XIV

Fin de la seconde saison pluvieuse.--Rareté et cherté des

approvisionnements.--Meshisha et Comfou complotent leur fuite.--Ils

réussissent.--Théodoros est volé.--Dainash poursuit les

fugitifs.--Attaque de nuit.--Le cri de guerre des Gallas et le sauve

qui peut.--Les blessés laissés sur le champ de bataille.--Hospitalité

des Gallas.--Lettre de Théodoros à ce sujet.--Malheurs de

Mastiate.--Wakshum, Gabra, Medhim.--Récit de la vie de Gobazé.--Il

sollicite la coopération de l'évêque pour s'emparer de Magdala.--Plan

de l'évêque.--Tous les chefs rivaux intriguent à l'Amba.--L'influence

de M. Rassam exagérée.

Une autre _Maskal_ (fête de la Croix) était arrivée, et septembre

promettait un bel et agréable hiver. Aucun changement ne s'était

opéré dans notre vie journalière; c'était toujours la même routine,

seulement nous commencions à être très-anxieux au sujet du retard de

nos délégués à la côte, car notre argent touchait à sa fin, et

tous les objets nécessaires à la vie s'élevaient à des prix

extraordinaires. Cinq morceaux de sel de forme oblongue nous

coûtaient, à cette époque, un dollar, tandis que, primitivement, à

Magdala, pendant leur première captivité, nos compagnons en avaient de

quinze à dix-huit du même poids pour trente sous. Bien que la valeur

du sel se fût tant accrue, cependant les autres denrées n'avaient pas

suivi la même proportion: elles avaient seulement baissé de qualité et

de quantité. Quand le sel était abondant, nous pouvions avoir quatre

vieilles volailles pour le même pris, qu'un morceau de sel Maintenant

qu'elles étaient rares, nous ne pouvions en avoir que deux. Toutes

choses étaient dans la même proportion, de sorte que nos dépenses

s'étaient élevées de deux cents pour cent. Les approvisionnements des

marchés avaient aussi diminué, et souvent nous ne pûmes acheter du

grain pour nos serviteurs abyssiniens. Les soldats de la montagne

souffraient beaucoup aussi de cette rareté et de ces prix, élevés; ils

mendiaient continuellement, et plusieurs furent arrachés à la mort

par la générosité de ceux qu'ils gardaient comme prisonniers.

Heureusement, j'avais mis de côté une petite somme en cas d'accident;

je croyais que le différend abyssinien touchait à sa fin en ce qui

nous concernait. J'en gardai pour moi une petite partie et je remis le

reste à M. Rassam, parce que, habituellement, il nous faisait part

des sommes qui lui étaient envoyées par l'agent de Massowah. Nous

congédiâmes autant de serviteurs qu'il nous fut possible, nous

réduisîmes nos dépenses an minimum, et nous envoyâmes messagers sur

messagers à la côte, pour nous apporter autant d'argent qu'ils le

pourraient. A cette époque, si nous avions été pourvus d'une plus

grande somme, je crois réellement que nous eussions pu acheter la

montagne, tant les soldats de la garnison étaient découragés et prêts

à se révolter, après les longues privations dont ils avaient souffert

pour un maître avec lequel ils n'avaient aucune relation. L'agent de

la côte fit tout ce qu'il put. Hôtes et messagers furent expédiés,

mais l'état du pays était tel, qu'ils avaient dû cacher l'argent

qu'ils portaient dans la maison d'un ami, à Adowa, et y demeurer

plusieurs mois, jusqu'à ce que, avec beaucoup de prudence et en ne

voyageant que la nuit, ils purent s'aventurer à passer à travers les

districts infestés de voleurs et en proie à la plus grande anarchie.

Dans la matinée du 5 septembre, tandis que nous étions à déjeuner,

l'un de nos interprètes entra précipitamment dans la hutte, et nous

annonça que notre ami l'Afa-Négus Meshisha, le joueur de luth,

et Bedjeram Gomfou, un des officiers qui avaient la charge des

pied-à-terre, avaient pris la fuite. Leur plan avait été longuement

prémédité et habilement exécuté. Au commencement des pluies, du

terrain avait été alloué aux différents chefs et aux soldats dans la

plaine d'Islamgee, an pied de la montagne. Quelques chefs s'étaient

arrangés avec les paysans pour qu'ils restassent dans la plaine, et

qu'ils ensemençassent le sol pour leur compte; eux devaient fournir

le grain, et la récolte être partagée. D'autres, qui avaient des

serviteurs, cultivèrent leur part eux-mêmes. Les lots de Bedjeram

Comfou et de l'Afa-Négus Meshisha étaient tout à fait an pied de

la montagne. Ils se chargèrent eux-mêmes de la culture, visitèrent

parfois leur champ, et, deux ou trois fois par semaine, ils envoyèrent

leurs serviteurs et leurs servantes pour arracher les mauvaises herbes

sons la surveillance de leurs femmes. Tout le terrain qu'ils avaient

reçu n'avait pas été mis en culture. Quelques jours auparavant, Comfou

avait parlé, à ce sujet, au ras, qui l'engagea à semer du _tef;_ vu la

rareté de ce produit, il serait bien aise, disait-il, que l'on fît une

seconde récolte. Comfou approuva fort l'idée et demanda au ras de lui

envoyer, dans la matinée du 5, un permis pour passer aux portes. Le

ras accepta. Dans cette même matinée, Meshisha alla trouver le ras

et lui dit qu'il avait aussi besoin de semer du tef, et lui demanda

l'autorisation de sortir. Le ras, qui n'avait pas le moindre soupçon,

accorda la demande. Les deux amis, le même jour, envoyèrent plusieurs

serviteurs pour préparer le champ; et afin de ne pas exciter les

soupçons, ils avaient aussi envoyé leurs femmes, mais par une autre

porte et sous le même prétexte. Comme les Gallas attaquaient souvent

les soldats de la garnison, an pied de la montagne, les sentinelles

des portes ne furent pas surprises de voir les deux officiers bien

armés et précédés de leurs mules; ils ne firent pas non plus attention

aux sacs que leurs domestiques portaient, quand ou leur dit que

c'était du tef qu'ils allaient semer, récit qui concordait avec celui

des serviteurs du ras lui-même. Ils partirent ainsi ouvertement, eu

plein jour, se croisant sur leur chemin avec plusieurs des soldats de

la montagne. Arrivés au champ, ils ordonnèrent à leurs serviteurs de

les suivre, et marchèrent promptement vers la plaine de Galla. Des

soldats, qui travaillaient en ce moment à leurs champs, soupçonnèrent

quelque ruse, et aussitôt retournèrent à l'Amba et communiquèrent

leurs soupçons au ras. Je n'eus qu'à prendre un télescope pour voir

les deux amis poursuivant leur chemin dans l'éloignement, sur la

route qui menait à la plaine de Galla. Toute la garnison fut

aussitôt appelée, et une poursuite immédiate fut ordonnée; mais dans

l'intervalle, les fugitifs gagnèrent du terrain, et ils furent enfin

aperçus, tranquillement arrêtés dans la plaine, en compagnie d'un

corps de cavalerie galla d'un aspect si respectable, que la prudence

des braves de Magdala les engagea à ne pas courir la chance de

l'aborder. A leur retour, ils trouvèrent, se cachant derrière les

buissons, la femme de Comfou, son petit enfant dans les bras. Il

parait que, effrayée et agitée, elle n'avait pu trouver le lieu du

rendez-vous, et qu'elle se cachait pour attendre que les soldats

eussent passé, lorsque les cris de son enfant attirèrent leur

attention. Elle fut triomphalement ramenée, enchaînée pieds et mains,

et jetée dans la prison commune pour _attendre des ordres_.

Pendant que la garnison était envoyée à cette expédition infructueuse,

les chefs s'étaient rassemblés, et comme l'un des fugitifs était le

surintendant des greniers et des magasins, une recherche immédiate

fut ordonnée, afin de s'assurer si ce fuyard n'avait pas emporté une

partie des trésors avant de prendre son congé sans cérémonie. A leur

grande terreur, ils s'aperçurent bientôt que des étoffes de soie, des

chapeaux, de la poudre, et même l'habit de gala de l'empereur, son

fusil et son pistolet favoris, ainsi qu'une somme assez grande,

avaient disparu; dans le fait, les sacs de tef étaient pleins de

dépouilles. Le ras comprit toute la gravité de sa position; il n'avait

pas seulement été grossièrement trompé, mais des objets de la plus

grande valeur parmi les richesses de l'empereur, objets confiés à ses

soins, avaient été volés par son premier ami. Il perdit aussitôt la

tête; il se peignit la rage de Théodoros en apprenant la nouvelle; il

se vit pensionnaire de la prison, chargé de chaînes, et peut-être même

condamné à une prompte et cruelle mort. Il assembla le conseil

et exposa le cas devant les chefs; les plus sages et les plus

expérimentés lui conseillèrent d'avoir confiance dans ses relations

d'amitié avec l'empereur, et dans son affection bien connue pour lui;

d'autres proposèrent une expédition dans le pays de Galla, une attaque

de nuit dans le village où l'on supposait que les fugitifs avaient

dû se réfugier; quelques centaines d'individus partiraient dans la

soirée, disaient-ils, surprendraient les fugitifs, les ramèneraient,

reprendraient leur bien perdu, et en même temps, massacreraient

les Gallas et pilleraient tout ce qu'ils pourraient. Ces exploits

compenseraient les pertes subies par leur royal maître, et feraient

oublier l'autorisation trop facilement accordée.

Ce dernier conseil prévalut; malgré l'opposition de quelques-uns,

le ras écarta leurs objections; il était d'ailleurs si grandement

compromis, qu'il saisit la première chance qui s'offrit à lui de se

réhabiliter. Bitwaddad Damash, l'ami et le compatriote de Théodoros,

le brave guerrier, fut chargé du commandement; après lui, venaient

Bitwaddad Hailo, Bitwaddad Wassié, et Dedjaymatch Gojé, tous de nos

vieux amis, dont j'ai parlé plus haut. Deux cents fusiliers de Damash

et deux cents lanciers de Gojé, soldats choisis, bien armés et bien

montés, composaient ce corps d'attaque. Vers le coucher du soleil, ils

s'assemblèrent. Avant de partir, Damash, vêtu d'une chemise de soie,

les épaules couvertes d'une élégante peau de tigre, armé d'une paire

de pistolets et d'un fusil à deux coups, vint dans notre prison pour

nous souhaiter le bonjour, ou plutôt pour satisfaire sa vanité, en

se proposant à notre admiration de commande et pour obtenir _la

bénédiction du départ_ de son cher ami M. Rassam, qui s'exécuta

courtoisement.

Deux fois déjà, pendant notre séjour à Magdala, Damash était parti

pour Watat, village situé à environ douze milles de Magdala, non loin

de l'endroit où le Béchélo sépare la province de Worahaimanoo du

plateau de Dahonte. C'était là qu'était gardé le bétail de l'empereur,

et des messagers avaient été envoyés à l'Amba par les paysans

réclamant des secours immédiats; une bande de Gallas s'étaient

montrés, et ils se sentaient eux-mêmes incapables de protéger les

vaches de Théodoros. Dans ces circonstances, la vue seule de Damash à

la tête de ses fusiliers avait chassé les Gallas, disaient ceux-ci à

leur retour; mais les mauvaises langues assuraient que c'était

une ruse des gens de ce pays, qui désiraient qu'il fût rapporté à

l'empereur combien ses sujets lui étaient fidèles, et combien ils

étaient soigneux de protéger le bétail dont ils étaient chargés.

Quelques-uns des soldats les plus jeunes et les plus inexpérimentés

assuraient que, le cas se présentant, le résultat serait le même; les

fugitifs seraient surpris, les Gallas s'enfuiraient dans toutes

les directions, à la vue de Damash et de ses vaillants compagnons,

abandonnant leurs demeures et leurs biens à la merci des envahisseurs.

Le ras passa une nuit sans sommeil et pleine d'anxiété; à la pointe du

jour il alla avec ses amis sur la petite colline, près de la prison,

et le télescope en main il examina soigneusement la plaine de Galla.

Les heures passaient et ils ne voyaient rien. Qu'était-il arrivé?

Pourquoi Damash et ses hommes ne rentraient-ils pas? Telles étaient

les questions que chacun se posait: les hommes âgés secouaient la

tête; ils avaient combattu dans leur temps dans la plaine de Galla, et

ils connaissaient la valeur de leurs sauvages cavaliers. Et même notre

vieil espion, Abu Falek, probablement pour voir ce que nous dirions,

s'écria: «Ce fou de Damash a eu l'imprudence de faire une pointe dans

le pays de Galla, lorsque Théodoros lui-même n'aurait pas voulu y

aller!» A la fin la nouvelle tant désirée que Damash et ses hommes

revenaient, se répandit comme un éclair sur la montagne; on les avait

vus descendant un profond ravin, ils ne suivaient pas la route qu'ils

avaient prise en allant, mais une autre plus courte. Les chevaux et

les hommes furent bientôt aperçus dans la plaine; mais on remarqua

qu'ils arrivaient en désordre comme on troupeau qui se sauve. On ne

put s'en rendre compte qu'au moyen du télescope. Les troupes de la

garnison furent aperçues faisant halte à une petite distance du ravin

qu'ils avaient descendu; ils marchaient très-doucement. Quelque chose

allait de travers évidemment; des cavaliers furent alors expédiés par

le ras afin de s'informer du résultat de l'expédition. Ils revinrent

apportant une nouvelle douloureuse et l'Amba retentit bientôt des

gémissements des veuves et des orphelins; onze morts, trente blessés,

des armes à feu perdues, les fugitifs en liberté: telles étaient, en

somme, les nouvelles qu'ils rapportèrent an ras désespéré.

La nuit précédente un Galla renégat avait conduit directement Damash

et ses hommes, au village du chef, dans la compagnie duquel on avait

vu les fugitifs dans la matinée. Ils pensaient bien que c'était sous

son toit hospitalier que ceux que l'on recherchait passeraient la

nuit. D'abord tout marcha selon leurs désirs. Ils atteignirent le

village en question une heure avant l'aurore, ils entourèrent aussitôt

la maison du chef, tandis qu'un petit corps de troupes était envoyé

pour fouiller et piller le village. Un terrible massacre eut lieu;

surpris dans leur sommeil les hommes furent tués avant d'être avertis

de la présence de l'ennemi. Quelques femmes et quelques enfants

seulement furent épargnés par ceux de ces assassins nocturnes qui

étaient moins altérés de sang. Avant de s'établir pour y séjourner,

Meshisha et Comfou, pensant bien que peut-être une tentative serait

faite pour les capturer, avertirent le chef d'être sur ses gardes, et

lui proposèrent d'aller dormir tous ensemble dans une petite hutte

délabrée, à quelque distance de sa maison. Heureusement pour eux et

pour le chef, ils adoptèrent ce prudent moyen; éveillés par les cris

et les bruits qui venaient du village, ils bridèrent leurs montures,

se mirent promptement en selle et furent prêts an combat avant même

que leur présence eût été soupçonnée.

Damash rassembla ses hommes et ses prisonniers, et il marqua son

passage par le pillage, se glorifiant déjà de son élévation future et

trop fier de ses succès. Il est vrai qu'il n'avait pas capturé les

fugitifs; mais après tout c'était l'affaire du ras. Il avait conduit

l'expédition, porté le fer et le feu dans le pays de Galla, et sans

avoir perdu un seul homme il retournait à l'Amba avec des prisonniers,

des chevaux, des vaches, des mules et autres dépouilles de guerre. Il

savait combien Théodoros s'en réjouirait, et il espérait déjà être

l'heureux successeur du ras disgracié. Il était à peine à cent pas

de la route plus courte qu'il se proposait de prendre à son retour

conduisant du plateau de Tanta à la vallée, au-dessous de Magdala,

lorsqu'il aperçut à l'horizon quelques cavaliers galopant vers lui à

franc étrier. Le bétail et les prisonniers sous la conduite de Gojé et

de quelques hommes étaient déjà engagés dans la route étroite et

la retraite était impossible. Il plaça ses fusiliers en face des

cavaliers, au nombre de douze, espérant ainsi effrayer vivement ces

derniers par la vue de ses grandes forces; mais il se trompait. Le

brave Mahomed Hamza avait à venger le sang de sa famille, et quoique à

la tête de douze hommes seulement, il chargea les quatre cents soldats

amharas. Il reçut un coup violent à la tête et tomba mort de son

cheval. Ses compagnons toutefois, avant que les Amharas pussent se

rallier firent une seconde et brillante charge pour venger leur

chef, et emportèrent son corps que tous craignaient de voir mutiler.

Plusieurs cavaliers se précipitant dans toutes les directions,

jetèrent leur cri de guerre qui fut entendu au loin et de tous côtés;

des hommes, des femmes, des enfants assaillirent les Amharas avec

des lances et des pierres. Les frères de Mahomed soutenus alors par

cinquante lances chargèrent à plusieurs reprises l'ennemi effrayé, et

les chassèrent comme des moutons jusqu'au bord du précipice.

Damash cependant n'était pas venu pour se battre, mais pour tuer; il

n'était brave que lorsqu’il avait des prisonniers à maltraiter, des

hommes sans défense à tuer, et des enfants à réduire en esclavage. Le

bétail avait atteint la vallée basse et la route était libre, aussi

jetant sa peau de tigre, son bouclier, ses pistolets, son fusil, et

abandonnant ses chevaux, Damash donna l'exemple du sauve qui peut et

roula plutôt qu'il ne descendit dans le profond ravin. Son exemple fut

suivi par tous ses Amharas. Ce fut une déroute complète. Le terrain

était jonché de mousquets, d'épées et de boucliers; les blessés et les

morts furent abandonnés sur le champ de bataille. Les Gallas ne les

poursuivirent pas dans le ravin, ils ne pouvaient les charger à cause

de l'inégalité du terrain. Ils en tuèrent quelques-uns cependant avec

des pierres pointues, arme dangereuse dans la main d'un Galla;

leurs ennemis terrifiés, se précipitaient dans l'étroit passage, se

bousculant l'un l'autre dans leur empressement à gagner la vallée, où

ces lâches poltrons savaient bien qu'ils seraient en sûreté.

Alors tous les blessés me furent apportés et pendant douze heures je

fus occupé à préparer des bandages et à soigner les blessures. Dans

plusieurs cas où je savais que la guérison était impossible j'en

informai les parents des malades de peur que leur mort ne me fût

attribuée, chose sérieuse dans notre position critique. Ceux qui

étaient ainsi avertis cherchaient des remèdes indigènes, mais ils

trouvaient bientôt que les charmes et les amulettes n'étaient pas

efficaces et que ma prédiction n'avait été que trop vraie. Je me

souviens d'un cas: un chef, qui avait été souvent de garde la nuit à

notre prison, avait eu la jambe gauche complètement écrasée, par une

pierre; sans entrer dans les détails techniques qu'il me suffise de

dire que je déclarai l'amputation le seul remède possible, mais pour

plaire aux chefs qui lui portaient un grand intérêt je consentis à

soigner sa blessure pendant une semaine; au bout de ce temps j'étais

toujours du même avis et je les en informai. Le malade avait un petit

_godjo_ bâti dans notre enceinte et il y demeura jusqu'à ce que je

l'avertis pour la seconde fois que rien ne pouvait le sauver qu'une

amputation immédiate. Sa famille l'emmena alors et fit venir un

médecin de Shoa, qui promit non-seulement de lui sauver la vie mais

aussi de lui conserver le membre. Le pauvre homme fut torturé par ce

charlatan ignare pendant huit ou dix jours, jusqu'à ce que la mort mît

fin à ses souffrances.

Deux jours après la sortie des troupes, une femme servant d'espion

raconta que dans le ravin où les Amharas avaient été culbutés, elle

avait aperçu deux hommes blessés cachés parmi les buissons, et encore

vivants. Un vieux chef, un Galla renégat, accompagné de cent hommes,

reçut l'ordre de partir, de tâcher de les ramener et d'enterrer les

morts; ils craignaient d'être attaqués par les Gallas et s'attendaient

à une certaine résistance. Ils n'aperçurent rien si ce n'est leur

vieux camarade, Comfou, qui d'un roc voisin tira sur eux avec son

_rifle_ sans atteindre personne. Ils lui rendirent son coup de

fusil, mais ne l'atteignirent pas et ayant rempli leur mission ils

rapportèrent les deux blessés, qui moururent tous les deux bientôt

après. L'un avait la jambe gauche et le bras droit brisés; de plus,

un coup d'épée lui avait ouvert le ventre et les boyaux sortaient; il

nous raconta qu'il avait beaucoup souffert de la soif, mais ce qui lui

avait causé encore une plus grande angoisse, c'était la peine qu'il

avait eue d'empêcher les vautours, avec sa main gauche, de se repaître

de ses entrailles.

Le ras se trouvait alors dans une plus triste position qu'auparavant;

mais il n'y était pas seul. Damash avait abandonné ses hommes, il

avait pris la fuite, il avait perdu son fusil, ses pistolets, le

cheval que l'empereur lui avait donné, ou plutôt prêté. Plusieurs

chefs inférieurs et quelques soldats avaient suivi l'exemple de

Damash, environ vingt-cinq mousquets ne purent être retrouvés, et le

nombre des lances et des boucliers qui avaient disparu était encore

plus grand. Plus tard Damash prétendit avoir été blessé, et nous ne le

vîmes pas de longtemps, ce dont nous fûmes fort aises; mais ses amis

nous apprirent qu'il souffrait tout au plus de quelques écorchures

gagnées dans sa retraite un peu trop précipitée.

Là où la force avait fait défaut on pensa que les négociations

réussiraient. On savait que les fugitifs habitaient toujours dans l'un

des villages appartenant aux parents de Mahomed, et qu'ils attendaient

le retour du messager envoyé à Mastiate, reine de Galla, dont le

camp était à quelques journées de distance. Les officiers de Magdala

proposèrent aux prisonniers gallas de leur rendre la liberté à tous,

hommes, femmes, enfants et de leur restituer leur bétail enlevé, à la

condition qu'on leur livrerait les fugitifs ainsi que les objets

dont ces derniers s'étaient emparés. La femme de l'un des principaux

prisonniers consentit à porter la proposition. On doit dire à

l'honneur des Gallas qu'ils refusèrent fièrement et même avec mépris,

de livrer leurs hôtes, préférant, disaient-ils, voir leurs parents

languir dans les chaînes, leur laisser supporter les tortures et même

la mort, plutôt que de devoir leur liberté à une action déshonorante.

Les grands de Magdala avaient désormais perdu tout espoir de justifier

leur conduite aux yeux de Théodoros; la bonne entente n'existait plus

dans leurs assemblées, ils s'accusaient l'un l'autre avec lâcheté, et

ils envoyaient chacun séparément à Théodoros message sur message,

se rejetant la faute mutuellement. Ils vivaient dans une terreur

continuelle, s'attendant toujours à l'arrivée d'une dépêche impériale.

Mais Théodoros environné de difficultés, presque privé de son Amba,

était par trop habile pour montrer son ennui; sa lettre à ce sujet

était parfaite. Si deux de ses officiers avaient pris la fuite c'est

qu'ils étaient infidèles, dans ce cas il était bien aise qu'ils

eussent quitté l'Amba; quant aux armes perdues, qu'est-ce que cela lui

faisait? il en avait encore à leur donner, et quand il viendrait il

prendrait sa revanche. Quelques-uns, très-peu, se laissèrent prendre

à ce langage, mais tous eurent l'air d'y croire, toutefois plusieurs

attendirent une occasion favorable pour suivre l'exemple de ceux

qu'ils s'étaient efforcés de ramener.

Tout le monde soupçonnait Mastiate, la reine de Galla, de garder

rancune de l'injure faite à son pays et de vouloir venger la mort de

ses sujets massacrés par trahison. On craignait qu'elle ne détruisit

la récolte du pied de l'Amba, n'empêchât le marché et n'affamât ainsi

la place. On savait qu'elle avait deux puissants alliés avec Comfou

et Meshisha et comme ce dernier avait déjà été sur la montagne il

connaissait les différents passages par où conduire à la faveur de la

nuit, les hôtes des Gallas. Une grande anxiété s'empara alors des gens

de l'Amba et des précautions furent prises pour le défendre d'une

surprise.

Je crois que c'était vraiment le plan de Mastiate, et qu'elle était

sur le point de le mettre à exécution lorsqu'un danger sérieux réclama

sa présence sur un autre point. Wokshum Gobazé, à la tête d'une

puissante armée, envahissait son royaume.

Nos jours de calme et de repos touchaient à leur fin; si aucun chef

rebelle ne menaçait plus l'Amba, la bonne nouvelle qu'enfin une

expédition pour notre délivrance avait été décidée dans la patrie, et

de plus l'information moins réjouissante que Théodoros marchait dans

notre direction, tout cela nous avait jetés dans un état d'excitation

qui allait croissant. Un jour nous étions pleins d'espoir et le

lendemain abattus et désespérés.

La carrière de Wokshum Gobazé avait été pleine d'aventures. Dans sa

jeunesse il avait accompagné son père Wakshum Gabra Medhin, chef

héréditaire du Lasta, au camp impérial a la première campagne de

Théodoros dans le Shoa, qui se termina par la soumission de la

contrée. Le père de Gobazé encourut la colère de l'empereur et il

était sur le point d'être exécuté lorsque l'évêque intercéda, et selon

son habitude Théodoros accorda sa grâce. Peu de temps après Gobazé

et son père saisirent une occasion favorable, désertèrent l'armée de

Théodoros et se retirèrent dans le Lasta. Ils n'eurent pas beaucoup

d'efforts à faire pour persuader les montagnards d'épouser leur

querelle, et ils se déclarèrent indépendants. Théodoros pour vaincre

cette insurrection envoya le propre cousin du rebelle, appelé Wakshum

Teféri, brave soldat et magnifique cavalier. Celui ci poursuivit son

parent, défit complètement son armée et conduisit son cousin lui-même

enchaîné aux pieds du trône. Théodoros était alors à Wadela, haut

plateau situé entre le Lasta et le Begemder. Il condamna à mort le

chef rebelle; et comme sur ce plateau élevé les seuls arbres que l'on

pût trouver étaient près de son camp, Wakshum Gabra Medhin fut pendu à

l'un de ceux qui ombrageaient la tente impériale, où le corps de cet

ennemi pouvait être aperçu au loin dans toutes les directions.

Gobazé s'échappa, et quelques jours plus tard Théodoros, craignant

l'influence de Wakshum Teféri, qui était très-aimé et admiré des

soldats, le fit enchaîner, oubliant que c'était ce même Teféri qui

s'était montré fidèle jusqu'à conduire à l'échafaud, son propre

cousin. L'empereur donna pour prétexte que c'était lui qui avait

favorisé la fuite de Gobazé.

Pendant quelque temps Gobazé se tint caché dans les forteresses du

haut pays du Lasta; mais il comprit bientôt que la puissance de

l'empereur allait s'affaiblissant et que les paysans étaient

mécontents de ses lois despotiques. Il sortit alors de sa retraite et

ayant rassemblé autour de lui quelques-uns des premiers sujets de son

père, il leva l'étendard de la révolte, et se proclama hautement le

vengeur de sa race. Tout le Lasta bientôt le reconnut pour son chef.

Sa législation était douce et avant peu il se trouva à la tête d'un

parti considérable. Il avança vers le Tigré, subjugua les provinces

de Enderta et de Wojjerat, pénétra dans le Tigré même, s'empara

du lieutenant de Théodoros et laissa là le sien Dejatch Kassa. Il

retourna ensuite dans le Lasta parce qu'il avait conçu le plan

d'étendre ses possessions du côté du Yedjow et du pays de Galla, afin

de protéger le Lasta de l'invasion de ces tribus pendant la conquête

qu'il se proposait de faire de la province de l'Amhara. Les événements

le favorisèrent et pendant quelque temps l'Abyssinie le regarda comme

son futur législateur. A son retour du Lasta il fut proclamé chef par

les habitants de Wadela et en même temps de puissants fugitifs du

Yedjow vinrent le trouver implorant son secours et insistant pour

qu'il devint leur maître. Cependant il rencontra des ennemis dans

l'exécution de ce projet, car une portion assez considérable de ceux

qu'il commandait étaient pour une alliance avec les Wallo-Gallas:

toutefois il lui parut que le moyen le plus sage serait d'attendre

après les pluies pour envahir la province de Wallo. Il envoya en

conséquence l'un de ses parents à la tête d'une petite troupe pour

soumettre le Dalanta; et presque aussitôt le Dahoute fut évacué par

les Gallas et occupé par ses troupes. Au commencement de septembre

Gobazé entra enfin dans le pays de Wallo-Galla, par la frontière

nord-est non loin du lac Haïk. Dès que la reine Mastiate apprit cette

nouvelle elle se hâta de s'opposer à la marche du conquérant et fit

camper son armée à quelques milles en avant de celle de Gobazé

dans une grande plaine où sa splendide cavalerie devait avoir tout

l'avantage du combat. Pendant environ quinze jours ou trois semaines

les deux armées restèrent en présence l'une de l'autre: Gobazé

attendait son ennemi sur un terrain montueux et raviné où les chevaux

des Gallas ne pouvaient charger ses fantassins qui devaient ainsi

avoir tout l'avantage, tandis que Mastiate de son côté ne voulait

point abandonner la position qu'elle s'était choisie et où elle était

sûre d'écraser son ennemi.

Longtemps auparavant Gobazé s'était mis en communication avec l'évêque

et avec M. Rassam. Avant les pluies de 1867, le jeune prince avait

envoyé dire à l'évêque qu'il allait marcher sur Magdala, et lui ayant

fait offrir quelques centaines de dollars il lui fit demander eu même

temps s'il l'aiderait de tout son pouvoir dans le cas où lui, Gobazé,

marcherait vers la place. L'évêque répondit qu'il ferait tout ce qu'il

pourrait et que aussitôt que l'Amba serait investi il agirait des

pieds et des mains pour la réussite de ses plans. Gobazé lui renvoya

son message pour lui dire que s'il lui promettait son secours celui de

Damash, celui de Gogi, et celui du ras (les trois chefs puissants

qui avaient toute la garnison sous leur commandement) il viendrait

aussitôt. Cette demande était simplement absurde; si nous avions pu

gagner ces trois hommes à notre cause nous pouvions parfaitement nous

dispenser de la présence de Gobazé. L'évêque proposa ceci; Gobazé

camperait à Islamgee; au moment où il paraîtrait au bas de la

montagne, l'évêque nous livrerait, ainsi qu'à quelques autres hommes,

des armes à feu et des munitions. Nous ouvririons nos chaînes, aidés

de quelques serviteurs sur la fidélité desquels nous pouvions compter

et nous les armerions ensuite; puis une fois toutes ces choses prêtes,

l'évêque sortirait revêtu de la pompe de l'Eglise portant la sainte

croix, et excommunierait Théodoros et ses adhérents, plaçant sous une

irrévocable malédiction tous ceux qui tenteraient de nous arrêter. Nos

forces, y compris les Portugais, les indigènes de Massowah, et

les envoyés, s'élevaient à environ vingt-cinq hommes; l'évêque en

conduisait cinquante et était entouré d'environ deux cents prêtres ou

desservants. Tous ces hommes, quelle qu'en fût la nationalité,

étaient prêts à se battre au besoin. Par persuasion ou par menaces

l'avant-garde devait s'ouvrir le chemin de la porte et gagner toujours

le bas de la montagne malgré ceux qui tenteraient d'arrêter les plus

avancés. L'évêque et les prêtres se tiendraient à la porte intérieure,

tandis que les autres hommes s'empareraient de la porte extérieure

et la garderaient jusqu'à ce que le Wakshum et ses hommes, prêts à

marcher, avançassent et prissent possession du fort.

Le plan était excellent et nul doute qu'il n'eût réussi. Nous savions

bien que nous n'avions à attendre ni grâce ni merci si nous étions

repris, et nous nous serions laissé tuer tous jusqu'au dernier plutôt

que de nous laisser faire prisonniers. En présence d'une bonne poignée

d'hommes, déterminés à vendre chèrement leur vie, bien peu de soldats

se seraient aventurés à nous attaquer ouvertement; la marche aurait

été soudaine et la garnison eut été enlevée par surprise: de plus nous

avions en notre faveur la bigoterie du peuple: ceux qui auraient pu

avoir le courage de se jeter sur nous, auraient été retenus par la

présence de l'évêque, et auraient plutôt baisé la terre sous ses pas,

que d'encourir sa mortelle excommunication. L'évêque communiqua son

plan à Gobazé et pendant quelques jours nous vécûmes dans un état

d'excitation très-grande, espérant toujours que les envoyés allaient

arriver porteurs de l'excellente nouvelle que Gobazé avait tout

accepté. Mais nous fûmes déçus dans nos espérances. Gobazé n'approuva

nullement nos plans; il envoya dire à l'évêque: «Il est plus

avantageux pour moi d'aller à Begember et d'attaquer là mon ennemi

mortel: donnez-moi votre bénédiction. A la chute de Théodoros, l'Amba

m'appartiendra; il vaut mieux que j'aille le battre, que d'attaquer

Magdala, car vous savez bien que le fort est imprenable.» La

bénédiction fut donnée, mais Gobazé fit de nouvelles réflexions; il

n'osa pas aller attaquer le meurtrier de son père, et nous apprîmes

bientôt qu'il avait marché vers le Yedjow. Gobazé nous fut toujours

favorable; il nous aida de tout son pouvoir; il protégea nos messagers

dans leurs voyages à la côte, et fut toujours préoccupé de notre

délivrance; malheureusement il n'eut jamais assez de courage pour se

battre avec Théodoros lui-même.

Gobazé et Mastiate avaient fini par se fatiguer de s'attendre l'un

l'autre. Cette dernière avait été avertie que sous peu elle aurait

à combattre un plus puissant ennemi dans la personne de sa rivale

Workite et elle fit les premiers pas d'une réconciliation. Elle envoya

à Gobazé un cheval a titre de _Gage de paix_, mais Gobazé lui renvoya

son présent accompagné d'une pelote de cotou et d'un fuseau, avec ces

paroles: «qu'elle n'avait que faire des chevaux, que son occupation

étant de filer le coton, il lui envoyait les instruments nécessaires à

cela.» Cependant Gobazé apprenant que Dejatch Kassa l'avait abandonné

depuis quelques mois, qu'il étendait sa puissance et marchait sur

Adowa, quitta son poste et retourna vers Yedjow. D'ailleurs les

provisions se faisaient rares dans son camp, tandis que Mastiate

étant dans ses Etats pouvait se procurer tout ce qu'elle désirait

très-facilement. Mastiate suivit Gobazé dans sa retraite, attendant

qu'une circonstance favorable lui permît de l'attaquer. Gobazé

comprenant les difficultés de sa position fit des avances à Mastiate

qui, voyant cela, dicta les conditions de la paix. Elle promit de

ne pas s'ingérer dans les affaires du Yedjow à la condition que les

provinces nouvellement occupées du Dahonte et du Dalanta lui seraient

cédées. Gobazé accepta ces conditions et la paix fut signée; il fut

même convenu qu'il y aurait entre les deux parties jadis ennemies,

alliance offensive et défensive. Mais cette dernière condition ne

fut pas tenue, car bien peu de temps après Mastiate étant fortement

inquiétée par Menilek ne put obtenir aucun secours de son nouvel

allié.

Quant à nous, ces changements continuels nous contrariaient d'autant

plus que notre argent touchant à sa fin, nous étions cependant obligés

de faire des présents aux nouveaux chefs établis par le conquérant

du jour. Nous nous étions faits des amis des gouverneurs (Shums) que

Théodoros avait laissés dans ces provinces, lorsque nous avions essayé

de communiquer avec les députés de la reine de Galla. Nous nous étions

aussi liés avec les envoyés de Gobazé lors de l'évacuation de ces

districts par les Gallas, et de nouveau encore lorsque les Gallas

y revinrent; nous finîmes par nous assurer non-seulement de leur

neutralité (car ils avaient déjà pillé plusieurs fois nos messagers)

mais aussi nous obtînmes la promesse qu'ils seraient favorables

à notre cause, en leur faisant force présents et encore plus de

promesses. Sous ce rapport nous fûmes très-heureux; à notre arrivée

nous fûmes préservés de beaucoup d'ennuis, et peut être d'accidents

plus graves par l'argent que Théodoros donna aux ouvriers et qu'ils

nous cédèrent. Plus tard, pendant la saison des pluies nous fûmes

empêchés de mourir de faim par les quelques dollars que j'avais mis de

côté; et enfin pour la troisième fois lorsque tout nous faisait défaut

et que nous étions réduits à quelques sous provenant de la vente de

nos selles ou de divers objets de peu de valeur, un messager nous

arriva porteur de plusieurs centaines de dollars.

Tandis que Mastiate traitait avec Gobazé, son fils écrivait à M.

Rassam et à l'évêque. Il demandait à celui-ci d'user de son influence

pour l'aider à s'emparer de la montagne, lui promettant en retour de

nous traiter honorablement si nous consentions à rester dans le pays,

ou bien de nous mettre à même d'atteindre la côte si nous désirions

retourner dans notre patrie. Quant à l'évêque il lui promettait sa

protection, la permission de reprendre tous ses biens, l'assurant

qu'aucune injure ne serait faite à ce qu'il appelait _ses Idoles_.

Pourvu que nous pussions nous échapper des griffes de Théodoros, peu

nous importait dans quelles mains nous tomberions. Sans doute, nous

n'avions pas conservé l'espoir de quitter le pays; telle n'était pas

du moins l'opinion de la majorité parmi nous; quels que fussent les

événements, nous préférions tout à cette crainte journalière de la

mort par la faim, la torture ou les mille angoisses dont nous avions

été tourmentés jusqu'alors. Nous n'aurions certes pas aimé de tomber

entre les mains des paysans ou de quelques officiers inférieurs. Les

premiers nous auraient probablement mis à mort, par haine contre

les blancs; les seconds nous auraient maltraités ou vendus au plus

offrant. Les grands chefs révoltés auraient agi différemment: nous

aurions été presque libres en leur pouvoir et il est probable qu'on

nous eût permis de partir, dès que nous aurions compté une rançon

convenable.

Toutefois à Ali, à Gobazé, à Ahmed, fils de Mastiate, ou à Menilek,

roi de Shoa, la réponse de M. Rassam fut la même: «Venez, envahissez

la place, et alors nous verrons ce que nous pouvons faire pour vous.»

Cela nous amusa parfois de suivre ces différents rivaux de Théodoros

qui s'efforçaient de s'emparer de Magdala pendant que l'empereur

était absent. Gobazé et Menilek avaient eu la pensée tous les deux

de s'assurer le gouvernement de l'Abyssinie par la prise de Magdala.

Menilek avait écrit à l'évêque avant les pluies, pour l'informer qu'il

allait venir prendre possession de _son_ Amba, et le prier en même

temps de prendre soin de _sa_ propriété. A part l'honneur que leur

aurait valu cette possession, ils devaient par ce moyen obtenir les

trois choses qu'ils estimaient être les plus favorables à leurs vues

ambitieuses; le trône, la faveur de l'évêque, et les prisonniers

anglais. Tous avaient besoin de M. Rassam, non pas seulement pour les

aider, mais, comme ils disaient, pour leur livrer la montagne; ils

étaient convaincus que nous vivions dans des termes d'amitié avec les

chefs, et ils croyaient que nous avions en notre possession des sommes

fabuleuses, de sorte que soit par amitié, soit par des présents, nous

pouvions ouvrir les portes au candidat de notre choix.

Magdala ne pouvait tomber en leur pouvoir que par trahison: dans leurs

armées innombrables ils n'auraient pu trouver vingt hommes assez

courageux pour tenter l'assaut. Magdala avait la réputation d'être

imprenable, et vraiment avec ces armées indigènes si mal organisées,

la chose pouvait être vraie. Théodoros lui-même ne s'en était rendu

maître que parce que la garnison galla, saisie d'une frayeur panique,

avait évacué la place pendant la nuit. Théodoros avait établi son

camp au pied de l'Amba, et tenté un assaut: mais bientôt il renonça

à atteindre sa tâche désespérée avant les pluies; et ce ne fut que

plusieurs jours après que les Gallas se furent retirés, qu'un des

chefs, soupçonnant que le fort avait été abandonné, s'aventura à

s'assurer du fait, et revint en informer Théodoros qui put alors

entrer dans la place d'où avait fui l'ennemi.

Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros · 第 21 / 51 题