Emprisonnement de M. Stern.--M. Kérans arrive avec des lettres et un
tapis.--M. Cameron et ses compagnons sont chargés de chaînes.--Retour
de M. Bardel du Soudan.--Procédés de Théodoros vis-à-vis des
étrangers.--Le patriarche cophte.--Abdul-Rahman-Bey. La captivité des
Européens expliquée.
Tel était l'état des affaires, lorsque M. Stern obtint la permission
de retourner à la côte. Malheureusement il lui fut impossible de se
servir de cette permission. M. Stern, avant son départ, fut passer
quelques jours à Gondar. Il eut la pensée, mais trop tard, d'aller
présenter ses respects à Sa Majesté. Pendant son court séjour dans
cette ville, il avait accepté l'hospitalité de l'évêque. Le 13
octobre, le consul Cameron et M. Bardel l'ayant accompagné une partie
du chemin, il entreprit son voyage de retour. En arrivant dans la
plaine de Waggera, M. Stern aperçut la tente royale. Ce qui se passa
ensuite est très-connu: comment cet homme malheureux fut presque mis
à mort, et, dès cette heure, sans aucune pitié chargé de chaînes,
torturé et traîné de prison en prison, jusqu'au jour de sa délivrance
à Magdala par l'armée britannique.
A propos de la conduite de Théodoros vis-à-vis des étrangers, je dois
à la vérité de faire connaître la cause des malheurs survenus à
M. Stern. Il fut la victime des circonstances: c'est un fait
incontestable. Les extraits de son livre et les notes de son journal,
produits comme charge contre lui, furent seulement découverts
plusieurs semaines après les premières cruautés qui lui avaient
été infligées. Mais je crois que plusieurs incidents, en apparence
insignifiants, contribuèrent à faire de M. Stern la première victime
du monarque abyssinien. L'empereur ne pouvait supporter la pensée
qu'un Européen dans son pays fût occupé à autre chose qu'à travailler
pour lui. A sa première entrevue avec M. Stern, au retour de celui-ci
en Abyssinie, Théodoros, apprenant le vrai motif de ce voyage, s'écria
dans un mouvement de colère: «J'en ai assez de vos Bibles.» De plus,
Théodoros pensait qu'en maltraitant M. Stern, il ferait plaisir à ses
_enfants de Gaffat_. Aussi, immédiatement après l'emprisonnement de M.
Stern, leur écrivait-il: «J'ai enchaîné votre ennemi et le mien.»
Ce furent les méchantes insinuations des _gens de Gaffat_
qui déterminèrent la conduite de Théodoros. Nous en avons eu
accidentellement la preuve à notre retour d'Abyssinie. A Antalo,
j'avais quelques amis à dîner, parmi lesquels M. Stern, lorsque le
soir, Pierre Beru, Abyssinien élevé à Malte, et qui avait été un des
interprètes du livre de M. Stern dans son procès à Gondar, entra dans
la tente, et étant un peu excité, il dit à M. Stern que trois choses
avaient appelé sur lui la vengeance de Théodoros. Premièrement,
la haine des _gens de Gaffat_; secondement, l'amitié qu'il avait
témoignée à l'Abouna; troisièmement, son manque d'égards vis-à-vis de
l'empereur pendant son séjour à Gondar.
Le 22 novembre, M. Laurence Kerans arrivait à Gondar. Il venait pour
remplir les fonctions de secrétaire privé du capitaine Cameron. Il
apportait quelques lettres à M. Cameron, parmi lesquelles il y en
avait une du comte Russell, ordonnant au consul de retourner à son
poste à Massowah. De tous les captifs, aucun ne mérite une plus grande
sympathie que le pauvre M. Kerans. Tout jeune encore quand il entra en
Abyssinie, il eut à supporter pendant quatre années la prison et les
chaînes, sans aucun motif, si ce n'est qu'il arrivait dans un temps
malheureux. Il est vrai de dire que, selon son habitude, Théodoros
donnait pour prétexte à sa conduite qu'on l'avait insulté en lui
offrant un tapis représentant Gérard, le tueur de lions. «Gérard dans
son costume de zouave, disait Théodoros, représente les Turcs;
le lion, c'est moi-même, que les infidèles veulent abattre; le
domestique, un Français;» mais il ajoutait: «Je ne vois pas les
Anglais qui devraient être près de moi.» Le pauvre M. Kerans jouit
seulement quelques semaines à Gondar d'une demi-liberté. Il avait
donné en son nom un fusil à Sa Majesté (le tapis avait été envoyé par
le capitaine Speedy, qui avait été précédemment en Abyssinie); chaque
matin, Samuel, qui était le _balderaba_ des Européens, se présentait
avec les compliments plus ou moins sincères de Théodoros. A sa
première visite, il lui demanda: «L'empereur désire savoir ce qui vous
ferait plaisir?» M. Kerans répondit: «Un cheval, un bouclier et
une lance.» Le matin suivant, Samuel lui demanda, de la part de Sa
Majesté, quel genre de cheval il préférerait; et ainsi de suite,
jusqu'à ce que le pauvre garçon, qui était obligé chaque jour de se
courber jusqu'à terre en reconnaissance du don supposé, commença à
supposer qu'on se jouait de lui.
Peu de jours après l'arrivée de M. Kerans, le consul Cameron fut
appelé au camp du roi, et il lui fut enjoint de rester là jusqu'à
nouvel ordre. Il se considérait si peu comme prisonnier, bien qu'il ne
lui fût pas permis d'aller à Gondar, que prétextant sa mauvaise santé,
il demanda la permission de se retirer dans cette ville. M. Cameron
attendit jusqu'au commencement de janvier, espérant tous les jours
recevoir une lettre de l'empereur. Mais enfin comme rien n'arrivait,
il se vit obligé d'obéir aux instructions qu'il avait reçues; il
informa Théodoros que, d'après les ordres de son gouvernement qui lui
prescrivaient de retourner à Massowah, il priait Sa Majesté de lui
accorder cette permission.
Dans la matinée du 4 janvier, M. Cameron, ses serviteurs européens,
les missionnaires de Gondar et MM. Stern et Rosenthal (ces deux
derniers, retenus dans les chaînes depuis quelque temps), furent
mandés par Sa Majesté. Ils furent introduits dans une tente renfermée
dans l'enceinte particulière de Théodoros, ayant deux pièces de douze
placées à l'entrée et pointées dans la direction de la tente.
L'enceinte était pleine de soldats, et tout était arrangé pour rendre
la résistance impossible. Peu d'instants après l'arrivée de M. Cameron,
Théodoros lui envoya plusieurs messagers chargés de différentes
questions, telles que: «Où est la réponse à la lettre dont je vous
avais chargé pour votre souveraine?... Pourquoi vous alliez-vous à mes
ennemis les Turcs? ... Etes-vous consul?...» Le dernier message, qui
lui fut adressé, fut celui-ci: «Je vous garderai prisonnier jusqu'à ce
que j'aie reçu une réponse, et que je sache si vous êtes oui ou non
consul.» Aussitôt les soldats saisirent violemment M. Cameron; il fut
jeté par terre, on lui arracha la barbe et on lui mit de lourdes
chaînes aux pieds. Les captifs furent tous placés dans une tente située
dans l'enceinte impériale. Pendant quelque temps, à part leurs fers,
ils n'eurent à subir aucun mauvais traitement.
Le 3 février suivant, M. Bardel rentrait d'une excursion faite au nom
de l'empereur, et qui avait pour but de surveiller le pays et d'épier
un général égyptien, qui, à la tête de forces considérables, occupait,
depuis quelque temps, le pays de Metemma, poste situé sur les
frontières du nord-ouest et le plus rapproché de l'Abyssinie. Le jour
suivant les _gens de Gaffat_ furent mandés par l'empereur pour être
consultés sur la question de rendre la liberté aux captifs européens.
D'après leurs conseils, deux missionnaires de la société d'Ecosse,
deux chasseurs allemands, MM. Flad et Cornélius furent délivrés de
leurs fers, et il leur fut permis de retourner à Gaffat parmi les
ouvriers. Le chef des _gens de Gaffat_ dit alors au capitaine Cameron
qu'il solliciterait son élargissement, ainsi que l'autorisation de
son départ, si lui, Cameron, voulait s'engager par écrit, qu'aucune
démarche ne serait faite de la part de I'Angleterre pour venger
l'insulte qui lui avait été faite dans la personne de son
représentant. M. Cameron, ne se croyant pas autorisé à prendre une
telle responsabilité, refusa. Quelques jours plus tard, M. Bardel
ayant offensé Sa Majesté, ou plutôt Sa Majesté n'ayant plus besoin de
M. Bardel, celui-ci fut envoyé rejoindre ceux qu'il avait contribué,
pour sa bonne part, à faire emprisonner.
Le révérend M. Stern a très-bien décrit la douloureuse captivité
que lui et ses compagnons ont eu à supporter avant leur premier
élargissement, lors de leur arrivée dans la mission an commencement de
1865; comment ils furent traînés de Gondar à Azazo; l'horrible torture
qui leur fut infligée le 12 du mois de mai; leur longue marche dans
les chaînes d'Azazo à Magdala; leur emprisonnement à l'Amba (nom
général donné aux forteresses eu Abyssinie) dans la prison commune,
et la multiplicité des souffrances qu'ils eurent à supporter ainsi
pendant plusieurs mois. Nous nous bornerons à dire que le 14 février
1864, date de la lettre du capitaine Cameron, qui donne le premier
avis de leur emprisonnement, les captifs, an nombre de huit, étaient:
le capitaine Cameron et ses compagnons, Kerans, Bardel, Mac Kilvie,
Makerer, Piétro et MM. Stern et Rosenthal.
Tout ce que j'ai dit jusqu'à présent et la plus grande partie de ce
que j'ai à raconter serait inintelligible, si je n'expliquais pas la
conduite de Théodoros vis-à-vis des étrangers. Il est certain (un
grand nombre de faits sont là pour l'attester) que Théodoros, pendant
plusieurs années, les insulta systématiquement. Il agissait ainsi
soit pour éblouir son peuple par son pouvoir, soit aussi parce qu'il
croyait à la complète impunité de ses plus grossières iniquités.
En décembre 1856, David, le patriarche cophte d'Alexandrie, arriva
en Abyssinie, porteur de certains présents pour Théodoros, et de
l'expression bienveillante du pacha d'Egypte. La réputation de
Théodoros s'était répandue an loin du côté du Soudan, et probablement
les autorités égyptiennes, dans la pensée de sauver cette province du
pillage, ou bien, voulant éviter une guerre dispendieuse avec leur
puissant voisin, adoptèrent cet expédient comme le meilleur à suivre
pour apaiser la colère de leur ancien ennemi. Selon son usage,
Théodoros trouva encore une excuse aux mauvais traitements qu'il
infligea au respectable patriarche, sur ce prétexte que la croix
en diamants, qui lui était présentée, était une insulte: «C'est la
preuve, disait-il, qu'ils me considèrent comme vassal.» Le patriarche
alors proposa d'envoyer une lettre accompagnée de présents convenables
an pacha d'Egypte, promettant qu'en retour le pacha enverrait à
Théodoros des armes à feu, des canons et des officiers pour dresser
ses troupes; Sa Majesté aussitôt se récria en disant: «Je comprends,
ils désirent maintenant me déclarer leur tributaire.»
Il est très-probable que Théodoros, toujours jaloux du pouvoir de
l'Eglise, profita de la présence de son plus haut dignitaire pour
montrer à son armée qui elle avait à craindre et à qui elle devait
obéir. Sous le prétexte mentionné plus haut, il fit un jour bâtir une
baie autour de la résidence du patriarche, et l'on vit ainsi pendant
plusieurs jours, le fils aîné de l'Eglise cophte, tenir son Père en
prison. Théodoros, plusieurs fois, avait été excommunié par l'évêque,
aussi se réjouissait-il beaucoup de la honteuse querelle qui surgit
à cette occasion, parce qu'il voulait, par la crainte, persuader le
patriarche d'enlever l'excommunication lancée par son inférieur.
Toutefois, au bout d'un certain temps, Théodoros absous laissa partir
le vieillard qu'il avait épouvanté.
Le patriarche, à son retour, fit son rapport: mais la réputation de
justice et de sagesse du bienveillant descendant de Salomon était si
grande que, loin d'être cru, le gouvernement turc attribua l'échec
survenu, dans les négociations à l'inaptitude de son agent; et bientôt
après, il organisa une autre ambassade sur une plus grande échelle, la
faisant accompagner de nombreux et magnifiques présents, et la mettant
sous les ordres d'un officier expérimenté et fidèle, Abdul Rahman-Bey.
Ces envoyés égyptiens arrivèrent à Dembea en mars 1859. Tout d'abord
Théodoros, satisfait de recevoir de si magnifiques dons, traita les
ambassadeurs avec courtoisie et distinction; mais craignant qu'en ce
moment le pays ne fût pas sûr, il prit son hôte avec lui et partit
pour Magdala, qu'il estimait être une résidence plus conforme à ses
projets, et il y laissa l'ambassadeur. Il l'oublia même complètement,
et le malheureux y demeura près de deux ans, à demi prisonnier. Mais
ayant reçu plusieurs lettres où des menaces étaient énergiquement
exprimées de la part du gouvernement égyptien, Théodoros permit à
son prisonnier de partir, mais il lui annonça qu'il serait volé, en
touchant à la frontière, par le gouverneur de Tschelga. Théodoros,
après le départ d'Abdul-Rahman-Bey, écrivit an gouvernement égyptien,
niant d'avoir aucune connaissance du vol commis au préjudice de
l'ambassadeur et accusant celui-ci de crimes graves. En apprenant cela
l'infortuné bey, craignant que ses dénégations ne tournassent contre
lui, s'empoisonna à Berber.
Sa troisième victime fut le naïb d'Arkiko. Il avait accompagné
l'empereur à Godjam, lorsque, sans raison connue, celui-ci le fit
mettre en prison et le fit charger de chaînes. Ce ne fut que sur les
remarques de quelques marchands influents qui lui firent observer
qu'on pourrait se venger sur ses caravanes d'Abyssinie et leur rendre
la pareille, que Sa Majesté comprit la prudence de ces avis et permit
à son prisonnier de retourner dans son pays.
Le même jour que le naïb d'Arkiko était fait prisonnier, M. Lejean,
membre du service diplomatique français, dégoûté de l'Abyssinie et du
manque de confort de la vie des camps, se présentait devant l'empereur
pour le supplier de le laisser partir. Théodoros ne voulant pas
accorder l'entrevue désirée et M. Lejean persistant dans sa demande,
il lui fut répondu que Sa Majesté était en route pour Godjam. Chaque
jour accroissait ainsi les difficultés de son retour. Une telle
arrogance ne pouvait être tolérée. Théodoros avait défié l'Egypte; et
maintenant il allait défier la France. M. Lejean fut saisi et eut à
demeurer en plein uniforme dans les fers pendant vingt-quatre heures.
Il ne fut relâché qu'en envoyant une humble excuse et en renonçant
an désir de quitter le pays. Il fut envoyé à Gaffat avec l'ordre de
rester là jusqu'au retour de M. Bardel.
Théodoros semblait faire fi de tout le monde; il emprisonnait le
patriarche d'Alexandrie, l'ambassadeur d'Egypte était gardé à demi
prisonnier pendant plusieurs années; il enchaînait le naïb, il
insultait et enchaînait le consul français et le chassait du pays; et
pourtant rien de mal ne lui était arrivé; an contraire, son influence
au camp était bien plus grande. Dans de semblables circonstances tous
les barbares auraient fait et pensé exactement comme lui. Il en arriva
bientôt à cette conviction que soit par crainte de son pouvoir, soit
dans l'impossibilité où l'on était d'arriver jusqu'à lui, quels que
fussent les mauvais traitements qu'il infligeât aux étrangers, aucune
punition ne pouvait l'atteindre. Que telle fût sa conviction, la chose
est parfaitement démontrée par sa brutalité toujours plus grande et
sa conduite toujours plus méchante, et toujours plus outrageante à
l'égard des captifs britanniques. Théodoros à la fin ne prit
aucune peine pour cacher son mépris pour les Européens et leurs
gouvernements.
Il savait qu'an mois d'août 1864, il y avait déjà un mois, une réponse
de sa lettre à la reine d'Angleterre était arrivée à Massowah: «Qu'on
attende mon bon plaisir,» fut la seule réponse qu'il fit lorsqu'on le
lui annonça. Il est probable qu'il n'aurait jamais pris connaissance
de cette lettre et du message qui lui avait été envoyé, si sa chute
rapide, n'avait «vers la fin» modifié sa conduite. Lorsque nous
arrivâmes à Massowah en juillet 1864, Théodoros était encore
tout-puissant, à la tête d'une grande armée, et maître de la plus
grande partie du pays. Sa campagne du Shoa en 1365 fut des plus
désastreuses. Il perdit là non-seulement son éclat royal, mais aussi
une grande partie de son armée. Les Gallas profitèrent de l'occasion
et inquiétèrent sa retraite. Il pressentit alors sa chute, et
probablement il pensa que l'amitié de l'Angleterre pouvait lui être
utile, peut-être même entrevit-il la possibilité d'amener cette
puissance à une capitulation en s'emparant de nous comme otages. Quoi
qu'il en soit, et bien qu'avec une apparente répugnance, il nous
accorda la permission si longtemps désirée d'entrer dans le pays. Nous
pouvons comprendre maintenant jusqu'à un certain point, cet étrange
caractère d'homme si remarquable sous tant de rapports. Ayant quelques
notions des moeurs européennes, Théodoros eût désiré ardemment posséder
les avantages qu'elles procurent et dont il avait entendu parler: mais
comment y réussir? L'Angleterre et la France lui rendraient-elles son
amitié en paroles, il avait besoin de faits, il ne pouvait se payer de
phrases. Il fut bientôt convaincu qu'il pouvait impunément insulter
les étrangers ou les envoyés d'un Etat allié et il finit par croire,
après avoir maltraité les Européens, qu'il pouvait tout aussi bien
garder en otage un homme aussi important qu'un consul.