Ce que faisait Théodoros pendant notre séjour à Magdala.--Sa conduite
à Begemder.--Une rébellion éclate.--Marche forcée sur Gondar.--Les
églises sont pillées et brûlées.--Cruautés de Théodoros.--L'insurrection
croît en forces.--Les desseins de l'empereur sur Kourata échouent.--M.
Bardel trahit les nouveaux ouvriers.--Ingratitude de Théodoros envers
les gens de Gaffat--Son expédition sur Foggera échoue.
Théodoros ne demeura à Aibankak que quelques jours après notre départ,
puis il retourna à Debra-Tabor. Il nous avait dit une fois: «Vous
verrez quelles grandes choses j'accomplirai pendant la saison des
pluies,» et nous croyions qu'il marcherait sur le Lasta ou le Tigré
avant que les routes fussent rendues impraticables par les pluies,
pour soumettre la rébellion qu'il avait laissé s'agiter plusieurs
années sans s'en inquiéter. Il est très-probable que s'il eût adopté
ce plan, il aurait regagné son prestige et facilement réduit ces
provinces à l'obéissance. Nul ne fut plus ennemi de Théodoros que
lui-même; il semblait parfois possédé d'un malin esprit qui le faisait
être l'instrument de sa propre destruction. Il aurait pu maintes
fois regagner les provinces qu'il avait perdues, et circonscrire la
rébellion dans une certaine étendue; mais toutes ses actions, du jour
où nous le quittâmes jusqu'à son arrivée à Islamgee, semblaient être
calculées pour accélérer sa chute.
Le Begemder est une province grande, riche et fertile, la _terre des
moutons_, ainsi que son nom l'indique; c'est un beau plateau élevé de
sept ou huit mille pieds au-dessus du niveau de la mer, bien arrosé,
bien cultivé et très-peuplé. Les habitants en sont belliqueux et
braves pour des Abyssiniens, et jusque-là avaient été fidèles
à Théodoros. Ils ont plus d'une fois repoussé les rebelles qui
s'aventuraient sur leurs terres pour les envahir. Quelques mois
auparavant Tesemma Engeddah, jeune gouverneur de Gahin, district du
Begemder sur la frontière de l'est, attaqua une armée, envoyée à
Begemder par Gobazé, la battit complètement et en mit à mort tous
les hommes, excepté quelques chefs, réservés pour être envoyés à
l'empereur qui en disposerait selon son bon plaisir.
Le Begemder paye un tribut annuel de trois cents mille dollars, et
approvisionne constamment le camp de la reine, de grains, de vaches,
etc. etc., de plus, quand l'empereur séjourne dans cette province,
elle fournit au camp tous ses approvisionnements. Elle fournit encore
dix mille hommes à l'armée, tous bons lanciers, mais mauvais tireurs.
Aussi Théodoros leur préfère-t-il les hommes de Dembea, qui se
montrent plus adroits dans l'usage des armes à feu.
Le Begemder, dit le proverbe, _est_ le faiseur et le destructeur des
rois. Ce fut bien le cas pour Théodoros. Après la bataille de Ras-Ali,
le Begemder le reconnut pour son maître et fut ainsi la cause qu'on
le regarda désormais comme le futur législateur de toute la contrée.
Théodoros connaissait parfaitement les difficultés qu'il avait à
surmonter, et ayant pris ses précautions il se crut maître du succès.
D'abord ce ne furent que sourires: il récompensa les chefs, flatta les
paysans; assurant que son séjour serait court, qu'il allait partir
d'un jour à l'autre. Le tribut annuel fut payé, l'empereur fit de
magnifiques présents à plusieurs chefs; il leur donna une quantité de
chemises de soie, et déclara qu'aussitôt que les Européens auraient
fini les canons qu'ils lui fabriquaient, il partirait pour Godjam
et avec ses nouveaux mortiers il détruirait le repaire du principal
rebelle, Tadla Gwalu. Il invita tous les chefs à venir s'établir dans
son camp: cela le rendrait heureux, disait-il. Il s'en était fait
des amis, lorsque surgirent plusieurs difficultés qui lui furent
nuisibles. Théodoros leur demanda s'ils ne lui avanceraient par le
tribut d'une année, et s'ils ne pourraient pas aussi approvisionner
plus amplement son armée. Il devait partir pour longtemps et ne les
importunerait plus ni pour tribut ni pour approvisionnement. Les chefs
firent d'abord de leur mieux; tout ce qui valait quelques dollars,
le blé, le bétail, tout ce dont les paysans purent disposer, prit le
chemin du camp et des trésors du roi. Mais les paysans finirent par se
fatiguer et refusèrent d'écouter plus longtemps les sollicitations de
leurs chefs. Théodoros s'apercevant qu'il n'obtenait plus rien par de
bonnes paroles, prit un ton menaçant et impérieux. L'un après l'autre
il emprisonna tous les chefs, toujours sous quelque bon prétexte;
c'était pour éprouver leur fidélité. Il savait bien qu'ils finiraient
par lui fournir ce dont il avait besoin, alors non-seulement il les
relâcherait, mais il les traiterait avec les plus grands honneurs. Ces
malheureux firent tout ce qu'ils purent et les paysans, afin d'obtenir
la délivrance de leurs chefs, apportèrent tout ce qu'ils avaient comme
rançon. A la fin, chefs et paysans s'aperçurent que tous leurs efforts
étaient impuissants pour satisfaire leur insatiable maître.
Cet état de choses dura plus de huit mois, et pendant ce temps,
d'abord par des paroles doucereuses, puis par intimidation, Théodoros
vécut lui et son armée sans difficulté et sans inquiétude. Il ne fit
d'autre expédition que celle de Gondar. Il haïssait cette cité de
prêtres et de marchands, toujours prête à recevoir à bras ouverts
quelque rebelle, quelque chef de voleurs qui s'asseyait sans crainte
d'être inquiété dans les salles du vieux roi abyssinien et y recevait
les hommages et les tributs des pacifiques habitants. Plusieurs fois
déjà Théodoros avait exhalé sa rage contre cette malheureuse cité, il
avait envoyé à différentes reprises ses soldats pour la piller, et les
riches marchands musulmans n'avaient échappé à la destruction, eux et
leurs maisons, qu'en comptant des sommes énormes. Ce n'était plus la
fameuse cité de Fasilodas, la ville riche et commerciale décrite par
les anciens voyageurs; la confiance avait foi par suite des extorsions
si souvent répétées du roi. Cette métropole abyssinienne ne pouvait
plus répondre aux appels faits à sa richesse. Mais restent encore
debout ses quarante-quatre églises, entourées de magnifiques arbres
qui donnaient à la capitale un aspect tout à fait pittoresque.
Nul n'avait osé étendre une main sacrilège sur ces sanctuaires et
jusqu'alors Théodoros lui-même avait reculé devant une telle action.
Mais maintenant il avait habitué son esprit à la pensée du sacrilège;
l'or de Kooskuam, l'argent de Bata, les trésors de Selassié
rempliraient ses coffres vides; ces églises devaient périr avec la
riche cité; rien ne serait laissé que le souvenir de son passage,
aucun toit n'abriterait plus le peuple dépossédé.
Dans l'après-midi du 1er décembre, Théodoros partit pour son
expédition meurtrière, prenant avec lui seulement ses hommes d'élite,
ses meilleurs cavaliers et ses premiers ouvriers. Il ne s'arrêta pas
jusqu'à son arrivée, le lendemain matin, an pied de la colline sur
laquelle s'élevait Gondar; il avait fait plus de quatre-vingts milles
dans seize heures. Mais quoiqu'il fût tombé soudainement sur son
ennemi, c'était déjà trop tard; la nouvelle de son approche avait
couru plus vite que lui. Le _joyeux elelta_ retentissait de maison en
maison; les habitants, épouvantés à la pensée de la terrible calamité
que leur présageait une telle visite, affectaient cependant de
paraître heureux. Les députés des rebelles avaient en ce moment quitté
la ville, et accompagnés de quelques centaines de cavaliers, ils
attendaient à peu de distance le résultat de la venue de Théodoros.
Ils n'attendirent pas longtemps. L'envahisseur fouilla toutes les
maisons, pilla toutes les demeures, depuis l'église jusqu'à la hutte
la plus misérable, et chassa devant lui, comme un vil bétail, les dix
mille habitants qui étaient restés dans cette grande cité. Puis le
travail de destruction commença: des feux furent allumés de maison en
maison; les églises, les palais, les habitations les plus remarquables
du pays, ne furent bientôt plus qu'un monceau de ruines noircies par
la fumée. Les prêtres regardaient ce sacrilège d'un oeil désolé;
quelques-uns priaient, d'autres murmuraient; d'autres même étaient
allés jusqu'à maudire! Sur un ordre donné par Théodoros cent des
prêtres les plus âgés furent jetés dans les flammes! Mais sa fureur
insatiable demandait d'autres victimes. Où étaient les jeunes filles
qui lui avaient souhaité la bienvenue à son arrivée? N'étaient-ce pas
leurs joyeux refrains qui avaient averti les rebelles? «Qu'on les
amène!» s'écria le féroce tyran, et toutes ces malheureuses furent
jetées vivantes dans le foyer de l'incendie.
L'expédition avait _fait merveille_: Gondar était entièrement détruit.
Quatre églises d'un rang inférieur avaient seules échappé à la ruine.
L'or, la soie, les dollars abondaient maintenant au camp royal.
Théodoros fut reçu à son retour de Debra-Tabor, avec tous les honneurs
du triomphe qui accompagnent une victoire. Les _gens de Gaffat_
vinrent au-devant de lui avec des torches allumées, le comparant an
pieux Ezéchias. Si l'étoile de Théodoros avait pâli devant ses actes
de barbarie, elle se voila complètement à partir de ce jour; tout lui
fut désormais contraire; le succès ne connut plus ses armes.
L'incendie de Gondar augmenta puissamment le pouvoir des rebelles. Ils
avancèrent sans bruit mais sûrement, s'emparant des districts les uns
après les autres, jusqu'à ce que toutes les provinces acceptèrent
leur autorité, s'accordant dans un commun anathème contre le monarque
sacrilége, qui n'avait pas hésité à détruire des églises que les
musulmans Gallas eux-mêmes avaient respectées. Tant que les soldats
eurent de l'argent, les paysans leur vendirent tout ce qu'ils
voulurent: mais'cela ne pouvait durer et les choses de première
nécessité devinrent rares au camp impérial. Théodoros s'adressa aux
chefs: ils devaient employer leur influence et forcer les mauvais
paysans à apporter des provisions. Mais les paysans ne les écoutèrent
pas, ils répondirent aux chefs: «Que le roi vous mette en liberté et
alors nous ferons tout ce que vous nous direz; mais nous voyons bien
que vous agissez par contrainte.» Théodoros ordonna alors qu'on
torturât les chefs: «S'ils n'ont pas de grain, qu'ils donnent de
l'argent,» disait-il. Quelques-uns d'entre eux avaient des épargnes,
ils les envoyèrent; car la torture est pire que la pauvreté; mais cela
n'améliora pas leur condition. Théodoros croyait qu'ils en avaient
davantage; mais comme il ne leur restait plus rien, ils ne purent rien
envoyer et plusieurs moururent dans les tourments qui leur étaient
journellement infligés; parmi ces morts se trouvaient les meilleurs
soldats, les plus fermes soutiens et les amis les plus intimes du
despote.
Les désertions devinrent plus fréquentes; les chefs partaient
ouvertement de jour suivis par leurs compagnons d'armes. Le fusilier
jetait son arme offensive et allait rejoindre ses frères opprimés, les
paysans; une grande partie des troupes de Begemder abandonnèrent une
cause si injuste pour retourner dans leurs villages. Théodoros, dans
cet état de choses, en revint à ses moeurs primitives. Il pilla
et nourrit son armée de son pillage. Mais les gens de Begemder ne
voulurent pas inquiéter leurs compatriotes, et l'empereur n'avait
pas grande confiance dans la bravoure des hommes de Dembea; alors il
dépêcha les gens de Gahinte contre les paysans d'Yfag, les fils de
Mahdera-Mariam contre ceux de Esté, les districts d'une province
contre ceux d'une autre plus éloignée, choisissant si possible des
hommes qui eussent quelque animosité entre eux. D'abord il réussit
et revint de ses expéditions avec de grandes provisions; mais ses
terribles cruautés finirent par lasser les paysans. Se joignant aux
déserteurs ils se battirent contre les maraudeurs et les chassèrent
hors de chez eux, puis ils envoyèrent leurs familles dans des
provinces éloignées et cessèrent de cultiver le sol à plusieurs milles
au delà de Debra-Tabor.
En mars 1867 Théodoros partit pour Kourata, la troisième ville de
l'Abyssinie par son importance, et le plus grand centre de commerce
après Gondar et Adowa. Mais cette fois il échoua complètement. Depuis
son expédition de Gondar tous les paysans étaient toujours en alerte
dans tous les districts environnants: des feux de signaux étaient
allumés, ils s'avertissaient les uns les autres, et les victimes
échappaient an tyran.
A Kourata il ne trouva personne que quelques maraudeurs; les riches
négociants, les prêtres, tout le monde s'était embarqué emportant son
avoir dans de petits bateaux indigènes, hors de portée des fusils de
Théodoros, attendant tranquillement son départ pour retourner dans
leur _home_. Théodoros eut un grand désappointement; il s'attendait
à rapporter une riche moisson, et il ne trouva rien. Il voulut se
venger, mais il fut encore déçu. Ses soldats désertaient en masse;
bien peu lui restaient encore, il commanda de détruire Kourata. La
ville sacrée, ses maisons, ses rues, ses arbres même avaient été
consacrés au service de Dieu; un tel sacrilège était au-dessus même de
la scélératesse des soldats abyssiniens. Théodoros dut s'en retourner
à Debra-Tabor. Pendant une semaine ou deux il continua à ravager les
campagnes, mais avec bien peu de succès; chaque fois les difficultés
étaient plus grandes; les paysans avaient perdu leur première frayeur;
ils se défendaient chez eux et défiaient même les chefs élégamment
équipés; quelques partisans encore restaient fidèles à leur souverain;
mais le jour n'était pas éloigné où tout prestige étant tombé il se
trouverait un homme qui braverait son roi, bien que sacré.
La position des Européens était vraiment pénible. Rien n'est à
comparer à tout ce qu'ils ont eu à souffrir pendant la dernière année
de leur séjour, pour plaire à ce tigre féroce, enragé et furibond.
Théodoros était complètement changé; quiconque l'eût connu dans les
premiers jours de sa puissance n'eût plus reconnu le jeune prince
élégant et chevaleresque, ou le fier et juste empereur, dans
l'homicide monomane de Debra-Tabor.
Peu de jours avant notre départ pour Magdala (après l'assemblée
politique), MM. Staiger, Brandeis et les deux chasseurs primitivement
arrêtés, prévoyant que nous serions bientôt jetés en prison et
probablement enchaînés, profitèrent d'une permission antérieure qui
les autorisait à rester auprès de Madame Flad pendant l'absence de son
mari, afin de se tenir loin de l'orage qui les menaçait. Mackelvie,
l'un des premiers captifs et serviteur du capitaine Cameron, se
prétendant malade, demeura aussi en arrière, et bientôt après prit du
service auprès de Sa Majesté. Mackerer, autre prisonnier, serviteur
aussi du capitaine Cameron, était déjà au service de l'empereur,
préférant cette position à une seconde captivité à Magdala. Ils
s'inquiétaient fort peu alors du temps qu'ils avaient à passer à ce
service.
Madame Rosenthal, à cause de sa santé, ne put alors nous accompagner.
Plus tard elle demanda plusieurs fois l'autorisation d'aller rejoindre
son mari, mais toujours sous quelque prétexte spécieux cette
autorisation lui fut refusée jusqu'à deux mois avant notre
élargissement. Madame Flad et ses enfants eurent le même sort, ayant
été confiés aux _gens de Gaffat_ par son mari au moment de son départ.
Le nombre des Européens retenus par Théodoros pendant notre captivité
à Magdala, y compris M. Bardel, était de quinze, sans compter deux
dames et plusieurs personnes d'une classe inférieure.
Théodoros ne fut pas plutôt retourné à Debra-Tabor, après nous avoir
envoyés à Magdala, qu'il créa, avec l'aide des Européens, une fonderie
de canons, de grosseurs et de poids différents, ainsi que des mortiers
de fort calibre. Gaffat, où la fonderie avait été établie, était
située à quelques milles de Debra-Tabor, et chaque jour Théodoros
avait l'habitude d'y venir avec une petite escorte et accompagné
du surintendant des travaux. Ces jours-là les quatre Européens
qui n'avaient pas été conduits à Magdala (M. Staiger et ses amis)
habituellement venaient présenter leurs hommages à l'empereur; mais
ne travaillaient pas. Mackerer et Mackelvie avaient été mis en
apprentissage chez les _gens de Gaffat_ et s'efforçaient de plaire à
l'empereur qui, pour les encourager, leur fit présent d'une chemise de
soie et de 100 dollars à chacun.
Un matin que, selon leur usage, ils étaient venus, Théodoros d'une
voix pleine de colère leur demanda pourquoi ils ne travaillaient pas
comme les autres. Ils s'aperçurent aussitôt à son ton, à ses manières,
qu'il serait imprudent de refuser sa demande, et s'inclinant sous
cet ordre ils se mirent à l'ouvrage. Théodoros, pour témoigner sa
satisfaction, ordonna qu'ils fussent revêtus de robes d'honneur et
leur envoya 100 dollars. Pendant quelque temps ils travaillèrent à la
fonderie, mais plus tard ils furent envoyés avec M. Bardel pour
faire des routes pour l'artillerie; Théodoros, selon sa précaution
ordinaire, en faisait faire deux à la fois, une dans la direction de
Magdala, l'autre conduisant à Godjam; c'était afin que tout son peuple
aussi bien que les rebelles ignorassent ses mouvements.
A cette même époque M. Brandeis et M. Bardel se rencontrèrent à des
sources thermales, situées non loin de Debra-Tabor, où ils s'étaient
rendus avec l'autorisation de Sa Majesté, pour le rétablissement de
leur santé. Bien que M. Bardel ne fût pas le bienvenu, étant justement
détesté de tout le monde, cependant une douce intimité s'établit entre
ces messieurs, et dans une heure d'épanchement M. Brandeis révéla à M.
Bardel un complot d'évasion projeté avec ces messieurs, lui offrant
en même temps d'en faire partie. Au bout de quelques jours ils
retournèrent à Debra-Tabor ou du moins à quelque distance de cette
ville où était leur chantier de travail.
Ils se mirent alors à l'oeuvre pour compléter les divers arrangements
à prendre, et enfin tout étant prêt, ils choisirent la nuit du 25
février pour leur évasion. Vers les dix heures du soir M. Bardel ayant
jeté un coup d'oeil dans la tente où tous se trouvaient assemblés, et
voyant que tout était prêt, prétendit avoir oublié quelque chose chez
lui, et pria ces messieurs de l'attendre quelques minutes. Ils y
consentirent; mais M. Bardel étant monté à cheval, partit au galop
pour aller trouver Théodoros. Cet homme sans principes, que les
Abyssiniens eux-mêmes regardaient avec défiance, avait bassement
trahi, sans pitié pour leur malheur, ces pauvres gens qui s'étaient
fiés à lui. Théodoros fut tout surpris lorsque M. Bardel lui dit que
les quatre Européens qu'il avait pris à son service, ainsi que M.
Mackerer, étaient sur le point de déserter: «Mais n'êtes-vous pas
aussi un des leurs?» lui demanda Théodoros. M. Bardel avoua qu'en
effet il faisait partie du complot; mais que c'était afin de prouver
son attachement à son maître en le lui révélant; que d'ailleurs
il pouvait s'en assurer de ses propres yeux. Théodoros aussitôt
l'accompagna à la tente où les autres attendaient avec anxiété le
retour de leur compagnon. Quel ne fut pas leur étonnement et leur
effroi lorsqu'ils virent arriver l'empereur en compagnie du traître!
Théodoros avec calme leur demanda pourquoi ils se montraient si
ingrats et pourquoi ils voulaient s'enfuir. Ils répondirent qu'il leur
tardait de revoir leur patrie. Ils furent alors livrés aux soldats
qui accompagnaient sa Majesté, et chacun d'eux lié à l'un de ses
serviteurs, se vit mettre les chaînes aux pieds et aux mains. Tous
leurs compagnons furent dépouillés de leurs vêtements, frappés de
verges, et plusieurs même en moururent. Leur position dès ce jour-là
fut des plus terribles, ils furent enfermés d'abord avec une centaine
d'Abyssiniens tout nus et mourants de faim, et furent témoins de
l'exécution d'un millier d'entre eux. Plusieurs avaient été leurs
camarades de lit, aussi s'attendaient-ils à chaque instant à payer de
leur vie la faute de leur folle entreprise. Cependant au bout d'un
certain temps Théodoros les traita un peu mieux que les autres
prisonniers: il leur donna une petite tente pour eux seuls, leur
permit de mettre leurs vêtements et les autorisa à avoir des
serviteurs pour leur préparer leur nourriture.
En avril 1867 la rébellion avait pris une telle extension, que, à part
quelques provinces voisines de Magdala, cette forteresse et une autre,
_le Zer Amba_, près de Tschelga, Théodoros ne pouvait pas même dire
sienne la portion de terrain sur laquelle sa tente était plantée. Les
ouvriers européens avaient fabriqué quelques fusils pour lui; mais
craignant qu'à Gaffat ils ne fussent enlevés par des rebelles,
Théodoros se décida à les faire transporter à son camp. Il prit
pour prétexte la réception d'une lettre de M. Flad, parut fâché des
nouvelles qu'il avait reçues, et couvrit ainsi son ingratitude envers
ses fidèles serviteurs d'une excuse spécieuse.
Le 14 avril, Théodoros alla à Gaffat, s'arrêta au pied de la colline
sur laquelle cette ville est bâtie, fit appeler les Européens et leur
dit qu'il avait reçu une lettre de M. Flad, traitant des questions
sérieuses, et que, ne pouvant se fier à eux, comme ils étaient si
éloignés de lui, ils iraient à Debra-Tabor jusqu'au retour de M. Flad,
qu'alors tout s'expliquerait; il ajouta qu'il avait appris que des
préparatifs étaient faits pour la réception des troupes anglaises à
Kedaref, mais que s'il était tué ils mourraient les premiers. L'un
des Européens, M. Moritz Hall, se plaignit des traitements injurieux
auxquels ils étaient soumis après de longs et fidèles services:
«Tuez-nous tout à fait, s'écria-t-il, mais ne nous déshonorez pas de
cette manière; si dans la lettre que vous avez reçue il y a quelque
chose qui nous accuse, pourquoi ne la faites-vous pas lire devant
votre peuple? La mort est préférable à d'injustes soupçons.»
Théodoros, en colère, lui ordonna de se taire, et les envoya tous,
sous escorte, à Debra-Tabor; leurs femmes et leurs familles les
suivirent; toutes leurs propriétés furent confisquées, mais plus tard
elles furent rendues en partie, et leurs outils et leurs instruments
de travail leur ayant été renvoyés, l'ordre leur fut donné de se
remettre à l'ouvrage. Une fois les Européens et les fusils en sûreté
dans son camp, Théodoros quitta Debra-Tabor pour une expédition de
maraudage; mais à Begemder il rencontra une résistance si opiniâtre de
la part des paysans, que ses soldats finirent par murmurer.
Afin de les calmer, il les conduisit vers Foggara, plaine fertile
située an nord-ouest de Begemder; mais il n'y trouva absolument rien.
Tout le grain avait été enfoui, et le bétail transporté dans une autre
partie éloignée de la contrée. L'un de nos délégués, que M. Rassam
lui avait envoyé, le trouva dans cette plaine et à son retour il nous
donna les plus tristes détails sur la conduite de l'empereur: les
flagellations, la bastonnade, les exécutions étaient journellement
employées, et il était devenu si avide d'argent, qu'il avait
emprisonné plusieurs de ses propres serviteurs, fixant la rançon de
chacun d'eux à 100 dollars. Pendant son absence les _gens de Gaffat_
se consultèrent pour savoir quel serait le meilleur moyen de regagner
les faveurs de l'empereur, et ils décidèrent de lui fabriquer un
immense mortier. Théodoros en fut tout réjoui. Une fonderie fut
établie et le _Grand Sébastopol_ qui était destiné à l'écraser et à
être notre moyen de salut, fut commencé.