Mort de l'Abouna Salama.--Esquisse de sa vie.--Griefs de Théodoros
contre lui.--Son emprisonnement à Magdala.--Les Wallo-Gallas.--Leurs
moeurs et leurs coutumes.--Menilek parait avec une armée dans le
pays de Galla.--Sa politique.--Avis envoyé à lui par M. Rassam.--Il
investit Magdala et fait un feu de joie.--Conduite de la reine.
--Précautions prises par les chefs.--Notre position n'est pas
meilleure.--Les effets de la fumée sur Menilek.--Désappointement suivi
d'une grande joie.--Nous recevons des nouvelles du débarquement des
troupes britanniques.
Le 25 octobre, l'Abouna Salama, l'évêque d'Abyssinie, mourut après une
longue et douloureuse maladie.
L'Abouna Salama était, sous certains rapports, un homme remarquable.
Deux caractères comme le sien et celui de Théodoros se rencontrent
rarement à la fois dans ce pays éloigné. Tous les deux ambitieux,
fiers, passionnés, ils devaient inévitablement, tôt ou tard, se
heurter, et le plus fort écraser le plus faible.
L'Abyssinie, pendant quelques années, avait été privée d'évêque. Les
prêtres ne pouvaient plus être consacrés ni aucune église dédiée an
culte chrétien, l'arche sainte ne pouvant contenir un autre
tabernacle que celui béni par l'évêque du pays. Quoique Ras-Ali fût
extérieurement chrétien et appartînt à une famille convertie, il avait
cependant conservé trop de relations parmi les musulmans Gallas, ses
véritables amis et alliés, pour s'inquiéter, autrement que par un
culte tout extérieur, de l'état religieux et des inconvénients
auxquels était exposée la prêtrise par suite de la longue vacance de
l'évêché.
Dejatch Oubié était, à cette époque, gouverneur semi-indépendant du
Tigré. D'une position de simple gouverneur, il s'était insensiblement
élevé au pouvoir et se trouvait alors à la tête d'une grande armée,
intriguant pour le titre de ras. Quoique toujours, en apparence, dans
des termes d'amitié avec Ras-Ali, le reconnaissant même, jusqu'à
un certain point, comme son supérieur, cependant, il travaillait
constamment et secrètement à détruire le pouvoir du ras, afin de
régner à sa place. Pour servir ses plans, il envoya en Egypte quelques
chefs accompagnés de Mgr de Jacobis, Italien noble, catholique
romain et évêque à Massowah, afin d'obtenir un évêque selon le rite
abyssinien,[24] et afin de s'assurer un appui aussi puissant que le
soutien du clergé, il se chargea de la grande dépense qu'entraîne la
consécration d'un abouna. De Jacobis fit de prodigieux efforts,
afin d'obtenir un évêque consacré qui favorisât l'Eglise catholique
romaine; mais il fut déçu dans son attente, car le patriarche choisit
pour cette dignité un jeune homme qui avait été élevé en partie dans
une école anglaise, au Caire, et dont les croyances étaient plus
favorables au protestantisme qu'à l'Eglise romaine, depuis si
longtemps connue comme l'adversaire des cophtes.
Andraos, ce jeune prêtre, était seulement dans sa vingtième année.
Lorsqu'il fut averti qu'il devait quitter son monastère et la
compagnie des moines, ses frères, pour aller vivre dans le pays
d'Abyssinie, à demi civilisé et si éloigné, tout d'abord, il refusa
l'honneur qui lui était fait. Il engagea ses supérieurs à porter leur
choix sur un autre plus digne que lui, déclarant qu'il se sentait peu
propre à cette oeuvre. Ses objections ne furent point écoutées, et
comme il persistait toujours dans son refus, le supérieur de son
couvent le fit mettre aux fers; il y resta, m'a-t-on dit, jusqu'à ce
qu'il consentît a se mettre à la tète de l'Eglise cophte. Il accepta
enfin, et il fut oint et consacré évêque d'Abyssinie, sous le nom
d'Abouna Salama, avec toutes les pompeuses cérémonies en usage. Il
partit immédiatement après sur un bâtiment de guerre anglais, et
arriva à Massowah au commencement de l'année 1841.
Dejatch Oubié le reçut avec de grands honneurs, ajouta de nombreux
villages et tout un district aux autres possessions de l'évêque, et
fit tous ses efforts pour le gagner à sa cause. Il y réussit au delà
de ses espérances. L'Abouna Salama, bien loin d'avoir besoin d'être
gagné à la cause d'Oubié contre Ras-Ali, proposa l'attaque dès son
arrivée. Par son intermédiaire, une alliance fut conclue entre son ami
Oubié et Goscho Beru, gouverneur de Godjam. Les deux chefs convinrent
de marcher sur Debra-Tabor, d'attaquer Ras-Ali, de lui arracher le
pouvoir qu'il avait usurpé, et de se partager le gouvernement de
l'Abyssinie, sans oublier les droits attribués à l'évêque, et qui
consistaient dans le tiers du revenu de la contrée.
Oubié et Goscho Beru, selon que c'était convenu, livrèrent bataille à
Ras-Ali, près de Debra-Tabor, et mirent son armée en complète déroute;
Ras-Ali ne put s'échapper que très-difficilement du champ de bataille,
accompagné de quelques guerriers heureusement bien montés. Mais il
arriva qu'Oubié célébra ses succès par des rasades trop multipliées et
trop considérables. Quelques-uns des soldats fugitifs de l'armée de
Ras-Ali étant entrés dans sa tente, et trouvant le vainqueur de
leur maître ivre-mort, profitèrent de son triste état pour le faire
prisonnier. Ce revirement soudain changea complètement la face des
événements. Quelques cavaliers partirent aussitôt au galop de leurs
montures pour aller avertir leur maître, qu'ils rejoignirent vers le
soir. Tout d'abord, le vaincu ne pouvait croire à sa bonne fortune;
mais d'autres soldats étant venus confirmer la bonne nouvelle, Ras-Ali
retourna aussitôt à Debra-Tabor, rassembla ses compagnons de détresse,
et dicta lui-même les conditions du traité à son vainqueur captif.
Oubié fut pardonné, et il lui fut permis de retourner dans le Tigré,
l'évêque étant responsable de sa fidélité. Ras-Ali traita l'évêque
avec toutes sortes de respects, et il se jeta à ses pieds, le
suppliant de ne point tenir compte des calomnies de ses ennemis,
l'assurant que l'Eglise n'avait pas de plus fidèle disciple ni de
volonté plus dévouée aux désirs de son chef. L'évêque, désormais par
ses relations d'amitié avec tout le monde, adoré de tous, ne tarda
pas à faire sentir son autorité; et si Théodoros eût été un homme
ordinaire, l'Abouna Salama eût été l'Hildebrand de l'Abyssinie.
Pendant la campagne de Lij-Kassa contre le gouverneur de Godjam,
et pendant la période de révolution qui se termina par la chute de
Ras-Ali, l'Abouna Salama se retira dans ses propriétés du Tigré,
vivant là en paix sous la protection de son ami Oubié. Dès son
arrivée en Abyssinie, il avait manifesté la plus amère opposition
aux catholiques romains, inimitié provenant non pas tant de ses
convictions que du fait que quelques-unes de ses propriétés avaient
été saisies à Jeddah, à l'instigation des prêtres romains. Il est vrai
que ces prêtres, par son influence, avaient été rançonnés, volés,
maltraités et expulsés de l'Abyssinie. Lorsque la nouvelle parvint à
l'Abouna que Lij-Kassa marchait contre le Tigré, Salama excommunia
publiquement ce dernier, sous prétexte que Kassa était l'ami des
catholiques romains, qu'il protégeait leur évêque de Jacobis, et qu'il
ruinait la religion du pays en faveur de la croyance de Rome. Mais
Kassa se montra l'égal de l'Abouna: il nia l'accusation et répondit
«que si l'Abouna Salama pouvait excommunier, l'Abouna de Jacobis
pouvait ôter l'excommunication.» L'évêque, alarmé de l'influence
qu'aurait pu obtenir le prélat ennemi, offrit de retirer son anathème,
à condition que Kassa expulserait de Jacobis. Ces conditions ayant été
acceptées, l'Abouna Salama consentit bientôt après à placer sur
la tête de l'usurpateur, sous le nom de Théodoros II, la couronne
d'Abyssinie, dans la même église qu'Oubié avait fait ériger pour son
propre couronnement.
Satisfait des complaisances de l'évêque, Théodoros lui témoigna les
plus grands respects. Il portait son siège ou marchait devant lui
portant une lame et un bouclier, comme s'il n'était que son serviteur,
et, en toute occasion, se prosternait jusqu'à terre et lui baisait la
main. L'Abouna Salama, au bout de quelque temps, finit par croire que
son influence sur Théodoros était sans bornes, comme sur Ras-Ali
et sur Oubié; il fut trompé par l'apparence d'humilité, de sincère
admiration et de dévotion de Théodoros. Et plus ce dernier se montrait
humble, plus aussi l'évêque se montrait publiquement arrogant. Mais
il n'avait pas connu encore le caractère de cet empereur qu'il
avait sacré, et se surfaisant son importance, il finit par se faire
ouvertement de Théodoros un ennemi redoutable. La chose eut lieu au
moment où l'Abouna Salama s'y attendait le moins. Un jour, Théodoros
alla pour lui présenter ses salutations; arrivé à la tente de
l'Abouna, il le fit avertir de sa visite; l'évêque lui envoya dire
qu'il le recevrait quand cela lui conviendrait, et il le fit attendre
longtemps. Théodoros attendit; mais comme le temps s'écoulait et que
l'évêque ne paraissait jamais, il s'en retourna irrité: il était
désormais l'ennemi du prélat, et brûlait de se venger.
A partir de ce moment, ils vécurent dans une inimitié ouverte ou
légèrement masquée, travaillant à l'abaissement l'un de l'autre. Si le
règne de Théodoros eût été un règne pacifique, l'Abouna l'eut emporté;
mais l'empereur, entouré comme il l'était d'une forte armée composée
d'hommes qui lui étaient dévoués, trouva parmi eux des oreilles toutes
prêtes à croire les récits qui lui étaient faits sur la conduite de
l'évêque. L'Abouna Salama, d'ailleurs, ne fut jamais très-populaire;
sans être avare, il n'était pas libéral. L'amitié se témoigne, en
Abyssinie, an moyen de présents; c'est ainsi pour tout le monde;
chaque chef, chaque homme un peu important qui recherche la
popularité, les prodigue d'une main généreuse. L'empereur profita de
ce manque de libéralité chez l'évêque pour faire valoir sa générosité
à lui. Il insinua que l'Abouna n'avait que le négoce à coeur; que, au
lieu de rendre le tribut qu'il recevait en dons au peuple du pays,
comme c'était autrefois la coutume, il envoyait son argent, par des
caravanes, à Massowah, en trafiquant avec les Turcs et expédiant son
gain en Egypte. Petit à petit, Théodoros agit sur l'esprit de son
peuple et finit par le persuader que, après tout, l'évêque n'était
qu'un homme comme tous les autres. Déjà, dans le camp de l'empereur,
il avait perdu beaucoup de son prestige, lorsque Théodoros se plaignit
que son honneur avait été attaqué par ce même évêque que tous
adoraient.
Théodoros, en nous racontant ses ennuis un jour sur le chemin
d'Agau-Medar, nous parla du sujet de leur malentendu avec l'Abouna. Il
nous dit que leur querelle venait de ce qu'un jour qu'il avait invité
ses officiers à un déjeuner public, l'évêque, profitant de son
absence, et sous prétexte de confesser la reine, était entré dans sa
tente. Lorsque Théodoros revint, après le déjeuner, s'étant présenté à
la porte de l'appartement de sa femme, on l'avertit qu'elle était en
conférence religieuse avec l'Abouna, et qu'il devait s'en retourner.
Le soir, il se présenta encore à la tente de sa femme. Lorsqu'il
entra, elle s'élança vers lui, et, tout en sanglotant sur son sein,
elle lui raconta qu'elle lui avait été involontairement infidèle dans
la journée, mais elle n'avait pu résister à la violence de l'évêque.
Il l'avait pardonnée, disait-il, parce qu'elle était innocente; quant
an suborneur, il n'avait pu le punir: la mort seule pouvait le venger
d'un tel crime, et il ne pouvait porter la main sur un dignitaire de
l'Eglise. Il n'y a aucun doute que tout cela était de l'invention de
Théodoros; mais celui-ci avait évidemment répété la même histoire tout
autour de lui, jusqu'à ce qu'il avait fini par y croire lui-même.
L'Abouna Salama perdit de son crédit, quoique probablement bien peu
de personnes ajoutassent foi aux récits de l'empereur. D'après le
proverbe, «Calomnions, il en restera toujours quelque chose,» le
caractère de l'Abouna perdit de sa dignité, et désormais, il ne compta
ses amis que dans le camp des ennemis du roi, tandis que ses ennemis à
lui étaient tous des amis intimes de Théodoros. En public, ce dernier
le traita toujours avec respect, bien qu'il ne montrât pas la même
humilité qu'auparavant; par égard pour son peuple, il faisait une
différence entre la personne de l'Abouna et son caractère officiel, le
respectant à cause de la foi chrétienne, mais montrant le plus grand
mépris pour sa conduite privée.
Pendant longtemps la question des possessions de l'Eglise fut un grand
sujet de dissentiments entre eux. Théodoros ne pouvait souffrir une
puissance quelconque rivale de la sienne dans ses Etats. Il s'était
battu avec rage pour arriver à être le seul dominateur de l'Abyssinie;
il fit tous ses efforts pour jeter le mépris sur l'Abouna, et dès
qu'il vit l'occasion favorable pour en finir avec le pouvoir et
l'influence de son rival, il confisqua toutes les terres et tous les
revenus de l'Eglise, et aussi par la même occasion quelques biens
héréditaires de l'évêque, et se déclara ouvertement le chef de
l'Eglise. La colère de l'Abouna ne connut plus de bornes. D'un
tempérament naturellement violent, il insulta grossièrement Théodoros
dans plusieurs occasions. Quelques-unes de leurs querelles furent même
indécentes, la haine intense qui brûlait dans le coeur du prélat se
manifesta plusieurs fois par des expressions qui n'eussent jamais dû
sortir de sa bouche. L'évêque n'avait jamais eu un caractère tolérant.
J'ai raconté déjà plus d'un cas de ses intolérances vis-à-vis des
catholiques romains. Il les persécuta chaque fois qu'il le put;
ainsi pendant qu'il était prisonnier à Magdala, il ne voulut jamais
s'employer à obtenir la liberté d'un malheureux Abyssinien qui depuis
des années avait été jeté dans les chaînes sur ses instances, par la
seule raison que cet infortuné avait visité Rome et en était revenu
converti. Il était plus favorable aux protestants, quoiqu'il ne
voulut pas entendre parler de _conversions_ au protestantisme. Les
missionnaires pouvaient instruire, mais là finissait leur tâche; et
lorsqu'il arriva que des juifs, à la suite des instructions de nos
missionnaires furent amenés à accepter le christianisme, ils ne purent
être baptisés que dans l'église abyssinienne, dans laquelle ils furent
reçus comme membres. Salama se montra en toute occasion l'ami des
Européens, à moins qu'ils ne fussent romains, et pendant la guerre il
rendit de grands services aux captifs; il leur fit même parvenir de
petites sommes à l'époque de leur plus grande pénurie, et lorsqu'ils
étaient dans une grande détresse. Mais son amitié était dangereuse.
Théodoros soupçonnait et haïssait tous ceux qui étaient dans des
relations amicales avec son grand ennemi; l'horrible torture que les
Européens eurent à supporter à Azzazoo ne fut due qu'à cette cause; et
les querelles et les réconciliations au sujet de l'Eglise et de l'Etat
ne furent pas étrangères aux traitements dont nous fûmes les victimes.
L'Abouna quitta Azzazoo en même temps que le camp impérial, après les
pluies de 1864.
Une grave rébellion venait d'éclater dans le Shoa et Théodoros,
laissant ses prisonniers, ses femmes et le camp de ses soldats à
Magdala, voulait faire une petite excursion à travers le pays des
Wallo-Gallas; mais il trouva les rebelles trop puissants pour tenter
une attaque. Il avait été fort contrarié du refus de l'évêque de
l'accompagner dans cette expédition. Les gens de Shoa sont les plus
bigots de tous les Abyssiniens et ceux qui ont le plus de respect
pour l'Abouna; si donc l'Abouna avait été vu dans la compagnie de
Théodoros, il est probable que plusieurs des chefs révoltés auraient
déposé les armes et fait leur soumission. Mais l'évêque, qui ne
pensait qu'à son fertile district du Tigré, proposa à l'empereur
de l'accompagner tout d'abord dans cette province; et après que la
rébellion serait réprimée dans cette partie du royaume ils
devaient partir ensemble pour Shoa. Leur entrevue à cet effet fut
très-orageuse; et Théodoros se contint plus d'une fois pour ne pas en
venir aux partis extrêmes. L'Abouna Salama resta à Magdala, selon son
désir; mais comme prisonnier. Il ne fut jamais chargé de chaînes; bien
qu'il m'ait été raconté que plusieurs fois Théodoros avait été sur le
point de le commander, les fers étant déjà prêts; mais il fut toujours
retenu par la crainte de l'effet produit par cette mesure, sur la foi
de son peuple. Il fut permis à l'évêque d'aller jusqu'à l'église, s'il
le désirait; mais la nuit une sentinelle veillait toujours à sa
porte; quelquefois même plusieurs soldats passèrent la nuit dans
l'appartement de l'Abouna. Tous ses serviteurs n'étaient que des
espions du roi. Il ne put en trouver aucun de fidèle, si ce n'est
quelques esclaves, jeunes Gallas qui lui avaient été donnés à son
arrivée par Théodoros, et un cophte qui, avec quelques prêtres,
avait accompagné le patriarche David dans sa visite en Abyssinie;
quelques-uns de ces gens entrèrent au service du roi, tandis que
d'autres, comme le cophte dont j'ai parlé, se vouèrent à leur
compatriote et évêque.
Pendant l'emprisonnement des premiers captifs à Magdala, leurs
relations avec l'évêque furent très-limitées. Ils ne se virent jamais;
mais de temps en temps un jeune esclave de l'évêque portait ou un
message verbal, ou une courte note en arabe, renfermant quelque
fragment de nouvelles, la plupart du temps exagérées, sur les faits et
gestes des rebelles, toujours acceptées comme vraies par le crédule
évêque, ou encore quelques simples informations sur la médecine, etc.
Le jour de notre arrivée et pendant que les chefs lisaient à Théodoros
les instructions nous concernant, le jeune esclave dont j'ai parlé
vint auprès de M. Rosenthal, porteur de salutations polies de
l'Abouna, et l'informant qu'autant que son maître pouvait le prévoir,
nous n'avions rien de mauvais à craindre pour le présent, mais que
l'avenir n'était pas rassurant. Nous savions que l'évêque entretenait
de fréquentes relations avec les grands chefs en révolte. Théodoros
aussi connaissait le fait et n'en haïssait que plus l'évêque. Celui-ci
s'était toujours montré bien disposé à notre égard; et, comme il était
aussi désireux que nous d'échapper au pouvoir de Théodoros, nous
jugeâmes de la plus haute importance d'entrer en relation avec lui.
Mais les difficultés étaient énormes. Rien n'aurait pu porter plus
de préjudice à nos projets que la dénonciation à l'empereur de nos
communications avec l'évêque. Samuel en cette occasion ne pouvait nous
servir, car une profonde inimitié existait entre lui et l'évêque. Il
fallut toute la force de persuasion de M. Rassam pour amener une bonne
entente entre les deux parties. Toutefois il conduisit cette affaire
si sagement que non-seulement il réussit, mais que, après une mutuelle
explication, les deux ennemis devinrent des amis dévoués. Mais jusqu'à
ce que cette difficulté eût été surmontée, nous dûmes agir avec de
grandes précautions.
Le petit esclave devint bientôt suspect à notre sentinelle. Il eût été
dangereux de lui confier quelque chose d'important, car il pouvait
d'un moment à l'autre être arrêté et fouillé. Nous employâmes alors
une servante qui était connue de l'évêque pour avoir habité la
montagne avec les premiers captifs. L'évêque accepta avec joie notre
proposition de nous échapper de l'Amba et, téméraire autant qu'il
était prompt, il nous donna tout de suite de grandes espérances; mais
quand nous en vînmes aux détails du complot, tout autant que cela
nous concernait, nous le trouvâmes tout à fait impraticable. D'abord
l'évêque avait besoin de nitrate d'argent pour se noircir le visage
afin de passer inaperçu aux portes. Une fois libre, il devait
rejoindre Menilek ou le Wakshum, excommunier et déposer Théodoros,
et proclamer empereur le chef rebelle. Il avait oublié évidemment
qu'Oubié et Ras-Ali étaient âgés, que l'homme qui possédait Magdala
se souciait fort peu d'une excommunication et que, déposé on non,
Théodoros serait toujours le véritable roi. L'évêque aurait pu
réussir; mais eût-on su, ou bien eût-on ignoré que nous avions pris
part à sa fuite, aucune puissance n'aurait pu nous sauver de la colère
furieuse du monarque.
Après la réconciliation de l'évêque et de Samuel, nos relations avec
le premier furent plus fréquentes et plus intimes. Il fut toujours
disposé à nous aider de toutes ses connaissances; il nous prêta
quelques dollars lorsque nous étions en peine pour nous en procurer;
il écrivit aux rebelles de protéger nos envoyés, les invitant à venir
à notre secours, leur promettant de les aider de son appui, et je
crois même qu'il eût accepté une réconciliation avec l'homme par
lequel il avait été injurié, si seulement cela eût pu nous être utile.
Trompé dans son ambition, privé de ses biens, humilié, sans pouvoir,
sans liberté, l'Abouna Salama succomba à la tentation trop commune aux
hommes qui souffrent beaucoup. Sans société, menant une vie dure et
misanthropique, il oublia que la sobriété en toute circonstance est
nécessaire à la santé et que les excès de la table ne conviennent
nullement à une réclusion forcée. Un ennui constant ajouté à des
habitudes d'intempérance ne pouvait qu'amener une maladie. Dans le
courant de notre premier hiver, je le soignai par l'intermédiaire
d'Alaka-Zenab, notre ami et le sien, et il recouvra la santé par
mes soins. Malheureusement il oublia mes conseils et ne suivit
mes prescriptions que très-peu de temps; bientôt se fit sentir la
privation des excitants auxquels il était habitué depuis des années,
et il eut de nouveau recours à ces stimulants. Il eut une plus
sérieuse attaque durant les pluies de 1867. A cette époque Samuel
pouvant le visiter pendant la nuit nous servit d'intermédiaire,
et comme il était très-intelligent il pouvait me rendre un compte
très-exact de son état. Pendant quelque temps la santé de l'évêque
s'améliora; mais il fut encore plus déraisonnable qu'au commencement.
A peine était-il convalescent qu'il m'envoya demander la permission
plusieurs fois dans un jour de boire un peu d'arrack, de prendre un
peu d'opium, ou quelqu'une de ses boissons favorite. Il n'est pas
étonnant qu'une rechute ait été la conséquence d'une telle conduite;
bien que je lui eusse montré le danger d'agir de la sorte, il n'en
tint aucun compte.
Au commencement d'octobre l'état de santé de l'évêque empira
tellement, qu'il fît demander au ras et aux chefs de me permettre de
le visiter. Ils se réunirent pour se consulter, et à l'unanimité
en référèrent à M. Rassam, et me firent appeler pour savoir si je
voudrais aller le soigner. Je répondis qu'autant que je le pourrais,
j'y consentais volontiers. Les chefs alors se retirèrent pour
réfléchir sur cette affaire, lorsque l'un d'eux insinua que Théodoros
ne serait pas fâché que son ennemi mourût, et qu'il pourrait au
contraire se mettre en colère s'il apprenait que l'évêque avait été
mis en rapport avec les Européens; sur quoi on décida de lui refuser
sa demande, lui permettant toutefois d'avoir recours à la vache
sacrée. Avec l'Abouna nous perdîmes un puissant allié et un bon ami;
le seul que nous eussions dans le pays. Si le chef rebelle avait
réussi à devenir le maître de l'Amba, la protection de Salama eût été
d'une valeur inappréciable; non pas que son influence eût suffi à
assurer notre élargissement, je ne le crois pas; mais avec lui nous
n'aurions rencontré auprès des grands chefs rebelles que de bons
traitements et des égards de politesse.
Le messager envoyé pour annoncer la mort de l'Abouna à l'empereur,
était fort inquiet des termes dans lesquels il s'exprimerait, ne
sachant pas de quelle manière Théodoros recevrait la nouvelle. Il
choisit un terme moyen et décida qu'il ne paraîtrait ni triste ni
joyeux. Théodoros en apprenant la chose, s'écria: «Dieu soit béni! mon
ennemi est mort!» Puis s'adressant au messager, il ajouta: «Vous êtes
fou! Pourquoi en arrivant ne vous êtes-vous pas écrié: «Miserach!
(bonne nouvelle!)» Je vous eusse donné ma meilleure mule!»
Avec la mort de l'évêque, nos espérances déjà si faibles, semblèrent
s'évanouir pour jamais. Wakshum Gobazé, par son traité avec Mastiate,
avait renoncé à ses prétentions sur Magdala; et quand bien même
Menilek aurait voulu remplir ses engagements et venir tenter le siège
de l'Amba, nul doute qu'il ne fût retourné sur ses pas dès qu'il
aurait appris la mort de son ami qu'il était si désireux de mettre en
liberté. Nous n'avions aucun renseignement précis sur les démarches
tentées par les nôtres pour notre délivrance; et bien que certains
du débarquement des troupes, nous craignions toujours que quelque
contre-temps ne fût survenu dans les derniers moments qui eût fait
abandonner l'expédition, ou ne l'eût fait remplacer par quelque
nouveau projet plus ou moins chimérique. Nous avions reçu une petite
somme en dernier lieu; mais comme tout était rare et cher, nous étions
très-avares de notre argent, et nous refusâmes de donner plusieurs
_témoignages d'amitié_, bien que ce fût une chose dangereuse dans
notre position.
Nous croyions (les événements se chargèrent de nous prouver que nous
nous étions trompés), que si quelqu'un des puissants rebelles, ou
quelque chef haut placé et d'une grande influence se présentait au
pied de l'Amba, les misérables mécontents et à demi affamés qui
l'habitaient seraient heureux de lui ouvrir les portes et de le
recevoir comme un sauveur. Nous savions que la garnison ne se rendrait
jamais aux Gallas. Ils étaient leurs ennemis depuis des années, et la
dernière expédition de pillage que les soldats de la montagne avaient
opérée sur leur territoire avait accru cette inimitié et détruit toute
chance de réconciliation. Ce qu'il y avait le plus à craindre, c'est
que Mastiate qui par son traité avec Gobazé, venait d'entrer en
possession de tous les districts environnant Magdala et y avait établi
une garnison, ne voulût naturellement s'emparer d'une forteresse tout
entourée de ses possessions. Peu de jours après le départ de Gobazé
pour Yedjow, elle donna l'ordre aux gens du voisinage de cesser
d'approvisionner l'Amba et défendit à ses sujets de fournir le marché
hebdomadaire; elle fixa même un jour de rendez-vous non loin de
Magdala, aux troupes qu'elle avait envoyées en détachement dans le
Dahonte et le Dalanta; afin de ravager la contrée à plusieurs milles à
la ronde et de réduire ainsi la garnison par la famine.
Les Wallo-Gallas sont une belle race, supérieure aux Abyssiniens en
élégance, en bravoure et en courage. Originaires de l'intérieur de
l'Afrique, ils firent leur première apparition en Abyssinie, vers
le milieu du seizième siècle. Ces hordes envahirent les plus belles
provinces en grand nombre; ils surpassaient tellement les Amharas en
courage et en équitation, que non-seulement ils parcoururent tout le
pays, mais ils y vécurent plusieurs années des seuls produits du
sol dans une imprudente sécurité. Au bout d'un certain temps ils
s'établirent sur le magnifique plateau qui s'étend de la rivière de
Bechelo aux collines élevées de Shoa, et du Nil au bas pays habité par
les Adails. Bien que conservant encore plusieurs caractères de leur
race, ils adoptèrent cependant en partie les moeurs et les coutumes
des peuples qu'ils soumirent. Ils perdirent presque entièrement leurs
habitudes de pillage et leurs moeurs pastorales, labourant le sol,
se bâtissant des demeures permanentes, et jusqu'à un certain point
adoptant dans leurs vêtements et leur nourriture, le genre de vie et
les usages des premiers habitants.
En général le Galla est grand, bien fait, élancé, nerveux; les cheveux
des hommes et des femmes sont longs, épais, ondulés plutôt que crépus,
et ressemblent assez aux cheveux des Européens mal peignés, mais
ils n'ont rien de la texture demi-laineuse qui couvre le crâne des
Abyssiniens. Les vêtements des deux races sont identiques à peu de
chose près; ils portent tous de grossiers pantalons, seulement ceux
des Gallas sont plus courts et plus étroits que ceux des habitants du
Tigré. Ils portent un grand vêtement de coton, qui leur sert de robe
pendant le jour et de couverture pendant la nuit; la seule différence,
c'est que les Gallas brodent rarement sur le côté de leur vêtement la
rayure rouge qui est l'orgueil de l'Amhara. La nourriture des deux
peuples est tout à fait semblable, tous les deux font leurs délices de
la viande de vache crue, du _shiro_, plat de pois épicé et chaud, du
wàt, et du teps (viande rôtie), seulement ils diffèrent dans le grain
qu'ils emploient pour leur pain: l'Amhara aime passionnément le pain
fait de graines de tef, tandis que le pain des Gallas est semblable
à notre pain et se prépare avec la fleur de froment ou d'orge, seuls
grains qui prospèrent dans ces hautes régions. Les femmes des Gallas
sont belles en général; et lorsqu'elles ne sont pas exposées au soleil,
leurs grands yeux noirs et brillants, leurs lèvres roses, leurs
cheveux longs, noirs et élégamment tressés, leurs petites mains, leurs
formes arrondies et gracieuses, en font les rivales des plus belles
filles de l'Espagne ou de l'Italie. Une longue chemise tombant du
cou à la cheville et retenue à la taille par les plis amples d'une
ceinture de coton blanche; des anneaux auxquels pendent de fines
petites clochettes, un long collier de perles ou d'argent, des anneaux
blancs et noirs couvrant leurs petits doigts effilés, sont les objets
reconnus comme indispensables à la toilette d'une amazone galla aussi
bien que d'une dame amhara.
La différence la plus grande est dans la religion. Lors de leur
première apparition, les Wallo-Gallas, ainsi que plusieurs autres
branches de la même famille, qui vivent encore solitaires dans
l'intérieur des terres sans relations avec les étrangers, étaient
plongés dans la plus grossière idolâtrie, adorant même les arbres
et les pierres; cependant plusieurs d'entre eux, sous cette forme
matérielle de leur culte, adressaient leurs adorations à un être
appelé _inconnu_, qu'ils tâchaient de se rendre propice par des
sacrifices humains. Il est impossible de se procurer une information
précise sur l'époque de leur conversion à l'islamisme; ce qu'il y a
de certain c'est que cette religion est universellement reconnue par
toutes les tribus des Gallas. Aucun Galla aujourd'hui ne pratique le
culte idolâtre, et très-peu de familles ont adopté la foi chrétienne.
Si nous prenons les deux races ennemies et que nous comparions leurs
habitudes morales et sociales, à première vue elles nous paraîtront
aussi dissolues, aussi licencieuses l'une que l'autre. Mais un examen
plus approfondi nous montrera que la dégradation de l'une d'elles
n'est pas si profonde, et même par contraste elle nous paraîtra
presque pure dans sa simplicité. La vie de l'Amhara est une vie toute
sensuelle, toute de débauche; rarement la conversation a pour sujet
des choses innocentes; il n'y a pas de titre mieux porté que celui
de _libertin_ et les femmes elles-mêmes sont fières d'une telle
distinction; une prostituée n'est pas regardée comme telle. Les plus
riches, les plus nobles, les plus haut placées sont sans pudeur en
amour et même mercenaires, si elles ne sont pas les deux choses à la
fois. Rien ne blesse plus une dame abyssinienne que d'entendre répéter
quelle est _vertueuse_; il lui semblerait qu'on veut dire par là
qu'elle est désagréable à voir, ou de quelque autre défaut nuisible à
la multiplicité des intrigues.
Dans quelques localités du pays des Gallas, la famille a conservé les
moeurs patriarcales. Le père est aussi absolu dans son humble hutte
que le chef à la tête de sa tribu. Si un homme marié est obligé de
quitter son village pour un voyage à l'étranger, sa femme aussitôt est
recueillie par le frère de son mari qui se charge de lui servir de
protecteur jusqu'au retour de l'absent. Cet usage a prévalu pendant
longtemps. Aujourd'hui il n'est suivi que dans très-peu de localités;
il est partout pratiqué sur le plateau qui s'élève entre le Bechelo,
le Dalanta et le Dahonte, où les familles gallas isolées des autres
tribus, ont conservé plusieurs des usages de leurs ancêtres. Un
étranger invité sous le toit d'un chef galla trouverait dans la même
hutte enfumée des individus de plusieurs générations. Le lourd toit de
chacune d'elles, supporté par dix ou douze piliers, laisse au milieu
un espace ouvert où se tiennent les matrones près du feu pour préparer
le repas du soir; autour d'elles se joue un essaim d'enfants.
La porte est faite de bouts de tiges retenus ensemble par de petites
branches coupées à l'arbre le plus voisin; en face est placé le
simple alga du _seigneur du manoir_. Près de son lit hennit sa cavale
favorite, l'enfant gâtée des jeunes et des vieux. Dans une autre
partie séparée de la hutte se trouvent les provisions de froment et
d'orge. Après le repas du soir, lorsque les enfants se sont endormis,
fatigués de leurs jeux bruyants, et que le chef a vu que la compagne
de son foyer était couchée, il conduit alors son hôte dans la partie
de la hutte qui lui est réservée et où un lit d'herbes parfumées lui a
été préparé sur une peau de vache.
Tout Galla est cavalier, et tout cavalier est soldat et n'est tenu
qu'à suivre son chef. Cet état de choses constitue une milice
permanente, une armée toujours prête, mais sans discipline. Aussitôt
que le cri de guerre s'est fait entendre, ou que le signal des feux
est apparu sur la cime de quelque pic lointain, le coursier est sellé,
le jeune fils s'élance au-devant de son père pour lui tenir sa seconde
lance, et de chaque hameau, de chaque demeure à l'apparence pacifique,
se précipitent de braves soldats courant au rendez-vous. Lorsque
Théodoros en personne envahit leur pays à la tête de ses milliers de
soldats, ils dirent adieu à leurs foyers. Sa main impitoyable mit le
feu à leurs fermes et à leurs villages partout où il comptait des
ennemis. Les paysans sans défense s'enfuirent pour sauver leur vie,
sachant bien qu'ils n'avaient à attendre ni grâce ni merci s'ils
tombaient en son pouvoir.
Les Gallas sont divisés en sept tribus. Elles ne diffèrent en rien
entre elles, la seule chose qui les sépare ce sont les guerres
civiles. Si ces braves guerriers comprenaient le proverbe: _l'union
fait la force_, ils pourraient s'emparer du pays entier de l'Abyssinie
tout aussi aisément que leurs pères s'emparèrent des plateaux qu'ils
habitent en ce moment. Lorsqu'ils voudront vivre d'accord entre
eux ils pourront porter leurs armes victorieuses dans tout le pays
environnant. Issus de leurs races, les Gooksas, les Mariés, les Alis,
ont tenu le pouvoir dans leurs mains et ont gouverné le pays pendant
plusieurs années. Malheureusement, à l'époque de notre captivité,
comme cela avait été trop souvent le cas auparavant, ils étaient en
proie à de vaines jalousies, à de mesquines rivalités, qui les avaient
affaiblis au point que, pouvant imposer leurs lois à l'Abyssinie
entière, ils étaient au contraire tout simplement des instruments de
vengeance entre les mains des rois et des chefs chrétiens. Toujours
une moitié des leurs s'est battue contre l'autre moitié; aussi ne
pouvaient-ils songer à des guerres éloignées, leurs ennemis étant à
leurs portes.
Abusheer, le dernier Iman des Wallo-Gallas, laissa deux fils, de deux
femmes, Workite (Or fin) et Mastiate (Miroir). Le fils de la première
dont il a été question dans un chapitre précédent, fut tué par
Théodoros dans la fuite de Menilek à Shoa, et Workite n'eut d'autre
alternative que d'implorer l'hospitalité du jeune roi qu'elle avait
sacrifié.
Deux ans à peine s'étaient écoulés que Mastiate se trouvait
en possession du pouvoir suprême qui lui avait été confié, du
consentement unanime des chefs, comme régente de son fils jusqu'à ce
qu'il eut atteint sa majorité.
Menilek, après sa fuite, n'eut pas une tâche facile à remplir: le chef
qui s'était mis à la tête de la rébellion, et qui après avoir repoussé
Théodoros lui avait infligé un honteux échec, se déclara indépendant
et devint le Cromwell de l'Abyssinie. Cependant Menilek fut bien reçu
par une petite portion de ses fidèles partisans; Workite aussi était
accompagnée de quelques guerriers fidèles; et plus tard un assez grand
nombre de chefs ayant abandonné l'usurpateur pour se ranger sous
l'étendard de Menilek, celui-ci marcha contre le puissant rebelle,
qui tenait toujours la capitale et plusieurs places fortes, défit
complètement son armée et le fit lui-même prisonnier.
Cette victoire fut suivie de près par la soumission de Shoa; chefs
après chefs vinrent déposer leurs armes et reconnaître pour leur
roi le petit-fils de Sabela Selassié. Une fois ses droits reconnus,
Menilek conduisit son armée contre les nombreuses tribus de Gallas,
qui habitent les belles provinces situées entre la frontière sud-est
de Shoa et le lac pittoresque de Guaraqué. Mais au lieu de rançonner
ces races agricoles, comme avait fait son père, il leur promit de les
traiter honorablement, en vassaux soumis à un pouvoir bienveillant,
moyennant un tribut annuel. Les Gallas surpris de cette clémence, de
cette générosité inattendue, acceptèrent volontiers ses conditions;
et, d'ennemis qu'ils étaient primitivement, ils devinrent ses fidèles
guerriers, et l'accompagnèrent dans toutes ses expéditions. Théodoros
avait laissé une forte garnison dans un amba déclaré imprenable et
situé sur la frontière nord de Shoa dans une position qui dominait
le passage conduisant du pays de Galla aux collines élevées de Shoa.
Menilek, avant sa campagne dans la province de Galla, avait investi
cette dernière forteresse de Théodoros, et après un mois de siège, la
garnison, qui avait supplié plusieurs fois son maître de lui envoyer
du renfort, finit par céder et ouvrit ses portes an jeune roi. Menilek
traita tous ces guerriers avec douceur, plusieurs furent honorés de
charges dans sa maison, d'autres reçurent des titres et des places, ou
bien furent placés dans des postes de confiance.
Menilek devait beaucoup à Workite; sans sa protection opportune,
il eût été poursuivi, et comme Shoa lui avait fermé ses portes, sa
position lui eût fait courir de grands dangers. Il n'avait point
oublié cela, ni que pour lui sauver la vie elle avait sacrifié son
fils unique et perdu son royaume: sa dette de reconnaissance était
immense, et rien ne pouvait dédommager la reine de son dévouement.
Mais s'il ne pouvait lui rendre son fils massacré, il pouvait et
voulait marcher contre sa rivale et, par la force des armes, rétablir
la reine déchue sur le trône qu'elle avait perdu à cause de lui. A la
fin d'octobre 1867, Menilek à la tête d'une armée d'environ quarante
à cinquante mille hommes, dont trente mille cavaliers, deux à trois
mille mousquetaires et le reste de lanciers, fit son entrée dans la
plaine de Wallo-Galla: il déclara qu'il ne venait pas en ennemi, mais
en ami; non pour détruire et piller, mais pour rétablir dans ses
droits Workite, la reine dépossédée. Celle-ci était accompagnée d'un
jeune garçon qu'elle assurait être son petit-fils, fils du prince qui
avait été tué deux ans auparavant à Magdala; elle prouva qu'il était
né dans le pays de Galla, avant qu'elle partît pour Shoa, et qu'il
était le fruit d'une de ces unions si fréquentes dans le pays; elle
l'avait emmené, disait-elle, lorsqu'elle était allée chercher un
refuge auprès de celui qu'elle avait sauvé. Afin d'empêcher toute
tentative de sa rivale contre son petit-fils, elle avait tenu la chose
secrète. Cependant son histoire ne fut admise que par très-peu de
personnes; j'ai su que dans l'Amba les soldats en riaient; ce fut
toutefois un prétexte offert à la plupart de ses premiers partisans
pour s'attacher à sa cause, et s'ils n'acceptèrent pas le conte dans
leur for intérieur, du moins ils eurent l'air d'y ajouter foi.
Les chefs des Gallas hésitèrent quelque temps. Menilek garda sa
parole; il ne pilla jamais ni n'inquiéta personne et recueillit
bientôt la récompense de sa sage politique. Cinq des tribus envoyèrent
leur soumission et reconnurent Workite comme régente de son
petit-fils. Mastiate, en présence d'une telle défection, adopta la
conduite la plus prudente en se retirant avec les restes de son armée,
devant les forces puissantes de son adversaire, qui la poursuivit
quelques jours mais sans jamais l'attaquer. Menilek voyant qu'il n'y
avait plus rien à craindre de ce côté, et que les droits de Workite
avaient été aussi bien établis que possible, partit accompagné d'une
partie des troupes de sa nouvelle alliée et marcha contre Magdala.
Menilek évidemment comptait beaucoup sur le mécontentement si connu de
la garnison, et il espérait, par l'intermédiaire de l'évêque dont il
ne connaissait pas la mort, de son oncle Aito-Dargie et de M. Rassam,
qu'il trouverait à son arrivée un parti qui l'aiderait du moins, s'il
ne lui livrait pas l'Amba tout de suite. Sans aucun doute, si l'évêque
eût vécu, il aurait réussi, soit par la crainte, soit par la menace,
à ouvrir les portes de l'Amba à son ami bien-aimé. Aito-Dargie avait
bien, je n'en doute pas, la promesse de quelques chefs, d'être assisté
dans cette entreprise; mais ils n'étaient pas assez forts et au
dernier moment ils manquèrent de courage.
Quant à M. Rassam il adopta la conduite la plus prudente en mettant
sa politique en rapport avec les mouvements de Menilek. On ne pouvait
prendre trop de précautions, car il y avait beaucoup de raisons de
craindre que cette grande entreprise ne se terminât en une vaine
démonstration. Il donna toutefois de grands encouragements à Menilek,
lui offrant l'amitié de l'Angleterre, et même l'assurant qu'il serait
reconnu roi du pays par notre gouvernement, si nous lui devions jamais
notre délivrance. Il l'engagea à camper à Selassié, à tirer deux
charges de coups de fusil contre les portes, et si la garnison ne
se rendait pas, à aller camper entre Arogié et le Bechelo, afin
d'empêcher Théodoros d'entrer dans l'Amba avant l'arrivée de nos
troupes.
Nous fûmes bien trompés par Wakshum Gobazé qui pendant six semaines
fut toujours sur le point de venir et qui n'arriva jamais. D'un autre
côté nous nous attendions à ce que Mastiate s'efforcerait de s'emparer
de _son_ Amba; mais elle ne parut jamais; et pour achever de nous
mettre dans un état pénible d'attente journalière, Menilek se fit
désirer plus d'un mois. Nous avions déjà renoncé à le voir, lorsqu'à
notre grande surprise, dans la matinée du 30 novembre, nous aperçûmes
un camp établi sur le penchant nord du Tenta; et à l'extrémité d'une
petite éminence dominant le plateau opposé à Magdala, nous vîmes se
dessiner les tentes rouges, blanches et noires du roi de Shoa; ce
jeune prince ambitieux s'intitulait déjà le _Roi des rois_. Mais notre
étonnement fut bien plus grand, lorsque vers midi, nous entendîmes le
bruit retentissant d'un feu de mousqueterie mêlé aux décharges d'un
petit canon. Nous eûmes alors plus de confiance dans le courage de
Menilek que nous n'en avions eu jusque-là, croyant que, protégée par
le feu de ses mousquets, l'élite de ses troupes assaillirait la
place. Sachant le peu de résistance qu'il rencontrerait nous nous
réjouissions déjà à la perspective de notre délivrance, ou tout au
moins à l'avantage d'un changement de maître. Nous n'avions pas encore
fini de nous féliciter, lorsque le feu cessa tout à coup; comme tout
était parfaitement calme sur l'Amba nous ne savions ce qu'il était
arrivé; quelques-unes de nos sentinelles entrèrent dans notre hutte
et nous demandèrent si nous avions entendu la _prouesse_ de Menilek.
Hélas! il n'était que trop vrai que c'était une vaine fanfaronnade:
Menilek avait fait feu des hauteurs du plateau de Galla, hors de
portée, pour effrayer la garnison et l'amener à se soumettre.
Satisfait ensuite du travail de sa journée, il avait fait retirer ses
troupes dans leurs tentes, attendant le résultat de leur manifestation
martiale.
Le campement de Menilek dans la plaine de Galla était plein de péril
pour nous, et ne pouvait lui être d'aucun avantage. Le lendemain matin
il nous envoya une dépêche par l'intermédiaire de Aito-Dargie, nous
demandant ce qu'il devait faire. Nous lui démontrâmes encore fortement
la nécessité d'attaquer l'Amba du côté d'Islamgee; et dans le cas où
un assaut lui paraîtrait impossible, nous le pressâmes d'arrêter toute
communication entre la forteresse et le camp impérial. Notre plus
grande crainte était que Théodoros, venant à apprendre que Menilek
donnait l'assaut à son Amba, n'envoyât l'ordre immédiat d'exécuter
tous les prisonniers de quelque importance, nous autres y compris.
Sans contredit, une grande inimitié existait dans l'Amba contre
Théodoros, et si Menilek avait donné suite à ses projets, sous peu de
jours il eût vu l'Amba tomber en son pouvoir. Mais il demeura campé
sur le terrain qu'il s'était d'abord choisi, et ne fit aucune
tentative pour nous délivrer.
Waizero Terunish se conduisit très-bien en cette occasion; elle donna
un adderash (festin public), présidé par son fils Alamayou, à tous
les chefs de la montagne. Comme c'était un festin de jour il ne
fut composé que de pain de tef et de sauce au poivre; et comme
les provisions de tej se faisaient rares dans le cellier royal,
l'enthousiasme ne fut pas considérable. Cela eut pourtant pour effet
de forcer les chefs et les soldats à proclamer ouvertement leur
fidélité à Théodoros; avec ces partisans toujours assez forts et
desquels elle n'avait pas à craindre de trahison, elle se prépara
à s'emparer des mécontents, avant qu'ils eussent eu le temps de se
déclarer en rébellion ouverte comme partisans de Menilek. Tous ceux
dont les allures étaient déjà suspectes et ceux qui avaient pris des
engagements avec Menilek et accepté ses présents, prirent peur. On
envoya appeler Samuel; il trembla; nous-mêmes nous fûmes pleins de
crainte pour lui comme pour nous, et notre joie fut grande lorsque
nous le vîmes revenir. S'étant aperçue que quelques chefs ne s'étaient
pas montrés, la reine s'informa quelle avait été la cause de leur
absence. Comprenant qu'ils ne pouvaient former un parti assez fort
en faveur de Menilek, ceux-ci donnèrent des explications qui furent
acceptées à condition que le lendemain ils se trouveraient dans
l'enceinte royale et que là en présence de la garnison entière, ils
proclameraient leur fidélité. Ils s'y rendirent ainsi qu'ils l'avaient
promis, et furent les plus bruyants dans leurs applaudissements, dans
leurs expressions de dévouement à Théodoros, et dans leurs outrages
_au gros garçon_ qui s'était aventuré près d'une forteresse confiée à
leurs soins.
La reine avait célébré sa fête d'une façon très-convenable. Le ras et
les chefs se consultèrent pour savoir s'il ne serait pas bon de
faire quelque chose de leur côté pour montrer leur affection et leur
dévouement à leur maître. Mais que faire? Ils avaient déjà placé des
gardes extraordinaires la nuit aux portes, et protégé tous les points
faibles de l'Amba; il n'y avait plus qu'à inquiéter les prisonniers.
Le second jour après l'arrivée de Menilek en face de la montagne,
Samuel reçut l'ordre des chefs de nous envoyer coucher tous dans une
hutte; une seule exception fut faite en faveur de l'ami du roi, M.
Rassam. Mais le pauvre Samuel, quoique malade, alla trouver le ras et
insista pour que l'ordre fût retiré. Je crois que son influence
fut secondée en cette circonstance par _une douceur_ qu'il glissa
délicatement dans la main du ras. Les chefs dans leur sagesse avaient
aussi décidé, et le lendemain matin l'ordre fut confirmé, que tous les
serviteurs, excepté ceux de M. Rassam, seraient renvoyés au bas de la
montagne. Les messagers ainsi que les serviteurs ordinaires employés
par M. Rassam furent aussi obligés de partir. Ils me permirent ainsi
qu'à M. Prideaux, à part nos serviteurs portugais, d'avoir chacun
une porteuse d'eau et un petit garçon. Je n'avais pas de maison à
Islamgee; Samuel ne crut pas qu'il me fut permis d'y planter une
tente, aussi nos pauvres compagnons eussent été très-mal si le
capitaine Cameron ne les eût admis, avec sa bienveillance ordinaire,
à partager le quartier de ses propres domestiques. Nous fûmes
très-contrariés par cet ordre absurde et vexatoire, et j'eus encore
bien de l'ennui lorsque tout fut redevenu comme auparavant, pour
retrouver des serviteurs; il me fallut toute l'influence de Samuel et
une _douceur_ au ras, pour obtenir ce que je voulais.
Comme l'on peut s'y attendre les détenus abyssiniens ne furent pas non
plus épargnés; presque tous leurs serviteurs furent envoyés au bas
de la montagne, on ne leur en laissa qu'un par trois ou quatre
prisonniers qui fut chargé journellement de leur porter le bois, l'eau
et de préparer leur nourriture. Ils ne furent pas obligés de quitter
les dortoirs, mais ils durent rester jour et nuit dans le même lieu
tout encombré. Tout le monde était dans l'attente de savoir si Menilek
se déciderait à quelque chose, et mettrait fin ainsi à cet état
d'anxiété.
De grand matin, le 3 décembre, nous apprîmes, par nos domestiques,
que Menilek avait levé son camp et qu'il se mettait en marche. Où
allait-il? nous ne le savions pas; mais comme nous croyions avoir sa
confiance, nous nous flattâmes qu'il avait suivi nos conseils, et que
nous le verrions bientôt à Selassié ou sur le plateau d'Islamgee. Nous
passâmes une matinée pleine d'angoisses: les chefs paraissaient
fort inquiets; évidemment, ils s'attendaient à un assaut dans cette
direction, et nous fûmes avertis que nous serions appelés à renforcer
les fusiliers si l'Amba était attaqué. Toutefois, notre attente fut
courte. Une fumée s'élevant au loin et dans la direction du chemin de
Shoa nous montra clairement que le futur conquérant, sans tenter le
moindre assaut, s'en retournait dans son pays, et, pour tout exploit,
avait brûlé quelques misérables villages, dont les habitants étaient
des partisans de Mastiate.
L'excuse que Menilek donna de sa retraite précipitée fut que ses
provisions s'achevaient, et que, n'ayant pas un camp de serviteurs
avec lui, il ne pouvait se faire préparer du pain; ses troupes étant
affamées et mécontentes, il s'était décidé à retourner à Shoa pour se
procurer un camp de serviteurs, et revenir mieux approvisionné dans
le voisinage de Magdala, jusqu'à ce que la forteresse se rendît. La
vérité était, qu'à son grand désappointement, il avait entendu de
son camp un feu de mousqueterie tiré pendant qu'il faisait sa
démonstration; il était persuadé que, pour aussi bien que le plan eût
été concerté, sa seule chance de réussite était dans la longueur du
temps et dans les effets produits par la famine qu'amène toujours un
long siège. Il pouvait obtenir des provisions en abondance, car il
était l'allié de Workite et dans une contrée amie. Il aurait pu même
en obtenir beaucoup des districts sans défense de Worahaimanoo,
Dalanta, etc., etc., qui auraient été tout à fait disposés à lui
envoyer d'abondantes provisions dans son camp, sur la simple assurance
qu'il ne les inquiéterait pas. Mais si cette fusillade dérangea un peu
ses plans, quelque chose qu'il vit le soir du second jour, une faible
vapeur de fumée, le fit lâchement s'enfuir. Qui sait? Cette fumée
venait peut-être du camp du terrible Théodoros. Il était, il est vrai,
toujours très-loin. Mais Menilek savait bien que son beau-père était
un homme de longues marches et de soudaines attaques. Sa puissante
armée ne serait-elle pas dispersée comme la balle par le vent, au cri
de: «Théodoros arrive!» C'était bien à craindre, et il conclut que le
plus tôt qu'il pourrait s'éloigner serait le meilleur.
Notre désappointement fut indescriptible. Je ne saurais exprimer notre
rage, notre indignation, notre mépris, devant une telle lâcheté.
Ce _gros garçon_, comme nous l'appelions aussi maintenant, nous le
méprisions, nous le haïssions. Si nous avions été assez imprudents
pour nous montrer ouvertement ses partisans, que serions-nous devenus?
Menilek, sans doute bien renseigné, aurait probablement réussi si
l'évêque eût vécu seulement quelques semaines de plus. Les choses,
telles qu'elles étaient, nous laissaient dans une grande douleur; s'il
n'avait jamais quitté Shoa, ainsi que Workite, Mastiate aurait mis
le siège devant l'Amba. Un peu plus tôt ou un peu plus tard, la
forteresse aurait été entourée, et jamais Théodoros ni ses envoyés ne
se seraient aventurés au sud du Béchelo, si Mastiate se fût trouvée là
avec ses vingt mille cavaliers.
Après la retraite de Menilek, je me jurai, pour une bonne fois, de ne
plus avoir aucune confiance dans les promesses des chefs indigènes,
qui toujours s'en allaient en fumée. A partir de cette époque,
j'entendis dire avec la plus grande indifférence que tel ou tel
marchait dans telle direction, qu'il ou qu'elle attaquerait Théodoros,
envahirait l'Amba, intercepterait toute communication entre les
gens de la forteresse et _notre ami_ Théodoros. Nous étions depuis
longtemps sans messagers, et le dernier ne nous avait pas apporté la
nouvelle que nous attendions avec tant d'anxiété. Notre impatience
devint encore plus grande lorsque nous vîmes que nous n'avions rien
à attendre des indigènes. Nous pensions bien que l'expédition de
l'Angleterre était en voie d'exécution; nous sentions que quelque
chose devait se passer, mais nous soupirions après la certitude.
Oh! comme je me souviens du 13 décembre, glorieux jour pour nous!
Jamais amant n'a lu le billet longtemps attendu de sa bien-aimée avec
plus de joie et de bonheur que nous ne lûmes, ce jour-là, la bonne et
chère lettre de notre excellent ami le général Merewether! Les troupes
anglaises avaient débarqué. Depuis le 6 octobre, nos compatriotes
étaient dans le même pays qui nous voyait captifs! Rades et jetées
étaient franchies, régiment après régiment avait quitté les côtes de
l'Inde, et quelques-uns déjà marchaient vers les Alpes de l'Abyssinie,
pour nous délivrer ou nous venger! C'était trop délicieux pour être
cru: nous ne pouvions y ajouter foi. Avant peu, tout devait donc
être terminé par la liberté ou par la mort! Tout était préférable au
prolongement de notre esclavage. Théodoros arrivait.--Qu'importe?
Merewether n'était-il pas là, le brave commandant, le galant officier,
le politique accompli! Avec des hommes comme un Napier, un Staveley, à
la tête des troupes britanniques, impossible d'être plus longtemps
en butte à l'injure de mesquines vexations. Nous étions même prêts à
subir un sort pire, si tel devait être notre lot; mais le prestige de
l'Angleterre serait rétabli, et le sang de ses enfants ne resterait
pas sans vengeance. Ce fut un de ces moments d'exaltation que nul
n'a connu, sinon celui qui a passé des mois entiers d'agonie morale,
suivis d'une joie soudaine. Nous riions à coeur joie d'avoir eu
seulement un moment l'idée de nous fier à des poltrons comme Gobazé et
Menilek. L'espoir de revoir nos braves compatriotes nous réconfortait.
Nous les suivions par la pensée, et dans nos coeurs, nous souffrions
de toutes les fatigues, de toutes les privations qu'ils auraient à
supporter avant d'avoir pu rendre _libres les captifs_. De nouveau, la
Noël et le nouvel an nous trouvèrent dans les fers à Magdala; mais,
cette fois, nous étions heureux; cette fois était la dernière, et,
quels que fussent les événements, nous étions pleins d'espoir dans
notre délivrance: nous nous transportions, par la pensée, aux fêtes de
Noël de l'année suivante, que nous passerions au _home_.
Note:
[24] Selon les lois de l'Eglise d'Abyssinie, l'évoque doit être prêtre
cophte, ordonné an Caire. La dépense occasionnée par la consécration
d'un évêque est d'environ 10,000 dollars.