Seconde visite à Zagé.--Arrestation de M. Rassam et des officiers
anglais.--Accusations contre M. Rassam.--Les premiers captifs sont
amenés enchaînés à Zagé.--Jugement public.--Réconciliation.--Départ
de M. Flad.--Emprisonnement à Zagé.--Départ pour Kourata.
Le 13 avril, nous fîmes notre troisième expérience des bateaux de
jonc, parce que l'empereur désirait voir une fois de plus ses _chers
amis_ avant notre départ. Les ouvriers européens de Gaffat nous
accompagnèrent. Tous les prisonniers de Magdala et de Gaffat partirent
le même jour, mais par des routes différentes; le rendez-vous général
fut désigné à Tankal, situé à l'extrémité nord-ouest du lac, où nos
bagages devaient aussi nous rejoindre.
A notre arrivée à Zagé, nous fûmes reçus avec tout le respect
habituel. Ras-Engeddah et plusieurs officiers vinrent à notre
rencontre sur le rivage, et des mules richement enharnachées furent
amenées des écuries impériales. Nous descendîmes à l'entrée de la
demeure impériale, et nous fûmes conduits dans la salle d'audience
élevée dans l'enceinte fortifiée de la demeure de Sa Majesté. En
entrant, nous fûmes surpris de voir la grande salle garnie des deux
côtés d'officiers abyssiniens en habits de fête. Le trône avait été
érigé à l'extrémité de la salle; mais il était vide, et l'espace qui
restait était occupé par les pins grands officiers du royaume. Nous
avions à peine fait quelques pas, précédés de Ras-Engeddah, quand ce
dernier s'inclinant baisa le sol; nous crûmes que c'était un acte
de respect pour le trône; mais ce n'était que le premier acte d'une
infâme trahison. Aussitôt que le ras se fut prosterné, neuf hommes,
placés là pour l'exécution de ce projet, se ruèrent sur nous, et en
moins de temps que je ne mets à l'écrire, nos épées, nos ceinturons,
nos chapeaux furent jetés à terre, nos uniformes arrachés, et les
officiers de l'ambassade anglaise, saisis par les bras et le cou,
furent traînés dans la partie supérieure de la salle, dégradés et
insultés en présence des courtisans et des grands officiers de la cour
de Théodoros.
Il nous fut permis de nous asseoir, et nos gardiens s'assirent à nos
côtés, l'empereur ne fit point son apparition, mais il nous fit poser
plusieurs questions par divers messagers, tels que Bas-Engeddah,
Cantiba Hailo (le père adoptif de l'empereur), Samuel et les ouvriers
européens. La plupart de ces questions, pour dire le moins, étaient
puériles. «Où sont les prisonniers?--Pourquoi ne les avez-vous
pas amenés?--Vous n'aviez pas le droit de les renvoyer sans ma
permission.--Je désire que vous me réconciliiez avec eux.--J'ai
l'intention de donner des mules à ceux qui n'en out pas et de l'argent
à ceux qui en manquent pour leur voyage.--Pourquoi leur avez-vous
donné des armes à feu?--Ne m'apportez-vous pas une lettre d'amitié de
la reine d'Angleterre?--Pourquoi avez-vous envoyé des lettres à la
côte?» Et d'autres insignifiances.
La plupart des premiers officiers témoignèrent leur approbation à
l'ouïe de nos réponses, chose rare à la cour d'Abyssinie. Evidemment
ils n'aimaient pas et ne pouvaient approuver la conduite trompeuse de
leur maître. Au milieu de ces questions, un fragment de journal fut lu
qui traitait de la généalogie de l'empereur. Comme cela n'avait aucun
rapport avec les accusations portées contre nous, je ne pus comprendre
dans quel but on nous faisait cette lecture, sinon que c'était une
faiblesse de ce _parvenu_ pour se glorifier devant nous de ses
ancêtres. Le dernier message de Sa Majesté fut celui-ci: «J'ai fait
appeler vos frères; lorsqu'ils seront arrivés, je verrai ce que j'ai à
faire.»
L'assemblée ayant été dissoute, nous attendîmes quelque temps, tandis
qu'on nous dressait une tente dans l'enceinte de la demeure impériale.
Pendant que nous supportions cet ennui, les bagages qui nous avaient
suivis furent visités par Sa Majesté elle-même. Toutes nos armes,
notre argent, nos papiers, nos couteaux, etc., furent confisqués; le
restant nous fut renvoyé, lorsqu'on nous eut conduits sous escorte à
notre tente. Nous fîmes fièrement notre entrée dans notre nouvelle
demeure, et nous étions à peine remis de la première surprise que nous
avait causée cet imbroglio abyssinien, lorsque nous vîmes arriver en
abondance des vaches et du pain, envoyés pour nous par Théodoros;
singulier contraste avec ses récents procédés!
En même temps que nous étions les témoins de l'inconstance de
la fortune, les captifs relâchés étaient appelés à un terrible
désappointement. Leur sort était pire que le nôtre. Après deux heures
de course à cheval, ils arrivèrent dans un village et furent laissés
à l'ombre de quelques arbres, jusqu'à ce que leurs tentes fussent
établies; après quoi on vint les prendre pour les conduire auprès
du chef du village. Aussitôt qu'ils furent tous réunis, il entra un
certain nombre de soldats, et le chef de l'escorte, leur montrant une
lettre, leur demanda s'ils reconnaissaient le sceau de Sa Majesté. Sur
leur réponse affirmative, on leur ordonna de s'asseoir. Ils furent
d'abord inquiets; mais ils s'imaginèrent que peut-être l'empereur leur
avait envoyé cette lettre pour les saluer, et qu'on leur avait ordonné
de s'asseoir à cause de leur fatigue. Toutefois leurs conjectures ne
durèrent pas longtemps. A un signal donné par le chef de l'escorte,
ils furent saisis par les soldats qui remplissaient la chambre, et on
leur fit la lecture de la lettre de Théodoros. Elle avait été adressée
au chef de l'escorte et s'exprimait ainsi: «Au nom du Père, et du
Fils, et du Saint-Esprit, à Bilwaddad Tadla. Par la puissance de Dieu,
nous, Théodoros, le roi des rois, salut. Nous avons à nous plaindre
de nos amis et des Européens, qui ont dit: «Nous partons peur notre
pays.» Lorsque nous n'étions pas encore réconciliés. Jusqu'à ce que
j'aie décidé ce que je dois faire, emparez-vous de leurs personnes;
mais ne les maltraitez pas, ne leur faites point peur et ne les
frappez pas.»
Le soir, ils furent enchaînés deux à deux; on veilla sur leurs
serviteurs, et l'on ne permit qu'à deux d'entre eux de préparer leur
nourriture. Le lendemain matin, ils furent amenés à Kourata. Ils
apprirent là notre arrestation, et même on leur donna à entendre que
nous avions été tués. Les femmes des _gens de Gaffat_ les traitèrent
avec douceur; ils étaient eux-mêmes dans une grande inquiétude au
sujet du sort de leurs parents. Le 13 au matin, ils furent conduits
par le bateau à Zagé. A leur arrivée, ils furent reçus par des gardes,
qui les conduisirent dans un enclos fortifié; des mules avaient été
amenées pour le capitaine Cameron, pour M. Rosenthal et pour M. Flad;
bientôt après, l'empereur leur envoya des vaches, des moutons, du
pain, etc., etc., en abondance.
Les trois jours que nous passâmes sous notre tente à Zagé furent trois
jours d'angoisse. Jusque-là nous n'avions vu que le beau coté
des choses, l'humeur aimable du notre hôte, et nous n'étions pas
accoutumés aux changements soudains de son caractère, ni à sa
violence, ni à sa mauvaise foi. Dès que nos bagages furent arrivés,
nous détruisîmes toutes les lettres, les papiers, les notes, les
journaux que nous possédions, et nous adressâmes plusieurs fois des
questions à Samuel sur notre avenir. Dans la matinée du second jour,
Théodoros nous envoya ses compliments et nous fit dire que, aussitôt
que les prisonniers seraient arrivés, tout irait bien. Nous lui fîmes
passer quelques chemises que nous avions fait faire tout exprès
pendant notre séjour à Kourata; il les reçut, mais refusa le savon qui
les accompagnait, en disant qu'il pourrait nous être utile pendant la
route. Dans l'après-midi, nous l'aperçûmes à travers les interstices
de sa tente, assis sur une plate-forme élevée à l'entrée de sa
résidence. Il paraissait calme et demeura assez longtemps en
conversation avec son favori, Ras-Engeddah, placé au-dessous de lui.
Nous étions gardés nuit et jour, et nous ne pouvions faire un pas hors
de nos tentes sans être suivis par un soldat; la nuit, si nous avions
besoin de sortir, il nous fallait prendre une lanterne. Nos gardiens
étaient tous de vieux chefs de l'intimité de l'empereur, des hommes
ayant une position et un rang élevés, qui exécutaient les ordres
de leur maître, mais qui n'abusèrent jamais de leur influence pour
aggraver notre position. Dans la soirée du 15 se passa un petit
incident qui m'amusa beaucoup. Je sortis un instant, et aussitôt un
soldat prit les devants portant une lanterne. Nous avions à peine
fait quelques pas, qu'un soldat saisit brusquement celui qui
m'accompagnait; aussitôt un officier de garde se jeta sur lui,
jouant l'homme indigné et lui recommandant de laisser mon serviteur
tranquille; en même temps il levait un bâton et le frappait sur le dos
de plusieurs coups en disant: «Pourquoi les arrêtez-vous? Ils ne sont
pas prisonniers; ce sont les amis du souverain.» Me retournant alors,
je vis le chef et le soldat qui étouffaient de rire. Le lendemain
matin, il était question d'accomplir la réconciliation. Théodoros
désirait nous convaincre que nous étions toujours ses amis, et que
nous ferions mieux de céder de bonne grâce, les arrestations du 13
étant là pour nous avertir qu'il pourrait aussi nous traiter en
ennemis. Son plan n'était pas mauvais, et tous ses projets réussirent.
Le 17, nous reçûmes l'ordre de Sa Majesté de nous rendre auprès
de lui, désireux qu'il était de juger en notre présence ceux des
Européens qui, disait-il, l'avaient insulté. Théodoros aimait beaucoup
à poser, et, dans cette occasion plus que jamais, il désirait faire
sensation sur les Européens aussi bien que sur les indigènes, et leur
donner une haute idée de sa puissance et de sa grandeur. Il s'assit
sur un alga, en plein air, à l'entrée de la salle d'audience. Tous les
grands officiers de son royaume se tenaient à sa gauche; à sa
droite étaient les Européens; tout autour, les personnages les plus
importants: puis venait un cercle formé par les soldats et les chefs
inférieurs.
Aussitôt que nous approchâmes, Sa Majesté se leva, nous salua et nous
assura, en peu de mots, que nous étions toujours ses hôtes honorables,
et non les envoyés d'une grande puissance qui l'avait si grossièrement
insulté. On nous ordonna bientôt de nous asseoir; et au bout de
quelques minutes de silence, nous vîmes arriver par la porte
extérieure nos pauvres compatriotes, escortés comme des criminels et
enchaînés deux à deux. On les fit mettre en face de Sa Majesté, qui,
après les avoir regardés quelques secondes, s'enquit _avec douceur_ de
leur santé, et comment ils avaient passé leur temps. Les prisonniers
témoignèrent leur reconnaissance de ces compliments en baisant
plusieurs fois le sol devant cette incarnation du mal, qui tout le
temps grimaça de plaisir à la vue des souffrances et de l'humiliation
de ses victimes. On enleva les fers du capitaine Cameron et de M.
Bardel et on leur commanda d'aller s'asseoir auprès de nous. Tous les
autres prisonniers furent laissés debout an soleil et furent chargés
de répondre aux questions de l'empereur. Il fut recueilli et calme;
une seule fois, en s'adressant à nous, il parut un peu agité.
Il demanda aux prisonniers: «Pourquoi voulez-vous quitter mon royaume
avant de prendre congé de moi?» Ils répondirent qu'ils avaient agi
ainsi d'après les ordres de M. Rassam, duquel ils dépendaient. Il
ajouta alors: «Pourquoi n'avez-vous pas demandé à M. Rassam de vous
conduire auprès de moi, afin de nous réconcilier?» Se tournant alors
vers M. Bassam, il lui dit: «C'est votre faute. Je vous avais bien
dit de nous réconcilier? Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?» M. Rassam
répondit qu'il avait cru que l'acte écrit de réconciliation qui avait
suivi l'assemblée publique des accusations contre les prisonniers,
était suffisant.
L'empereur répondit à M. Rassam: «Ne vous ai-je pas dit que je voulais
leur donner des mules et de l'argent, et vous me répondîtes que vous
aviez amené des mules pour eux et que vous aviez assez d'argent pour
leur retour dans leur pays? Maintenant, à cause de vous, les voilà
dans les chaînes. Du jour où vous m'avez dit que vous désiriez les
faire partir par une autre route que celle que je vous désignais, j'ai
commencé à soupçonner que vous agissiez ainsi dans le but de pouvoir
dire dans votre pays, qu'ils avaient été mis en liberté par votre
habileté et votre puissance.»
Les crimes supposés des premiers prisonniers étant bien connus et
cette assemblée n'ayant été qu'une reproduction de celle de Gondar, ce
serait du temps perdu que de la rapporter ici; il suffit de dire
que ces malheureux faussement accusés répondirent avec douceur et
humilité, s'efforçant ainsi de détourner la colère du misérable au
pouvoir duquel ils étaient tombés.
La généalogie de l'empereur fut ensuite lue: d'Adam à David, cela
marcha assez bien; de Menilek, fils supposé de Salomon, à Socinius,
on donna peu de noms, peut-être ceux qui vécurent dans ces temps-là
étaient-ils des patriarches à leur manière; mais quand on en vint
aux aïeux de Théodoros même, les difficultés devinrent toujours plus
grandes; en vérité, la chose était difficile, plusieurs témoignages
furent produits pour attester la descendance royale et l'on alla même
jusqu'à invoquer l'opinion de Jean, l'empereur-comédien, pour attester
le droit légal de Théodoros au trône de ces ancêtres.
Nous fûmes encore appelés et la séance du 18 nous fut fatale. Après
qu'on nous eut invités à nous asseoir, Théodoros fit venir devant lui
ses gens et leur demanda s'il devait exiger un «kassa» (c'est-à-dire
une réparation pour ce qu'il avait eu à souffrir de la part
des Européens). Plusieurs d'entre eux ne répondirent pas
très-distinctement; d'autres déclarèrent hautement que «le kassa était
une bonne chose.» Sa Majesté conclut en disant, et en s'adressant à
nous: «Seriez-vous mes maîtres? Vous resterez avec moi. Là où j'irai,
vous irez; là où je m'arrêterai, vous vous arrêterez.» Aussitôt nous
fûmes renvoyés à nos tentes et le capitaine Cameron fut autorisé à
nous accompagner. Les autres Européens, toujours dans les chaînes,
furent envoyés dans une autre partie du camp, où plusieurs semaines
auparavant ou avait vu s'élever une forteresse, sans en connaître la
destination.
Le lendemain, nous fûmes encore conduits en présence de l'empereur;
mais c'était pour une affaire privée. Les prisonniers furent d'abord
amenés sous nos tentes et leurs fers leur furent enlevés. Puis on nous
conduisit en présence de Sa Majesté; les premiers prisonniers nous
suivirent et les _gens de Gaffat_ entrèrent après nous et furent
invités à s'asseoir à la droite de Théodoros. Aussitôt que les
prisonniers entrèrent ils inclinèrent la tête jusqu'à terre et
demandèrent grâce. Sa Majesté leur commanda aussitôt de se lever, et,
après leur avoir dit qu'il n'avait aucun tort à leur reprocher, il les
assura qu'ils étaient ses amis; toutefois ils inclinèrent encore la
tête jusqu'à terre et de nouveau demandèrent grâce. Ils demeurèrent
dans cette attitude jusqu'à ce qu'il leur dit: «Par la grâce de Dieu,
nous vous pardonnons!» Le capitaine Cameron lut alors à haute voix une
lettre du docteur Beke et la pétition des prisonniers relâchés. La
réconciliation opérée, l'empereur dicta une lettre pour notre reine et
M. Flad fut chargé de la faire parvenir. Nous eûmes alors toutes nos
tentes établies dans un même espace entouré de fortifications qui
avaient été élevées le matin sous la surveillance de Théodoros; nous
fûmes de nouveau réunis, mais nous étions tous prisonniers. M. Flad
nous quitta; nous nous attendions à ce que sa mission ne réussirait
pas, et que l'Angleterre, dégoûtée de toutes ces trahisons, ne
consentirait pas à pousser plus loin les négociations, mais
insisterait sur sa première réclamation. Le jour du départ de M. Flad,
sa femme accompagna les ouvriers qui avaient reçu l'ordre de
retourner à Kourata; nous eûmes beaucoup moins de rapport avec eux
qu'auparavant, d'abord parce qu'ils étaient craintifs, et puis parce
qu'ils ne voulaient pas se compromettre par des relations avec des
_amis douteux_ du roi.
Zagé était une des principales villes du district de Metaha, et il y
avait peu de temps, très-prospère et très-populeuse, mais lorsque nous
y arrivâmes, nous ne vîmes que ruines et néant; et nous n'aurions pu
croire que peu de semaines auparavant cette colline était la demeure
de milliers d'habitants, et que ces terrains couverts de vertes
prairies et de bois, avaient abrité une population riche et
industrieuse.
Quelques jours après l'assemblée de la réconciliation, Sa Majesté nous
renvoya nos armes et notre argent, nous fit offrir en même temps des
mules, des épées et des boucliers montés en argent, et un peu plus
tard des chevaux. Nous vîmes le souverain lui-même à diverses
reprises; il vint deux fois dans nos tentes; une autre fois nous
allâmes avec lui examiner des fusils fabriqués par des ouvriers
européens; un autre jour encore, nous allâmes ensemble à la chasse
aux canards sur le lac; enfin, nous allâmes le voir jouer au
divertissement national des goucks (coucou). Il s'efforçait de
paraître notre ami, nous fournissait des provisions en abondance, et
deux fois par jour, nous faisait saluer; il fit même tirer des salves
d'artillerie et donna une grande fête le jour de naissance de la reine
d'Angleterre. Malgré cela, nous étions malheureux: notre cage était
gentille, mais c'était une cage, et l'expérience que nous avions
acquise du caractère trompeur du roi nous mettait dans une crainte
constante. Lorsque nous l'avions rencontré dans le Damot, et lorsque
nous l'avions visité à Zagé, nous n'avions vu que l'acteur à la
physionomie souriante; maintenant, il avait rejeté toute contrainte;
des femmes étaient flagellées jusqu'à ce que mort s'ensuivît, près de
nos tentes, et des soldats étaient enchaînés ou fouettés à mort pour
le moindre prétexte. Le véritable caractère du tyran se montrait de
jour en jour davantage, et nous commencions à craindre que notre
position ne fût critique et dangereuse.
Théodoros avait toujours la pensée de se fabriquer des bateaux; voyant
que tous répugnaient à lui faire ce plaisir, il voulut se mettre à
l'ouvrage lui-même; il fit construire un immense bateau de jonc à fond
plat, d'une grande épaisseur et capable de supporter deux grandes
roues mues par les mains. Dans le fait, il avait inventé le bateau
à _aubes_, seulement l'agent moteur faisait défaut. Nous le vîmes
plusieurs fois sur l'eau: les roues en étaient si grandes qu'elles
réclamaient la force de cent hommes pour les mettre en mouvement.
Il est curieux de voir que ce souverain passât son temps dans ces
frivolités, tandis qu'il ne s'enquérait nullement de l'ennemi
redoutable qui s'était avancé jusqu'à quatre milles à peine de son
camp.
Le choléra faisait des ravages dans le Tigré; et nous ne fûmes
nullement surpris, lorsque nous apprîmes qu'il décimait d'autres
provinces et que plusieurs cas s'étaient déclarés à Kourata. Le camp
impérial était établi dans un lieu très-malsain, dans un terrain
has et marécageux; les fièvres, la diarrhée et la dyssenterie y
sévissaient avec force. Ayant appris l'approche du fléau, Sa Majesté
ordonna très-sagement que son camp fût transféré sur les hauteurs
de Begember. Madame Rosenthal était en ce moment très-malade, et ne
pouvait supporter sans danger un voyage sur la terre ferme. Elle fut
autorisée à aller à Kourata par la voie du lac, accompagnée de son
mari, du capitaine Cameron, dont la santé était délicate, et du
docteur Blanc. Nous partîmes dans la soirée du 31 mai, et nous
arrivâmes à Kourata de bonne heure le lendemain matin. Le vent
soufflait en ce moment et nous obligeait à de fréquentes stations sur
les pointes de terre situées sous le vent, car la mer en courroux
menaçait parfois d'engloutir notre faible esquif. Cette dernière
traversée fut, dans toute l'acception du mot, le _nec plus ultra du
discomfort_.
X
Seconde résidence à Kourata.--Le choléra et le typhus éclatent dans
le camp.--L'empereur se décide à aller à Debra-Tabor.--Arrivée
à Gaffat.--La fonderie transformée eu palais.--Jugement public à
Debra-Tabor.--La tente noire.--Le docteur Blanc et M. Rosenthal saisis
à Gaffat.--Une autre accusation publique.--La caverne noire.--Voyage
avec l'empereur à Aïbankal.--Nous sommes envoyés à Magdala: arrivée à
l'Amba.
A Kourata, quelques maisons inoccupées furent mises à notre
disposition, et nous nous mimes en devoir de rendre habitables les
sales demeures indigènes. Le bruit courait que Théodoros avait
l'intention de passer la saison des pluies dans le voisinage, et le
4, il nous fit une visite inattendue, accompagné seulement de
quelques-uns de ses chefs. Il vint par la voie du lac et s'en retourna
de même. Ras-Engeddah était arrivé environ une heure avant lui. Je fus
averti d'aller au-devant de lui sur le rivage. J'accompagnai ainsi
les _gens de Gaffat_, qui allèrent lui présenter leurs hommages. Sa
Majesté, en me voyant, me demanda des nouvelles de ma santé et comment
je trouvais le pays, etc., etc. Ou n'a jamais su pourquoi il était
venu. Je crois que c'était afin de juger par lui-même des ravages du
choléra, car il fit bien des questions à ce sujet.
Le 6 juin, Théodoros quitta Zagé avec son armée; M. Rassam et les
autres prisonniers l'accompagnèrent; tous les lourds bagages avaient
été envoyés par le bateau à Kourata. Le 9, Sa Majesté campa sur un
promontoire, au sud de Kourata. Le choléra venait d'éclater dans le
camp et journellement, on comptait près de cent morts. Dans l'espoir
d'améliorer l'état sanitaire de l'armée, l'empereur transporta son
camp sur un terrain situé à quelques milles au nord au-dessus de la
ville; mais l'épidémie continua ses ravages avec une grande violence,
et dans le camp et dans la ville. L'église était tellement pleine de
cadavres qu'on n'en pouvait plus faire entrer, et les rues adjacentes
offraient le triste spectacle de morts innombrables entourés de leurs
familles désolées, attendant des jours et des nuits que les tombeaux
eussent été bénis dans le nouveau cimetière encombré par la foule. La
petite vérole et la fièvre typhoïde firent aussi leur apparition, et
frappèrent plusieurs de ceux qui avaient échappé au choléra.
Le 22 juin, nous reçûmes l'ordre d'aller rejoindre le camp, Théodoros
ayant l'intention de partir le jour suivant pour se rendre dans la
province plus saine et plus élevée de Begember. Le 13, de grand matin,
le camp fut levé et nous campâmes, le soir même, sur le rivage du
Gumaré tributaire du Nil. Le lendemain, le trajet à parcourir touchait
à sa fin. Nous avions constamment monté depuis notre départ de
Kourata, et Outoo (magnifique plateau et le lieu de notre halte du
14) était déjà élevé de plusieurs milliers de pieds au-dessus du
lac; malgré cela le choléra, la petite vérole et la fièvre typhoïde
continuaient leur oeuvre terrible. Sa Majesté s'informa de quels
moyens on se servait dans nos pays, dans des circonstances semblables.
Nous lui conseillâmes de partir immédiatement pour les plateaux plus
élevés de Begember, de laisser ses malades à quelque distance de
Debra-Tabor, de disperser son armée, aussi loin que possible, sur
toutes ses provinces, choisissant les localités les plus saines et les
plus isolées pour y envoyer les cas nouveaux qui se déclareraient. Il
agit selon nos conseils et avant peu, nous eûmes la satisfaction de
voir les épidémies perdre de leur violence, et an bout de quelques
semaines disparaître entièrement.
Le 16, nous fournîmes une très-longue marche. Nous partîmes environ
à six heures de l'après-midi et nous ne fîmes aucune halte jusqu'à
Debra-Tabor, où nous arrivâmes environ deux heures avant midi.
Aussitôt que nous touchâmes le pied de la colline sur laquelle
s'élevait la demeure impériale, nous reçûmes l'ordre de l'empereur de
descendre de nos montures, et immédiatement, nous le vîmes venir à
nous accompagné de quelques-uns de ses gardes du corps. Nous nous
rendîmes tous à Gaffat, station européenne située à trois milles
à l'est de Debra-Tabor. En route, nous fûmes surpris par le plus
terrible orage de grêle que j'aie jamais vu; telle en était la
violence, que Théodoros fut obligé plusieurs fois de s'arrêter. La
grêle tombait en masse si compacte, et les grêlons étaient d'une telle
dimension, qu'il était presque impossible de les supporter. Enfin,
nous arrivâmes à Gaffat gelés et trempés jusqu'aux os; mais l'empereur
paraissait n'avoir souffert en aucune façon de cette douche, il nous
servait de cicérone, nous montrant le lieu où nous étions, et nous
donnant des explications sur les ateliers, les roues à eau, etc., etc.
Quelques planches furent transformées en sièges, un feu fut allumé par
ses ordres, et nous demeurâmes seuls avec lui pendant plus de trois
heures, discutant sur les lois et les coutumes anglaises. Les tapis
et les coussins avaient été oubliés à Debra-Tabor, et il renvoya
Ras-Engeddah pour les faire apporter. Aussitôt que ce dernier revint
avec les porteurs, Théodoros montra la route de la colline de Gaffat,
et de ses propres mains étendit les tapis, et plaça le trône dans la
maison choisie pour M. Rassam. D'autres maisons furent assignées aux
autres Européens, après quoi Théodoros nous quitta.
Le 17 juin, les ouvriers européens qui étaient restés à Kourata,
arrivèrent à Debra-Tabor. Nous ne primes pas garde qu'ils s'étaient
plaints de ce que nous occupions leurs maisons; mais l'empereur
reconnut, d'après leur conduite, qu'ils étaient mécontents; cependant
il les accompagna à Gaffat, et, en quelques heures, au moyen des
shamas, des gabis, des tapis, la fonderie fut transformée en une
demeure convenable. Le trône y fut aussi placé, et lorsque tout fut
arrangé, on nous fit appeler. Théodoros s'excusa de ce qu'il était
obligé de nous donner pour quelques jours une maison ainsi organisée,
ajoutant qu'il retournait à Debra-Tabor, mais que le lendemain, il
tâcherait de se procurer une demeure plus convenable pour ses hôtes.
Conformément à cette promesse, le lendemain matin, il vint pour nous
offrir plusieurs maisons situées sur une hauteur, en face de Gaffat,
et qui avaient été préparées pour nous recevoir. Comme la maison de
M. Rassam était plus petite, il profita de cela pour demander que
l'empereur retirât le trône de sa chambre. Sa Majesté y consentit,
bien qu'il eût garni la chambre de tapis, et recouvert les murs et
le plafond de drap blanc. A cause de tous ces changements, nous nous
figurâmes que nous étions là établis pour toute la saison des pluies.
Le choléra et la fièvre typhoïde venaient de se manifester a Gaffat,
et du matin an soir, j'étais constamment réclamé par des malades. L'un
d'eux, la femme d'un Européen, me prit beaucoup de temps; elle eut
d'abord une attaque de choléra, suivie de la fièvre typhoïde qui la
mit aux portes du tombeau.
Dans la matinée du 25 juin, nous reçûmes l'ordre de l'empereur, M.
Rassam, ses compagnons, les prêtres et quelques autres, de nous rendre
à Debra-Tabor pour assister à une accusation politique. Les ouvriers
européens, Cantiba Hailo et Samuel nous accompagnèrent. Arrivés à
Debra-Tabor, nous fûmes surpris de n'être pas reçus avec la politesse
habituelle, et d'être immédiatement conduits en présence de
l'empereur; nous fûmes introduits dans une tente noire établie dans
l'enceinte impériale. Nous pensâmes que cette accusation politique
nous concernait, et nous étions assis depuis quelques minutes
seulement, lorsque les ouvriers européens furent appelés par Sa
Majesté. Ils revinrent bientôt après, suivis de Cantiba Hailo,
de Samuel et d'un Aia-Négus (bouche du roi), porteurs du message
impérial.
La première et la plus importante des accusations était celle-ci:
«J'ai reçu une lettre de Jérusalem dans laquelle il est dit que
les Turcs font des chemins de fer dans le Soudan pour attaquer mon
royaume, de concert avec les Anglais et les Français.» La seconde
accusation portait sur le même sujet; seulement, on ajoutait que
M. Rassam devait avoir vu les chemins de fer et qu'il aurait dû en
avertir Sa Majesté. La troisième accusation était celle-ci: «N'est-il
pas vrai que les chemins de fer égyptiens sont construits par les
Anglais?»
Quatrièmement: «N'avait-il pas donné une lettre au consul Cameron
pour la reine d'Angleterre, et le consul n'était-il pas revenu sans
réponse? M. Rosenthal n'avait-il pas dit que le gouvernement anglais
s'était moqué de sa lettre?» Il y avait encore sept ou huit autres
accusations, mais elles étaient insignifiantes et je ne m'en souviens
pas. Peu de jours auparavant, un prêtre grec était arrivé de la côte
porteur d'une lettre pour Sa Majesté: ces faits étaient-ils contenus
dans cette lettre, ou bien était-ce seulement un prétexte inventé
par Théodoros pour s'excuser des mauvais traitements qu'il avait
l'intention d'infliger à ses hôtes innocents; c'est ce qu'il serait
impossible d'affirmer. La conclusion du message accusateur était
celle-ci: «Vous devez rester ici; Sa Majesté ne peut pas plus
longtemps laisser vos armes entre vos mains, mais tous vos autres
objets vous seront rendus.»
M. Rosenthal obtînt la permission de retourner à Gaffat pour voir sa
femme, je fus autorisé à le suivre, à cause de l'état critique
dans lequel se trouvait Madame Waldemeier. M. Rassam et les autres
Européens demeurèrent dans la tente. M. Waldemeier, à cause de la
maladie de sa femme, était resté à Gaffat; il fut effrayé lorsqu'il
apprit nos contrariétés, craignant que cela ne privât sa femme des
secours médicaux dont elle avait tant besoin dans l'état désespéré où
elle se trouvait. Il me pria de retourner auprès d'elle, ne serait-ce
qu'une heure, tandis qu'il courait à Debra-Tabor pour supplier
Théodoros de me laisser avec lui jusqu'à ce que sa femme fût hors de
danger. Madame Waldemeier était une fille de ce M. Bell que Théodoros
aimait tant. Non-seulement il consentit à la demande de M. Waldemeier,
mais il ajouta que si M. Bassani n'y voyait aucun inconvénient, il me
permettrait de rester à Gaffat, les malades y étant nombreux, tandis
qu'il exécuterait l'expédition qu'il avait projetée. Comme j'étais
affaibli par une grande irritation d'entrailles et par une forte
surexcitation, je fus enchanté de ce projet de me laisser rester
Gaffat tout le temps de la saison des pluies. M. Bassani lui-même,
le jour suivant, demandait à Théodoros que cette autorisation fût
accordée, non-seulement à moi, mais aussi à quelques autres de nos
compagnons. A cause de ma santé et de la position de M. Rosenthal, la
permission nous fut accordée à tous les deux, mais elle fut refusée
aux autres.
Nous nous attendions chaque jour à entendre dire que le camp avait
été levé, mais Sa Majesté n'en faisait rien. Chaque jour Théodoros
envoyait prendre des nouvelles de Madame Waldemeier et me faisait
saluer. Il visita Gaffat deux fois pendant le peu de jours que je
l'habitai, et dans plusieurs occasions m'envoya ses compliments et
reçut mes salutations. M. Rassam et les autres Européens furent
autorisés à venir nous voir à Gaffat; et quoique de temps en temps le
nom de _Magdala_ fût prononcé, cependant il nous semblait que l'orage
s'était dissipé et nous espérions avant peu être tous réunis à Gaffat,
et y passer en paix la saison des pluies.
Le 3 juillet un officier de Sa Majesté m'apporta les salutations de
l'empereur, ajoutant que Sa Majesté devait venir inspecter les travaux
et qu'il fallait que j'allasse au-devant de lui. Je me rendis à la
fonderie et sur la route je rencontrai deux ouvriers de Gaffat qui s'y
rendaient aussi. Un petit incident eut lieu, qui amena plus tard
de terribles conséquences. Nous rencontrâmes l'empereur près de la
fonderie marchant à la tête de son escorte: il nous demanda comment
nous allions, et nous le saluâmes en ôtant nos chapeaux. Comme il
repassait, les deux Européens avec lesquels j'avais fait la route, se
couvrirent; sans songer combien Sa Majesté était susceptible pour tout
ce qui concernait l'étiquette; je restai la tête découverte, quoique
le soleil fût chaud et dangereux. Arrivé à la fonderie, l'empereur
me salua encore cordialement; il examina pendant quelques minutes
l'ébauche d'un fusil que ses ouvriers se proposaient de lui donner, et
ensuite nous quitta. Dans la cour il passa près de M. Rosenthal, qui
ne s'inclina pas, Théodoros ne s'informant pas de lui.
Comme l'empereur sortait de l'enceinte de la fonderie, un pauvre vieux
mendiant lui demanda l'aumône en disant: «Mes seigneurs (gaitotsh) les
Européens out toujours été bons pour moi. O mon roi, ne voulez-vous
pas aussi soulager ma misère!» En entendant l'expression de
_seigneur_, appliquée aux ouvriers, Théodoros entra dans une terrible
colère: «Comment osez-vous appeler seigneur tout autre que moi?
Frappez-le, frappez-le, par ma mort!» Deux individus de sa suite se
précipitèrent sur le mendiant et se murent à le frapper de leurs
bâtons; Théodoros criait toujours: «Frappez-le, frappez-le, par ma
mort!» Le pauvre vieux impotent demandait grâce, avec une expression
à fendre le coeur; mais sa voix allait s'affaiblissant toujours et au
bout de quelques minutes nous n'eûmes devant nous qu'un cadavre étendu
qui ne pouvait plus remuer ni prier. La byène rugissante cette nuit-là
put se repaître, sans être troublée, de ses restes abandonnés.
Toutefois la rage de Théodoros ne fut point encore calmée; il s'avança
de quelques pas, pais s'arrêtant il se retourna la lance en arrêt, les
regards errants autour de lui; il était la personnification de la rage
indomptable. Ses yeux rencontrèrent M. Rosenthal: «Saisissez-le!»
s'écria-il. Immédiatement plusieurs soldats se ruèrent sur lui pour
obéir an commandement impérial. «Saisissez l'homme qu'ils appellent le
_hakeem_ (médecin).» Aussitôt une douzaine de scélérats tombèrent sur
moi et m'empoignèrent par les bras, l'habit, le pantalon, par tous les
endroits qui offraient une prise. Théodoros s'adressa ensuite à M.
Rosenthal en disant: «Ane que vous êtes, pourquoi m'appelez-vous le
fils d'une pauvre femme? Pourquoi m'insultez-vous?» M. Rosenthal
répondit: «Si je vous ai offensé, j'en demande pardon à Votre
Majesté.» Pendant ce temps l'empereur brandissait sa lance d'une
façon inquiétante, et je croyais à chaque instant qu'il allait nous
transpercer. Je craignais que, aveuglé par la colère, il ne fut plus
maître de lui-même, et je comprenais que si une fois il se laissait
dominer par ses passions, c'en était fait de nous.
Heureusement pour nous Théodoros se tourna vers les ouvriers
européens, les insultant dans des termes grossiers; «Vils esclaves! ne
vous ai-je pas envoyé de l'argent? Qui êtes-vous que vous vous donniez
le titre de _seigneurs_? Prenez garde!» Puis, s'adressant aux deux
ouvriers que j'avais rencontrés sur la route de la fonderie, il leur
dit: «Vous êtes fiers! qui êtes-vous? Des esclaves! des l'eûmes! des
ânes galeux! vous vous couvrez la tête en ma présence! est-ce que vous
ne me voyez pas! Le hakeem n'est-il pas resté la tête découverte?
Pauvres créatures que j'ai enrichies!» Se tournant alors de mon côté
et voyant qu'une douzaine de soldats m'avaient saisi, il leur cria:
«Laissez-le aller; amenez-le-moi.» Tous me lâchèrent hormis un
seul, qui me conduisit devant l'empereur. Il me demanda alors:
«Connaissez-vous l'arabe?» Quoique je comprisse un peu cette langue,
je pensai qu'il était plus prudent, vu les circonstances, de répondre
négativement. Alors il commanda à M. Schimper de traduire ce qu'il
allait dire: «Vous, hakeem, vous êtes mon ami. Je n'ai rien a dire
contre vous; mais les autres m'ont insulté et vous allez venir avec
moi pour assister a leur jugement.» Il commanda ensuite à Cantiba
Hailo de me donner sa mule, il monta à cheval, moi et M. Rosenthal
allant à sa suite; ce dernier à pied, traîné sur toute la route par
les soldats qui l'avaient saisi.
Aussitôt après notre arrivée à Debra-Tabor, l'empereur envoya l'ordre
à M. Rassam, de venir avec les autres Européens; il avait quelque
chose à leur dire. Théodoros s'assit sur un rocher à environ trente
pas en face de nous; entre lui et nous se tenaient quelques officiers
supérieurs et derrière nous une ligne pressée de soldats. Il était
toujours en colère, faisant sauter des pointes de rocher avec
l'extrémité de sa lance, et crachant constamment entre chaque parole.
Il s'adressa une fois à M. Stern et lui demanda: «Est-ce d'un
chrétien, d'un païen ou d'un juif, quand vous m'insultez? Quand vous
avez écrit votre livre, par quelle autorité l'avez-vous fait? Ceux
qui m'ont insulté en votre présence, étaient-ils mes ennemis ou les
vôtres? Pourquoi ont-ils dit du mal de moi devant vous?» etc. Puis il
dit à M. Rassam: «Vous aussi vous m'avez manqué de respect. «Moi?»
répondit M. Rassam. «Oui! quatre fois. Premièrement, vous avez lu le
livre de M. Stern, dans lequel je suis insulté; secondement vous ne
m'avez pas réconcilié avec les prisonniers, lorsque vous avez voulu
les faire partir du pays; troisièmement: votre gouvernement permet
aux Turcs de garder Jérusalem, qui est mon héritage. La quatrième
accusation je l'ai oubliée.» Il demanda ensuite à M. Rassam s'il
savait que Jérusalem lui appartenait, et que les couvents abyssiniens
avaient été pris par les Turcs. En vertu de sa descendance de
Constantin et d'Alexandre le Grand, l'Inde et l'Arabie lui
appartenaient. Il fit encore plusieurs autres folles questions.
Enfin il dit à Samuel qui était l'interprète «Que diriez-vous si je
chargeais de chaînes vos amis?» «Rien,» répondit Samuel; «n'êtes-vous
pas le maître?» Des chaînes avaient été apportées, mais cette réponse
l'avait calmé. Il s'adressa alors à l'un des chefs et lui dit:
«Pouvez-vous surveiller ces gens dans la tente?» L'autre, qui savait
ce qu'il fallait répondre, lui dit: «Majesté, la maison vaudrait
mieux.» Il donna alors des ordres pour que nos effets nous fussent
envoyés de la tente noire à la maison attenant à la sienne, et nous
reçûmes l'ordre de nous y transporter.
La maison qui nous était destinée, servait primitivement de
pied-à-terre: elle était bâtie en pierre, entourée d'une grande
verandah, et fermée seulement par une petite porte sans fenêtre ni
aucune autre ouverture. Ce ne fut que lorsqu'on eut allumé plusieurs
bougies que nous pûmes nous reconnaître an milieu des profondes
ténèbres qui régnaient en ce lieu, ce qui rappela, à mon souvenir,
plusieurs scènes du drame terrible de Calcutta: _La Caverne noire_.
Quelques soldats apportèrent nos couches, et une douzaine de gardiens
s'assirent près de nous, tenant dans leurs mains des chandelles
allumées. L'empereur nous envoya plusieurs messages. M. Rassam en prit
occasion pour se plaindre amèrement des mauvais traitements qu'il
nous infligeait. Il dit: «Dites à Sa Majesté que j'ai fait tout mon
possible pour établir de bons rapports entre ma patrie et lui; mais
lorsque les événements d'aujourd'hui seront connus, quelles qu'en
soient les conséquences, le blâme n'en retombera pas sur moi.»
Théodoros nous renvoya ces paroles: «Que je vous traite bien ou que je
vous traite mal, cela revient au même; mes ennemis diront toujours que
je vous ai maltraités; ainsi cela ne fait rien.»
Un peu plus tard, nous fûmes troublés par un message de l'empereur,
nous faisant savoir qu'il ne pouvait être indifférent au bien-être de
ses amis et qu'il viendrait nous voir. Quoi que nous fissions pour
le dissuader d'une telle démarche, il arriva bientôt accompagné par
quelques esclaves, portant de l'arrack et du tej. Il nous dit: «Ce
soir, ma femme me disait de ne pas sortir, mais je ne voulais pas que
vous fussiez fâchas, et je suis venu boire avec vous.» A ces mots, il
nous présenta de l'arrack et du tej, et nous donna lui-même l'exemple.
Il fut calme et très-sérieux, bien qu'il voulût paraître gai. Il resta
environ une heure causant de choses insignifiantes: le pape de Rome
fit le principal sujet de la conversation. Entre autres choses,
il nous dit: «Mon père était fou, et quoique mon peuple ait dit
quelquefois que j'étais fou moi-même, je ne l'ai jamais cru; mais
maintenant je crois que je le suis.» M. Rassam répliqua: «Je vous en
prie, ne dites pas de semblables choses.» Sa Majesté reprit: «Oui,
oui, je suis fou.» Un instant après, il nous dit en nous quittant: «Ne
vous arrêtez pas à la forme, et ne tenez pas compte de ce que je vous
dis devant mon peuple, mais regardez à mou coeur. J'ai un motif pour
cela.» En partant, il donna l'ordre aux gardes de s'établir dehors et
de ne point nous déranger. Bien que depuis nous l'ayons vu une ou
deux fois à une certaine distance, cependant ce fut la dernière
conversation que nous eûmes avec lui.
Les deux jours que nous passâmes dans la caverne noire à Debra-Tabor,
tous réunis, obligés d'avoir des chandelles allumées nuit et jour,
dans l'angoisse de l'incertitude de notre avenir, furent certainement
des jours de torture morale et physique. Nous reçûmes avec joie
l'annonce que nous allions être changés; toute alternative était
préférable à notre position actuelle; que nous fussions enfermés dans
une vieille tente, laissant couler la pluie, ou bien que nous
fussions enchaînés dans un amba, tout valait mieux que ce sombre
emprisonnement, privé de tout comfort, même de la chère clarté du
jour.
A midi, le 5 juillet, nous fûmes informés que Sa Majesté était déjà
partie, et que notre escorte attendait l'ordre du départ. Nous étions
tous réjouis à la pensée de respirer l'air frais, et d'admirer les
champs couverts de verdure et illuminés par un brillant soleil.
Nous ne nous fîmes pas répéter deux fois l'ordre de partir, nous ne
donnâmes pas même une pensée aux inconvénients du voyage, tels que la
pluie, la boue, etc., etc. Le premier jour, nous ne fournîmes qu'une
petite course, et nous campâmes sur un plateau appelé Janmeda, à
quelques milles an sud de Gaffat. Le lendemain matin, de bonne heure,
l'armée se mit en marche, mais nous attendîmes à l'arrière-garde trois
heures avant de recevoir l'ordre de marcher. Théodoros, assis sur un
rocher, avait commandé à toutes ses forces, y compris sa suite, de
prendre les devants, et comme nous, exposé à la pluie qui tombait
et paraissant plongé dans des pensées profondes, il contemplait les
différents corps de son armée à mesure qu'ils passaient devant lui.
Nous étions sévèrement surveillés; plusieurs chefs, et les hommes
qu'ils commandaient, nous gardaient jour et nuit, un détachement
marchait en tête, un autre suivait et un grand nombre de soldats ne
nous perdaient jamais de vue.
Nous fîmes halte, cette après-midi, dans une grande plaine, près d'une
éminence appelée Kulgualiko, sur laquelle s'élevaient les tentes
impériales. Le lendemain, on adopta le même mode de départ et après
avoir voyagé toute la nuit, nous nous reposâmes à Aïbankab, an pied du
mont Guna, le pic le plus élevé du Begember, très-souvent couvert de
neige dans la saison pluvieuse.
Nous passâmes la journée du 8 à Aïbankab. Dans l'après-midi, Sa
Majesté nous fit inviter à gravir la colline où il était établi, afin
de contempler le sommet couvert de neige du Guma, ne pouvant, de notre
position basse, jouir d'une belle vue. Quelques messages polis furent
échangés, mais nous ne vîmes pas l'empereur.
Le 9, de bonne heure, Samuel, notre balderaba, nous fut envoyé.
Il s'arrêta longtemps, et, à son départ, il nous avertit que nous
marcherions en tête et que nos effets embarrassants nous seraient
envoyés plus tard, que nous ne prendrions avec nous que quelques
articles indispensables, que les soldats de notre escorte et nos mules
nous porteraient. Plusieurs officiers de la maison de l'empereur, pour
lesquels nous avions eu quelques politesses, vinrent nous souhaiter
le bonjour, nous regardant avec tristesse, l'un d'eux même avec
des larmes dans les yeux. Quoique nous ne connussions point notre
destination, nous soupçonnions tous que Magdala et les chaînes
seraient notre lot.
Bitwaddad-Tadla et les hommes qu'il commandait furent dès lors chargés
de nous garder. Nous nous aperçûmes bientôt que nous étions traités
plus sévèrement; un ou deux soldats à cheval avaient la garde spéciale
de chacun de nous, fouettant les mules lorsqu'elles n'allaient pas
assez vite, ou courant, en tête de l'escorte, pour attendre l'arrivée
de ceux qui étaient moins bien montés. Nous fîmes une très-longue
étape ce jour-là, de neuf heures après-midi à quatre heures avant
midi, sans une seule halte. Les soldats qui portaient une partie de
nos effets arrivèrent bientôt après nous, mais les mules chargées des
bagages n'arrivèrent qu'au coucher du soleil et mortes de fatigue.
N'ayant rien à manger, nous tuâmes un mouton et le fîmes griller
devant le feu, à la façon abyssinienne; affamés et fatigués comme nous
l'étions, il nous parut que c'était le repas le plus exquis que nous
eussions jamais fait.
Au lever du soleil, le lendemain matin, nos gardes nous avertirent de
nous tenir prêts, et quelques instants plus tard nous étions en selle.
Notre route se dirigeait vers l'est-sud-est. Quelles qu'eussent
été nos espérances jusqu'alors sur notre destinée, elles étaient
évanouies; les premiers prisonniers connaissaient trop bien le chemin
de Magdala pour avoir aucun doute là-dessus. Le commencement de la
journée ne fut qu'une facile ascension dans un pays populeux et bien
cultivé; mais le 10, le pays prit un aspect sauvage, envoyait ça et
là quelques villages; de sombres touffes de cèdres embellissaient les
sommets des collines éloignées, et annonçaient la présence de quelque
église. Le paysage était beau et certainement plein d'attrait pour
un artiste, mais pour des Européens, traînés comme du bétail par des
barbares, les montées abruptes et les profondes vallées n'avaient
aucun charme. Après quelques heures de marche, nous arrivâmes en face
d'un précipice à pic (plus de 1,500 pieds de hauteur et pas plus d'un
quart de mille de largeur), que nous devions descendre et remonter,
afin d'atteindre le plateau voisin. Nous marchâmes encore environ deux
heures et nous atteignîmes les portes de Begember. En face de nous
s'élevait le plateau du Dahonte, à environ deux milles de distance,
mais nous avions à monter une côte plus rapide encore que celle que
nous laissions derrière nous, et un abîme plus profond aussi à passer
pour atteindre cette colline. La vallée du Jiddah, affluent du Nil,
était entre nous et notre lieu de halte. C'était comme un mince fil
d'argent, que nous voyions courir au-dessous de nous dans un espace
étroit entre les colonnes basaltiques du Begember oriental, dont le
sommet s'élève à trois mille pieds. Nous achevâmes notre course,
fatigués et n'en pouvant plus.
Cette nuit-là, nous stationnâmes à Magot, sur la première terrasse
du plateau du Dahonte, environ à 500 pieds du sommet de la montagne.
Notre tente fut là en même temps que nous, nos serviteurs apportaient
quelques provisions, et nous nous arrangeâmes pour faire un frugal
repas; mais nos bagages arrivèrent trop tard, et nous nous vîmes
obligés de coucher sur la terre nue ou sur des peaux. Ce fut cinq
jours après notre arrivée à Magdala que l'autre partie de nos bagages
nous atteignit. Jusque-là nous ne pûmes changer d'habits, et nous
n'eûmes rien pour nous défendre contre le froid des nuits de la saison
des pluies. Dans la matinée du 11, de bonne heure, nous continuâmes
notre ascension, et nous arrivâmes enfin sur le magnifique plateau du
Dahonte. Cette petite province n'est qu'une plaine d'environ douze
milles de diamètre, couverte, à l'époque de notre voyage, de produits
différents et de magnifiques prairies, où paissaient des milliers
de têtes de bétail et où les mules, les chevaux et d'innombrables
troupeaux se montraient à chaque pas. De tous côtés, à l'horizon de
cette plaine, s'élèvent de petites collines qui sont garnies de leur
pied à leur sommet, de nombreux villages charmants et bien bâtis.
Le Dahonte est certainement la province la plus fertile et la plus
pittoresque que j'aie rencontrée en Abyssinie.
Vers midi, nous arrivions à l'extrémité est du plateau, et là devant
nous, apparut un de ces abîmes imposants, comme nous en avions déjà
rencontré deux fois depuis notre départ de Debra-Tabor. Nous n'étions
pas du tout réjouis à la pensée d'avoir à le descendre, pour passer
à gué le large et rapide Bechelo, et de grimper encore le précipice
opposé, véritable muraille, pour compléter notre étape de la journée.
Heureusement nos mules étaient si fatiguées que le chef de notre garde
décida de s'arrêter pour la nuit à mi-côte, dans un des villages
qui sont perchés sur les différentes terrasses du ces montagnes
basaltiques. Le 12, nous continuâmes notre descente, nous traversâmes
le Bechelo et fîmes l'ascension du plateau opposé, le Watat, où nous
arrivâmes à onze heures du soir. Là, nous fîmes une bonne halte et
nous partageâmes un frugal déjeuner envoyé par le chef de Magdala à
Bitwaddad-Tadla, qui gracieusement nous en fit part.
De Watat à Magdala la route est une plaine inclinée, descendant
constamment et graduellement à travers les plateaux élevés de la
province de Wallo. Ce fut la fin de notre voyage, Magdala étant sur
les limites de cette province. L'Amba, avec ses quelques montagnes
isolées, perpendiculaires et coupées à pic comme des murailles de
basalte, semble une miniature des provinces du Dahonte et du Wallo, ou
quelque portion détachée de la gigantesque masse voisine.
La route, en approchant de Magdala devient abrupte, il faut traverser
encore une on deux collines en forme de cônes pour y arriver. Magdala
est bâtie sur deux hauteurs, séparées par le petit plateau d'Islamgie,
les deux cônes sont distants seulement d'une centaine de pieds. La
pointe nord est la plus élevée, mais à cause de l'absence d'eau et du
peu d'espace, elle n'est pas habitée. C'est à Magdala que se trouve la
plus importante forteresse de Théodoros, qui renferme ses trésors et
sa prison.
A Islamgee, l'ascension devint plus pénible; cependant, nous pûmes
arriver à la seconde porte en demeurant sur selle. Comme nous n'avions
plus du tout à descendre, mais que nous étions obligés, à cause de
l'ascension, de quitter nos mules, nous les abandonnâmes et allâmes
à pied tous les quatre, laissant les bêtes trouver leur chemin comme
elles pouvaient; nous n'avions pu faire cela à la montée du Bechelo et
du Jiddah. Le trajet de Watat à Magdala se fait généralement en cinq
heures, mais nous en mimes près de sept, parce que nous faisions de
fréquentes haltes, des messagers allant et venant de notre escorte à
l'Araba. Plusieurs des chefs de la montagne vinrent à la rencontre de
Bitwaddad-Tadla. C'était sans doute afin d'examiner notre lettre de
cachet. Enfin, un à un, comptés comme des moutons, nous franchîmes
la porte, et nous fûmes conduits dans an espace ouvert en face de
l'habitation impériale. Là, nous rencontrâmes le ras (la tête de la
montagne) et les six chefs supérieurs, qui président toujours avec lui
le conseil dans les affaires de haute importance.
Aussitôt qu'ils eurent salué le Bitwaddad, ils se retirèrent un peu à
l'écart, ainsi que Samuel, afin de se consulter. Au bout de quelques
minutes, Samuel nous appela, et accompagnés par les chefs, escortés de
leurs inférieurs, nous fûmes conduits dans une maison située près de
l'enceinte impériale. Un feu y était allumé. Fatigués et abattus, la
perspective d'un abri, après plusieurs jours passés à la pluie, nous
réjouit, malgré nos malheurs, et lorsque les chefs se furent retirés,
laissant des gardes à la porte, nous nous mîmes à causer, à fumer et à
dormir près du feu, oubliant entièrement que nous étions les victimes
innocentes d'une infâme trahison. Deux maisons furent mises à notre
disposition. L'une d'elles nous fut désignée pour y coucher et nous
servir particulièrement d'habitation, et l'autre fut destinée aux
domestiques et regardée comme notre cuisine.