Fig. 8 — Vue générale d’Araouan.]

A Tombouctou comme ailleurs, Laing avait fait la conquête de tous ceux

qui le connaissaient. Il est curieux de noter, d’après la tradition

encore très vivante aujourd’hui, les qualités que les indigènes lui ont

reconnues. Les Tombouctiens ont admiré chez Laing la belle prestance, la

force physique et la haute élégance à cheval ; ils ont su également

discerner combien était grande la noblesse des sentiments et la valeur

morale de leur hôte.

Dans le monde des lettrés et des savants, Laing ne compta bientôt que

des amis. C’est sans doute au plaisir qu’il éprouva à pénétrer dans ce

centre de haute culture intellectuelle et à y recevoir bon accueil,

qu’il faut attribuer le passage de sa dernière lettre où il dit : « A

tous égards, Tombouctou a complètement tenu ce que j’en attendais »[9].

Ses amis Tombouctiens avaient déconseillé à Laing de descendre le Niger,

et lui avaient offert de le faire conduire à Dienné. De là, il aurait pu

tenter de regagner, par le Sénégal, les établissements français de

Saint-Louis. A aucun moment Laing ne paraît avoir songé à visiter

Oualata et c’est par erreur que certaines cartes font passer par ce

point son itinéraire.

Mais les Tombouctiens n’étaient que d’excellents commerçants ou de pieux

lettrés. Ils n’avaient aucune force armée, et leur ville ouverte devait

subir la protection des puissants du jour. Les fanatiques Toucouleurs

commençaient alors d’étendre partout leurs conquêtes, qui devaient

couvrir de ruines presque tout le bassin du Niger. De Bandiagara, sa

capitale, le sultan Ahmed ben Mohamed Labo avait envoyé des

reconnaissances vers Tombouctou, et déjà, dans toute la région, il

parlait en maître. Ses espions lui eurent bien vite signalé le chrétien

recueilli et protégé par les Kountas, à qui les gens de Tombouctou

faisaient bon accueil. Le tyran cruel et fanatique, à l’esprit étroit,

en conçut aussitôt de la jalousie et écrivit une lettre comminatoire au

chef de la ville de Tombouctou, Ousman Alcayar, qui s’empressa d’obéir.

Laing fut mis en demeure de retourner par où il était venu et de

reprendre au plus vite la route d’Araouan.

Cette nouvelle infortune ne pouvait décourager un homme tel que Laing.

Après tant de projets élaborés en vain, il put trouver encore une autre

combinaison, par laquelle il espéra échapper aux menaces des Toucouleurs

et continuer quand même son voyage en le rendant fructueux pour la

science. Feignant de renoncer à remonter le Niger, il fit ses

préparatifs de départ pour Araouan ; mais son dessein était de se

joindre à la première caravane qu’il rencontrerait, allant non plus vers

Tombouctou, mais vers Sansanding. De là, il espérait atteindre Ségou et

relier ses itinéraires à ceux de Mungo Park.

Il fallut se mettre en route à la hâte ; la populace de Tombouctou,

affolée par les menaces des Toucouleurs, exigeait maintenant le prompt

départ du chrétien. Des bruits absurdes circulaient dans le peuple : on

disait que l’étranger avait des fétiches avec lesquels il allait

empoisonner tout le pays, et on le rendait responsable des décès les

plus récents. Et surtout on répétait que la ville sainte était souillée

par la présence d’un infidèle.

Ces sortes de crises de fanatisme, dans lesquelles la haine et le mépris

se donnent libre cours, ont toujours été, et sont encore à redouter chez

les musulmans illettrés ; il faut de longs et patients efforts de la

part des dirigeants les plus cultivés et les plus intelligents pour en

éviter le retour.

Laing n’était plus sans ressources. Une lettre de change, qu’il avait

emportée de Tripoli, lui avait été payée à Tombouctou. Il put racheter

des chameaux et se reconstituer un matériel de route. Mais les convois

sur la route de Tombouctou à Araouan étaient alors, comme ils le sont

encore aujourd’hui, une sorte de monopole de la tribu arabe des Bérabich

(Barbooshi dans différents textes). Le chef de cette tribu était alors

Ahmadou Labeida, musulman fanatique, à l’esprit borné. Sa mauvaise

étoile mettait Laing à la merci d’un impitoyable ennemi des chrétiens.

Le chef de Tombouctou, Ousman, confia Laing à Labeida, et celui-ci

promit de conduire l’étranger jusqu’à Araouan. Il lui fournit un guide

et le départ fut fixé au 22 septembre.

Le 21 au soir, Laing écrivit à son beau-père le consul Warrington une

lettre, qui devait être la dernière, et dans laquelle on sent, malgré le

ton calme et qui veut être rassurant, les appréhensions du voyageur.

« Ma destination est Ségou, où j’espère arriver dans quinze jours ; mais

j’ai le regret de vous dire que la route n’est pas bonne et que mes

périls ne sont pas encore terminés »[10].

Le 22, à 3 heures du soir, la caravane se mit en route. Le major avait

avec lui deux serviteurs : l’un nommé Bungola, était un ancien esclave

que Laing avait libéré. L’autre, dont le nom nous est inconnu, était un

jeune garçon arabe qui partagea le malheureux sort de son maître et dont

les restes ont été retrouvés mélangés à ceux du major.

Tout en cherchant une caravane allant à Sansanding, Laing s’éloignait

rapidement, en suivant celle des routes d’Araouan qui passe le plus à

l’ouest. Le 23, il était déjà à 30 milles de Tombouctou, au lieu dit

Sahab, à mi-distance entre les puits de Laouessi et d’Agonégifal. La

température à cette époque de l’année est extrêmement élevée, et Laing

s’arrêta pour passer les heures les plus chaudes sous un athilé[11], qui

seul donnait un faible ombrage au milieu de la plaine nue.

Autour de Laing, c’est l’horreur grandiose du désert. Jusqu’à l’horizon

s’étendent les sables, où les pluies d’hivernage viennent de faire

pousser quelques maigres touffes d’herbes. C’est le commencement du

Sahara, l’inconnu mystérieux des cartes d’alors. Et précisément, à côté

du voyageur qui se repose au milieu de ces effrayantes solitudes, voici

les précieux documents qu’attend toute l’Europe savante. Les notes de

Laing vont permettre de compléter les cartes, de mettre à jour les

géographies, de faire faire à la science un pas de plus en avant. Et

Laing, en songeant à l’œuvre utile déjà accomplie, oublie toutes ses

misères pour ne songer qu’aux joies glorieuses du retour. Qu’importent

les blessures dont les cicatrices couturent son visage ; qu’importent

les souffrances passées et les dangers de l’avenir : l’officier anglais

peut songer avec une consolante fierté à la façon dont il a rempli la

tâche qui lui était confiée.

[Illustration : PLANCHE IX

Le major A. Gordon Laing (Tombouctou 1826) · 第 14 / 46 题