La nouvelle de l'emprisonnement de M. Cameron arrive chez lui.--M.
Rassam est choisi pour aller à la cour de Gondar, où il est accompagné
par le docteur Blanc.--Délais et difficultés pour communiquer avec
Théodoros.--Description de Massowah et de ses habitants.--Arrivée
d'une lettre de l'empereur.
Au printemps de 1864, une rumeur vague se répandit qu'un potentat
africain avait emprisonné un consul britannique. Le fait parut si
étrange que peu de personnes crurent à cette nouvelle. Il fut bientôt
certain cependant qu'un empereur d'Abyssinie, nommé Théodoros, avait
enfermé et chargé de chaînes le capitaine Cameron, consul accrédité
à cette cour, et avec lui plusieurs missionnaires établis dans cette
contrée. Une petite note au crayon du capitaine Cameron, fut portée à
M. Speedy, vice-consul à Massowah; elle renfermait le nombre et le nom
des captifs et donnait à entendre que leur élargissement dépendait
entièrement de la réception d'une lettre officielle, en réponse à
celle que le roi avait envoyée quelques mois auparavant à la reine
Victoria.
Il est évident que beaucoup de difficultés se présentaient au sujet
de la demande exprimée par le consul Cameron. Peu de personnes
connaissaient l'Abyssinie, et la conduite de son gouverneur était si
singulière, si contraire à tous les précédents, qu'il y avait de
quoi réfléchir pour savoir comment se mettre en communication avec
l'empereur abyssinien sans exposer la liberté de ceux qu'on enverrait.
Dans la correspondance officielle de l'Abyssinie se trouve une lettre
de M. Colquhoun, agent de Sa Majesté et consul général d'Egypte, datée
du Caire (10 mai 1864), dans laquelle ce Monsieur informe le comte
Russell, «qu'on aura beaucoup de difficultés pour arriver jusqu'à
Théodoros.» Il attendait en ce moment-là des nouvelles du gouvernement
de Bombay, pour savoir quels étaient les moyens qu'il pourrait mettre
à la disposition de l'Angleterre, l'Egypte n'en ayant aucun de
praticable; il ajoutait: «Excepté par Aden je ne vois réellement
aucune autre voie possible. Si seulement nous avions affaire à une
nature douce comme le dernier roi! mais il paraît qu'il (Théodoros)
est sujet à des accès de rage qui parfois le privent de sa raison et
rendent _son approche dangereuse_.»
Le 16 juin, le ministère des affaires étrangères choisit, pour la
tâche difficile et périlleuse de mandataire auprès de Théodoros,
M. Hormuzd Rassam, représentant politique résidant à Aden. Des
instructions furent envoyées à ce délégué afin qu'il se tînt
promptement prêt à partir pour Massowah, pour aller solliciter
l'élargissement du capitaine Cameron, ainsi que des autres Européens
détenus par le roi Théodoros. Une lettre de Sa Majesté la reine
d'Angleterre, une autre du patriarche cophte d'Alexandrie pour
l'Abouna, et une autre du même au roi Théodoros, furent envoyées en
même temps à M. Rassam dans le but de faciliter sa mission. M. Rassam
devait être transporté à Massowah sur un vaisseau de guerre; il devait
à la fois informer Théodoros de son arrivée, lui porter une lettre de
la reine d'Angleterre, et par la même occasion, faire remettre les
lettres du patriarche à l'Abouna et à l'empereur. Il devait attendre
une réponse à Massowah, avant de décider s'il irait lui-même ou s'il
enverrait la lettre de la reine pour la délivrance du capitaine
Cameron. Les instructions ajoutaient que M. Rassam devait toutefois
adopter n'importe quelle démarche qui lui paraîtrait la plus favorable
pour réussir, mais il devrait surtout prendre garde de ne pas se
placer dans une position qui pût causer des embarras an gouvernement
britannique.
Or il arriva que, juste au moment où M. Rassam apprenait qu'il avait
été choisi pour remplir la tâche difficile, de transmettre une lettre
de la reine d'Angleterre à l'empereur d'Abyssinie, nous devions aller
ensemble faire une excursion à Lahej, petite ville arabe, située
environ à vingt-cinq milles d'Aden. Nous causâmes longtemps sur
cette étrange contrée, et comme j'avais manifesté un grand désir
d'accompagner M. Rassam à la cour d'Abyssinie, cet ami proposa
aussitôt au colonel Merewether, représentant politique à Aden, de
me le laisser accompagner dans sa mission; demande que le colonel
Merewether accorda immédiatement et qui fut promptement sanctionnée
par le gouverneur de Bombay et le vice-roi de l'Inde. Nous dûmes
attendre quelques jours la lettre de la reine Victoria, cette lettre
avait été retenue en Egypte pour être traduite. Ce ne fut donc que le
20 juillet 1864 que M. Rassam et moi quittâmes Aden pour nous rendre à
Massowah, sur le steamer de Sa Majesté le _Dalhousie_.
Le 23 au matin, à une distance d'environ trente milles de la côte,
nous aperçûmes le haut pays d'Abyssinie, formé de plusieurs chaînes
de montagnes superposées, courant toutes du nord au sud; les plus
éloignées étaient les plus élevées. Quelques pics, entre autres le
Taranta, s'élèvent à la hauteur d'environ 12 à 13 mille pieds.
A mesure que nous approchions, les contours du rivage devenant de plus
en plus distincts, nous aperçûmes une petite île semée de blanches
maisons entourées de vertes pelouses et réfléchissant leur ombre
protectrice dans l'eau tranquille de la baie, ce spectacle nous fit
éprouver une sensation délicieuse; on eût dit que nous touchions
à l'un de ces lieux enchantés de l'Orient, si souvent décrits, si
rarement aperçus, et vers lequel l'impatience de nos coeurs nous
poussait si ardemment, que l'allure vive de notre steamer nous
semblait trop lente encore. Mais petit à petit, comme nous approchions
de la côte, nos illusions disparurent une à une; les gracieuses
images s'évanouirent, et la réalité toute crue ne nous offrit que des
buissons marécageux, une berge sablonneuse et calcinée, des huttes
sales et misérables.
Au lieu du demi-paradis que la distance avait fait miroiter devant
notre imagination, nous trouvâmes (et malheureusement, nous restâmes
assez longtemps pour constater le fait) que le pays de notre résidence
temporaire pouvait se décrire en trois mots: soleil brûlant, saleté et
désolation.
Massowah (latitude 15,36N., longitude 39,30E.), est une de ces îles
de corail qui abondent dans la mer Rouge; elle n'est élevée que de
quelques pieds au-dessus du niveau de la mer; elle a un mille de
longueur et un quart de largeur. Vers le nord elle est séparée de
la terre ferme par une petite baie d'environ 200 pas de largeur; sa
distance d'Arkiko, petite ville située à l'extrémité ouest de la baie,
est d'environ deux milles. A un demi-mille au sud de Massowah, une
autre petite île de corail tout à fait parallèle à la première,
couverte de buissons et de plusieurs autres genres de végétation, est
toute fière de posséder la tombe d'un chelk vénéré: elle est entre
Massowah et le pic Ajdem, la plus haute montagne formant la limite
méridionale de la baie.
Toute la partie occidentale de l'île de Massowah est couverte de
maisons; quelques-unes hautes de deux étages, sont bâties en rocher de
corail, le restant se compose de petites huttes de bois avec des toits
en chaume. Les premières sont habitées par les plus riches négociants,
les représentants de la Turquie, quelques Banians, les consuls
européens, et enfin quelques marchands que leur malheureuse destinée
a jetés sur cette côte inhospitalière. Il n'y a pas un édifice digne
d'être mentionné: la résidence du pacha n'est qu'un grand hôtel lourd
et remarquable seulement par sa saleté. Pendant notre séjour, les
mauvaises odeurs produites par l'accumulation des saletés dans la cour
et dans l'escalier du palais, n'étaient pas supportables; il est plus
facile de se les imaginer que de les décrire. Les quelques mosquées
qui se trouvent à Massowah sont sans importance, ce sont de misérables
édifices en corail blanchi. L'une d'elles toutefois, en construction
en ce moment, promet d'être un peu mieux que les précédentes.
Les rues, si toutefois on peut donner ce nom aux ruelles étroites
et irrégulières qui serpentent entre les maisons, sont tenues assez
proprement; est-ce par l'intervention municipale ou en son absence? je
ne saurais le dire. Excepté devant la résidence du pacha, aucun espace
n'est ouvert auquel on puisse donner le nom de place. Les maisons sont
pour la plupart bâties les unes contre les autres, quelques-unes même
sont construites sur pilotis. Le terrain a une telle valeur dans ce
pays si peu connu, qu'il donne lieu à de nombreuses contestations.
Le port est situé au centre de l'île, du côté opposé aux portes de la
ville, qui sont régulièrement fermées à huit heures du soir; la raison
de cette mesure, je ne saurais la dire, car il est impossible de
débarquer dans aucune autre partie de l'île que sur la sale jetée. Sur
le port, quelques huttes avaient été bâties par le douanier et ses
employés; puis autour de ces dernières il s'en éleva d'autres,
construites par les marchands et les Bédouins parfumés au suif. Ce
sont eux qui enregistrent les entrées, et exigent les impôts selon
leur caprice, avant même que les marchandises soient expédiées aux
_Banians_, ou consignées dans le bazar pour la vente. Ce dernier est
une vilaine chose, bien que la partie importante de l'est de la ville.
Le beau Bédouin, le bashi-bozouk, la jeune fille indigène et les
flâneurs de la ville, doivent trouver grand plaisir à hanter cet
endroit de la ville; car quoique _parfumé_ d'exhalaisons impossibles à
décrire, et tout fourmillant de mouches, cependant, toute une partie
de la journée c'est le rendez-vous d'une foule joyeuse et pressée.
La partie est de la ville renferme le cimetière, les fontaines
publiques, la maison de la mission catholique-romaine et un petit
fort.
Le cimetière commence à la dernière maison de la ville; les limites
entre les vivants et les morts ne sont pas visibles. Pour profiter
de l'espace entre les sépultures, les réservoirs publics sont placés
parmi les tombes! Et il n'y eu a que quelques-uns qui soient en bon
état. Après les fortes pluies, le terrain déchiré ouvre une issue aux
eaux qui se rendent dans les réservoirs, entraînant les saletés et les
détritus accumulés pendant un an ou deux, et auxquels s'ajoutent
des fragments de corps humains présentant tous les degrés de
décomposition. L'eau n'en est pas moins estimée et, chose étrange, ne
produit aucun mauvais effet.
A l'extrémité nord et à l'extrémité sud de l'île, deux édifices ont
été bâtis, l'un l'emblème de l'amour et de la paix, l'autre celui de
la haine et de la guerre: la maison des missions et le fort. Mais il
serait difficile de dire quel est celui qui a fait le plus de mal;
plusieurs inclinent à croire que c'est la demeure des révérends Pères.
Le fort paraît considérable, mais seulement à une grande distance; car
plus on approche plus il ressemble à un débris des derniers âges, une
ruine croulante déjà trop ébranlée pour supporter plus longtemps ses
trois vieux canons, couchés sar le sol. Ce n'était pas la peur des
ennemis qui les avait fait placer là, mais la frayeur du canonnier qui
avait perdu un bras en essayant de mettre le feu aux pièces.--Du côté
opposé, la maison des missions conservant la blancheur immaculée,
semble faire rayonner autour d'elle un sourire, invitant plutôt que
repoussant l'étranger. Mais à l'intérieur, est-ce que ce ne sont que
des paroles d'amour qui ébranlent les échos de leurs dômes? Est-ce que
les paroles de paix sont les seules que laissent échapper ses murs?
Quoique des volumes témoignent de son passé, et bien que l'histoire
de l'Eglise romaine soit écrite en lettres de sang sur toute la terre
d'Abyssinie, nous voulons espérer que les craintes du peuple sont
sans fondement et que les missionnaires actuels, comme tous les
missionnaires chrétiens, s'efforcent de faire prospérer une seule
chose: la cause du Christ.
Massowah, de même que tous les pays environnants, dépend de
l'Abyssinie, surtout par les secours qu'elle en reçoit. Le _jovaree_
est la principale nourriture; le blé est peu en usage; le riz est la
nourriture favorite de la haute classe. Des chèvres et des moutons
sont tués journellement au bazar, quelques vaches aussi dans de rares
occasions; la viande de chameau est la plus estimée, mais, à cause de
la cherté de cet animal, ce n'est que dans les grandes circonstances
qu'il est permis d'en tuer.
Les habitants étant musulmans, l'eau est leur boisson ordinaire; le
tej et l'araki (boisson faite avec du miel) sont cependant vendus au
bazar. La quantité d'eau fournie par les quelques réservoirs, en
assez bon état pour la contenir, étant insuffisante pour toute la
population, on en apporte journellement des puits situés à quelques
milles au nord de Massowah et d'Arkiko. Une partie est transportée
dans des outres par les jeunes filles du village; l'autre partie est
amenée dans des barques à travers la baie. D'où qu'elle vienne, cette
eau est toujours saumâtre, surtout celle d'Arkiko. C'est pour cette
raison et aussi à cause d'une plus grande facilité dans le transport,
que cette dernière est meilleur marché et achetée seulement par les
plus pauvres habitants.
Afin d'éviter d'inutiles répétitions, avant de parler de la
population, du climat, des maladies, etc., etc., il est nécessaire de
dire quelque chose du pays voisin.
Environ à quatre milles nord de Massowah se trouve _Haitoomloo_,
grand village d'environ mille feux, le premier endroit où nous avons
rencontré de l'eau douce; un peu plus d'un mille plus loin dans les
terres, nous rencontrâmes _Moncullou_, village plus petit, mais mieux
bâti. A un mille encore vers l'ouest se trouve le petit village de
_Zaga_. Ces quelques villages, y compris un petit hameau à l'est de
Haitoomloo, composent toute la partie habitée de cette région stérile.
Le plus rapproché des villages est ensuite _Ailat_, situé à environ
vingt milles de Massowah et bâti sur la première terrasse des
montagnes de l'Abyssinie, à environ 600 pieds au-dessus du niveau de
la mer. Tous les autres villages dont nous avons parlé sont situés an
milieu d'une plaine sablonneuse et désolée; quelques mimosas, quelques
aloès, de rares plantes de séné et de maigres cactus s'efforcent de
chercher leur nourriture dans ce sable brûlé. La résidence des consuls
anglais et français dans cette région brille comme une oasis dans le
désert; ils y ont transporté de grands pins afin d'acclimater cet
arbre dans ce pays, où du reste il pousse très-bien.
Les puits sont la richesse des villages, leur véritable existence.
Très-probablement, les huttes ont été ajoutées aux huttes dans leur
voisinage jusqu'à ce que des villages entiers se sont élevés, toujours
entourés par une étendue déserte et brûlée. Les puits y sont au nombre
de vingt. Plusieurs anciens puits sont fermés, souvent de nouveaux
puits sont creusés afin d'entretenir un approvisionnement constant
d'eau. La raison pour laquelle on abandonne les anciens puits, c'est
qu'au bout d'un certain temps l'eau en devient saumâtre, tandis que
dans ceux qu'on a nouvellement creusés l'eau est toujours douce. Cette
eau provient de deux sources différentes: d'abord des hautes montagnes
du voisinage. La pluie qui filtre et imprègne le sol ne peut pénétrer
que jusqu'à une certaine profondeur à cause de la nature volcanique de
la couche inférieure, et forme une nappe qui toujours se rencontre à
une certaine profondeur. Ensuite, l'eau vient aussi par infiltration
de la mer. Les puits, quoique creusés à environ quatre milles de
la côte, sont profonds d'environ vingt ou vingt-cinq pieds et par
conséquent au-dessous du niveau de la mer.
La preuve d'un courant souterrain, dû à la présence des hautes chaînes
de montagnes, devient plus évidente à mesure que le voyageur avance
dans l'intérieur du pays; quoique le terrain soit toujours sablonneux
et stérile, cependant on aperçoit une certaine végétation, les arbres
et les arbrisseaux deviennent de plus en plus abondants et d'une plus
haute taille. A quelques milles dans l'intérieur des terres, pendant
les mois d'été, il est toujours possible de se procurer de l'eau en
creusant à quelques pieds dans le lit desséché d'un torrent.
Il m'est souvent venu à la pensée que le bien qu'avaient produit les
puits artésiens dans le Sahara, ils pouvaient aussi le produire dans
ces régions. La localité semble même plus favorable, et j'espère que
ces pays désolés du Samhar, de même que le grand désert africain,
seront un jour transformés en une fertile contrée.
Tels qu'ils sont, ces puits peuvent encore être d'une grande utilité.
A notre arrivée à Moncullou, nous trouvâmes l'eau des puits dépendant
de la résidence du consul à peine potable, à cause de son goût
saumâtre; nous nettoyâmes le puits, une grande quantité de sable d'un
goût salé en fut extraite et nous creusâmes jusqu'à ce que le roc
apparût. Le résultat de nos travaux fut que nous eûmes le meilleur
puits du pays, et que plusieurs demandes de notre eau nous furent
faites, de la part même du pacha. Malheureusement, les ancêtres des
Moncullites actuels n'avaient jamais fait une semblable chose, et
comme toute innovation est toujours détestée par les races à demi
civilisées, le fait fut admiré mais non imité.
Arkiko, à l'extrémité de la baie, est plus près des montagnes que les
villages situés au nord de Massowah, mais le village est entièrement
bâti sur la berge; les puits, qui ne sont pas à cent pas de la
mer, sont tous beaucoup moins profonds que ceux du côté nord, par
conséquent, les eaux de la mer, ayant un trajet beaucoup plus court à
parcourir, retiennent une plus grande quantité de particules salines,
de sorte que, s'il ne s'y mêlait une petite quantité d'eau douce des
montagnes, elle serait tout à fait impotable.
Dans le voisinage de Massowah se trouvent plusieurs sources d'eaux
thermales. Les plus importantes sont celles d'Adulis et d'Ailat.
Pendant l'été de 1865 nous fîmes une petite excursion dans la baie
d'_Annesley_, pour visiter le pays. Les ruines d'_Adulis_ sont à
plusieurs milles de la côte, et à l'exception de quelques fragments de
colonnes brisées, elles ne renferment aucune trace des premières et
importantes colonies. Cette localité est beaucoup plus chaude que
Massowah; on ne voyait aucune végétation, ni aucune trace d'habitation
sur ces bords désolés. Figurez-vous quelle fut notre surprise, en
traversant le même pays an mois de mai 1868, d'y trouver des ports,
des chemins de fer, des bazars, etc., etc., enfin, une ville bruyante
qui avait surgi an milieu du désert.
Les sources d'Adulis[9] sont seulement à quelques centaines de pas des
bords de la mer; elles sont environnées de champs de verdure couverts
d'une puissante végétation et sont le rendez-vous de myriades
d'oiseaux et de quadrupèdes, qui, matin et soir, arrivent par essaims
pour se désaltérer.
A Ailat[10] les sources chaudes surgissent d'un rocher basaltique,
sur un petit plateau, entre de hautes montagnes taillées a pic. A sa
source la température est de 141 degrés Fahrenheit[11], mais comme ses
eaux serpentent le long de différents ravins, elles se refroidissent
graduellement jusqu'à ce qu'elles ne différent presque pas des
ruisseaux qui coulent des autres montagnes. Elles sont bonnes à boire,
et employées par les habitants d'Ailat pour tous leurs besoins
usuels; elles sont même très-estimées des Bédouins. A cause de leurs
propriétés médicales, un grand nombre de personnes affluent à
ces bains naturels, qui naissent an milieu de rochers ravinés et
volcaniques, et qui contribuent au soulagement d'une grande variété
de maladies. Par ce que j'ai pu recueillir, il paraît qu'elles sont
surtout bonnes dans les rhumatismes chroniques et les maladies de la
peau. Probablement, dans ces cas, toute espèce d'eaux chaudes agirait
de la même manière, vu l'état morbide des téguments chez ces races
sales et qui ne se lavent jamais.
La population de Massowah, y compris les villages environnants (autant
que j'en puis être certain), s'élève à environ 10,000 habitants. Le
peuple de Massowah est loin d'être une race pure; an contraire, c'est
un mélange de sang turc, de sang arabe et de sang africain. Les traits
sont généralement bons, le nez est droit, les cheveux chez la plupart
sont courts et bouclés; la peau est brune, les lèvres souvent
épaisses, les dents égales et blanches. Les hommes sont d'une taille
moyenne; les femmes sont au-dessous de la moyenne, beaucoup trop
petites pour leur grosseur. Au point de vue moral ce peuple est
ignorant et superstitieux, n'ayant conservé que quelques-unes des
vertus de ses ancêtres, mais ayant gardé tous leurs vices. Il y a une
grande différence chez ces hommes entre ceux qui portent le turban et
de longues chemises blanches, et les malheureux qui s'occupent des
travaux grossiers, qui ne sont ceints que d'un simple tablier de cuir,
et vont par bandes à la recherche de leur nourriture et de leur eau.
Les premiers vivent je ne suis comment. Ils se donnent le titre de
marchands! Il est vrai que trois ou quatre fois par an une caravane
arrive de l'intérieur, mais d'ordinaire, sauf une ou deux outres de
miel et quelques sacs de _jovaree_, ils n'apportent rien avec eux.
Quelles peuvent être les affaires de cinq cents marchands! Comment la
valeur de cinquante francs de miel environ, et 250 à 300 francs de
grain peuvent-ils procurer un bénéfice suffisant pour babiller et
nourrir non-seulement les négociants eux-mêmes, mais aussi leur
famille? C'est un problème que j'ai en vain cherché à résoudre.
Dans les pays orientaux, les enfants, loin d'être une charge pour les
pauvres, sont souvent une source de richesses; il en est ainsi du
moins à Massowah; les jeunes filles de Moncullou rapportent un joli
revenu à leurs parents. J'ai connu des gros et forts compagnons, mais
paresseux, se traînant tout le jour à l'ombre de leur hutte, et
qui vivaient du charriage de deux ou trois petites filles qui
journellement faisaient plusieurs fois le voyage à Massowah, pour
porter des outres pleines d'eau. Les porteuses d'eau out en général de
huit à seize ans. Les plus jeunes sont assez jolies, petites mais bien
faites, leurs cheveux, proprement tressés, tombent sur les épaules.
Une petite étoffe de coton, partant de la ceinture jusqu'au genou, est
le seul ornement des plus pauvres. Celles qui sont plus aisées portent
de plus une autre étoffe gracieusement attachée à leurs épaules comme
le plaid écossais. Leur narine droite est ornée d'un petit anneau de
cuivre; lorsqu'elles peuvent remplacer le plaid par une chemise ornée
de boutons, c'est beaucoup plus estimé; aussi pendant notre séjour,
nos boutons furent-ils mis à contribution.
Si nous considérons que Massowah est située sous les tropiques,
qu'elle ne possède aucun courant d'eau, qu'elle est entourée de
déserts brûlants, et que de plus il y pleut rarement, nous arriverons
à cette conclusion que le climat doit en être brûlant et aride.
De novembre à mars, les nuits sont froides et pendant le jour, dans
une maison ou sous une tente, la température est agréable; mais du
mois d'avril au mois d'octobre, les nuits sont lourdes et souvent
étouffantes. Pendant ces mois de chaleur, deux fois par jour, le matin
avant le réveil de la brise de mer et le soir lorsqu'elle est tombée,
tous les animaux de la création, bêtes et gens, sont saisis d'une
sorte d'engourdissement. Le calme parfait qui règne alors vous saisit
de crainte et il produit un douloureux effet.
Du mois de mai an mois d'août, il y a de fréquents ouragans de sable.
Ils commencent d'habitude à quatre heures de l'après-midi (quelquefois
cependant le matin), et leur durée peut varier de quelques minutes
seulement à une couple d'heures. Longtemps avant que l'ouragan éclate,
l'horizon vers le nord-nord-ouest est tout à fait sombre; un nuage
noir s'étend de la mer à la chaîne de montagnes, et, en avançant, il
obscurcit le soleil.
Quelques minutes d'un calme profond s'écoulent, puis tout à coup la
noire colonne s'approche; tout semble disparaître devant elle, et le
rugissement de la terrible tempête de vent et de sable déchaînée sur
la terre est vraiment sublime dans son horreur. Le vent chaud et
sec qui souffle après le vent de la mer paraît froid, bien que le
thermomètre monte à 100 ou 115 degrés. Après la tempête, une douce
brise de terre se fait sentir et dure quelquefois toute la nuit. On ne
peut se figurer la quantité de sable transportée par ces ouragans. Il
est de fait que, pendant la tempête, nous ne pouvions distinguer à
une très-courte distance les plus gros objets, comme une tente, par
exemple.
Il pleut rarement; seulement en août et novembre il fait quelques
ondées.
En ce qui concerne les Européens, le climat, tel que nous I'avons
décrit, ne peut être considéré comme nuisible; il débilite et
affaiblit le système, et prédispose aux maladies des tropiques, mais
il les engendre rarement. J'ai été témoin de quelques cas de scorbut
dus à l'eau saumâtre et à l'absence de végétaux; mais ces cas ne se
propagèrent pas, ou du moins je n'en ai pas connaissance, et, pendant
tout mon séjour, je n'en ai compté que trois ou quatre cas. Les
fièvres sont communes parmi les naturels après la saison des pluies;
mais bien qu'il y ait de temps à autre quelques cas de fièvres
pernicieuses, cependant le plus souvent ce ne sont que des fièvres
intermittentes qui cèdent promptement au traitement ordinaire.
La petite vérole de tout temps y fait de terribles ravages.
Lorsqu'elle éclate, un cas bénin est choisi, et l'on inocule le virus
à une grande quantité de gens. La mortalité est considérable parmi
ceux qui subissent l'opération. Plusieurs fois en été j'ai reçu du
virus, et j'ai essayé de l'inoculer. Dans aucun cas il n'a pris; je
l'attribuais à l'extrême chaleur du climat, mais pendant les froids je
renouvelai l'opération, et je ne réussis pas davantage. Les cas les
plus nombreux de mortalité sont dus aux accouchements, chose étrange,
ainsi que dans toutes les contrées de l'est, où la femme est
sédentaire. Les usages du pays sont aussi pour beaucoup dans ce
résultat. Après son accouchement, la femme est placée sur un _alga_
ou petit lit indigène, sous lequel est entretenu un feu de plantes
aromatiques, capable de suffoquer la femme nouvellement délivrée.
Les cas de diarrhée furent fréquents pendant l'été de 1865, et la
dyssenterie, à la même époque, causa plusieurs morts. Ou rencontre
rarement des maladies des yeux, excepté de simples inflammations
produites par la chaleur et l'éclat du soleil. Je souffris moi-même
d'une ophthalmie, et je fus obligé de retourner à Aden pendant
quelques semaines. Je n'ai rencontré aucun cas de maladie de poumons,
et les affections des bronchites semblent entièrement inconnues. J'ai
soigné un cas de névralgie et un de rhumatisme goutteux.
Pendant plusieurs années, les sauterelles avaient causé de grands
dommages aux récoltes. En 1864, elles amenèrent une telle disette,
une telle cherté des objets de première nécessité, qu'en 1865 les
provinces du Tigré, de l'Hamasein, du Bogos, etc., qui avaient été
entièrement ravagées par les essaims de sauterelles, se trouvèrent
sans aucun approvisionnement de l'intérieur. Le gouverneur du pays
envoya à Hodeida et dans d'autres ports pour demander des grains et
du riz, afin d'échapper à l'horreur d'une famine complète. Toutefois,
beaucoup d'habitants moururent, car une grande partie de ces
misérables à moitié affamés furent victimes d'une maladie semblable au
choléra. Ce dernier fléau fit son apparition en octobre 1865, comme
nous faisions nos préparatifs pour un voyage à l'intérieur. L'épidémie
se fit cruellement sentir. Tous ceux qui avaient souffert de
l'insuffisance de nourriture ou de sa qualité inférieure devinrent
aisément la proie du fléau; un bien petit nombre de ceux qui furent
atteints en réchappèrent. Pendant notre résidence à Massowah, cinq
membres de la petite communauté d'Européens moururent; deux furent
frappés d'apoplexie, deux s'éteignirent de faiblesse, et un autre
mourut du choléra. Je ne soignai aucun de ces malades. Le pacha
lui-même fut plusieurs fois sur le point de mourir d'une grande
faiblesse et d'une perte complète de forces dans les organes
digestifs. Il fut guéri par des bains de mer pris à propos.
Les Bédouins du Samhar, comme tous les sauvages bigots et ignorants,
ont une grande confiance dans les charmes, les amulettes et les
exorcismes. L'homme qui exerce la médecine est généralement âgé;
c'est un cheik, respectable voyant, grand bélître à la mine béate. Sa
prescription habituelle consiste à écrire quelques ligues du Koran sur
un morceau de parchemin, puis il en lave l'encre avec de l'eau, qu'il
fait boire an malade. D'autres fois, le passage est écrit sur un
petit carré de cuir rouge et appliqué sur le siège de la maladie. Le
_mullah_ est un rival du cheik, bien qu'il s'applique aussi l'entière
efficacité des Paroles de la Vache révélée, il opère plus rapidement
son traitement en crachant plusieurs fois sur la personne malade,
ayant soin, entre chaque expectoration, de marmotter des prières
favorables pour chasser le malin esprit, qui, s'il n'avait été
combattu auparavant, essayerait d'empêcher l'effet bienfaisant du
crachat. Massowain se flatte eu outre d'avoir un praticien _selon la
formule_, dans la personne d'un vieux bashi-bozouk. Bien que supérieur
en intelligence au cheik et au mullah, ses connaissances médicales
sont bien restreintes. Il possède quelques remèdes qui lui out été
donnés par des voyageurs; mais comme il ignore complètement leurs
propriétés et la quantité voulue a employer, aussi les garde-t-il fort
sagement sur une étagère, pour la grande admiration des indigènes, et
fait usage de quelques simples avec lesquelles, s'il n'opère pas de
merveilleuses cures, du moins il ne fait pas de mal. Notre _confrère_
n'est pas beaucoup recherché, quoiqu'il en impose à la crédulité des
gens du pays. Lorsque nous nous sommes rencontrés en _consultation_,
il a toujours témoigné une grande modestie, reconnaissant parfaitement
son ignorance.
Massowah, ainsi que je l'ai déjà constaté, est bâtie sur un rocher
de corail. La plus grande partie de la côte est formée de pareils
rochers, qui s'élèvent en falaises quelquefois à la hauteur de 30
pieds au-dessus du niveau de la mer. Plus loin dans les terres[12],
les rochers volcaniques commencent à se montrer, semés de tout côté et
comme jetés négligemment sur la plaine sablonneuse; d'abord isolés et
comme servant de limite dans les champs, ils se rapprochent bientôt,
croissant en nombre et en hauteur, jusqu'à ce qu'ils atteignent la
montagne elle-même, où chaque pierre atteste sa provenance volcanique.
La flore de ce pays est peu variée et appartient, sauf quelques
rares exceptions, à la famille des légumineuses.--Plusieurs variétés
d'antilopes rôdent dans le désert. Les perdrix, les pigeons et
quelques espèces de palmipèdes y arrivent en grand nombre à certaines
saisons de l'année. A part ces derniers, on ne rencontre aucun autre
animal utile à l'homme. Les principaux hôtes de ces contrées sont
les hyènes, les serpents, les scorpions et une quantité innombrable
d'insectes.
Nous demeurâmes à Massowah du 23 juillet 1864 au 8 août 1865, date de
notre départ pour l'Egypte, où nous allions dans le but de recevoir
des instructions, lorsque nous reçùmes une lettre de l'empereur
Théodoros. Massowah ne nous offrait aucune attraction; la chaleur
était si intense parfois, que nous ne pouvions pas respirer; nous
soupirions ardemment après notre retour à Aden et aux Indes, car nous
avions abandonné tout espoir de faire accepter notre mission par
l'empereur d'Abyssinie. Aucune peine n'avait été épargnée, aucun
obstacle ne s'était présenté qu'on n'eût essayé de le vaincre,
aucune chance possible pour obtenir des informations sur l'état des
prisonniers ou pour les secourir n'avait été négligée. Tous les moyens
avaient été employés pour persuader l'obstiné monarque de réclamer la
lettre qu'il affirmait être si désireux de recevoir. Le jour même
de notre arrivée à Massowah, nous avions fait tous nos efforts pour
engager des messagers à partir pour la cour abyssinienne et informer
Sa Majesté éthiopienne, que des officiers étaient arrivés à la côte,
porteurs d'une lettre de Sa Majesté la reine d'Angleterre. Mais telle
était la crainte du nom de Théodoros, que ce ne fut qu'avec beaucoup
de difficultés et sur la promesse d'une large rétribution, que nous
pûmes décider quelques personnes à accepter cette mission. Le soir du
24, le lendemain de notre arrivée, nos messagers partirent chargés de
remettre à l'Abouna et à l'empereur des lettres du patriarche et de M.
Rassam. Nos envoyés promirent d'être de retour avant la fin du mois.
M. Rassam, dans sa lettre à l'empereur Théodoros, l'informait fort
convenablement qu'il était arrivé à Massowah le jour précédent,
porteur d'une lettre de Sa Majesté la reine d'Angleterre à l'adresse
de Sa Majesté l'empereur Théodoros, et qu'il désirait la remettre en
main propre. Il l'informait également qu'il attendait la réponse à
Massowah, et qu'il désirait, si Sa Majesté voulait qu'il l'apportât
lui-même, qu'on lui fournît une escorte sûre. Toutefois il laissait
le choix à Théodoros de faire prendre la lettre ou de renvoyer les
prisonniers accompagnés d'une personne digne de confiance, à laquelle
on délivrerait la lettre de la reine d'Angleterre. Il terminait en
avertissant Sa Majesté que son ambassade à la reine Victoria avait été
agréée, et que si elle atteignait la côte avant le départ de M. Rassam
pour Aden, il prendrait toutes les mesures nécessaires pour qu'elle
parvînt en Angleterre en sûreté.
Un mois, six semaines, deux mois s'écoulèrent dans l'attente
incessante du retour de nos messagers. Toutes les suppositions furent
épuisées. Peut-être, disait-on, les messagers n'ont pu arriver; il est
possible que le roi les ait retenus; peut-être ont-ils perdu ce qui
leur avait été remis, en traversant quelque rivière, etc., etc. Mais
comme aucune nouvelle positive ne pouvait être obtenue sur l'exacte
condition des captifs, il était impossible de rester plus longtemps
dans un tel état d'incertitude. Cependant M. Rassam tenta encore
une fois d'expédier de nouveaux messagers, non sans de grandes
difficultés, leur remettant une copie de sa lettre du 24 juillet,
accompagnée d'une note explicative. D'un autre côté, des envoyés
secrets étaient en même temps expédiés an camp de l'empereur, pour
s'informer du traitement subi par les captifs, ainsi que dans
différentes parties du pays, d'où nous supposions qu'il était possible
d'obtenir quelques renseignements. Peu de temps après, ayant réussi à
nous assurer du nom de quelques-uns des _gens de Gaffat_ qui avaient
été autrefois en relation avec le capitaine Cameron, nous leur
écrivîmes une lettre en anglais, en français et en allemand, ne
sachant quelle langue ils parlaient, les suppliant de nous informer
quelles mesures il y aurait à prendre afin d'obtenir l'élargissement
des prisonniers.
Nous attendîmes encore sur cette plage déserte de Massowah, espérant
toujours cette réponse tant désirée; rien n'arriva, mais le jour de
Noël nous reçûmes quelques lignes de MM. Flad et Schimper, les deux
Européens auxquels nous avions écrit. Ils nous informaient tous les
deux, que les infortunes qui avaient fondu sur les Européens étaient
dues à ce qu'il n'avait pas été répondu à la lettre de l'empereur, et
ils suppliaient M. Rassam d'envoyer au plus tôt la lettre qu'il avait
apportée pour Sa Majesté. Cependant M. Rassam pensait qu'il n'était
pas convenable que le gouvernement britannique forçât l'empereur à
recevoir une lettre signée par la reine d'Angleterre, lorsque ce
dernier, par son refus constant de prendre connaissance de cette
susdite lettre, montrait clairement que ses dispositions étaient
changées et qu'il ne s'en souciait plus.
Sur ces entrefaites arrivèrent quelques serviteurs des prisonniers,
porteurs de lettres de leurs maîtres; d'autres personnes avaient été
expédiées de Massowah et des lettres, des provisions, de l'argent
étaient ainsi régulièrement envoyés aux captifs qui, en retour, nous
informaient de leur état et des faits et gestes de l'empereur. Notre
présence à Massowah n'avait pas eu peut-être une grande importance
politique; cependant sans les secours et l'argent que nous envoyâmes
aux prisonniers, leur misère aurait été décuplée, si même ils
n'avaient pas succombé aux privations et aux souffrances.
Les amis des captifs et le public lui-même, presque partout, sans
tenir compte des efforts faits par M. Bassam pour accomplir sa
mission, et des grandes difficultés qu'il avait rencontrées,
attribuaient le manque de réussite à l'inactivité du représentant de
l'Angleterre. Plusieurs conseils furent donnés, quelques-uns furent
suivis, mais on n'obtint aucun résultat. Le bruit circulait que l'une
des raisons de Sa Majesté pour ne pas nous donner une réponse, c'était
que notre mission n'avait pas une importance suffisante, et qu'il se
regardait comme offensé et ne consentirait jamais à nous reconnaître.
Pour obvier à cette difficulté, en février 1865, le gouvernement
décida d'adjoindre à notre ambassade an autre officier militaire;
ainsi que les journaux de cette époque le rapportaient, on espérait
obtenir beaucoup de ces nouvelles démarches. En conséquence le
lieutenant Prideaux, du corps de réserve de Sa Majesté Britannique à
Bombay, arriva en mai à Massowah. Comme ou devait s'y attendre, sa
présence sur la côte n'eut aucune influence sur l'esprit de Théodoros.
Le seul avantage que nous acquîmes par sa présence à la mission, ce
fut d'avoir un agréable compagnon, qui fut ainsi condamné à passer
avec moi, dans une tente, sur le rivage de la mer, les mois les plus
chauds de l'année, dans le brûlant climat de Massowah. Plusieurs mois
s'écoulèrent; toujours point de réponse. La condition des prisonniers
était des plus précaires; c'était avec beaucoup d'appréhension qu'ils
voyaient venir une autre saison de pluie. Leurs lettres étaient
désespérées, et bien que nous eussions fait tous nos efforts pour leur
fournir de l'argent et un peu de confort, cependant la distance et la
rébellion de quelques provinces du pays, nous rendirent impossible de
les approvisionner selon leurs besoins.
A la fin de mars, nous nous déterminâmes à tenter un dernier effort,
et à demander notre rappel si la chose échouait. Nous avions entendu
raconter par Samuel, comment il avait été mêlé à cette affaire, et
nous savions qu'il jouissait sous quelque rapport de la confiance de
son maître. Dès que nous l'eûmes informé que nous désirions faire
parvenir une lettre, il nous assura qu'avant quarante jours nous
aurions une réponse. Encore une fois nos espérances se réveillèrent
et nous crûmes à une réussite. Les quarante jours s'écoulèrent, puis
deux, puis trois mois et nous n'entendîmes parler de rien. Il semblait
qu'une fatalité atteignît tous nos messagers; quelle que fût la classe
à laquelle ils appartinssent, simples paysans, serviteurs du naïb, ou
attachés à la cour de Théodoros, le résultat était toujours le même,
non-seulement ils ne rapportaient aucune réponse, mais nous ne les
revoyions plus.
Le temps désigné pour la mission de M. Rassam à Massowah étant passé,
sans avoir donné aucun résultat satisfaisant, il fut décidé à la fin
que l'on recourrait à un autre moyen.
Au mois de février 1865, un Cophte, Abdul Melak, se présenta an
consulat de Jeddah, prétendant arriver d'Abyssinie porteur d'un
message de l'Abouna an consul général anglais en Egypte. Il affirmait
que s'il obtenait du consul général une déclaration par laquelle
on s'engagerait, si l'empereur relâchait les prisonniers, à ne pas
poursuivre l'offense qui avait été faite à la nation anglaise,
l'Abouna de son côté se faisait fort d'obtenir la libération des
prisonniers et garantissait leur sécurité. Cet imposteur, qui n'avait
jamais été en Abyssinie, donna des détails si étonnants qu'il en
imposa complètement an conseil de Jeddah et au consul général. Le fait
cependant qu'il prétendait avoir traversé Massowah sans se présenter
à M. Rassam, était déjà suspect; si ces messieurs avaient possédé les
plus légères connaissances sur l'Abyssinie, ils auraient découvert la
supercherie, lorsque le soi-disant délégué acheta quelques présents
_convenables_ pour l'Abouna, avant de partir pour sa mission. En
Abyssinie, le tabac est regardé comme impur par les prêtres; aucun
d'eux ne fume, et en admettant même, que dans sa vie privée, l'Abouna
eût de temps en temps quelque faiblesse pour ce végétal, toutefois il
aurait pris grand soin de garder la chose aussi secrète que possible.
Ainsi lui présenter une pipe d'ambre aurait été une insulte gratuite
faite à un homme, qui était supposé devoir rendre un service
important. C'était la marque la plus irrécusable d'un manque complet
de connaissance des usages des prêtres d'Abyssinie. Cependant on fit
partir cet homme, qui vécut plusieurs mois parmi les tribus arabes,
situées entre Kassala et Metemma, protégé par le certificat qui le
déclarait ambassadeur et le recommandait à la protection des tribus
qu'il traversait. Nous le rencontrâmes non loin de Kassala. Il
confessa la trahison dont il s'était rendu coupable, et fut tout
réjoui en apprenant que nous n'avions pas l'intention d'en appeler aux
autorités turques pour le faire prisonnier.
Le gouvernement décida enfin de nous rappeler et désigna pour nous
remplacer M. Palgrave, le voyageur arabe si distingué.
Au commencement de juillet, nous fîmes une courte excursion dans
le pays d'Habab, situé au nord de Massowah; à notre retour nous
rencontrâmes dans le désert de Chab des parents du naïb, qui nous
informèrent qu'Ibrahim (de la famille de Samuel) était de retour avec
une réponse de Sa Majesté et qu'il nous attendait impatiemment; que
nos premiers messagers avaient obtenu l'autorisation de partir; mais
ce qui était encore plus réjouissant, c'était la nouvelle apportée
par eux que Théodoros, par égard pour nous, avait relâché le consul
Cameron et ses compagnons de captivité. Le 12 juillet, Ibrahim arriva.
Il nous donna de nombreux détails touchant l'élargissement du consul;
récit qui fut confirmé quelques jours après par un ami de ce dernier
ainsi que par nos premiers délégués. Je crois, d'après ce que j'ai
appris plus tard, que Théodoros fut le premier auteur du mensonge,
eu donnant ordre à ses officiers, publiquement et en présence des
messagers, de délivrer de ses fers le consul Cameron. Seulement les
messagers ajoutèrent d'eux-mêmes à ceci, qu'ils avaient vu le consul
Cameron _après_ son élargissement.
La réponse que Théodoros à la fin accordait à toutes nos demandes
répétées, n'était ni courtoise, ni même polie; elle n'était ni
scellée, ni signée. Il nous ordonnait de partir par la route longue
et malsaine du Soudan, et arrivés à Metemma, il nous ordonnait de
l'informer de notre présence, afin qu'il nous fournît une escorte.
Nous ne fîmes pas du tout ce que nous disait la lettre. Cette lettre
semblait plutôt l'oeuvre d'un fou, que d'un être raisonnable. J'en
choisis quelques extraits comme curiosité dans son genre. Il disait:
«L'Abouna Salama, un juif nommé Kokab (M. Stern), et un autre appelé
consul Cameron (envoyé par vous) sont la cause que je ne vous ai pas
écrit en mon nom. Je les ai traités avec honneur et avec amitié
dans ma capitale. Et lorsque je les traitais ainsi en ami et que je
m'efforçais de cultiver l'amitié de la reine d'Angleterre, ils m'ont
trahi.
«Plowden et Johannes (John Bell), qui étaient aussi Anglais, out été
tués dans mon pays. Par le pouvoir que j'ai reçu de Dieu, j'ai vengé
leur mort sur leurs meurtriers. A cause de cela les trois personnages
déjà nommés abusèrent de cela et me dénoncèrent comme meurtrier
moi-même. Ce Cameron, (qui s'appelle consul) se présenta à moi comme
serviteur de la reine d'Angleterre. Je lui fis présent d'une robe
d'honneur de mon pays et lui fournis les provisions de son voyage. Je
lui demandai de me mettre en relation d'amitié avec sa reine.
«Lorsqu'il partit pour sa mission, il alla séjourner quelque temps
parmi les Turcs, puis revint vers moi.
«Je lui demandai alors des nouvelles de la lettre que j'avais envoyée
par son entremise à la reine d'Angleterre. Il me répondit qu'il
n'avait aucune connaissance de cette lettre. Qu'ai-je fait, je vous le
demande, pour qu'ils me haïssent et me traitent de la sorte? Par le
pouvoir de Dieu, mon Créateur, je garde le silence.»
Sur ces entrefaites, le steamer _Victoria_ arriva à Massowah le 23
juillet; nous n'avions encore reçu aucune lettre du consul Cameron
ni des autres captifs. Par le _Victoria_ nous fûmes informés que M.
Rassam était rappelé et que M. Palgrave le remplaçait. Mais les choses
avaient soudainement changé et M. Rassam ne pouvait qu'en référer au
gouvernement pour de nouvelles instructions. Nous partîmes alors pour
l'Egypte, où nous arrivâmes le 5 septembre.
Par l'intermédiaire du consul général de Sa Majesté, le gouvernement
avait appris que nous avions reçu une lettre de Théodoros, nous
accordant la permission d'entrer en Abyssinie; que la lettre manquait
de courtoisie et n'était pas signée; que le consul Cameron avait été
mis en liberté, et, bien que M. Cameron eût toujours insisté auprès de
nous pour que nous ne partissions pas pour l'intérieur de l'Abyssinie
sans un sauf-conduit, nous dûmes promptement partir, le gouvernement
considérant la chose comme opportune. On donna ordre à M. Palgrave de
rester et à M. Rassam, son compagnon, de partir; une certaine somme
nous fut remise pour des présents; des lettres du gouverneur du Soudan
furent obtenues; et les provisions et les objets nécessaires au voyage
étant achetés, nous retournâmes à Massowah où nous arrivâmes le 25
septembre. Là nous apprîmes que des envoyés des prisonniers étaient
arrivés; qu'ils avaient été pris par des soldats; et qu'ils avaient
rapporté verbalement que, loin d'avoir été relâchés, les captifs
avaient vu de nouvelles chaînes s'ajouter aux premières. Comme nous ne
pouvions trouver personne pour nous accompagner à travers le désert du
Soudan, (le climat en étant très-malsain à cette époque de l'année,
nous étions an milieu d'octobre), nous pensâmes qu'il était convenable
d'aller à Aden, afin d'obtenir des informations exactes sur les
lettres des captifs ainsi que sur leur condition actuelle. Là nous
tînmes conseil avec le représentant politique de ce poste sur la
convenance de condescendre à la requête de l'empereur, vu l'aspect
nouveau et tout différent sous lequel se présentaient les choses.
Quoique le capitaine Cameron, dans toutes ses premières lettres, eût
constamment insisté auprès de nous pour nous engager à ne pas entrer
en Abyssinie, toutefois dans le dernier billet reçu il nous suppliait
de venir tout de suite; que si nous condescendions à ce désir nous
aurions la preuve des grands périls que couraient les prisonniers. Le
résident politique alors, prenant en considération le dernier appel du
capitaine Cameron à M. Rassam, consentit à la demande de Théodoros et
nous engagea à partir, espérant un bon résultat de ce voyage.
Après un court séjour à Aden, nous entrâmes encore à Massowah, et le
plus promptement possible, nous fîmes nos arrangements pour le long
voyage que nous avions en perspective. Malheureusement le choléra
venait de faire son apparition, les indigènes n'étaient pas disposés
à traverser les plaines de Braka et de Taka, à cause de la fièvre
pernicieuse, jamais aussi mortelle qu'à cette époque de l'année, et il
fallut requérir toute l'influence des autorités locales pour assurer
notre prompt départ.
Notes:
[9]Peu de temps avant notre départ pour l'intérieur de l'Abyssinie,
plusieurs échantillons de ces eaux avaient été recueillis et envoyés à
Bombay pour être analysés.
[10] Ces eaux out été envoyées à Bombay en novembre 1864.
[11] 78°, 34 centigrades.
[12] Au delà de Moncullou et de Haitoomloo.