VI

Départ de Kassula.--Le Sheik-Abu-Sin.--Rumeurs de la défaite

de Théodoros par Tisso-Gobazé.--Arrivée à Metemma.--Marché

hebdomadaire.--Manoeuvres militaires des Takruries.--Leur

émigration dans l'Abyssinie.--Arrivée de lettres de Théodoros.

Dans l'après-midi du 10 novembre nous partîmes pour Kédaref. Notre

route en ce moment avait une direction plus méridionale. Le 13,

nous traversâmes l'Atbara, tributaire du Nil, apportant au Père des

fleuves, les eaux de l'Abyssinie septentrionale. Le 17, nous entrâmes

dans Sheik-Abu-Sin, capitale de la province de Kédaref.[19] Nos

chameliers appartenaient à la tribu des Shukrie-Arabes, tribu

semi-pastorale, semi-agricole, et qui réside principalement dans le

voisinage et le long des rives de l'Atbara, ou bien va errer sur

l'immense plaine située entre cette rivière et le Nil. Les Shukrie

sont plus abâtardis que les Beni-Amer, parce qu'ils se sont davantage

mêlés aux Nubiens ainsi qu'aux peuplades qui demeurent dans ces

régions. Ils parlent un mauvais arabe. Quelques-uns ont gardé tous

les traits et toutes les apparences générales de la race originelle,

tandis que d'autres sont considérés comme des mulâtres et que même

quelques-uns se distinguent difficilement des Nubiens ou Takruries.

De Kassala à Kédaref, nous traversâmes une plaine interminable,

couverte d'une herbe haute, parsemée de bouquets de mimosas, trop

chétifs pour offrir les délices d'une ombre protectrice pendant

l'accablante chaleur de midi. De tous côtés à l'horizon on aperçoit

des sommets isolés: le Djebel-Kassala à quelques milles an sud de la

capitale du Takka; vers l'orient, le Ela-Hugel et le Ubo-Gamel furent

en vue pendant plusieurs jours; tandis que vers l'ouest, perdus

presque dans la brume de l'horizon, apparaissaient successivement les

contours du Derked et du Kossanot.

La vallée de l'Atbara avec sa végétation luxuriante, habitée par

toutes les variétés de l'espèce emplumée, visitée par les puissants

quadrupèdes altérés des prairies, présentait un spectacle si grand

dans sa sauvage beauté, que nous nous arrachâmes difficilement à ses

bosquets ombrageux: Si notre devise n'avait pas été: «En avant!» nous

eussions, bravant la fièvre, passé quelques jours dans ces régions

vertes et odoriférantes.

Sheik-Abu-Sin est un grand village; les maisons y sont en bois, bâties

en rotonde et couvertes de paille. Une petite hutte appartenant à la

société Paniotti, notre hôte de Kassala, fut mise à notre disposition.

A peine arrivés, nous reçûmes la visite d'un marchand grec qui vint me

consulter pour une roideur à la jointure du bras et de l'avant-bras,

causée par la blessure d'un coup de fusil. Il paraît que quelques

années auparavant, tandis qu'il était à cheval sur un chameau pendant

une partie de chasse à l'éléphant, son fusil chargé d'une demi-once de

poudre, partit de lui-même, il n'a jamais su comment. Tous les os de

l'avant-bras avaient été broyés; la cicatrice de cette affreuse plaie

montrait les souffrances qu'il avait supportées, et c'était pour moi

en vérité un prodige que, résidant comme il faisait dans un climat

chaud et malsain, privé de soins médicaux, non-seulement il n'eût pas

succombé aux suites de la blessure, mais encore qu'il eût sauvé le

membre. Je considérais la guérison comme très-extraordinaire et, comme

d'ailleurs il n'y avait rien à faire, je lui conseillai de laisser son

bras tranquille.

Le gouverneur vint aussi nous voir et nous lui rendîmes sa politesse.

Tandis que nous savourions notre café avec lui et d'autres _grandeurs_

du pays, on nous annonça que Tisso-Gobazé, l'un des rebelles, avait

battu Théodoros, et l'avait fait prisonnier. Le gouverneur nous dit

qu'il croyait la nouvelle fausse, mais il nous engageait à nous en

informer en arrivant à Metemma; si la nouvelle n'était pas vraie, de

retourner sur nos pas, mais _quoi qu'il en fût_, de ne pas entrer en

Abyssinie si Théodoros en était encore le maître. Il nous cita alors

plusieurs exemples de la fourberie et de la cruauté de Théodoros;

malheureusement nous ne tînmes pas compte de ses paroles, parce que

nous savions qu'une vieille animosité existait entre les chrétiens

de l'Abyssinie et leurs voisins les Musulmans des plaines. A Metemma

cette rumeur ne s'était pas encore répandue; toutefois nous n'avions

pas le choix et nous n'eûmes pas la pensée un seul instant de

rebrousser chemin, mais bien au contraire d'accomplir notre mission

quels qu'en fussent les périls.

A Kédaref, nous fûmes assez heureux pour tomber sur un jour de marché,

et, par conséquent, avoir toutes les facilités pour échanger nos

chameaux. Le même soir, nous étions de nouveau en route, nous

dirigeant toujours vers le sud; mais, cette fois, décrivant un angle

avec notre première direction et marchant juste vers le soleil levant.

Entre Sabderat et Kassala, et entre cette dernière ville et le Gash,

nous avions d'abord aperçu quelque culture; mais ce n'était rien en

comparaison de l'étendue immense de champs cultivés commençant depuis

notre départ de Sheik-Abu-Sin, et s'étendant sans interruption à

travers les provinces de Kédaref et de Galabat. Des villages se

montraient, dans toutes les directions, couronnant chaque hauteur.

A mesure que nous avancions, ces éminences croissaient en élévation

jusqu'à ce qu'elles devenaient des collines, des montagnes et

finissaient par se joindre à la grande chaîne à laquelle appartenaient

les pics élevés de l'Abyssinie, qui, au bout de quelques jours, se

montrèrent à nous.

Nous arrivâmes à Metemma dans l'après-midi du 21 novembre. En

I'absence du cheik Jumma, l'homme important de ce pays, nous fûmes

reçus par son _alter ego_, qui mit une des résidences impériales

(une misérable grange) à la disposition des _«grands hommes de

l'Angleterre.»_ Si nous déduisons le septième jour pendant lequel nous

dûmes nous arrêter à cause de la difficulté que nous eûmes à obtenir

des chameaux, nous fîmes notre voyage entre Massowah et Metemma

(environ 440 milles de distance) dans trente jours. Notre voyage fut

extrêmement triste et fatigant. A part quelques agréables régions,

telle que celle d'Aïn à Haboob, les vallées de l'Anseba et d'Atbara,

et le pays qui s'étend de Kédaref à Galabat, nous ne traversâmes que

des savanes sans fin; nous ne rencontrâmes pas un être humain, pas une

hutte, seulement, de temps à autre, quelques antilopes, des traces

d'éléphants, etc., et nous n'entendîmes aucun bruit, si ce n'est le

rugissement des bêtes sauvages. Deux fois notre caravane fut attaquée

par des lions; malheureusement nous ne les vîmes pas, parce que

dans ces deux occasions nous étions couchés; mais chaque nuit, nous

entendions leurs redoutables rugissements, retentissant comme un

tonnerre éloigné dans les nuits calmes de ces silencieuses prairies.

La chaleur du jour était parfois réellement accablante. Afin de

laisser reposer nos chameaux de temps en temps, nous roulions nos

tentes de très-bonne heure; mais quelquefois nous restions des heures

à attendre le bon plaisir de nos chameliers, à I'ombre étroite d'un

mimosa, nous efforçant vainement de trouver, sous son feuillage

rabougri, un abri contre les rayons brûlants du soleil. Nuit après

nuit, que ce fût à la clarté de la lune ou à la simple clarté des

étoiles, nous allions toujours: la tâche était devant nous, et

notre devoir nous imposait d'atteindre au plus tôt ce pays où nos

compatriotes languissaient dans les chaînes. Déjà en selle entre trois

et quatre heures de l'après-midi, nous avions souvent forcé nos mules

harassées à marcher, jusqu'à ce que l'étoile du matin eût disparu

devant les premiers rayons du jour. Plusieurs fois nous n'avons eu à

boire que le liquide chaud et sale que nous portions dans nos outres

de cuir; et presque toujours cette eau tiède et dégoûtante était si

rare et si précieuse, que nous ne pouvions en distraire une goutte

pour calmer notre peau brûlée ou rafraîchir notre système épuisé par

une ablution à propos.

Malgré les privations, les inconvénients, les refus et les dangers de

toute espèce que l'on rencontre dans un voyage à travers le Soudan, à

cette époque de l'année si malsaine, à force de soins et d'attentions

nous arrivâmes à Metemma, sans avoir eu une seule mort à déplorer.

Plusieurs de nos compagnons et de nos serviteurs indigènes, même

M. Rassam, eurent à souffrir plus ou moins de la fièvre. Ils se

rétablirent tous insensiblement, et quelques semaines après notre

départ pour l'Abyssinie, la majeure partie était en meilleure santé

que lorsque nous avions quitté les côtes chaudes et étouffantes de la

mer Rouge.

Metemma, capitale du Galabat, province située sur la frontière

occidentale de l'Abyssinie, est bâtie dans une grande vallée, à

environ quatre milles d'Atbara. Un petit ruisseau serpente aux pieds

du village, et sépare le Galabat de l'Abyssinie. Sur le bord qui

touche à l'Abyssinie, se trouve un petit village, habité par quelques

négociants abyssiniens qui y résident pendant les mois d'hiver, époque

d'un grand commerce avec l'intérieur du pays. Les huttes arrondies et

coniques sont encore ici les seules habitations de toutes les classes;

la dimension et certains soins apportés dans la construction, sont

les seules différences qui existent entre les demeures des riches et

celles de leurs voisins les plus pauvres. Les palais du cheik Jumma

sont inférieurs à plusieurs des huttes de ses sujets, probablement

afin de dissiper le préjugé accrédité de sa richesse et des trésors

incalculables qu'il a enfouis dans le sol. Les huttes mises à notre

disposition, ainsi que je l'ai déjà dit, étaient sa propriété; elles

étaient situées sur l'une des petites collines faisant face à la

ville; le cheik y demeure pendant la saison des pluies; elles sont, en

effet, un peu moins malsaines que le terrain marécageux des bas-fonds.

Bien que suivant la croyance du prophète de Médine, la capitale du

Galabat ne peut se vanter de posséder une seule mosquée.

Les habitants du Galabat sont Takruries, la race nègre du Darfour. Ils

sont au nombre d'environ 10,000; 2,000 environ habitent la capitale,

le reste est disséminé dans les divers villages situés ça et là au

milieu des champs cultivés et des vastes prairies. La province tout

entière est parfaitement apte à la culture. De petites collines

arrondies, séparées par des vallées inclinées et arrosées par de frais

ruisseaux, donnent un aspect agréable à la contrée; et si ce n'était

que le pays est extrêmement malsain, on pourrait comprendre la

préférence des pèlerins du Darfour; quoique ce ne soit pas un

compliment fait à leur pays natal. Les pieux Musulmans du Darfour,

dans leur pèlerinage à La Mecque, remarquèrent en passant cette

province si favorisée, et ils s'imaginèrent que c'était là, moins

les houris, une partie du paradis de Mahomet. Quelques pèlerins s'y

établirent d'abord, et Metemma fut bâtie; d'autres suivirent leur

exemple et, quoique appartenant à une race indolente et paresseuse,

ils formèrent bientôt, va l'extrême fertilité du sol, une colonie

prospère.

Une fois établis, ils reconnurent le sultan, lui payèrent un tribut et

furent gouvernés par un de ses officiers. Mais la colonie du Galabat

s'aperçut bientôt que les Egyptiens et les Abyssiniens étaient bien

plus à craindre que leur souverain éloigné, qui ne pouvait même les

protéger contre les injures de ces peuples: alors, tranquillement, ils

tuèrent le vice-roi du Darfour et élurent un cheik choisi parmi eux.

Le nouveau gouverneur fit alors ses conditions aux Egyptiens et aux

Abyssiniens, et leur offrit un tribut annuel à tous les deux.

Cette sage, mais servile politique, amena les meilleurs résultats: la

colonie s'accrut et prospéra, le commerce fleurit, les Abyssiniens

et les Egyptiens vinrent en foule à leurs marchés bien fournis, et,

chaque foire apporta son tribut de plusieurs milliers de dollars à ces

nègres rusés et nouvellement enrichis.

Du mois de novembre au mois de mai, tous les lundis et les mardis,

le marché est tenu sur une grande place au centre du village. Les

Abyssiniens y amènent des chevaux, des mules, du bétail et y apportent

du miel; le marchand égyptien déploie dans sa cahute des toiles de

l'Inde, des chemises, de la quincaillerie et de magnifiques estampes.

Les Arabes et les Takruries arrivent avec des chameaux chargés de

coton et de grains. La place du marché offre alors un spectacle animé.

De partout on se presse; les chevaux sont examinés par des jockeys

demi-nus qui, du fouet et du talon, forcent à une allure furieuse

leurs chétifs animaux, sans aucun souci des membres et de la vie des

spectateurs qui s'aventurent trop près.

Ici, le coton est chargé sur des corbeilles, et prendra bientôt sa

route pour Tschelga et Gondar; là, passent de grosses jeunes filles

nubiennes, parfumées à l'huile de castor rancie, qui découle de leurs

têtes laineuses sur leurs cous et sur leurs épaules, et dont la

conséquence est de faire faire la grimace à une quantité de Français.

Elles tiennent, à leurs mains, le mouchoir rouge ou jaune, objet de

leurs longs désirs et de leurs rêves. La scène entière est animée;

la gaieté y domine, et quoique le bruit soit assourdissant, que les

marchés soient interminables et que chacun soit armé d'une lance ou

d'une massue, cependant tout se passe toujours pacifiquement; aucun

sang n'est jamais répandu, si ce n'est celui de quelque vache tuée

pour les nombreux visiteurs des montagnes, qui vont savourer leurs

tranches de viande crue à l'ombre rafraîchissante des saules de la

rivière.

Le vendredi, la scène change complètement. Ce jour-là, la colonie tout

entière est saisie d'une ardeur martiale. N'ayant pas de mosquée,

les Takruries consacrent leur saint jour par des cérémonies plus

en rapport avec leurs goûts; ils affluent sur la place du marché

transformée, à cet effet, en terrain de parade, quelques-uns s'y

amusant, le plus grand nombre admirent. Quelques Takruries, ayant

servi dans l'armée égyptienne pendant un certain temps, s'en sont

retournés dans leur pays natal, pleins d'estime pour la discipline

militaire, et convaincus de la supériorité des mousquets sur les

lances et les bâtons. Ils out persuadé à leurs concitoyens de former

un régiment sur le modèle égyptien. De vieux mousquets ont été

achetés, et le cheik Jumma a eu la gloire de créer pendant son règne

le premier régiment ou plutôt le _Jumma_ lui-même.

Je crois qu'il est impossible de voir rien de plus amusant. Environ

une centaine de nègres grimaçants, à la tête laineuse et au nez

aplati, marchaient autour d'une espèce de champ de Mars, en défilé

indien, c'est-à-dire sans ordre, environ dix minutes. Puis ils se

formèrent en ligne; mais ils n'étaient pas encore bien familiarisés

avec les paroles de commandement: Demi-tour à droite, demi-tour à

gauche. N'importe, la foule admirait toujours, et sur chaque figure se

déployait une rangée de dents allant d'une oreille à l'autre. Aussi

le chef aux yeux jaunes pensait-il qu'avec de telles troupes, rien

n'était impossible. On n'eut pas plus tôt crié: _«En place, repos!»_

que les spectateurs s'élancèrent pour admirer de plus près et

féliciter les futurs héros de Metemma.

Le cheik Jumma est un vilain spécimen d'une vilaine race; il avait

alors environ soixante ans, long et mince, avec un visage ridé

très-noir, portant quelques taches grises au menton et porteur d'un

nez si aplati, qu'on se demandait parfois si réellement il en avait

un. Presque toujours il est ivre. Il passe une bonne partie de l'année

à porter le tribut de son peuple au lion abyssinien ou à son autre

maître, le pacha de Kartoum. Peu de jours après notre arrivée à

Metemma, il arriva lui-même d'Abyssinie et nous fit une visite de

politesse, accompagné d'une suite de serviteurs bigarrés et hurlants.

Nous lui rendîmes sa politesse; mais il sortait du bain, et il fut

très-malhonnête, pour ne pas dire grossier.

Pendant notre séjour, nous assistâmes à la grande fête annuelle de

la réélection du cheik. De grand matin, une bande de Takruries

débouchèrent de toutes les directions, armés de bâtons ou de lances,

quelques-uns sur des montures, la plupart à pied, tous criant et

hurlant (ils appellent cela chanter, je crois) tellement fort, que,

même avant d'avoir aperçu la poussière soulevée par une nouvelle bande

d'arrivants, les oreilles étaient assourdies parleurs clameurs. Chaque

guerrier takrurie, c'est-à-dire tous ceux qui peuvent hurler et porter

un gourdin ou une lance, a le droit de voter, et il paye ce privilège

un dollar. Le droit de voter est acquis dès l'instant où l'on compte

l'argent, et c'est l'argent qui décide du sort du gouverneur. Le cheik

réélu (car, à la fête à laquelle nous assistâmes, l'ancien cheik fut

réélu) avait tué des vaches, fait distribuer des pains de jowaree, et

surtout il avait donné d'immenses jarres de merissa (espèce de bière

aigre généralement estimée). Ce fut ainsi qu'il fêta pendant deux

jours le corps entier des électeurs. Il serait difficile de dire

lequel y est du sien, de l'électeur ou du cheik. Il va sans dire que

chaque Takrurie mange et boit la valeur entière de son dollar. Il est

satisfait d'avoir payé ... et ne désire qu'une chose: en avoir pour

son argent. La subornation y est inconnue. Les tambours, seul emblème

de la royauté, sont silencieux pendant trois jours (tout le temps que

dure l'interrègne); mais les vaches ne sont pas plutôt abattues et le

merissa versé à la ronde par des jeunes filles au teint d'ébène ou par

les belles esclaves gallas, que leur chant monotone se fait encore

entendre, jusqu'à ce qu'il dégénère en un concert hurlant de deux

mille nègres complétement ivres.

Le matin suivant, l'assemblée entière se trouva réunie, _par ordre

supérieur_, sur un terrain situé aux environs de la ville. Les

guerriers, disposés en croissant, virent alors arriver le cheik Jumma,

qui les harangua en ces mots: «Nous sommes un peuple fort et puissant,

qui n'a pas son égal dans la cavalerie et dans l'usage de la massue et

de la lance.» De plus, il ajouta qu'ils avaient accru leur puissance

par l'adoption des armes à feu, la force réelle des Turcs. Il était

parfaitement convaincu que la seule vue de ses hommes armés, jetterait

la terreur parmi les tribus voisines. Il finit en proposant une

_razia_ en Abyssinie et dit: «Nous prendrons les vaches, les esclaves,

les chevaux et les mules, et en même temps nous réjouirons le coeur

de notre maître, le grand Théodoros, en pillant son ennemi,

Tisso-Gobazé!» Un sauvage feu de joie et un rugissement terrible de

la foule excitée apprirent au vieux cheik que sa proposition était

acceptée. Ces bandes partirent l'après-midi de ce même jour pour leur

expédition, et ils durent surprendre quelque paisible province,

car ils retournèrent au bout de peu de jours, chassant devant eux

plusieurs centaines de têtes de bétail.

Metemma, du mois de mai au mois de novembre, est très-malsain. Les

maladies principales sont la fièvre continue ou intermittente, la

diarrhée et la dyssenterie. Les Takruries sont une race dure, qui

résiste bien à l'influence nuisible du climat, mais non pas les

Abyssiniens ni les blancs. Les premiers seraient sûrs de mourir dès

les premiers mois qu'ils passeraient dans ces régions basses et

infectées; les seconds probablement verraient leur santé ébranlée

considérablement, mais résisteraient une ou deux saisons. Pendant

notre séjour, j'ai été plusieurs fois appelé comme médecin. C'étaient,

pour la plupart des cas, des affections de la rate, qui furent

généralement soulagées par des applications de teinture d'iode et par

l'administration interne de petites doses de quinine et d'iodure de

potassium. Les diarrhées chroniques cédaient promptement à quelques

doses d'huile de castor, accompagnée d'opium et d'acide tannique. Les

dyssenteries aiguës et chroniques, je les traitais par l'ipécacuanha,

accompagné d'astringents. L'un de mes malades fut le fils et

l'héritier du cheik: il souffrait depuis deux ans d'une dyssenterie

chronique; et bien que par mes soins il eût entièrement recouvré la

santé, cependant son ingrat de père ne pensa jamais à moi pendant

tous mes malheurs. Quelques ophthalmies, des maladies de la peau, des

tumeurs glanduleuses, peuvent être rangées aussi parmi les maladies

régnantes.

Les Takruries n'ont aucune connaissance de la médecine: les charmes

sont, dans ce pays, le grand remède, comme dans tout le Soudan. Ils

cherchent toujours à se garder des mauvais coups d'oeil et à se

préserver des mauvais esprits et des génies; c'est pour cette raison

que tous les individus, voire même les bêtes, mules, chevaux, bétail

de toute espèce sont couverts d'amulettes de toutes formes et de toute

grandeur.

Le lendemain de notre arrivée à Metemma, nous envoyâmes deux messagers

porteurs d'une lettre à l'empereur Théodoros, pour l'informer que nous

venions d'arriver à Metemma, le lieu qu'il nous avait désigné, et que

nous n'attendions que son bon plaisir pour nous présenter devant lui.

Nous craignions que ce mobile despote n'eût changé d'intention, et

qu'il ne nous laissât un temps illimité dans ce pays malsain du

Galabat. Un mois s'était à peine écoulé, et nous commencions à nous

désespérer, lorsqu'à notre grande joie, le 25 décembre 1865, les

envoyés que nous avions expédiés à notre arrivée, ainsi que ceux que

nous avions fait partir de Massowah au moment de nous mettre en route,

revinrent nous apportant une lettre de Sa Majesté, polie et pleine

de courtoisie. Il était aussi enjoint, par le même message, au cheik

Jumma, de nous bien traiter et de nous fournir des chameaux jusqu'à

Wochnee. Dans ce village, nous devions rencontrer une escorte

accompagnée de quelques officiers de Théodoros, qui devaient se

charger des arrangements à prendre pour transporter nos bagages au

camp impérial.

Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros · 第 14 / 51 题