Arrivée de M. Flad de l'Angleterre.--Il remet une lettre et un message
de la reine d'Angleterre.--L'épisode du télescope.--On prend soin
de nos intérêts.--Théodoros ne cédera qu'à la force.--Il recrute son
armée.--Ras-Adilou et Zallallou désertent.--L'empereur est repoussé
à Belessa par Lij-Abitou et les paysans.--Expédition contre
Metraha.--Ses cruautés dans cette localité.--Le _Grand Sébastopol_
est fabriqué.--La famine et la peste obligent l'empereur à lever son
camp.--Difficultés de sa marche vers Magdala.--Son arrivée dans le
Dalanta.
Peu de temps après que les _gens de Gaffat_, eurent été dirigés sur
Debra-Tabor, M. Flad arriva d'Angleterre et alla trouver Théodoros à
Dembea, le 26 avril. Leur première rencontre ne fut pas très-aimable.
M. Flad remit à Sa Majesté la lettre de la reine d'Angleterre ainsi
que celles du général Merewether, du docteur Beke et des parents des
premiers prisonniers. En présentant la lettre du général Merewether
à Théodoros, M. Flad lui dit qu'il lui apportait un présent de ce
Monsieur, un excellent télescope. Théodoros lui demanda de le voir. Le
télescope fut difficile à mettre à la portée de la vue de Théodoros,
et comme cela prenait du temps M. Flad ne put achever de le mettre en
place à cause de l'impatience de Sa Majesté qui lui dit: «Emportez-le
dans votre tente, nous l'examinerons demain; mais je vois bien que ce
n'est pas un bon télescope: je sais qu'il m'a été envoyé parce qu'il
n'était pas bon.»
Théodoros ensuite ordonna à chacun de se retirer et ayant invité M.
Flad à s'asseoir, il lui demanda: «Avez-vous vu la reine?» M. Flad lui
répondit affirmativement, ajoutant qu'il avait été gracieusement reçu
et qu'il avait à communiquer à Sa Majesté un message verbal de la part
de la reine. «Qu'est-ce que c'est?» demanda aussitôt Théodoros. M.
Flad répondit: «La reine d'Angleterre m'a chargé de vous informer,
que si vous ne renvoyez pas au plus tôt dans leur pays ceux que vous
retenez captifs depuis si longtemps, vous ne devez vous attendre
à aucun témoignage d'amitié de sa part.» Théodoros écouta fort
attentivement et même se fit répéter le message plusieurs fois.
Après un certain silence, il dit à M. Flad: «Je leur ai demandé un
témoignage d'amitié, et ils me l'ont refusé. S'ils veulent venir et se
battre, qu'ils viennent, et qu'on m'appelle _femme_ si je ne les bats
pas.»
Le lendemain, M. Flad lui offrit plusieurs présents de la part
du gouvernement anglais, du docteur Beke, et de quelques autres
personnes; il avait mis à part les provisions qu'il avait apportées
pour nous, mais tout fut envoyé dans la tente royale, ainsi que 1,000
dollars qui nous étaient destinés. Théodoros s'empara de tout sous
prétexte que les routes étaient dangereuses, et qu'il enverrait un
mot à M. Rassam à Magdala à ce sujet. Le 29, Théodoros fit prendre de
nouveau le télescope: l'un de ses officiers l'ayant examiné le trouva
excellent, mais Théodoros prétendit qu'il ne pouvait rien apercevoir
au travers: «Il m'a été envoyé parce qu'il n'était pas bon,»
répétait-il, «c'est la même histoire qu'il y a quelques années lorsque
Basha Falaka (le capitaine Speedy) m'envoya un tapis par M. Kerans;
mais par la puissance de Dieu j'enchaînai le porteur du tapis.
L'individu qui m'envoie le télescope a voulu se moquer de moi, c'est
comme s'il me disait: Parce que tu es roi je t'envoie un excellent
télescope avec lequel tu ne verras rien.» M. Flad fit tout ce qu'il
put pour désabuser Sa Majesté et la convaincre que le télescope lui
avait été envoyé comme témoignage d'amitié; mais Théodoros devenant de
plus en plus colère, M. Flad pensa qu'il valait mieux se taire.
Le mardi 30, Théodoros fit encore appeler M. Flad et lui annonça qu'il
allait l'envoyer rejoindre sa famille à Debra-Tabor. M. Flad saisit
cette occasion pour lui faire le récit complet des rapports que
les rebelles avaient avec la France, et leur désir de se mettre en
relation avec nous; il assura à Théodoros que s'il ne se conformait
pas à la demande de la reine, il attirerait sur lui une guerre
désastreuse. Théodoros écouta avec beaucoup de froideur et
d'indifférence et lorsque M. Flad eut fini de parler, il lui répondit
tranquillement: «N'ayez nulle crainte; la victoire vient de Dieu. J'ai
foi dans le Seigneur et j'espérerai en lui; je ne me confie pas en
ma puissance. J'ai foi en Dieu qui dit: Si vous aviez de la foi gros
comme un grain de moutarde, vous transporteriez les montagnes.» Il
ajouta que bien qu'il n'eût pas enchaîné M. Rassam, cela revenait au
même; que celui-ci ne lui aurait jamais envoyé des ouvriers. Il savait
déjà du temps de Bell et de Plowden que les Anglais n'étaient pas ses
amis, seulement s'il en avait bien agi avec ces derniers c'était parce
qu'il leur devait personnellement des égards. Il finit en disant:
«Je remets tout au Seigneur: c'est lui qui décidera sur le champ de
bataille.»
Théodoros avait exhalé sa colère à propos du télescope afin de cacher
son désappointement sur la question politique. Il avait dit une fois
à l'un des ouvriers, an moment où il écrivait à M. Flad de lui amener
des artisans: «Vous ne me connaissez pas encore; mais je veux que vous
me traitiez de fou, si par mon habileté je ne les oblige pas à faire
ce que je veux.» Au lieu d'ouvriers, d'hommes blancs qu'il eût gardés
comme otages, Théodoros reçut une dépêche catégorique déclarant «qu'il
ne devait espérer aucun témoignage d'amitié qu'il n'eût d'abord mis
en liberté tous ceux qu'il avait si longtemps et si déloyalement
détenus.» Sa réponse, pleine d'humilité, devait plaire à ses
partisans; ils étaient superstitieux et ignorants et avaient une
certaine confiance en ses paroles pleines d'espérance.
Les désertions avaient considérablement amoindri les troupes de
Théodoros. Il connaissait très-bien la fascination qu'exerce une
nombreuse armée dans un pays comme l'Abyssinie; aussi afin d'augmenter
ses forces affaiblies, après avoir pillé quatre ou cinq fois Dembea
et Taccosa, il dépêcha une proclamation aux paysans dans les termes
suivants: «Vous n'avez plus ni toit, ni grain, ni bétail. Ce n'est pas
moi qui vous en ai privés: c'est Dieu qui l'a fait. Venez avec moi et
je vous conduirai dans des lieux où vous aurez de quoi manger et du
bétail en abondance, et je punirai ceux qui sont la cause que la
colère de Dieu est venue sur vous.» Il fit de même pour le district
de Begemder qu'il avait complètement détruit; et plusieurs de ces
malheureux affamés et misérables, ne sachant où aller ni comment
vivre, furent bien aises d'accepter ses offres.
La position de Théodoros n'était pas une position enviable. Dans le
mois de mai, Ras-Adilou, et tous les hommes de Yedjow, les seuls
cavaliers qui lui restassent, quittèrent son camp ouvertement en
plein midi, emmenant avec eux leurs femmes, leurs enfants et leurs
serviteurs. Théodoros craignit en poursuivant les déserteurs de
fournir une nouvelle occasion de désertion à une partie des soldats
qui lui restaient et qui probablement auraient profité de la
circonstance, non pour poursuivre, mais pour rejoindre les fuyards.
Peu de temps auparavant un jeune chef de Gahinte, nommé Zallallou, à
la tête de deux cents cavaliers, s'était enfui dans sa patrie, et par
son influence, tous les paysans de ce district s'étaient armés et
s'étaient préparés à défendre leur pays contre Théodoros et son armée
affamée. Le même jour qu'il quittait le camp impérial, Zallallou
rencontra quelques-uns de nos serviteurs en route pour Debra-Tabor, où
ils allaient se procurer quelques provisions; tout ce qu'ils avaient
leur fut enlevé, leurs vêtements leur furent arrachés et ils furent
faits prisonniers pendant quelques jours.
Ce fut environ vers cette époque que les provinces de Dahonte et de
Dalanta prirent parti pour les Gallas, chassèrent les gouverneurs que
Théodoros leur avait imposés et s'emparèrent des bestiaux, des mules,
des chevaux appartenant à la garnison de Magdala et qui avaient été
envoyés dans ces provinces, selon la coutume, avant la saison des
pluies, à cause de la rareté de l'eau sur l'Amba. Théodoros pouvait
à peine appeler _son empire_ la petite portion de terrain qui lui
restait encore de cette vaste contrée qu'il possédait au commencement,
en juin 1867; on pouvait dire de lui que c'était un roi sans royaume
et un général sans armée. Magdala et Zer-Amba étaient toujours occupés
par ses troupes; mais à part ces deux forts, il ne lui restait plus
rien; son camp ne se composait que de soldats mutinés où la désertion
avait fait de tels vides qu'à peine pouvait-il compter six à sept
mille hommes, dont la majorité se composait de paysans qui l'avaient
suivi uniquement pour ne pas mourir de faim. A plusieurs milles autour
de Debra-Tabor le pays ne présentait qu'un désert et Théodoros voyait
arriver avec effroi la saison des pluies; car il n'avait aucune
provision dans son camp et il avait à nourrir un grand nombre de
serviteurs, le peuple de Gondar et une armée innombrable de bouches
inutiles.
Il ne fallait pas songer à piller le Begemder; les paysans étaient
toujours sur le qui-vive et au moindre signe ils étaient sur pied,
tuant les maraudeurs, et se tenant hors de portée des fusiliers qui
accompagnaient l'empereur. Théodoros se souvint alors d'un district
qui n'avait pas encore été pillé, c'était le Belessa, situé an
nord-est de Begemder. Afin d'en surprendre complètement les habitants,
quelques jours auparavant il annonça qu'il allait faire une expédition
dans une direction tout à fait opposée et pour que son armée eût
une apparence plus formidable, il donna l'ordre que tous ceux qui
possédaient un cheval, une mule ou un serviteur les envoyassent,
sous peine de mort, pour accompagner l'expédition. Les habitants de
Belessa, loin d'être surpris, avaient été informés de ses projets par
leurs espions, et Théodoros, à son grand désappointement, s'aperçut
avant d'arriver que leurs villages étaient en feu, les paysans ayant
préféré détruire eux-mêmes leurs demeures que de les voir dévaster.
Sous la conduite d'un chef intrépide, Lij-Abitou, jeune homme d'une
bonne famille, officier fugitif de la maison de l'empereur, les
paysans bien armés avaient pris position sur un petit plateau, séparé
seulement par un ravin étroit de la route que devait suivre Théodoros.
Au grand étonnement de celui-ci, au lieu de se sauver à la vue des
chevaux de bataille du souverain, les paysans non-seulement ne
reculèrent pas, mais quelques-uns de leurs chefs bien montés
s'avancèrent hors des rangs pour défier Théodoros lui-même. Les
astrologues devaient lui avoir dit que le jour n'était pas favorable,
car après que plusieurs des chefs qui avaient porté le défi eurent été
tués sur le champ de bataille, Théodoros refusa de conduire ses hommes
en personne, et sans essayer même de résister, il donna l'ordre de se
retirer. Belessa était sauvé; ces voleurs affaiblis, mourants de
faim, que Théodoros appelait des soldats passèrent une nuit pleine
d'angoisses; fatigués, affamés et gelés, ils n'osèrent dormir, car les
paysans auraient pu les surprendre et les attaquer à tout moment. Les
cruautés exercées par Théodoros après son retour de Debra-Tabor furent
terribles; elles sont trop horribles même pour être racontées. A la
fin fatigué de se venger sur des innocents, sa pensée se tourna vers
un lieu qu'il pourrait aisément piller; c'était l'île de Metraha.
Cette île, située dans la mer de Tana, à vingt milles environ an nord
de Kourata, est séparée de la terre ferme seulement par quelques
centaines de mètres. C'était un asile protégé par le caractère sacré
des prêtres et des moines qui y résidaient en paix; et en même temps
les marchands et les propriétaires y envoyaient leurs biens et leurs
provisions pour y être plus en sûreté. Théodoros n'eut aucun scrupule
de violer le sanctuaire de l'île. Depuis longtemps il avait violé
l'asile que l'église offre à tous et il n'hésita pas à ajouter un
autre sacrilège à ses crimes si nombreux. A son arrivée à Metraha
il ordonna à ses gens de lui construire des radeaux. Tandis qu'ils
étaient occupés à ces constructions, un prêtre arriva dans un bateau,
et s'approchant à portée de la voix s'informa de ce que désirait
l'empereur. Théodoros lui dit que c'était le grain qu'ils avaient dans
leurs greniers. Le prêtre répondit qu'ils le lui enverraient; mais
Théodoros voulant autre chose que le grain dit au prêtre qu'il n'avait
rien à craindre, mais de lui faire envoyer les bateaux des insulaires.
Il s'engagea solennellement à ne pas les inquiéter, et à n'emporter
rien que le grain qu'ils avaient. Le prêtre retourna dans l'île,
informa les habitants de la conversation qu'il avait eue avec
l'empereur, et la majorité s'étant prononcée pour satisfaire à la
requête du souverain, il fut décidé que tous les bateaux convenables
seraient conduits vers la terre ferme. Les quelques personnes qui
n'avaient pas eu confiance dans la parole de l'empereur descendirent
dans leurs canots, et ramèrent dans une direction opposée. Théodoros
ordonna aussitôt que l'on fît feu sur eux avec les petits canons qu'on
avait apportés; on obéit; mais on manqua les fugitifs, ce qui irrita
encore plus l'empereur. Dès que Théodoros et la meilleure partie de
son armée eurent abordé dans l'île, ils enfermèrent tous les habitants
qui étaient restés, dans les plus grandes maisons, et après s'être
emparés de tout l'or, de l'argent, du grain et des marchandises qu'ils
avaient pu trouver, ils mirent le feu au village et brûlèrent vivants
les prêtres, les marchands, les femmes et les enfants. Pendant quelque
temps l'abondance régna de nouveau au camp. L'ordre de fondre le grand
canon avait été mis à exécution; le jour où il devait être terminé
arriva enfin et l'empereur et les ouvriers attendirent avec anxiété
le résultat de leurs travaux. Les Européens, consternés, aperçurent
bientôt qu'ils avaient manqué leur affaire. Théodoros pourtant ne se
montra point fâché, il leur dit de ne pas craindre mais d'essayer
encore, que peut-être ils réussiraient mieux une seconde fois. Il
examina soigneusement chaque partie de la fabrication, afin de trouver
la cause de l'insuccès; et il s'aperçut bientôt qu'il était dû à la
présence de l'eau autour du moule. On se remit aussitôt à l'ouvrage,
Théodoros fit ouvrir une grande et profonde tranchée sur le bord du
moule. Ce drainage enleva toute humidité et une seconde tentative
réussit complètement. Théodoros fut transporté de joie; il fit de
magnifiques présents aux ouvriers et fit préparer tout ce qui était
nécessaire pour porter avec lui cette immense pièce.
Pendant les pluies de 1867 les ennuis de Théodoros ne firent que
croître; en vérité le châtiment de sa conduite perverse se faisait
sentir bien lourdement, et pour sa fière nature ce devait être une
agonie constante. Les rebelles maintenant craignaient si peu Théodoros
que chaque nuit ils attaquaient son camp, et veillaient constamment
pour s'emparer des maraudeurs ou des soldats qui montaient la garde.
Ils avaient fini par inspirer une telle terreur à ces soldats que pour
les protéger et en même temps pour empêcher la désertion jusqu'à un
certain point, Théodoros avait fait élever une grande défense au pied
de la colline sur laquelle son camp était établi. Les deux ennemis se
livraient une guerre d'extermination; Théodoros n'avait aucune pitié
pour les paysans dont il parvenait à s'emparer; de leur côté ceux-ci
torturaient et mettaient à mort tous les hommes du camp de l'empereur
qu'ils pouvaient surprendre. Le récit détaillé des atrocités commises
par l'empereur pendant le dernier mois de son séjour à Begemder serait
trop horrible pour des oreilles humaines; qu'il nous suffise de dire
qu'il brûla vivants ou condamna à des morts plus cruelles encore dans
ce court espace de temps plus de trois mille personnes! Sa rage était
si forte alors que ne pouvant satisfaire sa vengeance en punissant
ceux qui l'insultaient chaque jour et le volaient, il passa sa colère
sur les quelques compagnons qui lui étaient restés fidèles et qui
partageaient son sort. C'étaient des chefs qui avaient vécu des années
auprès de lui, des amis qui le connaissaient depuis son enfance, des
hommes âgés et respectables qui l'avaient protégé aux premiers jours
de son règne, tous gens qui avaient plus ou moins souffert à cause de
leur fidélité, et qui tombaient, innocentes victimes, pour satisfaire
ses injustes violences. Plusieurs succombèrent à des maladies lentes,
dans les chaînes ou dans la torture, sans autre crime que celui
d'avoir aimé leur maître.
Les désertions continuaient toujours, mais les difficultés pour
s'échapper devenaient toujours plus grandes, les paysans souvent
mettaient à mort les fugitifs et les dépouillaient de tout ce qu'ils
avaient. Les portes de l'enceinte étaient gardées nuit et jour par
des hommes fidèles, et souvent il fallait beaucoup d'habileté et de
persévérance pour pouvoir se frayer un passage. Il m'a été raconté une
anecdote qui montre à quels stratagèmes les soldats étaient obligés de
recourir pour passer aux portes et fuir le camp. Un soir, une heure et
demie environ avant le coucher du soleil, une femme se présenta à la
porte, ayant sur la tête un grand panier plat semblable à ceux dont on
se servait pour porter le pain; elle raconta avec des larmes dans les
yeux, que son frère était couché à très-peu de distance de l'enceinte,
si dangereusement blessé qu'il ne pouvait marcher, qu'elle voudrait
bien lui porter un peu de pain et de l'eau, etc., etc. La sentinelle
lui permit de passer. Quelques minutes plus tard un soldat se présenta
à la porte et demanda si l'on n'avait pas vu sortir une femme, faisant
en même temps le portrait de celle qui venait de sortir. La sentinelle
lui dit qu'en effet elle venait de passer; alors le soldat parut
entrer dans une grande colère, disant que c'était sa femme qui s'était
donné un rendez-vous avec son amant; et il menaça de le dénoncer à
l'empereur. La sentinelle lui dit alors qu'elle ne pouvait être loin
et qu'il lui serait facile d'aller doucement surprendre les coupables;
le soldat sortit aussitôt; mais comme on devait s'y attendre il ne
reparut plus.
Aux difficultés et aux ennuis suscités par un grand corps de paysans
armés, qui jour et nuit harcelaient le camp, vint encore s'ajouter le
fléau de la famine: un petit pain abyssinien coûtait un dollar; un
kilo et demi de sel, un dollar; on ne pouvait absolument pas se
procurer du beurre, et journellement cent personnes mouraient de faim.
Lorsque le grain que l'on avait dérobé à Metraha fut achevé, il n'y
eut plus moyen de s'en procurer d'autre; de nouveaux pillages était
chose impossible, et tant que Théodoros ne changerait pas son camp,
il ne devait pas espérer de se procurer les moindres provisions. Déjà
toutes les mules, les chevaux et quelques moutons qui restaient encore
étaient morts faute de nourriture; ils ne pouvaient paître dans
l'enceinte de ce camp vicié, l'herbe y ayant déjà été broutée; et
quant à les conduire dans un champ de verdure, loin de là, c'était
tout à fait impraticable. Les pauvres bêtes tombaient l'une après
l'autre et infectaient le camp par les exhalaisons qui s'élevaient de
leurs cadavres. Toutes les vaches avaient été tuées auparavant par
ordre de Théodoros. Un jour, après une de ses razzias, il avait ramené
à Debra-Tabor plus de quatre-vingt mille vaches; la nuit venue les
paysans s'approchèrent à une certaine distance et se mirent à implorer
la pitié de l'empereur, le suppliant de leur rendre leurs bestiaux,
sans lesquels ils ne pouvaient cultiver le sol. Théodoros allait leur
accorder leur demande lorsqu'un de ces misérables qui le servaient lui
dit: «Votre Majesté ignore-t-elle qu'il y a une prophétie dans le
pays disant qu'un roi s'emparera de tout le bétail; quand les paysans
viendront et le supplieront de leur rendre leur bétail, le roi se
laissera toucher; mais bientôt après il mourra?» Théodoros répondit:
«C'est bon, la prophétie ne s'applique pas à moi.» Et immédiatement il
donna ordre que toutes les vaches, celles qu'il avait amenées comme
celles qui étaient encore dans les champs autour du camp, fussent
abattues. L'ordre fut promptement exécuté et l'on m'a dit que ce
jour-là on abattit plus de cent mille vaches, qui furent toutes
brûlées dans la plaine à très-peu de distance du camp.
Le lendemain Théodoros, assis devant sa hutte, aperçut un homme qui
gardait une vache dans les champs; il le fit appeler et lui demanda
s'il n'avait pas entendu l'ordre donné la veille. Le paysan répondit
que oui, mais qu'il n'avait pas tué sa bête parce que sa femme étant
morte la veille en donnant le jour à un enfant, il l'avait gardée à
cause de son lait. Théodoros lui dit: «Pourquoi cela, ne saviez-vous
pas que je serais un père pour votre enfant? Mettez cet homme à mort,
dit-il à ceux qui l'entouraient, et prenez soin de son enfant pour
moi.»
Les fourgons étant prêts, Théodoros se décida à marcher vers Magdala.
La peste engendrée par la famine et par les miasmes qui provenaient
des monceaux de cadavres non enterrés, aggravait le mauvais état
des troupes de l'empereur; et l'on pouvait prévoir qu'avant peu de
semaines l'armée tout entière aurait péri de maladie ou de besoin. Le
10 octobre, Sa Majesté commanda à ses soldats de mettre le feu à leurs
tentes à Debra-Tabor et de détruire entièrement toute trace de leur
passage: ne laissant pour souvenir de son séjour qu'une seule église
élevée en expiation du sacrilège de Gondar. Cette expédition fut la
plus pénible qu'il eût jamais faite; nul ne se fût aventuré dans une
semblable entreprise, et aucun homme n'eût tenté le rude voyage
qu'il avait en perspective; il lui fallut toute l'énergie, toute
la persévérance, toute la volonté de fer dont il était doué, pour
surmonter de si effrayantes difficultés.
Théodoros n'avait alors que cinq mille soldats, tous plus ou moins
affaiblis par la faim ou la maladie, mécontents et n'attendant qu'une
occasion favorable pour prendre la fuite. Le nombre des serviteurs
au contraire était de quarante à cinquante mille, tous gens sans
espérance et inutiles, qu'il fallait protéger et nourrir. Il avait
encore plusieurs centaines de prisonniers à surveiller, beaucoup de
bagages à porter, quatorze fourgons, des canons et des mortiers; l'un
d'eux, le fameux _Sébastopol_, pesait à lui seul de quinze à seize
mille livres; il était escorté de dix chariots et le tout traîné par
des hommes dans un pays qui n'avait pas de route. Théodoros ne se
laissa pas abattre par ces circonstances défavorables; il sembla
pendant quelque temps avoir repris sa première énergie, et traita
ses serviteurs avec plus d'égards. Son étape journalière n'était pas
longue, il ne faisait qu'un mille et demi ou deux milles tout au plus.
Une partie du camp partait de grand matin, traînant les chariots, et
protégeant les serviteurs contre les attaques des rebelles, qui
les suivaient toujours à une certaine distance, épiant l'occasion
favorable de se venger sur eux de tous les mauvais traitements qui
leur avaient été infligés par l'empereur; une autre partie restait en
arrière pour garder tout ce qu'on n'avait pu transporter, et au retour
de la première escouade, tous partaient pour le lieu de halte du jour,
emportant ce qui avait été laissé dans la matinée. L'oeuvre de la
journée n'était point encore accomplie: le blé n'étant pas encore mûr
et couvrant les champs qu'ils traversaient, Théodoros les engageait,
en leur montrant l'exemple, à arracher les épis encore verts, à les
froisser entre les mains et à se rassasier ainsi par ce frugal repas;
puis ils allaient se désaltérer à la source voisine. De Debra-Tabor
à Checheo, telle fut la tâche journalière de cette faible armée de
Théodoros: des soldats attelés aux fourgons et aux chariots à la place
des chevaux et des mules qui manquaient, toujours en alerte, tonte
la contrée ayant pris les armes contre eux, sans autre ressource que
l'orge non mûri qu'ils arrachaient sur leur chemin, sans repos ni jour
ni nuit: telle fut la retraite de cette armée qui ne trouverait pas
son égale dans toutes les annales de l'histoire.
Les prisonniers furent les plus maltraités; plusieurs étaient
enchaînés des pieds et des mains, même les Européens; pour faire une
courte promenade dans ces conditions c'est déjà fatigant; mais faire
un mille et demi ou deux milles, sur une route inégale, avec les mains
et les pieds chargés de fer, c'est une des plus cruelles tortures
qu'on puisse imaginer. Chaque jour, Madame Flad et Madame Rosenthal,
dès qu'elles arrivaient au lieu de la station, renvoyaient leurs mules
aux Européens pour qu'ils n'allassent pas à pied. Au bout de quelque
temps, M. Staiger ayant à faire un habit de gala pour l'empereur, les
fers lui furent ôtés des mains ainsi qu'aux cinq autres Européens.
Les prisonniers indigènes réclamèrent qu'on les autorisât à avoir une
monture. Sa Majesté, ayant su qu'ils avaient de l'argent, leur fit
dire qu'ils recevraient l'autorisation demandée moyennant un dollar
chacun. Théodoros devait être bien gêné en vérité pour exiger une
telle misère. Plusieurs de ces prisonniers acceptèrent la condition et
moyennant quelques petits présents offerts aux chefs possesseurs de
mules, ils voyagèrent plus commodément.
A Aibankab, Théodoros s'arrêta quelques jours afin de laisser reposer
son armée. Près de là s'élèvent deux monceaux de pierres qui ont fait
donner à ce lieu le nom de Kimer-Dengea[25]. Voici l'histoire racontée
dans le pays à ce sujet. Une reine à la tête de son armée fit une
expédition contre les Gallas; en partant elle ordonna à chacun de ses
soldats de jeter en passant une pierre sur cette portion de champ,
et au retour elle donna encore l'ordre à ceux qui restaient de jeter
chacun une pierre à côté du premier monceau. Le premier tas est
très-grand et le second très-petit; on dit que la reine, jugeant par
la différence combien grandes étaient les pertes qu'elle avait faites,
ne s'aventura plus contre les Gallas.
A Kimer-Dengea Théodoros rencontra une caravane de marchands de sel
en route pour Godjam. Il leur demanda pourquoi ils portaient leurs
marchandises aux rebelles au lieu de les lui porter. Le chef de la
caravane lui répondit poliment, qu'il avait entendu dire par des
marchands que Sa Majesté avait l'habitude de brûler les gens vivants
et que par conséquent il avait eu peur de se rendre auprès de lui.
Théodoros lui dit: «Il est vrai que je suis un méchant homme, mais si
vous aviez eu confiance en moi je vous aurais bien traités; mais comme
vous préférez les rebelles, j'aurai soin qu'à l'avenir vous n'alliez
plus les trouver.» Puis il s'empara du sel et des mules, envoya tous
les marchands dans une maison vide; la fit entourer de bois sec, mit
des sentinelles à la porte et ensuite y fit mettre le feu.
Les paysans de Gahinte auxquels Théodoros fit offrir une amnistie
refusèrent son offre; trois fois il fit une proclamation pour leur
offrir un pardon complet, à condition qu'ils retourneraient à lui.
Ils finirent par lui envoyer quelques prêtres pour voir comment se
conduirait Sa Majesté. Théodoros les reçut très-bien, et leur promit
qu'il n'entrerait pas à Gahinte; il leur demandait seulement quelques
vivres; mais pour lui prouver leur sincérité ils devaient lui envoyer
de chaque village une personne influente qui résiderait dans son camp
jusqu'à son départ de Begemder. Heureusement pour eux les habitants
n'acceptèrent pas ces conditions; Théodoros était trop prudent pour
s'aventurer dans leur vallée; il se contenta de ravager autour de
son camp; et avant de partir fit jeter tout vivants dans les flammes
quelques pauvres misérables qui avaient été assez simples pour aller
le rejoindre sur la foi de sa proclamation.
Théodoros arriva au pied d'une montée rapide qui mène de Begemder à
Checheo, le 22 novembre. Jusque-là la route n'avait pas été mauvaise;
mais maintenant se dressait devant lui une côte perpendiculaire, où
il fut obligé d'abattre d'énormes rochers pour s'ouvrir une route à
travers le basalte afin de pouvoir traîner ses chariots, ses fusils,
ses mortiers sur le Zébite, plateau situé au-dessus de la colline.
C'est vers cette époque qu'il reçut la première nouvelle du
débarquement des troupes britanniques à Zulla. Une après-midi il dit
aux Européens: «Ne vous effrayez pas si je vous envoie appeler cette
nuit. Vous veillerez, car j'apprends que quelques ânes veulent me
voler mes esclaves.» Les Européens agirent comme d'habitude, et se
retirèrent dans leurs tentes. Au milieu de la nuit, à l'exception d'un
homme âgé appelé Zander et de M. Mac Kelvie, qui avait été souffrant
de la dyssenterie pendant quelque temps, tous furent éveillés par des
soldats, d'après l'ordre de l'empereur, qui leur avait commandé de
les lui amener. Ils furent tous enfermés dans une petite tente sous
l'accusation de frivoles méfaits. Il ne leur fut pas permis de
retourner chez eux cette nuit-là; un lourd paquet de chaînes furent
apportées, mais quelques chefs ayant représenté à Sa Majesté que sans
le secours des prisonniers il leur serait excessivement difficile de
faire la route et de conduire les chariots; qu'où pourrait d'ailleurs
les enchaînera leur arrivée à Magdala, Théodoros consentit à ce qu'on
les laissât libres. Il leur permit même de se retirer de jour dans
leurs tentes, lorsqu'ils ne seraient pas de service; mais la nuit,
pour leur propre sûreté, leur dit-il, et à cause des mauvaises
dispositions de son peuple, il les fit tous retirer dans une seule
tente à quelques mètres de la sienne; sauf les quelques premiers jours
ils furent toujours traités comme des prisonniers pendant la nuit, et
le jour comme des esclaves, jusqu'au commencement d'avril.
Depuis le grand matin jusqu'à la nuit Théodoros travaillait rudement;
de ses propres mains il remuait les pierres, nivelait le terrain, ou
aidait ses gens à combler quelque ravin. Nul n'eût osé se retirer
tandis qu'il restait; et personne ne songeait ni à boire ni à manger
lorsque l'empereur montrait l'exemple et partageait la fatigue. Quand
il pouvait s'emparer de quelques paysans ou de quelques rebelles qui
erraient sur la hauteur, nuit et jour il riait à leurs dépens et les
insultait, puis il les faisait périr cruellement d'une façon ou d'une
autre; mais, vis-à-vis des soldats, depuis son départ de Debra-Tabor,
il se montrait meilleur, et il s'abstint de les faire frapper de
verges et de les emprisonner comme c'était son habitude auparavant.
Dans une ou deux circonstances il les rassembla autour de lui et se
plaçant sur une roche escarpée, il s'adressa à eux dans ces termes:
«Je sais que vous me haïssez tous; vous voudriez tous prendre la
fuite. Pourquoi ne me tuez-vous pas? Au milieu de vous je suis seul
et vous êtes des milliers.» Après un silence de quelques secondes,
il ajouta: «Eh bien! ai vous ne me tuez pas je vous tuerai tous l'un
après l'autre.»
Le 15 décembre la route étant terminée, il amena ses chariots sur la
plaine de Zébite, et y campa pendant quelques jours. Les paysans de
ce district croyant que Théodoros ne pourrait jamais atteindre leur
plateau avec tous les embarras qu'il traînait à sa suite, bien
qu'ils fussent prêts à s'enfuir an moindre avertissement, n'avaient
transporté ni grains ni bestiaux; aussi Théodoros pour la première
fois depuis des mois, put fournir de vivres sa petite armée, et même
faire quelques provisions pour l'avenir. De Zébite à Wadela la route
est bonne, de sorte que jusqu'aux limites du district la tâche était
facile. Ce fut le 25 de ce mois qu'il arriva sur le plateau et il
s'établit à Bet-Hor.
Mais les difficultés de son entreprise étaient loin de toucher à leur
fin, et il avait devant lui une route qui aurait découragé un tout
autre homme que lui; quoiqu'il ne fût pas à plus de cinquante milles
de son Amba de Magdala, il avait la perspective de se tracer sa route
sur la pente escarpée de deux précipices, de traverser deux rivières,
et de gravir deux collines à pic. Il se mit sans broncher à l'ouvrage.
Petit à petit il fit une route digne d'un ingénieur européen, y
conduisit ses mortiers, ses canons, etc.; il pilla en même temps, et
tint éloignés par la terreur de son nom, Wakshum Gobazé et son oncle
Meshisha, qui tous les deux surveillaient ses mouvements; non qu'ils
eussent l'intention de l'attaquer, mais parce qu'ils étaient inquiets
sur la direction qu'il prendrait, et tout disposés pour leur compte
à décamper an premier signe qui leur ferait croire que Théodoros
marchait dans la direction des provinces qu'ils _protégeaient_. Le 10
janvier il commença à opérer sa descente; il atteignit la vallée de
Jeddah le 28 du même mois, remonta la côte opposée, et campa dans la
plaine de Dalanta le 20 février 1868.
Note:
[25] Monceau de pierres.