Notre première maison à Magdala.--Le chef a une petite affaire avec
nous.--Impressions d'un Européen chargé de chaînes.--L'opération
décrite.--La toilette du prisonnier.--Comment nous vivions.--Défection
de notre premier messager.--Comment nous obtînmes de l'argent et des
lettres.--Un journal à Magdala.--Une saison des pluies dans le Gedjo.
Il faisait complètement nuit à notre arrivée, la veille au soir. Notre
première affaire, le lendemain matin, fut d'examiner notre demeure.
Elle consistait en deux buttes circulaires, entourées d'une forte haie
épineuse attenante à l'enceinte impériale. La plus grande était dans
un mauvais état, et comme le toit, au lieu d'être appuyé sur un pilier
central, était supporté par une douzaine de colonnes latérales,
formant ainsi plusieurs petites cases, nous la destinâmes à nos
serviteurs et à notre _balderaba_ Samuel. Celle que nous gardâmes
pour nous avait été bâtie par Ras-Hailo, lorsqu'il était le favori de
Théodoros, mais qui depuis était tombé en disgrâce. Ras-Hailo ne fut
pas mis dans les fers pendant qu'il habitait cette maison, et même, au
bout de peu de temps, il avait été pardonné par son maître et élu chef
de la Montagne; mais Théodoros, quelque temps après, lui retira encore
son commandement, le priva de sa confiance et l'envoya à la prison
commune, enchaîné comme tous les autres prisonniers. Pour une maison
abyssinienne, cette hutte n'était pas mal bâtie; le toit était le
mieux construit que j'aie vu dans tout le pays; il était fait de
bambous tressés, arrangés et assujettis par des cercles de la même
matière. Lorsque Ras-Hailo eut été envoyé en prison, sa maison fut
offerte au favori du jour, Ras-Engeddah; mais, selon la coutume,
Théodoros s'en servit pour loger ses hôtes anglais.
Pour nous tous, elle était petite; nous étions huit, et cette demeure
ne pouvait contenir commodément que quatre personnes. Les soirées et
les nuits étaient cruellement froides, et le feu occupant le centre
de la chambre, quelques-uns d'entre nous étaient couchés la moitié du
corps dans la chambre, et l'autre moitié dans un enfoncement humide.
Tout d'abord nous sentîmes amèrement notre triste position. La saison
des pluies était arrivée, et chaque jour la voix de l'orage se
faisait entendre. Plusieurs d'entre nous (M. Prideaux entre autres et
moi-même) ne pouvions même pas changer de vêtements, et, couchés, nous
n'avions rien pour nous couvrir et nous garantir du froid si aigu
pendant la nuit. Je me souviendrai toujours de la conduite charitable
de Samuel qui, imitant le bon Samaritain, vint me couvrir de l'un de
ses shamas.
Nous avions bien quelque argent, mais nous ne savions comment nous
procurer quoi que ce fût. On nous annonça que des provisions avaient
été envoyées des greniers impériaux; les premiers captifs anglais
souriaient à ces paroles, sachant par une amère expérience que les
prisonniers de l'Amba de Magdala étaient regardés comme devant donner
et ne jamais recevoir. L'avenir prouva que leurs prévisions étaient
justes: nous ne reçûmes rien qu'une jarre de tej du gouverneur qui,
en toute occasion, se proclamait hautement notre ami; je crois qu'il
s'imagina même que ce tej était pour lui, car à chaque instant il en
buvait avec ses camarades. Nous reçûmes aussi, un jour de fête, deux
vaches maigres à l'air affamé, et desquelles, je puis le dire, je
refusai le moindre morceau.
Pour un Européen accoutumé à trouver sous la main tous les objets
nécessaires à la vie, il peut paraître invraisemblable que dans toute
l'Abyssinie il ne se trouve pas une seule boutique pour acheter quoi
que ce soit; et c'est un fait vrai cependant. Nous avions pour nous
un boucher et un boulanger, et pour ce qui est des provisions
d'épiceries, nous nous adressions à eux. Notre nourriture était
abominablement mauvaise; les moutons que nous achetions étaient un peu
meilleurs que les chats de Londres, et comme on ne trouve pas, dans
tout le pays, d'autre moulin à farine que ceux des boulangers, nous
fûmes obligés d'acheter du grain, de le battre pour en chasser la
balle, et de l'écraser entre deux pierres, non pas avec les grosses
meules plates de l'Inde ou de l'Egypte, mais sur de petits fragments
de rochers creusés, où le grain est réduit en farine, au moyen d'une
espèce de caillou grand et lourd que l'on tient dans la main. C'était
bien le pain amer de la vengeance! Etant dans la montagne, nous
pouvions acheter des oeufs et de la volaille; mais comme les premiers
étaient toujours gâtés lorsqu'on nous les livrait, nous en fûmes
bientôt dégoûtés, et quoique nous eussions aimé à varier notre
nourriture au moyen de volailles, leur maigreur les aurait fait
rejeter de tout le monde. A cause de la saison des pluies, nous ne
pouvions qu'à grand'peine nous procurer un peu de miel. Nous pouvions
bien nous fournir de café en tout temps, mais nous n'avions pas de
sucre; et pris sans lait ou avec du lait fumé, c'était une boisson
si amère et si répugnante, que, au bout d'un certain temps, nous
préférâmes nous en passer. Voici les détails du luxe de table que
nous eûmes pendant toute notre captivité: un pain grossier, fort mal
préparé, que l'on eût dit fait avec du verre pilé, et des plats qui
revenaient toujours les mêmes: du mouton coriace, quelques vieux coqs,
du beurre rance et du café amer. Le thé, le sucre, le vin, le poisson,
les légumes, etc., etc., c'étaient choses impossibles à trouver
même avec de l'argent. La mauvaise qualité et l'uniformité de notre
nourriture n'étaient rien encore devant la perspective que nous avions
de mourir de faim. Quelque grossières et insuffisantes que fussent
ces choses, elles devaient nous manquer, dès que nous n'aurions plus
d'argent.
J'étais très-mal vêtu. Avant de quitter Debra-Tabor, j'avais eu la
pensée de laisser mes effets aux soins des _gens de Gaffat_, et je
n'avais pris avec moi que ce qui était indispensable pour la route.
Mon unique paire de souliers, portée à la pluie, au soleil, dans la
boue, était littéralement percée à jour; ils étaient tellement roidis,
qu'ils me firent aux pieds une blessure qui mit plus d'un mois à
guérir; aussi jusqu'à l'arrivée de l'un de mes serviteurs, plusieurs
mois plus tard, je marchai, ou plutôt je me traînai les pieds nus.
La vie en commun avec des hommes d'habitudes et de goûts différents
est vraiment pénible. Nous étions huit Européens, grouillant tous dans
un petit espace qui nous servait à la fois d'antichambre, de salle à
manger et de dortoir; la plupart étrangers les uns aux autres, et unis
seulement par une commune infortune. L'adversité est peu propre
à améliorer les caractères; au contraire, elle nuit aux rapports
sociaux; c'est tout an plus si l'éducation et la naissance vous
apprennent à supporter et à accepter les plus grandes difficultés.
Nous redoutions sur toutes choses cette familiarité qui se glisse si
naturellement entre des hommes d'une position sociale tout à fait
différente et vous expose à entendre des expressions grossières et
avilissantes. Nous devions vivre sur un pied d'égalité avec l'un
des premiers serviteurs du capitaine Cameron. Nous eussions été
tranquilles, si une partie de la nuit n'eût été employée à parler, et
si chacun de nous eût voulu pardonner silencieusement les défauts de
ses camarades, sachant bien qu'il pouvait avoir besoin de la même
indulgence.
Une compagnie de soldats d'environ quinze à vingt hommes arrivaient
chaque soir, un peu avant le crépuscule, et plantaient une petite
tente noire de l'autre côté de notre porte. Comme il pleuvait souvent
la nuit, la plus grande partie des soldats demeuraient dans la tente;
deux ou trois seulement, qui étaient censés veiller, sortaient pour
dormir sons la partie du toit formant auvent. Ils ne nous dérangeaient
jamais, et si nous sortions dans la nuit, ils surveillaient seulement
où nous allions, mais ne nous suivaient jamais. A cette époque, nous
avions quatre gardes, dont deux remplissaient leur office en se
promenant devant la porte de notre enceinte. Ces hommes ne furent
jamais changés pendant notre séjour; nous n'eûmes pas lieu d'être
satisfaits de leur façon d'agir; il n'y eut qu'une exception. Nos
gardiens de jour n'étaient que des scélérats poltrons et des espions
dangereux.
Nous avions déjà passé trois jours à Magdala, et nous commencions à
espérer que notre disgrâce se bornerait à un simple emprisonnement,
lorsque environ vers midi, le 16, nous aperçûmes le chef, accompagné
d'une nombreuse escorte, se dirigeant vers notre prison. Samuel fut
appelé, et une longue conversation eut lieu entre lui et le chef de
l'autre côté de la porte. Nous ignorions encore ce qui se passait, et
nous commencions à être inquiets, lorsque Samuel revint vers nous avec
une physionomie sérieuse, et nous dit que nous devions rentrer dans
la chambre, que l'officier _avait à faire quelque petite chose avec
nous._ Nous obéîmes et, au bout de quelques instants, le ras (le
chef de la montagne), cinq membres du conseil et huit ou dix autres
personnes entrèrent aussi. Le ras et les chefs principaux, tous armés
jusqu'aux dents, s'établirent dans la chambre; les autres demeurèrent
dehors. La conversation abyssinienne ordinairement consiste en grands
témoignages de religion et force expressions dévotes; à chaque minute,
les noms de Dieu et du Seigneur sont répétés et pris en vain. J'étais
assis près de la porte, et la conversation m'intéressant peu, je
regardais la foule mêlée du dehors, lorsque tout d'un coup j'aperçus
deux ou trois hommes portant d'énormes chaînes. Je les montrai à M.
Bassam et lui demandai s'il croyait qu'elles nous fussent destinées;
il s'adressa en arabe, à ce sujet, à Samuel, et sur la réponse
affirmative de ce dernier, nous comprîmes quel avait été le sujet de
la longue consultation entre le chef et Samuel.
Le ras alors mit fin à la conversation insignifiante qu'il avait tenue
depuis son arrivée, et nous informa, dans des termes mesurés et polis,
que c'était l'usage d'enchaîner tous les prisonniers envoyés dans ce
lieu; il n'avait reçu aucune instruction de l'empereur; mais il en
verrait un messager à Théodoros pour l'informer qu'il nous avait mis
dans les fers, et il ne doutait nullement que son maître n'expédiât
aussitôt l'ordre de nous les enlever; en attendant nous devions nous
soumettre aux lois de l'Amba; il regrettait bien, ajouta-t-il, d'être
obligé de nous enchaîner. Le pauvre homme nous voulait réellement du
bien; il avait une voix douce, et, pour un Abyssinien, des manières
comme il faut; il croyait que Théodoros regrettait déjà l'ordre
inutile et cruel qu'il avait donné, et que peut-être, il saisirait
l'occasion qu'il lui offrait et donnerait contre-ordre. Je dois
ajouter ici que, quelques mois plus tard, le pauvre ras fut accusé
d'avoir une correspondance avec le roi de Shoa, qu'il fut mis dans les
fers an camp, où il mourut bientôt après des tortures qui lui furent
infligées.
Les chaînes furent apportées, et la grande affaire du jour commença.
Les uns après les autres, nous eûmes à subir l'opération, les premiers
captifs étant les premiers servis et favorisés des chaînes les plus
lourdes. A la fin mon tour arriva. L'on me fit asseoir par terre, je
retroussai mes pantalons, et je plaçai ma jambe droite sur une pierre
mise là à cet effet. L'un des anneaux fut alors posé sur ma jambe, à
deux pouces environ de la cheville droite, et alors un grand marteau
tomba sur le fer dur et froid: chaque coup vibrait dans le membre tout
entier, et lorsque le marteau ne tombait pas d'aplomb, l'anneau de fer
frappait contre l'os et me causait une douleur plus aiguë. Il fallut
environ dix minutes pour fixer convenablement le premier anneau. Il
fut travaillé jusqu'à ce qu'il n'y eût que l'épaisseur d'un doigt
entre l'anneau et la jambe; alors les deux bouts se croisant l'un
sur l'autre furent encore martelés jusqu'à ce qu'ils se joignirent
parfaitement. L'opération fut ensuite pratiquée à la jambe gauche. Je
craignais toujours que le noir forgeron, venant à manquer le fer, ne
me broyât la jambe. Tout d'un coup, je sentis comme si le membre était
écrasé; l'anneau s'était cassé juste quand l'opération allait finir.
Pour la seconde fois, je dus subir le travail du martelage; mais cette
fois, les fers furent rivés à l'entière satisfaction du forgeron et du
chef.
On me dit alors que je pouvais me lever et aller m'asseoir; mais la
chose n'était point facile; n'ayant jamais, pour mon compte, pratiqué
ce nouveau système de locomotion, je ne pus faire seulement que trois
on quatre pas. Cependant, je souffrais personnellement et je sentais
profondément l'humiliation à laquelle nous étions soumis; mais je
n'aurais pas voulu que les officiers de l'homme qui nous traitait de
la sorte, pussent croire que nous souffrions dans notre amour-propre.
Aussi, bondissant sur mes jambes, j'élevai mon bonnet et m'écriai à
leur grand étonnement: «_God save the queen!_»(Dieu sauve la reine!)
et m'en fus riant et chantant, comme si j'étais parfaitement heureux.
Comme chaque détail de notre vie était rapporté à Théodoros, mon
mépris pour ses chaînes devint public, et il en fut informé; mais il
ne mentionna la chose que vingt et un mois plus tard, en y faisant
allusion dans une conversation avec M. Waldemeier, auquel il dit que
nous nous étions tous laissé enchaîner sans dire une parole; que même
M. Rassam avait souri; mais que le docteur et M. Prideaux avaient subi
les fers avec colère.
Après l'opération, et lorsque chaque assistant de cette scène nous eut
fait la politesse d'un: «_Que Dieu les ouvre!_» le messager que les
chefs voulaient envoyer à Théodoros (un quidam du nom de Léh, grand
espion et confident de l'empereur, le même qui avait apporté nos
lettres de cachet) fut introduit pour recevoir les messages que M.
Rassam pourrait désirer envoyer à Sa Majesté. Celui-ci, en termes
mesurés et polis, se plaignit de la trahison de l'empereur, et rejeta
sur lui la responsabilité des conséquences d'un traitement si injuste
qui pouvait amener de terribles représailles. Malheureusement, Samuel,
toujours craintif et tremblant que des chaînes ne lui fussent aussi
réservées, refusa d'interpréter ce discours, et n'envoya que les
compliments ordinaires.
Lorsque nos geôliers furent, sortis, nous nous regardâmes les uns les
autres, et nous nous trouvâmes si drôles, que, malgré notre
chagrin, nous ne pûmes nous empêcher d'éclater de rire. Les chaînes
consistaient en deux lourds anneaux, joints ensemble par trois autres
plus petits, ayant juste une main ouverte d'un anneau à l'autre; nous
les portâmes bien près de vingt-deux mois! D'abord, nous ne pûmes
pas marcher; nos jambes étaient brisées et meurtries par suite du
ferrement, et le fer, portant sur les chevilles, nous causait une
telle douleur, que nous fûmes obligés d'introduire pendant le jour des
bandages sous les chaînes. La nuit, je les enlevais, à cause de la
constante pression qu'ils produisaient sur la circulation, et qui
faisait enfler nos pieds; nous sentions encore plus le poids la nuit
que le jour. Il nous semblait que nos jambes ne pourraient jamais être
soulagées; nous ne pouvions les remuer et lorsque, en dormant, nous
nous retournions d'un côté ou de l'antre, les chaînons, en heurtant
l'os de la jambe, nous causaient une douleur si vive que nous nous
éveillions subitement. Bien qu'au bout d'un certain temps nous nous y
fussions accoutumés et que nous pussions nous promener autour de notre
enceinte plus commodément, cependant encore, de temps en temps, nous
étions obligés de prendre du repos des journées entières, sans quoi,
nos jambes s'enflaient et de petites plaies se formaient sur la partie
de l'os la plus exposée an frottement des fers. Plusieurs mois même
après que les fers m'eurent été ôtés, mes jambes étaient plus faibles
qu'auparavant, mes chevilles plus amincies et mes pieds enflés.
Le soir où nous fûmes chargés de chaînes, nous dûmes couper nos
pantalons sur le côté, afin de pouvoir les ôter. Pendant leur première
captivité à Magdala, MM. Cameron, Stern et les autres prisonniers
portaient des jupons ou des caleçons, à la façon indigène, qu'on leur
avait enseigné à passer entre les jambes et les chaînes. Mais nous
n'avions pas des vêtements semblables sous la main pour faire comme
eux, et même, vu l'état de souffrance de nos jambes, il n'aurait pu
être question de passer sous les anneaux la plus fine batiste. La
nécessité, dit-on, est la mère de l'industrie: dans cette occasion,
j'inventai _les pantalons à la Magdala._ En ôtant les miens ce
même jour, je les ouvris tout le long de la couture extérieure, et
ramassant tous les boutons que je pus trouver, je les cousis d'un
côté, tandis que je faisais de l'autre des boutonnières aussi
rapprochées que mes ressources me le permettaient. Peu de semaines
après, j'étais capable, aidé d'un indigène, de passer sous les anneaux
des caleçons de calicot, et comme mes jambes se désenflaient, je pus
mettre par-dessus mes pantalons en drap fin d'Abyssinie. Telle est la
force de l'habitude, qu'à la fin, je quittais et mettais mes pantalons
aussi facilement que si mes jambes eussent été libres.
Ne sachant que faire, nous allions habituellement nous coucher de
bonne heure. Nous entendîmes le soir de l'opération une discussion an
dehors de notre hutte entre Samuel et le chef, de garde cette nuit,
nommé Mara, descendant d'un Arménien et grand admirateur de Théodoros.
Samuel entra enfin, et nous dit qu'il s'était efforcé de persuader
l'officier de ne point nous déranger, mais qu'il insistait pour
examiner nos chaînes et se convaincre qu'elles étaient comme elles
devaient. Nous refusâmes d'abord de subir cette inspection; nous ne
consentîmes qu'afin de nous débarrasser de cet homme, et nous nous
mîmes à secouer nos chaînes sous le shama qui nous servait de
couverture, à mesure qu'il passait devant nous.
Nous nous attendions à demeurer an moins six mois à Magdala; il
fallait donner le temps aux nouvelles d'arriver eu Angleterre, et
aussi le temps de venir aux troupes qu'on expédierait pour nous mettre
en liberté et punir le despote. M. Rassam fit tout ce qu'il put, par
l'entre-mise de Samuel, pour obtenir quelques huttes de plus, si
nécessaires à notre commodité. Samuel parla an ras et aux autres
chefs, qui consentirent à nous donner une petite hutte et deux
_godjos_ lorsqu'ils auraient assez rassemblé de bois pour construire
une nouvelle enceinte. Le _godjo_ est une espèce de petite cabane,
dont le toit est fait de bouts de tiges liées ensemble à leur
extrémité, et tout entières recouvertes de paille. En attendant, on
persuada à deux d'entre nos compagnons, Piétro et M. Ecrans, d'aller
s'établir à la cuisine, où ils auraient plusieurs chambres et nous
laisseraient ainsi plus d'espace.
Notre première pensée, en arrivant à Magdala, avait été de communiquer
la nouvelle à nos amis et au gouvernement; une fois que nous eûmes été
enchaînés, nous comprîmes que chaque heure perdue était une journée
ajoutée à notre misère et à notre _discomfort_, et que nous ne devions
perdre aucun temps pour envoyer un fidèle messager à Massowah. Il nous
était très-difficile d'écrire, mais surtout dans le commencement, où
nous redoutions Samuel. Plus tard, nous fûmes plus habitués à tout
ce qui concernait nos envoyés. Toute la contrée jusqu'au Lasta
était soumise encore à Théodoros, et nous étions obligés d'être
très-circonspects dans nos expressions, dans le cas où la dépêche
tomberait entre les mains d'un chef ou lui serait envoyée. Le 18,
notre paquet était prêt; mais, chose étonnante, ce fut la seule fois
que la manière d'envoyer notre lettre nous inquiéta. Nous ne pouvions
nous confier qu'à un homme qui eût demeuré quelque temps avec nous. A
la fin, nous nous souvînmes d'un vieux serviteur de M. Cameron,
qui avait été autrefois, en plusieurs circonstances, employé comme
délégué, et nous fixâmes notre choix sur lui. C'était un bon homme, un
marcheur de première force, mais très-querelleur, et capable de tout
pour contrarier son adversaire. Pour le guider, à travers le pays
rebelle, nous obtînmes le serviteur d'un prisonnier politique, Dejutch
Maret; ils devaient partir ensemble et revenir avec une réponse de
M. Munzinger. Bientôt après avoir quitté Magdala, nos deux envoyés
commencèrent à se quereller, et en arrivant aux avant-postes des
rebelles, une question de préséance entre eux fit découvrir la
missive; nos deux messagers furent saisis, liés de chaînes pendant
quelques jours, et lorsqu'ils furent relâchés, on nous renvoya notre
serviteur elles lettres furent brûlées. Plus tard, nous prîmes plus de
précautions; les envoyés portèrent, dans leur ceinturon, les lettres
dont la connaissance pouvait être dangereuse; d'autres fois, nous les
cousîmes dans le cuir, sous forme d'amulettes et de charmes, comme
en portent les indigènes; ou bien encore, nous les piquâmes dans la
partie de leurs vieux pantalons, près des coutures. Ceux qui nous
répondaient de la côte usaient des mêmes précautions; et quoique nous
ayons envoyé, pendant notre captivité, au moins quarante messagers,
porteurs de lettres, sans compter ceux qu'on nous renvoyait, nous
n'avons eu qu'un message, celui dont nous venons de parler, qui ne
soit pas arrivé à destination.
Bientôt se posa la question si importante pour nous de savoir comment
nous procurer de l'argent. Il fut fort heureux que Théodoros, à
cette époque donnât un millier de dollars à chacun de ses ouvriers.
Plusieurs d'entre eux connaissant l'état politique de la contrée, et
comprenant que le pouvoir de l'empereur touchait à sa fin, voulurent
envoyer leur argent hors du pays et comme nous étions fort embarrassés
pour nous en procurer, la chose fut bientôt arrangée à notre
satisfaction mutuelle. Nous envoyâmes des gens à Debra-Tabor et comme
la route était sûre, et que par des présents agréables nous nous
étions faits des amis des chefs de districts traversés par la route de
nos délégués, ceux-ci ne furent ni inquiétés ni volés. Ils portèrent
les dollars dans des valises sur des mules chargées du grain ou de la
fleur de farine que les _gens de Gaffat_ nous envoyaient de temps
à autre, ou bien serrés dans les longues écharpes de coton que les
Abyssiniens portent en forme de ceinture. Des instructions furent
aussi données à M. Munzinger pour qu'il envoyât de l'argent à Metemma,
où nous pouvions le faire prendre en envoyant des serviteurs. Ce ne
fut que la seconde année de notre captivité que nous rencontrâmes de
sérieuses difficultés de ce côté. La puissance de l'empereur diminuait
de jour en jour; les rebelles et les voleurs infestaient les routes;
le chemin de Metemma à Magdala fut interdit; les _gens de Gaffât_
n'étaient pas épargnés; un moment il parut impossible de nous faire
parvenir aucun message. Aussi pendant plusieurs mois eûmes-nous
beaucoup de peine à nous procurer une somme quelconque, ayant employé
pour cela les serviteurs des prisonniers parents et amis des rebelles;
mais ensuite ayant eu recours à l'influence de l'Evêque et à la
protection de Wagshum Gobazé, l'argent reprit facilement le chemin
de Magdala et nous délivra de nos craintes. Théodoros savait
indirectement que nous envoyions des serviteurs à la côte, mais comme
c'était l'usage de permettre aux serviteurs des prisonniers d'aller
auprès des familles de leurs maîtres pour tacher d'en obtenir quelques
secours, il ne pouvait pas trop nous le défendre, surtout ne nous
ayant jamais rien fourni. Si nos messagers étaient tombés entre ses
mains, il leur eût probablement volé leur argent mais il ne les aurait
point insultés. Quant aux lettres c'est une autre affaire: si celles
que nous avons écrites étaient arrivées à sa connaissance, les envoyés
eussent eu bien vite leur compte, et quant à nous notre sort eût été
bien vite décidé aussi.
Cela peut paraître invraisemblable, mais les Abyssiniens qui sont
une race de voleurs, se sont montrés parfaitement honnêtes dans ces
circonstances, et ne se sont jamais enfuis avec les centaines de
dollars qui leur avaient été confiés: c'était pourtant une fortune
pour de pauvres domestiques. Je ne voudrais pas être ingrat vis-à-vis
de ces hommes qui s'exposant à de grands dangers, la plupart du temps,
faisaient leur trajet de Massowah à Magdala, pendant la nuit, et, par
ce service rendu, nous empêchaient de mourir de faim: mais cependant
je crois qu'ils agissaient d'après le vieil adage: que l'honnêteté est
plutôt une bonne politique qu'une vertu innée. D'abord ils étaient
largement rétribués, bien traités, et ils s'attendaient à une
récompense ultérieure (qu'ils ont fidèlement reçue) dans le cas où
la fortune nous sourirait encore. Puis, tous les grands chefs des
rebelles se disaient nos amis, et nous n'aurions eu qu'à les avertir,
ou bien encore qu'à le faire savoir à l'Evêque pour qu'on eût arrêté
les délinquants, qu'on leur eût enlevé le bien mal acquis, et qu'on
les eût encore punis sévèrement. Tout cela leur était parfaitement
connu.
En considérant le passé je ne puis comprendre comment j'ai pu passer
ces longs jours d'oisiveté si ennuyeux, toujours les mêmes pendant
vingt-deux mois. Les chaînes n'étaient rien comparées au manque
d'occupation. Supposez que nous eussions tenu un journal de notre vie
journalière, le contenu eût été invariablement celui-ci: «Pris un bain
(opération douloureuse à cause des chaînes qui n'étant plus entourées
de bandages, nous blessaient horriblement) un petit garçon tenait mes
pantalons pour les passer entre les chaînes. Aujourd'hui le temps
étant sec, nous avons fait nos cinquante pas de promenade. Nous avons
déjeuné de meilleur appétit après cette tâche remplie. Des malades
viennent voir le médecin. Comme je suis médecin et apothicaire, je
prescris les médecines et les ordonnances moi-même. Samuel ou tel
autre ami indigène qui sait que mon tej est prêt, vient m'en demander
un verre ou deux. Je suis allé fumer une pipe avec M. Cameron. Je me
suis couché et j'ai lu le Dictionnaire commercial de Mac-Culloch,
livre très-intéressant, mais fait exprès pour m'endormir. Cette
après-midi je me suis couché, j'ai lu encore le Dictionnaire
commercial. Nous avons dîné. (Je voudrais bien savoir quel était l'âge
du coq que nous avons mangé?) Nous nous sommes traînés une heure entre
les huttes; je me suis couché; j'ai pris l'_Appendix_ de Gadby; mais
comme je le sais par coeur, ses plus curieuses descriptions même n'ont
plus d'attrait pour moi. Un petit garçon a allumé le feu, le bois
était vert et tout s'est rempli de fumée. J'ai joué une partie de
whist avec M. Rassam et M. Prideaux. Je ne crois pas qu'ils jouassent
avec des cartes aussi sales dans une salle des gardes. Perdu vingt
points. Un petit garçon m'a tenu mes pantalons. Les gardes nous out
injuriés parce qu'ils avaient couché dehors et qu'il a plu. Bravo
Samuel, vous êtes un fidèle ami.»
Cette page imaginée aurait pu se représenter _ad infinitum_. Pour
faire diversion, quelquefois nous écrivions à nos amis, ou bien
nous recevions des lettres ou quelques fragments de journaux. Jours
délicieux, mais trop rares. Le dimanche nous avions le service
religieux: M. Stern quoique malade et faible faisait régulièrement
le culte afin de nous fortifier et de nous encourager. Telle était
invariablement notre vie journalière. Il faut dire qu'à la fin nous
en étions excédés. Nous eûmes aussi de temps en temps d'autres
occupations, comme de bâtir une hutte, de créer un jardin, d'exciter
sans le vouloir une querelle entre nos serviteurs; détails qui
trouveront leur place dans ce récit.
Je rappellerai que les chefs nous avaient promis d'agrandir notre
résidence: ils tinrent leur parole. Quatre ou cinq jours après que
l'on nous eut mis dans les fers, ils nous firent une visite, se
consultèrent, discutèrent pendant longtemps et enfin se décidèrent à
ouvrir une brèche dans l'enceinte afin de faire place aux trois
huttes qu'ils nous avaient promises. Samuel, qui était chargé de la
distribution des nouvelles demeures, donna la petite maison à M.
Rassam, prit un des _godjos_ pour lui-même, et donna la troisième à
M. Prideaux et à moi. Kerans et Piétro restèrent dans la cuisine,
et notre première habitation fut laissée à MM. Cameron, Stern et
Rosenthal.
Le 23 juillet 1866, M. Prideaux et moi, nous prîmes possession de
notre nouvelle demeure. Sans exagération, si à Londres un chien était
enfermé dans une semblable loge, je puis affirmer que son propriétaire
serait poursuivi par la Société protectrice des animaux. Telle qu'elle
était nous fûmes très-heureux de la posséder, et nous nous mîmes à
l'ouvrage, non pour la rendre plus confortable, il ne pouvait en être
question, mais pour nous préserver de la pluie.