Les routes n’étant pas sûres, Babani fait faire à la caravane un très
long détour qui double la durée du voyage. On arrive le 21 août à Shate
et seulement le 13 septembre à Ghadamès. La route directe n’a guère plus
de 500 milles et Laing estime qu’on lui en a fait faire près d’un
millier. La chaleur est terrible et le voyage à chameau au milieu du
désert de sable est extrêmement pénible à cette saison.
Bien reçu à Ghadamès, grâce à Babani, Laing se repose de ses fatigues.
Malheureusement son matériel d’explorateur est déjà dans un piteux état.
Par suite de la chaleur et du cahotement des bagages sur les chameaux,
ce ne sont que tubes brisés, plaques d’ivoire éclatées, chronomètres
arrêtés : c’est un désastre. Pour comble de malechance, un chameau,
posant le pied sur la carabine du major en a brisé la crosse.
Pendant un mois, Laing travaille à remettre en état son matériel. En
même temps, il visite Ghadamès et en détermine la position astronomique.
Laing se remet en route le 27 octobre, et arrive à In Salah le 3
décembre. Il y reçoit le meilleur accueil, mais il doit y faire un
nouvel arrêt de plus d’un mois. Ces retards extraordinaires ne
paraissent pas avoir ralenti son entrain ni sa confiance en Babani. De
celui-ci, il continue dans ses lettres à faire le plus grand éloge :
« Babani, dit-il, veille sur moi comme un père. »
Les Touareg, qu’il rencontre pour la première fois, intéressent beaucoup
Laing, qui se voit demander sans cesse des conseils et des soins
médicaux. Il distribue sa pharmacie de voyage « au mieux de ses
connaissances ». Et quand il se remet en route, le 10 janvier, il est
enchanté de l’hospitalité qu’il vient de recevoir. Quelques jours après
son entrée dans le désert, il écrit une lettre à son beau-père le consul
et se déclare : « en excellente santé physique et morale et toujours
enthousiaste pour la cause de l’exploration »[2].
La lettre partit pour le nord ; peu après commença la série des
catastrophes qui devaient mettre fin à ce beau voyage, si bien préparé,
et dont les débuts étaient si pleins d’heureuses promesses. La caravane
avançait rapidement dans la région du Tanezrouft, afin d’atteindre les
premiers puits de l’Azaouad. Le 21 janvier, elle fut rejointe par une
bande de Touareg qui manifestèrent l’intention de faire route avec elle.
C’étaient des Hoggar, aux allures de coupeurs de route. Laing dut, bon
gré mal gré, accepter leur escorte. Le 26 janvier, la caravane campait
au puits de Ouadi Ahnet. Vers minuit, Laing dormait dans sa tente.
Coupant les cordes, et déchirant la toile, les Touareg se jetèrent tous
ensemble sur le malheureux officier, qui fut couvert de blessures avant
d’avoir pu saisir ses armes.
[Illustration : PLANCHE V
Fig. 5. — Ould Daman, petit-fils de l’assassin du major Laing.
(debout au centre de la photographie)]
C’est à Laing lui-même, guéri, on ne sait par quel miracle, que nous
devons les détails qui montrent ce que fut l’acharnement de ces brutes.
Laing dit avoir reçu 24 blessures, dont 18 graves. Il a eu 5 coups de
sabre sur la tête et 3 sur la tempe gauche : « Partout des fractures,
dont il est sorti beaucoup d’esquilles. Un coup de sabre sur la joue
gauche m’a brisé la mâchoire et fendu l’oreille et fait une très laide
blessure ; un autre m’a atteint la tempe droite et une terrible balafre
sur le cou a frôlé la trachée artère »[3].
C’est probablement à l’armement médiocre de ses ennemis que Laing dut
d’éviter une blessure mortelle. Les Touareg ne se servent de la lance
que comme arme de jet. Pour le corps à corps, ils emploient un sabre à
lame large et mal trempée qui fait des entailles plus larges que
profondes.
Les Touareg pillèrent à leur aise les bagages et disparurent. Quelle fut
l’attitude de Babani dans cette circonstance ? Laing, dans une lettre
ultérieure, la juge avec certaines réserves, et le domestique Hamed qui
fut interrogé plus tard à Tripoli, accuse formellement Babani. Il est
cependant invraisemblable que celui-ci ait conduit si longtemps et si
loin le Major, pour le faire assassiner lâchement. Il eut pu le faire
sans danger pour lui dès Ghadamès, s’il l’eut voulu. En pays touareg,
son influence devait être bien peu de chose, et il est probable que,
devant les menaces des bandits, il dut assister impuissant à un
spectacle qui lui faisait horreur. Loin d’abandonner son compagnon, il
le releva après le départ des assassins, l’attacha sur son chameau, et
parvint à l’amener vivant jusqu’au campement des Kountas de la tribu de
Sidi Moktar. Le chef de cette tribu était alors le sheikh Sidi Mohammed.
Celui-ci, dont on ne saurait trop louer en ces circonstances l’admirable
conduite, recueillit la caravane, et fit donner à Laing des soins
éclairés qui le ramenèrent à la vie. La générosité à l’égard d’un hôte
était une tradition dans cette noble famille. Trente ans plus tard,
c’est à la protection du fils de Sheikh Sidi Mohammed, le sheikh Ahmed
el Bakay, que Barth devra la réussite de sa mission à Tombouctou.
Trois mois après son arrivée au campement de Sidi Moktar, grâce aux
soins dévoués dont il a été l’objet, Laing est complètement rétabli. Il
se hâte d’envoyer aux siens de ses nouvelles, et c’est sur un ton
presque plaisant qu’il conte ce qu’il appelle sa mésaventure, et qu’il
annonce son complet rétablissement. Sa seule préoccupation est
d’atteindre au plus vite Tombouctou, le premier but qu’il s’est assigné.
Le sheikh, devenu son ami, s’engage à mettre tout en œuvre pour assurer
la réussite de ses projets, et lui promet de le faire conduire vers la
côte par le pays de « Mooschi » (Mossi ?).
Mais la mauvaise chance s’acharne sur le malheureux Laing. Une épidémie
de fièvre infectieuse s’abat sur le campement de Sidi Moktar. Babani
meurt un des premiers. Puis c’est le sheikh lui-même qui disparaît.
Laing tombe malade, et, en pleine fièvre, il a la douleur de perdre tour
à tour le 21 juin son boy, le fidèle Jack, et, le 25, son matelot Harry.
Son dernier serviteur Hamed, épouvanté des catastrophes qui s’abattent
sur la mission, refuse de rester plus longtemps. Laing est obligé de le
laisser, le 10 juillet, reprendre la route de Tripoli. Il faut citer les
termes dans lesquels Laing lui-même commente cet incident. C’est
l’avant-dernière lettre qui soit parvenue de lui : « Au moment où
j’étais encore très faible, ayant à peine réussi à maîtriser le très
grave accès de fièvre dont je venais d’être atteint, alors que les
cadavres de mon pauvre Jack et du matelot étaient à peine froids, Hamed,
insoucieux de toutes les lois de l’humanité, vint me dire qu’il voulait
rentrer au Touat avec la caravane. Je lui ai dit qu’il pouvait s’en
aller. Je ne blâme pas l’homme qui prend soin de sa carcasse. Aussi, au
nom de Dieu, qu’il s’en aille. Je lui ai donné un méhari, des vivres,
etc., et il part comme un sultan... »[4].
Celui qui écrit ces lignes hautaines, absolument seul dans un pays
inconnu et hostile, est presque sans ressources ; ses bagages ont été
pillés ; lui-même, atrocement mutilé, est convalescent d’une terrible
crise de fièvre ; ses serviteurs sont morts, et son unique ami et son
seul protecteur vient de disparaître. Des maux de tête atroces, suite
des coups de sabre qu’il a reçus sur le crâne, le tourmentent, et son
bras mutilé lui occasionne les pires souffrances chaque fois qu’il veut
écrire. Malgré tout, il n’a rien perdu de son ardeur à la découverte, et
les obstacles dont la route de Tombouctou a pour lui été jalonnée, sont
oubliés dès qu’ils sont franchis.
Tant d’héroïsme devait frapper jusqu’aux indigènes eux-mêmes. Dans la
tribu dont il était l’hôte, Laing avait conquis l’estime et l’admiration
de tous. Et le souvenir est resté vivant chez les Kountas du « Raïs » à
la haute stature, au caractère chevaleresque et à l’indomptable
énergie[5].
Enfin Laing allait être payé d’une partie de ses peines par un premier
succès. Le 18 avril 1826, treize mois après son départ de Tripoli, il
voyait enfin, sur leurs dunes de sable, se dresser les hautes maisons et
les minarets de la ville mystérieuse qu’il était le premier Européen à
contempler.
[Illustration : PLANCHE VI