur en impose encore. Le sheikh insiste ; deux serviteurs
s’emparent de Laing et lui immobilisent les bras. Ahmadou Labeida plonge
de toute sa force une lance dans la poitrine du malheureux sans défense.
C’est le signal du massacre : Faradji achève le major et lui tranche la
tête ; un des serviteurs est tué sur le corps de son maître, l’autre est
blessé. Le sheikh donne aussitôt l’ordre de détruire tous les bagages.
Dans l’esprit de cette homme borné, tout ce qui a appartenu à un
chrétien peut renfermer des fétiches redoutables. Et devant lui on
rassemble en un tas tout ce que ces ignorants jugent si dangereux :
vêtements, instruments et surtout livres et papiers, et l’on y met le
feu. A côté du cadavre du martyr, s’envolent en fumée les pages
précieuses de ses cahiers de notes. Le premier plan de Tombouctou, les
observations scientifiques, les itinéraires, les copies de manuscrits
arabes flambent, pendant que les meurtriers, joignant le bouffon au
tragique, se bouchent le nez avec des gestes d’effroi pour éviter d’être
empoisonnés par les fétiches du major. C’est un second assassinat qui
s’achève, c’est l’œuvre de sa vie que l’on détruit après avoir pris au
malheureux sa vie elle-même.
[Illustration : PLANCHE X