VIII

Nous quittons le camp de l'empereur pour Kourata.--La mer de Tana.--La

navigation abyssinienne.--L'île de Dek.--Arrivée à Kourata.--Les

gens de Gaffat et les premiers captifs nous rejoignent.--Accusations

portées contre ces derniers.--Première visite au camp de l'empereur à

Zagé.--Les flatteries précèdent la violence.

Le 6 février, Théodoros nous envoya l'ordre de partir. Nous ne le

vîmes pas, mais avant notre départ, il nous fit remettre une lettre

pour nous informer que, aussitôt que les prisonniers nous auraient

rejoints, il ferait les démarches nécessaires pour que notre sortie du

pays se fit avec _honneur et satisfaction_. L'officier qui avait reçu

l'ordre d'aller à Magdala, afin de délivrer les captifs et de nous les

amener, faisait partie de notre escorte; nous étions porteurs d'une

humble apologie de Théodoros à notre reine; tout nous souriait; et,

heureux au delà de toute expression par l'apparence du succès complet

de notre mission, nous nous rappelions nos démarches d'un coeur léger

et reconnaissant, en traversant les plaines de l'Agau-Medar. Dans

l'après-midi du 10 février, nous campâmes sur les bords de la mer de

Tana, grand lac aux eaux fraîches et réservoir du Nil Bleu. Le fleuve

fait son entrée par l'extrémité sud-ouest du lac, et en sort par

son extrémité sud-est, les deux bras n'étant séparés que par le

promontoire de Zagé.

Le terrain sur lequel nous établîmes notre camp n'était pas loin de

Kanoa, joli village dans le district de Wandigé; Kourata étant tout

à fait à l'opposé, au nord-nord-est. Nous dûmes attendre plusieurs

jours, pendant que l'on construisait un bateau pour nous, nos bagages

et notre escorte. Ces bateaux, d'un genre de construction tout à fait

primitif, sont faits d'une espèce de jonc, le papyrus des anciens. Les

joncs sont liés ensemble, de façon à former une surface d'environ

six pieds de largeur et de dix à vingt pieds de longueur. Les deux

extrémités sont alors pliées en rouleau et serrées ensemble. Les

passagers et le batelier sont assis sur un grand carré de joncs en

faisceau formant la partie essentielle du bateau, lequel est tenu en

place par la cage extérieure, dont les extrémités pointues servent à

avancer. Dire que ces bateaux laissent l'eau s'infiltrer ne serait pas

exact; ils sont pleins d'eau ou à peu près, comme un morceau de liège

à demi submergé; leur flottaison est simplement une question de

gravité spécifique. La manière employée pour faire avancer les

bateaux, ajoute beaucoup au malaise du voyageur. Deux hommes sont

assis en avant et un autre en arrière. Ils se servent de longs bâtons,

au lieu de rames, frappant l'eau alternativement de droite et de

gauche; à chaque coup, ils font jaillir l'écume, comme une douche par

devant et par derrière, et le malheureux passager, qui auparavant a

été ses bas et ses souliers, et relevé ses pantalons, trouve bientôt

qu'il aurait été plus sage d'adopter un costume plus simple encore,

et de suivre l'exemple des bateliers, à peu près nus.

La marine abyssinienne ne donne pas beaucoup de travail à ses

habitants et il ne leur faut pas des années pour construire une

flotte; deux jours après notre arrivée, cinquante nouveaux bateaux

avaient été lancés et plusieurs centaines avaient déjà fait la

traversée de Zagé à l'île de Dek.

Les quelques jours que nous passâmes sur les bords de la mer de Tana,

peuvent être comptés parmi les plus heureux que nous ayons passés dans

ce pays. Samuel, devenu noire _balderaba_ (interprète) et le chef de

notre escorte, ne permettait pas à la foule d'envahir ma tente. Comme

c'était un homme intelligent, et que ses parents et ses amis étaient

moins nombreux que ceux de ses prédécesseurs, il ne laissait pénétrer

que ceux auxquels une petite médecine devait suffire, ou ceux qu'il

était forcé d'introduire; car en refusant à un petit chef ou à un

homme important dans quelqu'un des districts du voisinage, il se

serait fait de sérieux ennemis. C'était ainsi une récréation au lieu

d'une fatigue, que l'étude des maladies du pays, chose impossible

auparavant, lorsque je ne pouvais me défendre contre l'importunité de

la foule et examiner en paix le moindre cas. J'employais le reste de

mon temps à la chasse. Les oiseaux aquatiques tels que les canards,

les oies, etc., se montraient en abondance, et ils étaient si peu

farouches que les survivants ne s'éloignaient jamais, au contraire,

ils continuaient à se baigner, à chercher leur nourriture ou à lisser

leurs brillantes plumes, malgré le voisinage des corps morts de leurs

compagnons.

Dans la matinée du 16, nous partîmes pour Dek, l'île la plus grande et

la plus importante du lac de Tana; elle est située environ à mi-chemin

de Kourata, notre futur lieu de résidence. Nous avions environ six

heures de douches à supporter, notre marche étant de deux noeuds et

demi et le trajet de quinze milles. Dek est vraiment une belle île;

c'est un grand rocher plat et volcanique, entouré de petites collines

formant plusieurs îles et faisant l'effet d'une couronne de perles.

L'île entière est bien boisée, couverte d'une végétation puissante,

peuplée de villages nombreux et prospères, et fiers de posséder quatre

vieilles églises visitées des pèlerins et but de leurs dévotions. Nous

passâmes la nuit au centre même de cette île si pittoresque, l'idéal

d'une habitation terrestre. Hélas! peu de temps après nous apprîmes

que le passage des hommes blancs avait été la cause de bien des

larmes et d'une grande détresse pour les habitants arcadiens de cette

paisible contrée! Ces populations reçurent l'ordre de nous fournir

10,000 dollars. Les chefs, désespérés de l'impossibilité de lever une

somme si considérable, firent un puissant appel à tous leurs amis et

voisins, leur dépeignant sous de vives couleurs la colère du despote

lorsqu’il apprendrait que ses ordres n'avaient pas été exécutés,

et leur montrant en même temps le désert succédant à ces riches et

heureuses campagnes. L'éloquence des uns, la menace des autres eurent

un plein succès. Toutes les économies de l'année furent apportées au

gouverneur; les anneaux et les chaînes d'argent, la dot et la fortune

de maintes jeunes filles, furent ajoutées au shama nouvellement tissé

par la matrone: tous furent réduits à la misère et tremblaient encore;

et pourtant, ils souriaient tout en faisant le sacrifice de tous ces

biens terrestres. Combien ils doivent avoir maudit, dans l'amertume de

leurs chagrins, ces pauvres blancs étrangers, cause innocente de leurs

malheurs!

Le lendemain matin, nous partîmes pour Kourata: la distance et les

désagréments furent les mêmes que dans le voyage de la veille. De

retour sur la terre ferme, nous saluâmes avec délices la fin de notre

courte traversée. Nous fûmes reçus sur le rivage par le clergé, qui

avait enfreint les lois canoniques pour nous souhaiter la bienvenue

avec toutes les pompes dues à la royauté: tel avait été l'ordre

impérial. Deux des plus riches marchands de l'île nous réclamèrent

comme leurs hôtes, au nom de leur royal maître; et montés sur de

magnifiques mules, nous grimpâmes la colline sur laquelle est bâtie

Kourata; le privilège de parcourir à cheval les rues sacrées ayant été

accordé aux hôtes honorables du souverain du pays.

Kourata est, après Gondar, la plus importante et la plus riche cité de

l'Abyssinie; c'est une ville de prêtres et de marchands, élevée sur

le penchant d'une colline baignée par les eaux de la mer de Tana.

Plusieurs de ses maisons sont bâties en pierre, et la plupart étaient

bien mieux que tout ce que nous avions vu jusque-là dans la contrée.

L'église, érigée par la reine de Socinius, est considérée comme

tellement sainte que la ville entière est sacrée, et que nul homme, à

l'exception des évêques et de l'empereur, n'est autorisé à parcourir à

cheval ses ruelles étroites et sombres. Il est impossible d'apercevoir

la ville de la mer, les cèdres et les sycomores la voilent

complétement aux regards, sous leur feuillage sombre et touffu,

légitime orgueil des habitants. La colline tout entière d'ailleurs est

couverte d'une telle végétation, qu'à une certaine distance, le pays

ressemble plutôt à une forêt du Nouveau Monde, vierge de tout contact

humain, qu'à la demeure de plusieurs milliers d'hommes et au marché de

l'Abyssinie occidentale. Pendant quelques jours, nous résidâmes dans

l'intérieur de la ville, où plusieurs maisons avaient été mises à

notre disposition; mais d'innombrables hôtes survinrent, je veux

parler des légions d'insectes de toutes sortes, qui nous en chassèrent

bientôt. Nous obtînmes la permission de planter nos tentes sur les

bords de la mer, sur une portion de terrain très-agréable, située à

quelques mètres seulement de la ville, et où nous jouissions du double

luxe de la fraîcheur de l'air et de l'abondance de l'eau.

Quelques jours après notre arrivée à Kourata, nous fûmes rejoints

par les _gens de Gaffat_. L'empereur leur avait écrit de venir et de

rester avec nous pendant tout notre séjour, craignant, disait-il, que

l'ennui ne nous saisit et que nous ne fussions malheureux dans ce

pays si loin de nos concitoyens. Conformément aux instructions

qu'ils avaient reçues, en arrivant près de notre campement, ils nous

informèrent de leur arrivée et nous firent demander l'autorisation de

se présenter devant nous. Je n'ai jamais été aussi surpris qu'à la vue

de ces Européens vêtus des habits de fête des Abyssiniens: une chemise

de soie aux couleurs voyantes, de larges pantalons de même étoffe, le

shama drapé sur leur épaule gauche, quelques-uns nu-pieds, la plupart

la tête découverte. Ils étaient depuis si longtemps en Abyssinie, que

je ne doute pas qu'ils ne se considérassent comme très-bien mis; et si

nous ne les admirâmes pas, certainement les Abyssiniens le firent. Ils

s'établirent à peu de distance de notre campement. Au bout de deux

jours arrivèrent leurs femmes et leurs enfants, et après quelques

instants d'intimité, nous nous aperçûmes que parmi eux se trouvaient

plusieurs hommes savants et bien élevés, et que ce n'étaient point des

compagnons à dédaigner dans un pays si éloigné.

Le 12 mars, nos pauvres compatriotes, depuis longtemps malheureux et

dans les chaînes, arrivèrent enfin. Nous préparâmes des tentes pour

ceux qui n'en avaient pas et ils restèrent dans notre campement. Tous,

plus ou moins, portaient les traces des souffrances qu'ils avaient eu

à supporter: M. Stern et M. Cameron plus encore que les autres. Nous

tâchâmes de les réjouir en parlant de notre prompt retour en Europe,

regrettant seulement de ne pouvoir leur procurer plus de douceurs. M.

Rassam nous fit observer qu'il ne pensait pas qu'il fût convenable, à

cause du caractère soupçonneux de Théodoros, de paraître trop intimes

avec les prisonniers. Il connaissait l'empereur mieux que nous et

de temps en temps exprimait des doutes sur l'issue favorable de

l'affaire. Ils avaient appris en route qu'ils auraient à construire

des bateaux pour Théodoros, et ils étaient inquiets et anxieux chaque

fois qu'un messager arrivait du camp impérial.

Théodoros, après avoir pille la Metcha, fertile province située à

l'extrémité sud du lac de Tana, détruisit la grande et populeuse ville

de Zagé, et établit son camp sur une petite langue de terre joignant

le promontoire de Zagé à la terre ferme. L'empereur était alors plein

d'attentions; il nous envoya 5,000 dollars, des vivres en abondance,

mit trente vaches à lait à notre disposition, nous fit parvenir de

jeunes lions, des singes, etc., et chaque deux jours il écrivait une

lettre pleine de courtoisie à M. Rassam. Tous nos interprètes, tous

nos messagers, y compris le valet de M. Rassam, allèrent l'un après

l'autre à Zagé, pour être investis de l'_ordre de la Chemise_. Au

messager qui nous avait apporté la fausse nouvelle de l'élargissement

du capitaine Cameron, il fit présent d'un _marguf_ ou shama brodé

de soie, d'un titre, et du gouvernement d'une province; et réclama

l'amitié de M. Rassam, le priant de le rendre aussi l'ami de sa reine.

Son premier stratagème avait parfaitement réussi puisqu'il nous avait

fait venir jusqu'à lui. Lorsqu'un de nos interprètes, Omer-Ali,

naturel de Massowah, alla à son tour pour être décoré, il trouva Sa

Majesté assise près du rivage et faisant des cartouches. L'empereur

lui dit: «Vous voyez mon occupation; et je n'en ai pas honte. Je ne

puis accoutumer mon esprit au départ de M. Stern et de M. Cameron;

mais par égard pour M. Rassam et son ami, j'y consentirai. J'aime vos

maîtres parce qu'ils se sont toujours bien comportés, inclinant leurs

têtes dans leurs mains aussitôt qu'ils s'approchaient de ma personne,

pleins de respect pour moi en ma présence, tandis que M. Cameron avait

l'habitude de se tirer les poils de la barbe à chaque instant.»

Si je mentionne ces faits insignifiants, c'est pour montrer

l'hésitation qui existait dans l'esprit de Théodoros au sujet des

captifs. S'il eût été moins hésitant, ses bonnes qualités auraient pu

prévaloir chez lui et il n'aurait pas donné le temps à des événements

insignifiants de réveiller sa nature soupçonneuse.

Théodoros, toujours préoccupé de passer pour un homme juste devant son

peuple, témoigna le désir que les premiers captifs assistassent à

une assemblée publique où nous nous rendrions ainsi que lui et ses

soldats. Là ils reconnaîtraient qu'ils avaient eu tort, et ils

imploreraient le pardon de Sa Majesté. On aurait ainsi une

réconciliation publique et, après l'offre de quelques présents, il

serait permis aux prisonniers de partir.

Mais M. Rassam croyait au contraire qu'il serait plus convenable de ne

pas mettre en présence les prisonniers et Sa Majesté, de peur que la

vue de ces derniers n'excitât de nouveau la colère du souverain. Tout

paraissant marcher d'une façon tout à fait favorable, il crut prudent

de faire son possible pour empêcher une rencontre entre les deux

parties.

Peu de temps après l'arrivée des prisonniers de Magdala, qui avaient

été rejoints à Debra-Tabor par ceux qui étaient retenus là sur parole,

Sa Majesté, à l'instigation de M. Bassam, au lieu de les faire

paraître en sa présence comme elle en avait primitivement l'intention,

fit appeler plusieurs de ses officiers, son secrétaire, etc., etc., à

Kourata. Théodoros nous donna l'ordre également de nous rendre auprès

de lui, afin d'avoir une séance publique où seraient lues certaines

accusations contre les captifs, qui alors déclareraient s'ils étaient

coupables ou si c'était l'empereur.

Tous les captifs, les _gens de Gaffat_ et les officiers abyssiniens

étant assemblés dans la tente de M. Rassam, l'officier impérial lut

l'acte d'accusation. La première accusation était portée contre le

capitaine Cameron. L'acte commençait par établir que M. Cameron

s'étant présenté comme envoyé de la reine d'Angleterre, avait été reçu

avec tout l'honneur et le respect dus à son rang, et que le meilleur

accueil possible lui avait été fait. L'empereur avait accepté avec

humilité les présents envoyés par la reine et d'après l'avis du

docteur Cameron, qu'un échange de consuls entre les deux nations

serait très-avantageux pour l'Abyssinie, Théodoros avait répondu ces

propres paroles: «Je suis enchanté de vous entendre parler ainsi;

c'est très-bien.» Théodoros continuait en rapportant qu'il avait

informé le consul que les Turcs étant ses ennemis, il le priait de

protéger le message et les présents qu'il avait l'intention de faire

parvenir à la reine d'Angleterre, à laquelle il avait envoyé une

lettre d'amitié; mais le capitaine Cameron, au lieu de remettre à

son adresse la lettre, l'avait envoyée aux Turcs qui haïssaient

l'empereur, et devant lesquels il l'avait dénigré et insulté. De plus,

au retour de M. Cameron, il lui avait demandé: «Où est la réponse à

la lettre d'amitié que je vous ai remise? qu'en avez-vous fait?» et

celui-ci avait répondu: «Je ne sais pas!» Alors je lui dis, ajoutait

Théodoros: «Vous n'êtes pas le serviteur de mon amie la reine

d'Angleterre, ainsi que vous prétendiez l'être, et par la puissance de

mon Créateur, je le fis jeter en prison. Demandez-lui s'il peut nier

ces choses!»

La seconde accusation était à l'adresse de M. Bardel; mais évidemment

Théodoros était fatigué de son réquisitoire; car les accusations

contre MM. Stern, Rosenthal, etc., ne furent pas spécifiées, quoique

dans toute occasion il en ait référé plus tard à ses griefs contre

eux. Ils furent englobés dans une même inculpation comme ayant agi en

commun.

«Les autres prisonniers m'ont trompé, poursuivait l'acte d'accusation;

je les aimais et les honorais pourtant. Un ami doit être un bouclier

pour son ami, et ils ne m'ont pas défendu. Pourquoi ne m'ont-ils pas

défendu? A cause de cela je leur ai ôté mon amitié.

«Maintenant, par la puissance de Dieu, à cause de la reine, et du

peuple britannique, et à cause de vous-mêmes, je leur rendrai mon

amitié. Je désire que vous puissiez opérer entre nous une véritable

réconciliation de coeur. Si j'ai eu tort, dites-le-moi et je ferai mes

excuses; mais si vous trouvez au contraire que j'ai été trompé, je

désire que vous obteniez des prisonniers qu'ils s'en humilient devant

moi.»

Après la lecture de cet acte, on interrogea les captifs pour savoir

s'ils reconnaissaient leurs torts, oui ou non. Il eût été absurde de

leur part de ne pas reconnaître leurs erreurs et de ne pas demander

pardon. Nous savions bien qu'ils étaient innocents, qu'on les

calomniait, et que les quelques erreurs de jugement qu'ils avaient

commises n'étaient pas à comparer aux souffrances qu'ils avaient eu

à supporter. Mais en reconnaissant qu'ils étaient dans leur tort,

ils agissaient sagement: et c'est ce que nous leur conseillâmes.

L'officier public termina sa lecture par la traduction en langue

amharic de la lettre de la reine d'Angleterre, et par la communication

de la réponse que Théodoros devait, disait-il, envoyer par notre

intermédiaire.

Quoique tout parût marcher à souhait, cependant il n'y avait aucun

doute qu'un orage était imminent; et bien que tout eût l'air de

marcher encore sur un pied d'amitié pendant quelque temps, nous

reconnûmes que nous n'eussions pas été si confiants, si nous avions

eu une plus grande connaissance du caractère de Théodoros.

Pendant notre voyage à Kourata, les serviteurs de Sa Majesté nous

avaient demandé si nous avions quelques connaissances concernant la

construction des navires. Nous répondîmes que nous n'en avions aucune.

J'avais appris que quelqu'un de l'escorte avait dit que le capitaine

Cameron serait employé à Kourata à la construction des navires. Il

n'y avait alors aucun doute sur l'intention de Sa Majesté d'avoir

une petite flotte, et le vrai motif pour lequel nous fûmes envoyés à

Kourata, et les _gens de Gaffat_ expédiés pour nous y tenir compagnie,

était évident: Théodoros s'imaginait que nous avions plus de

connaissances sur la construction des bateaux que nous ne voulions

l'avouer, et espérait nous persuader d'entreprendre ce travail. Les

_gens de Gaffat_ reçurent l'ordre alors de construire des bateaux; ils

répondirent qu'ils n'y entendaient rien, mais qu'ils étaient prêts à

travailler sous la direction de quelqu'un qui s'y entendrait; en même

temps, ils engageaient Sa Majesté à profiter de son amitié avec M.

Rassam, pour prier ce dernier d'écrire qu'on lui envoyât des hommes

propres à ce travail; ils ajoutaient qu'ils ne doutaient nullement que

la demande étant faite par M. Rassam, Sa Majesté n'obtînt ce qu'elle

désirait.

Peu de jours après, en effet, Théodoros écrivait à M. Rassam pour

le charger de demander des ouvriers, impatient de les voir arriver.

Jusque-là tout semblait marcher à souhait; mais je compris, an reçu de

cette lettre, qu'un nuage se formait sur la tête de M. Rassam. Deux

voies lui étaient ouvertes: refuser dans des termes polis, et en se

plaçant sur ce terrain, que les instructions qu'il avait reçues de son

gouvernement ne lui permettaient pas de s'occuper d'une telle requête;

ou bien accepter, à la condition que les premiers prisonniers seraient

autorisés à partir, tandis qu'il attendrait, avec l'un de ses

compagnons, l'arrivée des constructeurs de navires. Au lieu de cela,

M. Rassam prit un terme moyen. Il dit à Théodoros que, dans l'intérêt

même de cette expédition d'ouvriers, il vaudrait mieux que Sa Majesté

lui permît de partir, et qu'alors une fois chez lui, il pourrait

beaucoup mieux appuyer les désirs de l'empereur; que toutefois, s'il

le voulait absolument, il écrirait.

Théodoros fut si peu convaincu qu'en envoyant M. Rassam il pourrait

obtenir des ouvriers, que la seule chose qui le fit hésiter quelques

jours, ce fut la question de savoir si, pour obtenir ce qu'il

désirait, il userait de flatteries ou de menaces. Il se mit

immédiatement à l'oeuvre, et crut qu'il valait mieux commencer par

les mesures polies. A cet effet, il nous envoya une invitation, nous

priant d'aller passer un jour avec lui à Zagé; il ordonna en même

temps à ses ouvriers de nous accompagner. Le 25 mars, nous partîmes

par le bateau indigène et nous atteignîmes Zagé après une douche de

quatre heures; arrivés à une petite distance de notre destination,

nous nous revêtîmes de nos uniformes. Nous fûmes reçus, à notre

arrivée, par Ras-Engeddah (commandant en chef), par l'intendant des

écuries et plusieurs autres officiers supérieurs de la maison de

l'empereur. Sa Majesté nous avait envoyé des salutations on ne peut

plus aimables par le ras, et montés sur les magnifiques mules prises

dans les écuries impériales, nous partîmes pour le lieu de résidence

de l'empereur. Nous fûmes d'abord conduits sous une tente de soie, qui

avait été dressée à très-peu de distance pour nous servir de salle de

festin, et où nous devions attendre, tout en dégustant une collation

que la reine nous avait fait préparer. Dans l'après-midi, l'empereur

nous fit dire qu'il viendrait nous voir.

Peu d'instants après nous allions à sa rencontre, lorsque, à notre

grande surprise, nous le vîmes venir à nous, drapé dans ses vêtements

et le bras droit découvert; signe d'infériorité et de profond respect,

et honneur que Théodoros n'a jamais rendu à personne. Il fut souriant,

plein d'amabilité, s'assit quelques instants sur le lit de M. Rassam,

et lorsqu'il nous quitta, il toucha la main de M. Rassam de la façon

la plus affectueuse. Un instant après, nous lui rendîmes sa politesse.

Nous le trouvâmes dans la salle d'audience, assis sur un tapis; il

nous salua gracieusement et nous fit asseoir à son côté. A sa gauche

se tenaient son fils aîné, le prince Meshisha et Ras-Engeddah. Ses

ouvriers étaient aussi présents, placés au centre de la salle en face

de lui. Il avait devant lui tout un arsenal de fusils et de pistolets;

il nous parla de ceux que nous avions apportés avec nous et nous les

lui montrâmes, puis des fusils qui avaient été fabriqués sur son

ordre, par un ouvrier qu'il avait à son service et frère d'un armurier

résidant à Saint-Etienne, près de Lyon. Il causa sur plusieurs sujets

variés, sur les différents grades de son armée, nous présenta son

fils, et lui ordonna à la fin de l'audience d'aller, avec les _gens de

Gaffat_, nous escorter jusqu'à notre tente.

Le jour suivant, Théodoros nous envoya de nouveau ses salutations

amicales; mais nous ne le vîmes pas lui-même. Dans la matinée, il fit

venir tous ses chefs pour les consulter sur la question de savoir

s'il devait nous laisser partir où nous garder. Tous s'écrièrent:

«Laissez-les partir.» Un seul fit remarquer qu'une fois partis, nous

pourrions revenir pour les combattre: «Qu'ils reviennent, nous aurons

alors Dieu pour nous!» s'écria l'empereur. Aussitôt qu'il eut renvoyé

ses chefs, Théodoros fit venir les _gens de Gaffat_ et leur demanda ce

qu'ils feraient à sa place. Ils nous ont dit depuis qu'ils l'avaient

fortement engagé à nous laisser partir. Mais il nous a été rapporté

qu'en s'en retournant chez lui son domestique lui avait dit: «Tout le

monde vous dit de les laisser partir; or, vous savez qu'ils sont vos

ennemis et vous les tenez dans vos mains.» Sur le soir, l'empereur fut

très-agité; il fit appeler les _gens de Gaffat_, et s'appuyant sur la

grossière colonne de sa hutte, il leur dit: «Est-ce là une demeure

digne d'un roi?» Quant à la conversation qui suivit, je ne pourrais en

rien dire; sinon que quelques jours plus tard, l'un des assistants me

dit que Sa Majesté était bien décidée à nous renvoyer, mais que M.

Rassam n'ayant pas du tout parlé de ce que l'empereur avait tant à

coeur: les ouvriers et les instruments pour construire les navires, il

craignait que Sa Majesté ne vît de très-mauvais oeil notre retour à

Kourata, que l'autorisation du départ ne nous fût refusée, et que nous

ne fussions retenus par la force.

A notre retour à Kourata, la correspondance entre Théodoros et M.

Rassam recommença. Les lettres habituellement ne contenaient rien

d'important; mais les nouvelles qui arrivaient de divers côtés

avaient une haute importance, et concernaient surtout les premiers

prisonniers, avec lesquels Théodoros désirait se réconcilier avant

leur départ. Craignant que Théodoros ne se laissât aller à sa colère à

la vue des captifs, M. Rassam s'efforçait, par toute espèce de moyens,

d'empêcher l'entrevue qu'il redoutait tant; et même Sa Majesté parut

s'être laissé convaincre par tous les raisonnements de _ses amis_ et

consentir à leurs desseins. Cependant quelques-uns des prisonniers

étaient inquiets et auraient préféré avoir à supporter quelque rude

parole de l'empereur que d'exciter son caractère irritable. Mais il

était alors trop tard. Théodoros avait déjà arrêté la résolution de

retenir par la force ces mêmes prisonniers qu'il consentait à ne pas

voir, et il faisait déjà élever une forteresse pour les y enfermer.

Afin de détourner l'esprit de Théodoros de toutes ces préoccupations,

M. Rassam l'engagea à fonder un ordre qui porterait le nom de:

«L'ordre de la Croix de Christ et le Sceau de Salomon.» Les lois et

les règlements de cet ordre furent promulgués, un ouvrier fit un

modèle de médaille, sous la direction de M. Rassam, et qui fut

approuvée par Sa Majesté, et il y eut neuf ordres différents: trois

du premier rang, trois du second et trois du troisième. M. Rassam,

Ras-Engeddah et le prince Meshisha furent créés chevaliers du premier

ordre; les officiers anglais de l'ambassade furent créés chevaliers

du second ordre; quant au troisième, je n'ai jamais su à qui il était

destiné, à moins qu'il n'ait servi à décorer Beppo, sommelier de

l'empereur.

Malgré tout ce qui se passait autour de nous, nous nous figurâmes que

nous n'avions plus rien à craindre, et que toutes choses avaient été

parfaitement arrangées; nous bâtissions déjà des châteaux en Espagne,

revoyant en imagination les chers objets de notre affection et le

_home_ bien-aimé; nous souriions aussi à la pensée d'aller griller nos

têtes dans les chaudes montagnes du Soudan: lorsque tout d'un coup nos

plans, nos espérances et nos belles visions reçurent la déception la

plus cruelle.

Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros · 第 16 / 51 题