Fig. 9. — Une caravane au Sahara.]

Soudain, le bruit d’une galopade le réveille. La petite caravane est

vite debout. Quatre cavaliers s’approchent. Laing reconnaît le chef des

Bérabich qu’il a quitté à Tombouctou l’avant-veille. Celui-ci est

accompagné de Mohammed Faradji ould Abdallah et de deux inconnus. Laing

est sans défiance ; il a été recommandé aux Bérabich par le chef de

Tombouctou lui-même, et chacun sait que le pacha de Tripoli l’a

accrédité auprès de tous les sheikhs du désert. Surtout Laing a la

parole de Labeida, et sa grande âme ne peut même pas concevoir l’idée de

la trahison. Cependant, on s’adresse au major sur un ton menaçant qui

l’étonne. Ahmadou Labeida s’est renseigné à Tombouctou sur les

dispositions des Toucouleurs et sur celles des gens de la ville et il a

compris que nul désormais n’était favorable au chrétien. Le dévot cruel

a deviné qu’on lui saurait même gré d’un crime que personne n’a osé

commettre. La foule ignorante et fanatisée se reproche son engouement

des jours précédents pour le héros qui l’avait désarmée et séduite. Et

c’est avec soulagement qu’elle a vu Labeida partir en hâte pour

rejoindre et pour assassiner celui qui s’est placé sous sa sauvegarde.

L’élite intellectuelle de la ville, les anciens amis de Laing, ceux avec

qui il avait passé de longues heures à discuter les saints principes du

Coran et la question de la tolérance à l’égard des chrétiens, eurent

peur devant la poussée populaire, et, au mépris de toute dignité, ils

laissèrent faire.

On sent très bien aujourd’hui, quand on cause de ces heures tragiques

avec les petits-fils de ceux qui manquèrent alors aux plus nobles

traditions de l’Islam, un sentiment de gêne et comme de remords.

L’insulte à la bouche, Ahmadou Labeida s’avance vers Laing. Il ose le

sommer de se faire musulman. Laing répond avec la hauteur qui convient.

Tout aussitôt le Bérabich ordonne à un de ses gens de mettre à mort le

chrétien. Les hommes hésitent et d’abord refusent ; la belle attitude du

major leur en impose encore. Le sheikh insiste ; deux serviteurs

s’emparent de Laing et lui immobilisent les bras. Ahmadou Labeida plonge

de toute sa force une lance dans la poitrine du malheureux sans défense.

C’est le signal du massacre : Faradji achève le major et lui tranche la

tête ; un des serviteurs est tué sur le corps de son maître, l’autre est

blessé. Le sheikh donne aussitôt l’ordre de détruire tous les bagages.

Dans l’esprit de cette homme borné, tout ce qui a appartenu à un

chrétien peut renfermer des fétiches redoutables. Et devant lui on

rassemble en un tas tout ce que ces ignorants jugent si dangereux :

vêtements, instruments et surtout livres et papiers, et l’on y met le

feu. A côté du cadavre du martyr, s’envolent en fumée les pages

précieuses de ses cahiers de notes. Le premier plan de Tombouctou, les

observations scientifiques, les itinéraires, les copies de manuscrits

arabes flambent, pendant que les meurtriers, joignant le bouffon au

tragique, se bouchent le nez avec des gestes d’effroi pour éviter d’être

empoisonnés par les fétiches du major. C’est un second assassinat qui

s’achève, c’est l’œuvre de sa vie que l’on détruit après avoir pris au

malheureux sa vie elle-même.

[Illustration : PLANCHE X

Le major A. Gordon Laing (Tombouctou 1826) · 第 15 / 46 题