V.

De Massowah à Kassala.--Une digression.--Le nabab.--Aventures de

M. Marcopoli.--Le Beni-Amer.--Arrivée à Kassala.--La révolte

nubienne.--Tentative de M. le comte de Bisson pour fonder une colonie

dans le Soudan.

Dans l'après midi du 15 octobre, tous nos préparatifs étant à peu près

complets, la mission, composée de M. H. Rassam, du lieutenant W.-F.

Prideaux, de l'état-major de Sa Majesté à Bombay, et de moi-même,

partit pour cette dangereuse entreprise. Nous étions accompagnés par

un neveu du naïb d'Arkiko. Une escorte de Turcs irréguliers avait été

gracieusement envoyée par le pacha, pour protéger nos six chameaux

chargés de notre bagage, de nos provisions et des présents destinés au

monarque éthiopien. Nous prîmes aussi avec nous quelques Portugais,

des serviteurs indiens et des indigènes de Massowah, comme muletiers.

Au commencement d'un voyage, il manque toujours quelque chose. Dans

cette circonstance, plusieurs chameliers se trouvèrent dépourvus de

cordes. Les malles, les porte-manteaux furent semés sur la route,

et la nuit était déjà avancée, lorsque le dernier chameau atteignit

Moncullou. Une halte devint de toute nécessité. Cet arrêt momentané

fut fait dans l'après-midi du 16. De Moncullou, notre route traversait

vers le nord ouest le pays de Chob, triste désert de sable, coupé par

deux torrents, généralement à sec; n'importe dans quelle saison, on

peut obtenir une eau bourbeuse en creusant leur lit de sable.

La rapidité avec laquelle ces torrents se forment est des plus

étonnantes.

Pendant l'été de 1865, nous fîmes une excursion à Af-Abed, dans le

pays de Habab. A notre retour, tandis que nous traversions le désert,

nous eûmes à supporter une forte tempête. Nous avions à peine atteint

notre campement sur la rive méridionale du courant d'eau, la moitié

de nos chameaux avaient déjà traversé le lit desséché de la rivière,

lorsque soudainement nous entendîmes un rugissement épouvantable,

immédiatement suivi d'un affreux torrent. Dans ce lit que nous venions

de voir vide, maintenant coulait un fleuve puissant, entraînant les

arbres, les rochers et même tous les êtres vivants qui, en ce moment,

essayaient de le traverser. Notre bagage et nos serviteurs se

trouvaient précisément sur la rive opposée, et bien que nous ne

fussions qu'à un jet de pierre du bord si soudainement séparé de

nous, nous dûmes passer la nuit sur la terre nue, n'ayant pour toute

couverture que nos habits.

Au centre du désert de Chob s'élève l'_Amba-Goneb_, roche basaltique

en forme de cône, qui compte plusieurs centaines de pieds de hauteur

et qui est placée là comme une sentinelle avancée des montagnes

voisines. Le soir du 18, nous atteignîmes _Aïn_, et d'un désert

affreux, à la réverbération fatigante, nous passâmes dans une

charmante vallée arrosée par un petit ruisseau, frais et limpide,

serpentant à l'ombre des mimosas et des tamarins, et unissant sa

fraîcheur à l'ardente et luxuriante végétation des tropiques.[13]

Nous fûmes assez heureux pour laisser le choléra derrière nous. A

part quelques cas de diarrhée, facilement arrêtés, la compagnie tout

entière jouit d'une excellente santé. Chacun de nous était plein

d'ardeur à la perspective de visiter des régions presque inconnues,

surtout après avoir dit adieu à Massowah, où nous avions passé de

longs et tristes mois dans une attente pleine d'anxiété.

D'Aïn à Mahaber[14] la route est des plus pittoresques; elle suit

le courant de la petite rivière d'Aïn, tantôt emprisonnée par

des murailles perpendiculaires de basalte ou de trachyte, tantôt

serpentant sur un petit plateau tout verdoyant et bordé de hauteurs

coniques, couvertes jusqu'à leur sommet de mimosas, d'énormes cactus,

animées par des hordes d'antilopes, qui, bondissant de rochers en

rochers, effarouchent par leurs caprices les innombrables hôtes de ces

contrées, les gigantesques babouins. La vallée elle-même, embellie

par la présence de nombreux oiseaux, au riche plumage et à la voix

enchanteresse, retentit des cris perçants des nombreuses pintades, si

familières que le bruit répété de nos armes à feu ne les dérangeait

pas le moins du monde.

A Mahaber, nous fûmes obligés de demeurer plusieurs jours pour

attendre de nouveaux chameaux. Les Hababs, qui devaient nous

les fournir, effrayés par le neveu chevelu du naïb et par les

bashi-bozouks, se cachaient, et ce ne fut qu'après beaucoup de

pourparlers et l'assurance répétée que chacun d'eux serait payé, que

les chameaux firent leur apparition. Les Hababs sont de grandes tribus

pastorales, habitant le Ad-Temariam, pays montagneux et arrosé, situé

à environ cinquante milles an nord-ouest de Massowah, entre le 38e et

le 39e degré de longitude, et 16e et 16,30 degré de latitude. C'est

là qu'on rencontre le plus beau type du Bédouin errant: de taille

moyenne, musculeux, bien fait, il prétend être d'origine abyssinienne.

A l'exception de la teinte un peu plus sombre de la peau,

certainement, sous tous les autres rapports, ces Bédouins ne diffèrent

pas des habitants de la plaine, et ont quelque chose des premières

races africaines. Il y a cinquante ans, c'était une tribu chrétienne

de nom, dernièrement convertie au mahométisme par un vieux cheik

encore vivant, qui réside près de Moncullou, et est un objet de grande

vénération dans tout le Samhar. Une fois leurs doutes tombés et leurs

soupçons _endormis_, les Hababs se montrèrent serviables, obligeants,

pleins de bon vouloir.

La reconnaissance n'est pas une vertu commune en Afrique, an moins

autant que j'ai pu eu juger par ma propre expérience. La chose est si

rare que je suis heureux d'en rapporter un exemple qui me revient à la

mémoire. Dans notre première excursion dans l'Ad-Temariam, j'avais vu

plusieurs malades, parmi lesquels un jeune homme qui souffrait d'une

fièvre rémittente et je lui donnai quelques remèdes. Apprenant notre

arrivée à Mahaber, il vint pour me remercier, m'apportant comme

offrande une petite outre de miel. Il excusa l'absence de son vieux

père, qui, disait-il, aurait désiré me baiser les pieds, mais la

distance (environ huit milles) était trop grande pour ses forces de

vieillard.

Je dois aussi ajouter ici qu'un jeune voyageur, M. Marcopoli, nous

avait accompagnés de Massowali. Il allait à Metemma, par la voie de

Kassala, pour assister à la foire annuelle qui se tient tous les

hivers dans cette ville. Il profita de notre séjour à Mahaber pour

aller à Keren, dans le Bogos, où l'appelaient certaines affaires,

comptant nous rejoindre quelques relais plus loin. Nous primes notre

carte pour calculer la distance de notre halte actuelle à Bogos,

qui nous parut de dix-huit milles an plus. Comme il était pourvu

d'excellentes mules, il devait atteindre Metemma en quatre ou cinq

heures. Il partit, en conséquence, à la pointe du jour, et ne s'arrêta

pas une seule fois; mais la nuit était déjà fort avancée avant qu'il

aperçût les lumières du premier village sur le plateau du Bogos:

cela arrive à beaucoup de voyageurs induits en erreur par les cartes

géographiques. L'anxiété du pauvre hommes fut grande. Bientôt après

que la nuit fut venue, il aperçut une bête fauve. Je suppose que c'est

son imagination, excitée an plus haut point par la peur, qui évoqua le

fantôme de quelque horrible animal, un lion, un tigre, il ne sait

pas exactement; mais, quoi qu'il en soit, il vit ou crut voir, une

horrible bête de proie qui le regardait fixement à travers les

broussailles, avec des yeux rouges et ardents, guettant tous ses

mouvements pour sauter en temps opportun sur sa faible proie.

Cependant il arriva à Keren en sûreté.

Il apprit que nous étions attendus par les habitants du Bogos, qui

croyaient que nous passerions par la route supérieure. A notre

arrivée, on devait semer des fleurs devant nous, nous souhaiter la

bienvenue par des danses et des chants à notre louange; l'officier

commandant les troupes devait nous rendre les honneurs militaires; le

gouverneur civil se proposait de nous recevoir avec somptuosité: en un

mot, une magnifique réception devait être faite aux amis anglais du

puissant Théodoros. Le désappointement fut on ne peut plus grand

lorsque M. Marcopoli informa les Bogosites, que notre route était

dans une direction tout opposée à leur belle province. Le commandant

militaire décida alors qu'il accompagnerait M. Marcopoli à son retour,

afin de nous payer son tribut de respect à notre station. M. Marcopoli

en fut bien réjoui; il avait gardé un trop vivant souvenir de _son

lion_ pour ne pas être heureux à la pensée d'avoir un compagnon de

route.

A la fin de la soirée, l'officier abyssinien et ses hommes partirent

ayant eu soin, avant de se mettre eu marche, de s'administrer force

rasades de tej pour se garder du froid. Une fois en marche, nos

cavaliers se mirent à caracoler de la plus fantastique manière, tantôt

courant bride abattue sur le pauvre Marcopoli, la lance eu arrêt, et

faisant volte-face juste lorsque la pointe de leur arme touchait déjà

sa poitrine; tantôt fondant sur lui et faisant feu de leurs pistolets

chargés, mais a poudre et à 60 ou 80 centimètres seulement de sa

tête. Marcopoli était fort mal à son aise avec cette escorte ivre et

belliqueuse; mais ne connaissant pas leur langue, il n'avait rien à

faire que de paraître enchanté.

De bonne heure dans la matinée, à notre seconde étape de Mahaber, ce

spécimen de soldats abyssiniens firent leur apparition, c'était une

poignée de coquins à la mine la plus scélérate que j'aie jamais

rencontrée pendant tout mon séjour en Abyssinie. Evidemment Théodoros

n'était pas très-difficile dans le choix des officiers qu'il plaçait

aux avant-postes les plus éloignés; à moins qu'il ne considérât les

plus insolents et les plus désordonnés comme les plus propres à

remplir cette charge. Ils nous offrirent une vache qu'ils avaient

volée sur leur route, et nous prièrent de ne pas oublier de faire

savoir à leur maître qu'ils étaient venus au-devant de nous à une

grande distance, afin de nous présenter leurs hommages. Après les

avoir fait rafraîchir avec quelques verres de brandy, et s'être

partagés une mince collation, ils baisèrent la terre eu signe de

reconnaissance pour les bonnes choses qu'ils avaient reçues eu retour

de leur don, et ils partirent--à notre grande satisfaction.

Le 23, nous quittâmes Mahaber nous dirigeant vers l'ouest et longeant,

pendant plus de huit milles, la charmante vallée d'Aïn. Ensuite, nous

tournâmes vers la gauche, allant ainsi dans la direction du sud-ouest

jusqu'à ce que nous arrivâmes dans la province de Barka; de nouveau,

notre route reprit la direction du nord-ouest jusqu'à Zaga. De

ce point jusqu'à Kassala, notre direction générale fut vers le

sud-ouest[15] De Mahaber à Adarté la route est des plus agréables;

pendant plusieurs jours, nous montâmes continuellement, et plus nous

avancions dans ces régions montagneuses, plus aussi nous trouvions le

pays délicieux, à la vue d'une végétation abondante et splendide.

Le 25, nous traversâmes l'_Anseba_, grande rivière roulant ses eaux

dans les provinces élevées du Bogos, de l'Hamasein et du Mensa, et se

jetant dans la rivière de Barka à Tjab[16].

Nous passâmes une journée délicieuse dans la magnifique vallée

d'Anseba; cependant craignant le danger de rester, après le coucher

du soleil, sur ces bords fleuris, mais malsains, nous plantâmes notre

tente sur un terrain plus haut, à quelque distance de là, et le matin

suivant, nous partîmes pour Haboob, le point le plus haut que nous

devions atteindre avant de descendre dans le Barka, à travers le

passage difficile du Lookum. Après une descente à pic de plus de 2,000

pieds, la route glisse vers le bas pays de Barka.

D'Aïn à Haboob[17] le pays est, en général, bien boisé et arrosé

par d'innombrables ruisseaux. Le sol est formé de débris de roches

volcaniques, spécialement de feldspath; la pierre ponce abonde

dans les ravins. Les lits des ruisseaux sont les seules routes des

voyageurs. Cette chaîne de montagnes tout entière est une région

très-agréable, d'autant plus charmante qu'elle s'élève entre les côtes

arides de la mer Rouge et les plaines brûlées et unies du Soudan. La

province de Barka est une prairie sans fin, élevée d'environ 2,500

pieds, et parsemée de petits bois de mimosas rabougris.

De Baria à Metemma, le sol est formé généralement d'alluvion.

L'eau y est rare; presque toujours, un mois après la saison des

pluies, toutes les rivières sont à sec; et l'on ne peut obtenir de

l'eau qu'en creusant le sable du lit desséché de la rivière de Barka

et de ses affluents. Lorsque nous traversâmes ces plaines quelques

portions en étaient encore vertes; mais lorsque nous y revînmes

quelques mois plus tard, ces prairies étaient plus desséchées que le

désert lui-même.

Nos jolis chanteurs d'Aïn avaient disparu. L'oiseau de Guinée était

devenu rare et l'on ne rencontrait que quelques chétives antilopes

errant sur l'étendue déserte. Par contre, nous étions réveillés par

le rugissement du lion et le miaulement de la byène, et nous avions

grand'peine à protéger nos moutons et nos chèvres contre le léopard

tacheté qui guettait autour de nos tentes.

Le 13 octobre, nous arrivâmes à Zaga, grande région de plaine située à

la jonction du Barka et du Mogareib. Ici comme presque partout, on ne

trouve de l'eau qu'eu creusant des puits dans le lit des rivières.

Mais on en a obtenu une quantité suffisante pour décider les Beni-Amer

à y établir leur campement d'hiver.

Ce jour-là, nous avions parcouru un long trajet à cause de l'absence

de l'eau sur notre route. Nous étions partis à deux heures de

l'après-midi, et nous n'arrivâmes à notre halte (située dans le lit

même du torrent et à quelques mètres du camp des Beni-Amer), qu'une

couple d'heures avant la pointe du jour. Nous étions si endormis et si

fatigués que vers la fin de notre marche nous avions toutes les peines

du monde à nous tenir en selle, et ce ne fut pas trop tôt quand notre

guide nous donna le réjouissant avertissement que nous étions arrivés.

Nous étendîmes aussitôt sur la terre nos couvertures en peau de vache

que nous portions avec nous, et nous couvrant de nos habits, nous nous

couchâmes immédiatement. J'avais offert à M. Marcopoli de partager ma

couche, sa couverture ne nous ayant pas encore rejoints, et an bout

de quelques minutes, nous étions tous les deux plongés dans ce lourd

sommeil qui accompagne toujours l'épuisement causé par une longue

marche. Je me souviens de l'ennui que j'éprouvai en me sentant

violemment secoué par mon compagnon de lit qui, d'une voix tremblante,

me soufflait dans l'oreille: «Regardez là!» Je compris aussitôt son

regard d'angoisse et de terreur, car deux magnifiques lions, à peine

éloignés de vingt pas, buvaient près du puits creusé par les Arabes.

Je pensai, et je le dis à M. Marcopoli, que, n'ayant pas d'armes à feu

avec nous, le plus sage était de dormir et de rester aussi tranquilles

que possible. Je lui en donnai l'exemple et ne m'éveillai que fort

tard dans la matinée, lorsque déjà le soleil lançait ses rayons

brûlants sur nos têtes découvertes. M. Marcopoli, la terreur et

l'égarement encore empreints sur sa physionomie, était toujours assis

près de moi. Il me dit qu'il n'avait pas dormi, mais qu'il avait

surveillé les lions: ils étaient restés fort longtemps buvant,

rugissant et se battant les flancs de leurs queues, et même lorsqu'ils

étaient partis, ils avaient continué leurs terribles rugissements,

qui allaient en s'éloignant, à mesure que les premiers rayons du jour

perçaient l'horizon.

Sans aucun doute, nous venions d'échapper à un terrible danger, car

cette nuit même, un lion avait emporté un homme et un enfant qui

étaient couchés en dehors du camp des Arabes. Le cheik des Beni-Amer,

pendant les quelques jours que nous passâmes à Zaga, avec une

véritable hospitalité arabe, plaça toujours des gardes pendant la

nuit autour de nos tentes, pour surveiller les grands feux qu'ils

allumaient, dans le but de tenir à une distance respectueuse ces

malencontreux rôdeurs de nuit.

Nous étions convenus avec les Hababs, que nous changerions nos

chameaux en cet endroit, mais il nous fut impossible d'en obtenir

d'autres ni par argent ni par amitié. Il est fort heureux pour nous

que les Bédouins aient reconnu enfin que tous les hommes blancs

n'étaient pas des Turcs, autrement nous eussions été emprisonnés,

sans espoir d'en sortir, an centre du pays de Barka. Les Beni-Amer ne

voulurent jamais avouer qu'ils avaient des chameaux, bien que nous en

vissions plus de dix mille qui paissaient sous nos yeux.

Les Beni-Amer sont Arabes, ils parlent l'arabe, et ont gardé jusqu'à

présent tous les caractères de cette race. Un Bédouin rôdeur et un

Beni-Amer sont tellement semblables qu'il semble incroyable que les

Beni-Amer n'aient gardé aucun souvenir de leur arrivée sur les côtes

d'Afrique, et de la cause qui a poussé leurs ancêtres loin de leur

pays natal. Leurs cheveux longs, noirs et soyeux n'ont pas encore

pris l'apparence laineuse de ceux des fils de Cam; leurs petites

extrémités, leurs membres finement attachés, leur nez droit, leurs

lèvres minces, leur teint bronzé, les distinguent des Shankallas, des

Barias et de toutes ces races mélangées des plateaux. Ils portent un

morceau de drap long de quelques mètres, jeté autour de leur corps

avec l'élégance particulière aux sauvages. Avec ce mince chiffon ils

se feront toujours remarquer comme le mendiant italien, non-seulement

par leurs formes bien prises, mais aussi par l'impudence et

l'effronterie qui se manifestent dans le brillant éclat de leurs yeux

noirs. Les Beni-Amer, comme leurs frères des côtes arabes, possèdent

à un haut degré ce défaut si bien décrit par un voyageur distingué de

l'Orient et qui les appelle: une race bavarde et criarde. Ils payent

un tribut spécial au gouvernement égyptien, et la raison pour laquelle

nous ne pûmes obtenir de chameaux était que, les troupes étant en

mouvement, ils craignaient qu'à leur arrivée à Kassala, pressés par le

service du gouvernement, non-seulement ils ne fussent pas payés par

nous, mais vraisemblablement qu'on leur enlevât un grand nombre de

leurs chameaux. Cette tribu rôde le long des rives du Barka et de ses

affluents. Zaga n'est que leur station d'hiver; d'autres fois ils

parcourent les immenses plaines au nord du Barka à la recherche des

pâturages et de l'eau nécessaires à leurs innombrables troupeaux.

Sur tout le pays de Zaga des camps apparaissent dans toutes les

directions; leurs troupeaux de bétail, particulièrement de chameaux,

semblent sans nombre: tout indique que ce sont de riches et puissantes

tribus.

Nous campâmes près de leur quartier général où réside le cheik de

tous les Beni-Amer, Ahmed, entouré par ses femmes, ses enfants et

son peuple. C'est un homme d'âge moyen, se distinguant de ses rusés

compagnons par un regard fin et subtil. Il fut aimable pour nous,

et nous offrit quelques moutons et des vaches. Son camp couvrait

plusieurs acres de terre, le tout était entouré d'une forte défense.

Les huttes sont rangées en forme circulaire à quelques pieds de la

haie; l'espace ouvert au centre est réservé aux bestiaux, toujours

recueillis pendant la nuit. La petite hutte du chef entourée de bois

et de gazon, contraste agréablement avec la demeure de ses sujets. Les

plus chétives de ces huttes de forme arrondie, sont faites de pieux

piqués en terre; quelques lambeaux de natte grossière jetés par-dessus

complètent la structure. Elles n'ont pas plus de quatre pieds de haut;

et leur circonférence est d'environ douze pieds; toutefois, on voyait

à travers l'étroite ouverture apparaître huit ou dix faces mal lavées,

où brillaient des yeux noirs et effrayés, épiant les étranges hommes

blancs. La petite vérole y faisait alors de grands ravages, et la

fièvre journellement emportait quelque victime. Je donnai des remèdes

à plusieurs malades, et de bons conseils hygiéniques au cheik Ahmed.

Il écouta avec un respect bienveillant toutes les bonnes choses qui

tombaient des lèvres de l'hakee. «Il verrait;» jamais ses ancêtres

n'avaient fait ainsi auparavant, et avec la bigoterie et la

superstition musulmanes, il mit fin à la conversation par un

Allah-Kareem!...[18]

Le 3 novembre, nous étions encore en marche. Le 5, nous arrivâmes à

Sabderat, premier village _non nomade_ que nous rencontrions depuis

notre départ de Moncullou. Ce village, semblable extérieurement à ceux

du Semhar, est bâti sur la pente d'une haute montagne granitique,

divisée en deux du sommet à la base. De nombreux puits sont creusés

dans le lit du torrent qui le partage. Les habitants des deux bords

sont souvent en contestation pour la possession de leur liquide

précieux; et quand l'eau jaillissante a disparu, les passions humaines

s'éveillent, le lit tranquille du torrent devient le théâtre de

disputes et de guerres.

Le matin du 6 novembre, nous entrâmes à Kassala. Le neveu du naïb nous

avait précédés, afin d'informer le gouverneur de notre arrivée et

de lui présenter la lettre de recommandation adressée pour nous aux

autorités par le pacha d'Egypte. Pour nous rendre les honneurs dus aux

porteurs d'un firman de leur maître, le gouverneur envoya toute la

garnison à notre rencontre à quelques milles au delà de la ville,

chargée de nous présenter une excuse polie, de son absence due à la

maladie. L'ancien associé de la maison grecque, Paniotti, vint aussi

nous souhaiter la bienvenue et nous offrir l'hospitalité de sa maison

et de sa table.

Kassala, capitale du Takka, ville fortifiée, située près de la rivière

Gash, renferme environ 10,000 habitants; elle est bâtie sur le modèle

le plus moderne des villes égyptiennes, les édifices publics aussi

bien que les constructions privées sont de boue. L'arsenal, les

casernes sont les seules constructions de quelque importance. De

magnifiques jardins out été créés à peu de distance de la ville près

de la rivière Gash par une petite communauté d'Européens. Mais avant

et après la saison des pluies, le pays est très malsain. Pendant ces

quelques mois, de mauvaises fièvres et la dyssenterie font beaucoup de

ravages.

Kassala était autrefois une ville très-prospère, le centre de tout le

commerce de cette immense étendue de pays compris entre Massowah et

Suakin jusqu'au Nil, et de la Nubie à l'Abyssinie. Mais à l'époque

de notre passage, elle semblait déserte, couverte de ruines et d'une

abondante végétation, et dépourvue des choses les plus nécessaires

à la vie. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, fréquentée

seulement par quelques fidèles citoyens, semblables à des spectres

et déjà atteints de la peste. Kassala avait eu à supporter l'épreuve

d'une révolte des troupes nubiennes. Les fièvres pernicieuses, la

terrible dyssenterie et le choléra avaient décimé également les

rebelles et les royalistes; la guerre et la maladie s'étaient donné

la main pour transformer cet oasis du Soudan en un désert pénible

à contempler. La révolte des troupes avait éclaté en juillet.

Les troupes n'avaient point touché de paye depuis deux ans, et

lorsqu'elles réclamèrent cet arriéré, elles essuyèrent un refus

catégorique. Dans ces conditions, il n'est pas étonnant que les

soldats aient été prompts à écouter les paroles trompeuses et les

extravagantes promesses qui leur étaient faites par un de leurs chefs

subalternes, nommé Denda, et descendant des premiers rois de Nubie.

Ils mûrirent leur complot en grand secret, et chacun fut terrifié un

beau matin d'apprendre que les soldats noirs venaient de se déclarer

en révolte ouverte, avaient massacré leurs officiers, et ne trouvant

plus aucune contrainte, se laissaient aller à leur inclination

naturelle qui est le carnage et le pillage. Quelques Egyptiens

réguliers, par bonheur, avaient pris possession de l'arsenal, et

tinrent tête à ces sauvages furieux jusqu'à ce que des troupes

arrivassent de Kédaref et de Khartoum. Les Européens et les Egyptiens

défendirent courageusement la partie de la ville qu'ils habitaient.

Ils élevèrent des murailles et de petites défenses de terre entre eux

et les révoltés, et continuellement en alerte, à cause de leur petit

nombre, ils repoussèrent avec bravoure les assauts de leurs ennemis

pour défendre leurs vies et leurs propriétés. Les troupes égyptiennes

arrivèrent de tous côtés et secoururent la ville assiégée. Plus de

mille révoltés furent tués près des portes de la ville; un autre

millier environ furent pris et exécutés, et ceux qui espéraient

échapper à la vengeance de l'impitoyable pacha, en fuyant dans le

désert, furent traqués comme des bêtes fauves par les Bédouins

rôdeurs. Bien que l'ordre fût rétabli à notre passage, cependant il ne

fut pas facile d'obtenir des chameaux. Il fallut tout le pouvoir et

toute la force de persuasion des autorités pour décider les Arabes

Shukrie à nous laisser entrer dans la ville et à nous accompagner à

Kédaref.

C'est à Kassala que nous apprîmes la triste fin de l'entreprise du

comte de Bisson. Il paraît que le comte de Bisson, jadis officier

de l'armée napolitaine, avait épousé dans un âge avancé une riche

héritière, belle et accomplie en toutes choses et fille d'un armateur.

C'était un mariage de convenance: un titre échangé contre la richesse

et la beauté. Dans l'automne de 1864, M. de Bisson arriva à Kassala,

accompagné d'une cinquantaine d'aventuriers, le rebut de toutes les

nations, qui s'étaient enrôlés sous l'étendard de l'ambition du comte

avec cette promesse que la richesse et le pouvoir seraient avant peu

leur partage. La pensée de M. de Bisson était de jouer le rôle d'un

second Moïse; il ne voulait pas seulement coloniser, mais aussi

convertir. Il ne doutait pas que le sauvage Bédouin des plaines du

Barka, non-seulement le reconnût pour son chef, mais il était persuadé

que cet être errant, abandonnant ses fausses croyances, tomberait

prosterné devant l'autel qu'il voulait ériger dans le désert. Environ

cent villes arabes se laissèrent persuader de se joindre au parti

européen, ramassis de gens bons à rien et de vagabonds qui s'étaient

parés d'un uniforme militaire, qui avaient adopté le _rifle_, le

pistolet et l'épée, qui portaient avec eux leurs provisions, qui

étaient ponctuels dans leur service et toujours prêts à faire leurs

salamalecks, mais rebelles à toute discipline et à toutes les notions

de civilisation que le comte et ses officiers s'efforçaient de leur

inculquer.

Leur départ de Kassala pour le pays découlant de lait et de miel, fut

tout à fait théâtral; en tête, à cheval sur un chameau, un galant

capitaine (il avait donné sa démission du service autrichien) jouait

sur un cor de chasse une fanfare de départ; derrière lui le second

commandant, monté sur un fougueux coursier et suivi par une portion

des forces européennes, qui, avec une attitude militaire et marchant

en rangs serrés, s'en allaient comme des hommes qui ont pour esclave

la victoire. Derrière eux venait le comte lui-même, dans un uniforme

éclatant de général, la poitrine couverte de décorations que les

souverains avaient été fiers de décerner à un si noble coeur; près de

lui, sa superbe femme cavalcadait gracieusement, admirant son mari

coiffé du pittoresque képi et vêtu de l'uniforme rouge des zouaves

français; Après eux, fermant la marche, la masse des Arabes, le

pillage écrit dans leurs brillants yeux noirs, marchait d'un pas

tranquille et facile aussi régulièrement que l'on pouvait s'y attendre

d'hommes qui détestaient l'ordre et avaient été dressés en si peu de

temps. Ai-je besoin de dire que l'expédition manqua complètement? Les

Arabes de la plaine refusèrent de reconnaître un autre roi et pontife

dans la personne du comte. Ils furent même assez méchants pour engager

ceux de leurs frères qui avaient accepté de le servir, à retourner à

leurs premières occupations, et _oublièrent de laisser_ derrière

eux leurs armes, leurs vêtements, etc., etc., qui leur avaient été

distribués lorsqu'ils s'étaient engagés an service du comte.

Le retour à Kassala fut plus modeste. Les _fiers conquérants_

n'avaient plus de cor de chasse; les brillants uniformes s'étaient

salis en route et les vêtements avaient été raccommodés; le général

lui-même avait adopté le costume civil; la dame seule était toujours

gaie, souriante et pleine de beauté comme auparavant; mais aucun Arabe

à l'accoutrement fastueux ne fermait le cortège, épuisé et mourant de

faim. M. de Bisson avait échoué. Pourquoi? Parce que le gouvernement

égyptien n'avait fourni aucun des secours qu'il avait promis de

fournir, mais an contraire, avait arrêté les approvisionnements que

le comte se croyait en droit de recevoir. Une demande de je ne sais

combien de millions fut faite alors au gouvernement. Un envoyé fut

dépêché à cet effet; mais à ce qu'il parait la demande ne fut pas

prise au sérieux, et les prétentions du comte furent déclarées

absurdes et déraisonnables. Bientôt après le comte et sa femme

retournèrent à Nice, laissant à Kassala les débris de l'armée

européenne, qui consistaient en quelques hommes que n'avait pas

emportés la fièvre ou toute autre maladie pernicieuse.

Pendant la révolte des troupes nubiennes, le peu de ces soldats qui

n'étaient pas à l'hôpital ou sur la route de Kartoum ou de Massowah,

se battirent bien; même deux d'entre eux payèrent de leur vie leur

vaillante conduite dans une sortie; ils gagnèrent ainsi par leur

bravoure dans ces temps difficiles, le respect qu'ils avaient perdu

pendant de longs jours d'inaction.

M. de Bisson s'était montré très-ingénieux à répandre le plus de faux

rapports possible sur la condition des captifs retenus par Théodoros;

et même jusqu'au moment où l'armée fut en marche pour leur délivrance,

des comptes rendus _très-exacts_ parurent sur le relâchement des

Anglais par Théodoros. Une autre fois un rapport menteur fut répandu,

prétendant qu'il avait été livré dans le Tigré, entre Théodoros et un

puissant ennemi, une bataille qu'on disait avoir duré trois jours sans

aucune apparence de succès d'aucun côté; que Théodoros, ayant aperçu

dans le camp ennemi quelques Européens, avait aussitôt envoyé l'ordre

de notre exécution immédiate; enfin, que le porteur de la sentence

s'étant rendu auprès de l'impératrice, qui résidait alors à Gondar,

l'agent de M. de Bisson avait usé de son influence pour arrêter

l'exécution. Tout absurdes et ridicules que fussent ces rapports, ils

n'en produisaient pas moins une grande angoisse momentanée sur les

parents et les amis des captifs.

Pendant cinq jours que nous passâmes à Kassala, je suis heureux de

pouvoir dire que j'ai pu soulager plusieurs malades, parmi lesquels

notre hôte lui-même, et un de ses convives, jeune officier égyptien

bien élevé, qui fut conduit aux portes du tombeau par une violente

attaque de dyssenterie. Un colonel nubien nous fit appeler un matin;

il nous engagea fortement à nous arrêter avant qu'il ne fût trop tard.

Il connaissait la façon d'agir de Théodoros, et il nous assura que

nous ne rencontrerions qu'imposture et trahison auprès de lui. Nous

lui apprîmes alors que nous avions un mandat officiel et que nous

étions obligés d'obéir; il n'ajouta plus rien mais il nous dit adieu

d'une voix pleine de tristesse.

Notes:

[13] La distance de Massowah à Aïn est environ de 44 milles.

[14] D'Aïn à Mahaber on compte environ 30 milles.

[15] La distance de Mahaber à Adarté, sur la frontière du Barka, est

environ de 50 milles, et d'Adarté à Kassala environ 130 milles.

[16] Tjab, latitude de 17° 10', longitude 37° 15'.

[17] L'Anseba, à l'endroit ou nous le traversumes, est à environ 4,000

pieds au-dessus du niveau de la mer, et Haboob à environ 4,500 pieds.

[18] Dieu est miséricordieux.

Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros · 第 13 / 51 题