A Tombouctou comme ailleurs, Laing avait fait la conquête de tous ceux
qui le connaissaient. Il est curieux de noter, d’après la tradition
encore très vivante aujourd’hui, les qualités que les indigènes lui ont
reconnues. Les Tombouctiens ont admiré chez Laing la belle prestance, la
force physique et la haute élégance à cheval ; ils ont su également
discerner combien était grande la noblesse des sentiments et la valeur
morale de leur hôte.
Dans le monde des lettrés et des savants, Laing ne compta bientôt que
des amis. C’est sans doute au plaisir qu’il éprouva à pénétrer dans ce
centre de haute culture intellectuelle et à y recevoir bon accueil,
qu’il faut attribuer le passage de sa dernière lettre où il dit : « A
tous égards, Tombouctou a complètement tenu ce que j’en attendais »[9].
Ses amis Tombouctiens avaient déconseillé à Laing de descendre le Niger,
et lui avaient offert de le faire conduire à Dienné. De là, il aurait pu
tenter de regagner, par le Sénégal, les établissements français de
Saint-Louis. A aucun moment Laing ne paraît avoir songé à visiter
Oualata et c’est par erreur que certaines cartes font passer par ce
point son itinéraire.
Mais les Tombouctiens n’étaient que d’excellents commerçants ou de pieux
lettrés. Ils n’avaient aucune force armée, et leur ville ouverte devait
subir la protection des puissants du jour. Les fanatiques Toucouleurs
commençaient alors d’étendre partout leurs conquêtes, qui devaient
couvrir de ruines presque tout le bassin du Niger. De Bandiagara, sa
capitale, le sultan Ahmed ben Mohamed Labo avait envoyé des
reconnaissances vers Tombouctou, et déjà, dans toute la région, il
parlait en maître. Ses espions lui eurent bien vite signalé le chrétien
recueilli et protégé par les Kountas, à qui les gens de Tombouctou
faisaient bon accueil. Le tyran cruel et fanatique, à l’esprit étroit,
en conçut aussitôt de la jalousie et écrivit une lettre comminatoire au
chef de la ville de Tombouctou, Ousman Alcayar, qui s’empressa d’obéir.
Laing fut mis en demeure de retourner par où il était venu et de
reprendre au plus vite la route d’Araouan.
Cette nouvelle infortune ne pouvait décourager un homme tel que Laing.
Après tant de projets élaborés en vain, il put trouver encore une autre
combinaison, par laquelle il espéra échapper aux menaces des Toucouleurs
et continuer quand même son voyage en le rendant fructueux pour la
science. Feignant de renoncer à remonter le Niger, il fit ses
préparatifs de départ pour Araouan ; mais son dessein était de se
joindre à la première caravane qu’il rencontrerait, allant non plus vers
Tombouctou, mais vers Sansanding. De là, il espérait atteindre Ségou et
relier ses itinéraires à ceux de Mungo Park.
Il fallut se mettre en route à la hâte ; la populace de Tombouctou,
affolée par les menaces des Toucouleurs, exigeait maintenant le prompt
départ du chrétien. Des bruits absurdes circulaient dans le peuple : on
disait que l’étranger avait des fétiches avec lesquels il allait
empoisonner tout le pays, et on le rendait responsable des décès les
plus récents. Et surtout on répétait que la ville sainte était souillée
par la présence d’un infidèle.
Ces sortes de crises de fanatisme, dans lesquelles la haine et le mépris
se donnent libre cours, ont toujours été, et sont encore à redouter chez
les musulmans illettrés ; il faut de longs et patients efforts de la
part des dirigeants les plus cultivés et les plus intelligents pour en
éviter le retour.
Laing n’était plus sans ressources. Une lettre de change, qu’il avait
emportée de Tripoli, lui avait été payée à Tombouctou. Il put racheter
des chameaux et se reconstituer un matériel de route. Mais les convois
sur la route de Tombouctou à Araouan étaient alors, comme ils le sont
encore aujourd’hui, une sorte de monopole de la tribu arabe des Bérabich
(Barbooshi dans différents textes). Le chef de cette tribu était alors
Ahmadou Labeida, musulman fanatique, à l’esprit borné. Sa mauvaise
étoile mettait Laing à la merci d’un impitoyable ennemi des chrétiens.
Le chef de Tombouctou, Ousman, confia Laing à Labeida, et celui-ci
promit de conduire l’étranger jusqu’à Araouan. Il lui fournit un guide
et le départ fut fixé au 22 septembre.
Le 21 au soir, Laing écrivit à son beau-père le consul Warrington une
lettre, qui devait être la dernière, et dans laquelle on sent, malgré le
ton calme et qui veut être rassurant, les appréhensions du voyageur.
« Ma destination est Ségou, où j’espère arriver dans quinze jours ; mais
j’ai le regret de vous dire que la route n’est pas bonne et que mes
périls ne sont pas encore terminés »[10].
Le 22, à 3 heures du soir, la caravane se mit en route. Le major avait
avec lui deux serviteurs : l’un nommé Bungola, était un ancien esclave
que Laing avait libéré. L’autre, dont le nom nous est inconnu, était un
jeune garçon arabe qui partagea le malheureux sort de son maître et dont
les restes ont été retrouvés mélangés à ceux du major.
Tout en cherchant une caravane allant à Sansanding, Laing s’éloignait
rapidement, en suivant celle des routes d’Araouan qui passe le plus à
l’ouest. Le 23, il était déjà à 30 milles de Tombouctou, au lieu dit
Sahab, à mi-distance entre les puits de Laouessi et d’Agonégifal. La
température à cette époque de l’année est extrêmement élevée, et Laing
s’arrêta pour passer les heures les plus chaudes sous un athilé[11], qui
seul donnait un faible ombrage au milieu de la plaine nue.
Autour de Laing, c’est l’horreur grandiose du désert. Jusqu’à l’horizon
s’étendent les sables, où les pluies d’hivernage viennent de faire
pousser quelques maigres touffes d’herbes. C’est le commencement du
Sahara, l’inconnu mystérieux des cartes d’alors. Et précisément, à côté
du voyageur qui se repose au milieu de ces effrayantes solitudes, voici
les précieux documents qu’attend toute l’Europe savante. Les notes de
Laing vont permettre de compléter les cartes, de mettre à jour les
géographies, de faire faire à la science un pas de plus en avant. Et
Laing, en songeant à l’œuvre utile déjà accomplie, oublie toutes ses
misères pour ne songer qu’aux joies glorieuses du retour. Qu’importent
les blessures dont les cicatrices couturent son visage ; qu’importent
les souffrances passées et les dangers de l’avenir : l’officier anglais
peut songer avec une consolante fierté à la façon dont il a rempli la
tâche qui lui était confiée.
[Illustration : PLANCHE IX