La tour carrée de Djingereiber, le minaret de Sidi Yaya et surtout le
clocheton qui surmonte la mosquée au nom illustre de Sankoré produisent
à qui vient du Sahara une impression inoubliable.
Ce devait être alors un spectacle bien curieux que de trouver, aux
confins du désert, cette cité grouillante de vie. Dans le port saharien
qu’était la Tombouctou d’alors, le Maghreb et le Soudan prenaient
contact et la ville reflétait, dans un curieux mélange, l’influence des
deux civilisations.
La raison d’être essentielle de Tombouctou était le marché aux esclaves,
et là, sur la grande place, où s’entassait le bétail humain, les
représentants de toutes les races africaines se coudoyaient. Les
Sahariens : Touareg, Bérabich ou Kountas, y croisaient les gens du
Maghreb : Tripolitains ou Marocains, et les Soudanais : Haoussas, Mandés
ou Toucouleurs ; cependant que s’empressaient autour d’eux leurs hôtes
Songhays, courtiers obséquieux et hôteliers avides.
Ville de commerce et ville d’affaires, Tombouctou était aussi une
bruyante ville de plaisirs. Le Saharien y trouvait les jouissances
ardemment désirées pendant les longs mois de privations au désert et le
Nigérien y entrevoyait une civilisation à lui inconnue, un luxe ignoré,
digne, lui semblait-il, des mille et une nuits.
Vivant à part, et s’efforçant d’ignorer ce monde avide ou frivole, une
petite élite intellectuelle s’attachait à conserver l’ancienne tradition
de la Tombouctou savante. Quelques très anciennes familles s’honoraient
d’avoir pour chefs des hommes lettrés, chez qui les discussions les plus
savantes avaient cours et qui connaissaient des sciences ignorées du
vulgaire[6].
C’est dans ce milieu que Laing eut l’heureuse fortune d’être introduit.
Là, il put retrouver un peu la Tombouctou qu’avaient révélée à l’Europe
les voyages d’Ibn Kaldoun et d’Ibn Batoutah ; là il put trouver les
satisfactions intellectuelles capables de lui faire oublier les
impressions pénibles que son cœur généreux ne dût manquer de ressentir
devant l’odieux trafic des traitants. Peut-être eut-il la tristesse
d’assister impuissant à l’envoi vers la misère et la déchéance
définitive de malheureux provenant de ces régions de la Rokelle et du
Kouranko, où il avait trois ans auparavant plaidé auprès des chefs
indigènes la cause anti-esclavagiste.
Bien accueilli, grâce à la recommandation du chef des Kountas, Laing se
rendit d’abord chez le fils de Babani, qui lui procura un logement chez
un Tripolitain du quartier de Baguindé.
La maison où Laing a vécu, du 18 août au 22 septembre 1826, existe
encore, et n’a pas été modifiée. Comme toutes les maisons de Tombouctou,
elle comprend un rez-de-chaussée où sont les communs : cuisines,
magasins, écuries, et aussi logement des serviteurs. Au premier étage
trois chambres sont réservées pour l’habitation. Elles donnent sur une
large terrasse d’où l’on embrasse le panorama de la ville. C’est là que
se tenait Laing. C’est là sans doute qu’il s’est assis devant son
papier, songeant à sa chère Emma, et essayant en vain de lui écrire des
lettres rassurantes, alors qu’il sentait que les dangers s’accumulaient
devant lui. C’est là qu’il a écrit sa dernière lettre qui se termine par
ces mots : « Il faut que ma chère Emma m’excuse de la façon dont je lui
écris. J’ai commencé cent lettres pour elle ; mais je n’ai pu en finir
aucune. Elle est toujours au plus haut dans mes pensées et c’est avec
délices que je pense à plus tard, à l’heure de notre réunion qui, si
Dieu le veut, n’est plus maintenant très éloignée[7] ». Cette réunion
qu’il souhaitait, Laing devait en effet l’obtenir, mais de toute autre
manière. Au moment où il écrivait sa lettre, il n’avait plus que
quelques jours à vivre. Quand la fatale nouvelle, longtemps discutée, de
la mort du héros parvint à Tripoli, quand il fut certain qu’aucun espoir
n’était plus possible, Emma Warrington Laing alla rejoindre son mari :
elle mourut de chagrin dans les derniers jours de 1829.
[Illustration : PLANCHE VII