II

Les Européens en Abyssinie.--M. Bell et M. Plowden.--Leur vie et leur

mort.--Le consul Cameron.--M. Lejean.--M. Bardel et la réponse de

Napoléon III à Théodoros.--Le peuple de Gaffat.--M. Stern et la

mission de Djenda.--Etat des affaires à la fin de 1863.

L'Abyssinie semble avoir été, de tout temps, un objet de fascination

pour les Européens. Les deux premiers, dont le nom est lié aux

dernières affaires d'Abyssinie, sont MM. Bell et Plowden, qui

entrèrent dans ce pays en 1842. M. John Bell, plus connu dans ce

pays sons le nom de Johannes, fut le premier attaché à la fortune de

Ras-Ali. Il prit du service sous ce prince et fut élevé au rang de

basha (capitaine); mais il paraît que Ras-Ali ne lui accorda jamais

une grande confiance. Il le toléra plutôt à cause de l'amitié que M.

Bell avait inspirée à son ami, M. Plowden, que pour la propre personne

du capitaine. Bell, peu de temps après, épousa une jeune demoiselle

d'une des meilleures familles de Begemder. Il eut trois enfants de

cette union; deux filles, mariées toutes les deux à des serviteurs de

souverains européens, et un fils, qui quitta le pays en même temps

que les captifs. Bell combattit à côté de Ras-Ali à la bataille

d'Amba-Djisella, qui fut si fatale à ce prince; mais il se retira vers

la fia du combat dans une église, pour y attendre, en prière, l'issue

des événements. Théodoros ayant eu connaissance de sa présence dans le

sanctuaire, lui lit dire de venir et lui promit solennellement et

par serment qu'il serait traité en ami. Bell obéit, et désormais une

étroite amitié se forma et grandit entre l'Anglais et l'empereur.

Bell, au bout de peu d'années, s'était tellement identifié aux

Ethiopiens, qu'il eu avait pris tous les usages, tant pour les

vêtements que pour la nourriture. C'était un homme d'un jugement sain,

courageux, bien élevé, et qui appréciait tout ce qui est grand et bon.

Il avait vu en Théodoros un idéal qu'il avait souvent rêvé, et il

s'était attaché à lui d'une affection tout à fait désintéressée,

poussée presque jusqu'à l'adoration. Théodoros l'éleva au rang de

_likamaquas_ (chambellan) et le garda toujours auprès de lui. Bell

dormait à la porte de la tente de son ami, mangeait du même plat que

lui, l'accompagnait dans toutes ses expéditions, et souvent, à la

sollicitation de l'empereur, il passait des heures à lui raconter

les merveilles de la vie civilisée, les avantages de la discipline

militaire ou bien les actes d'un bon gouvernement. Théodoros plusieurs

fois le pria d'essayer de discipliner une centaine de jeunes gens;

mais les Abyssiniens étaient tellement revêches à la tactique

européenne, que les résultats qu'il obtint furent à peu près

insignifiants, et que l'empereur finit par y renoncer lui-même.

Théodoros manifesta le désir à son ami de le voir marié selon le rite

de l'Eglise cophte. Bell finit par y consentir; mais, lorsqu'il fut

décidé, ce fut la famille de sa femme qui, à sa grande surprise,

refusa son consentement. Alors l'empereur se présenta avec une esclave

galla qui était mariée, et il remplit l'office de père de la fiancée.

Bell se fit aimer de tous; ceux qui le connurent, et tous les

Européens qui pénétrèrent à cette époque dans le pays, étaient sûrs de

trouver en lui un ami dévoué. L'amitié fraternelle qui unissait Bell

et Plowden ne fit que croître avec le temps. Lorsque Bell apprit le

meurtre de son ami, il fit le serment de venger sa mort. Environ

sept mois plus tard, l'empereur, marchant contre Garad, se trouva

inopinément près du lieu où Plowden avait été tué. Théodoros se

promenait à cheval, un peu en avant de son armée, avant à ses côtés

son fidèle chambellan, lorsqu'à l'entrée d'un petit bois, les deux

frères Garad apparurent tout à coup au milieu du chemin, à quelques

pas seulement devant eux. Voyant le danger qui menaçait son maître,

Bell se précipita entre lui et l'ennemi, pour lui faire un rempart de

son corps, puis visant avec assurance, il fit feu sur le meurtrier

de son ami Plowden. Garad tomba. Mais aussitôt l'autre frère, qui

surveillait les mouvements de l'empereur, se tourna contre Bell et lui

perça le coeur. Théodoros fut prompt à venger son ami, car à peine

Bell était-il couché dans la poussière, que son meurtrier était

mortellement blessé par l'empereur lui-même. Théodoros ordonna que la

place fût assiégée, et tous les compagnons d'armes de Garad (au

nombre de 1,600, je crois) furent faits prisonniers et massacrés

de sang-froid. Théodoros porta le deuil de son fidèle ami pendant

plusieurs jours. Il perdit en lui plus qu'un vaillant chef et un hardi

soldat, il perdit pour ainsi dire son royaume; car personne n'osa plus

l'avertir honnêtement ni le conseiller hardiment, comme l'avait fait

Bell, et personne ne jouit jamais plus de la confiance qu'il avait

montrée à Bell, confiance si nécessaire pour rendre les conseils

profitables.

Il semble que Plowden ait eu plus d'ambition que son ami. Tandis que

Bell adoptait l'Abyssinie simplement comme sa patrie, et se contentait

de servir le souverain régnant, il est évident que Plowden s'évertuait

à se faire nommer représentant de l'Angleterre dans ce pays encore

inconnu, et qu'il aurait voulu être traité par le gouverneur de

l'Abyssinie comme les consuls le sont dans les Etats de l'Est, un

petit _imperium in imperio_. Il ne fut pas toujours droit dans ses

entreprises. Il suggéra à Ras-Ali d'envoyer des présents à la reine et

les porta lui-même; il s'efforça de représenter à lord Palmerston

les avantages qui résulteraient d'un traité avec l'Abyssinie, parla

longtemps des musulmans qui pratiquaient la traite des noirs et

opprimaient les chrétiens, etc., etc. Il finit par persuader le

secrétaire des affaires étrangères de le nommer consul d'Abyssinie.

C'est une justice à lui rendre que personne mieux que lui n'était

capable d'occuper ce poste: il était estimé de tout le monde, et son

nom sera toujours prononcé avec respect. Il ne s'identifia pas, comme

Bell, à la nation. Il se vêtit toujours à l'européenne, et sa maison

fut toujours tenue à l'anglaise. D'un autre côté, il montra un grand

amour pour le cérémonial. Il ne voyageait jamais sans être accompagné

de plusieurs centaines de serviteurs, tous armés: vaine parade; car,

le jour de sa mort, ce nombreux personnel ne fut pour lui d'aucun

secours.

Plowden rentra en Abyssinie comme consul, en 1846. Il fut bien reçu

par Ras-Ali, qui en fit son favori, et avec lequel il conclut un

traité. Ras-Ali était un débauché, un esprit faible: tout ce qu'il

désirait, c'était qu'on le laissât agir à sa guise, et, par la même

raison, il laissait chacun autour de lui faire ce qui lui plaisait.

Un jour, Plowden lui demanda la permission de dresser un étendard.

Ras-Ali lui donna son acquiescement; mais il ajouta: «N'exigez pas que

je le protége; je ne me soucie pas de ces choses-là, et je ne crois

pas que mon peuple l'aime.» Plowden éleva l'étendard britannique

au-dessus du consulat; quelques heures plus tard, tout était mis en

pièces par la populace. «Ne vous le disais-je pas?» Ce fut toute la

consolation qu'il reçut du gouverneur du pays. Après la disgrâce de

Ras-Ali, ainsi que je l'ai déjà raconté, Bell, qui avait accompagné

Théodoros, écrivait à ses amis dans des termes pleins d'enthousiasme

et dépeignait dans un langage vraiment éloquent les qualités

excellentes de cet homme qui grandissait, et devant lequel, selon

lui, Plowden devait se présenter au plus tôt, attendu que le puissant

capitaine serait avant peu le maître de toute l'Abyssinie.

Cette réception de Théodoros fut tout à fait courtoise, mais bien

différente des précédentes. Théodoros fut on ne peut plus aimable; il

offrit de l'argent, mais il refusa de reconnaître M. Plowden comme

consul et ne ratifia point le traité passé entre Plowden et Ras-Ali.

Pendant quelque temps, Plowden partagea l'enthousiasme de Bell au

sujet de Théodoros: c'était le réformateur du pays; il avait introduit

une certaine discipline dans son armée, et, selon les propres paroles

de Plowden: «c'était un honnête homme, pratiquant la justice, et,

quoique ferme, point du tout cruel.»

Pendant les dernières années de sa vie, l'opinion de Plowden changea

complètement. Théodoros ne l'aimait pas; il le craignait, et ce ne

fut que par égard pour son ami Bell qu'il n'usa point de violence

vis-à-vis de lui. Une fois, Sa Majesté pria Plowden de l'accompagner à

Magdala; arrivé au but de son voyage, Théodoros fit appeler le chef du

pays, Workite, fils de la reine de Galla, et lui demanda son avis sur

son projet de charger de chaînes Plowden. Ce prince, qui avait une

grande estime pour Plowden, fit observer à Sa Majesté qu'il lui

suffisait de faire surveiller de près l'étranger, et qu'il serait

ainsi moins compromis auprès de son prisonnier. Plowden retourna donc

dans le pays d'Amhara; mais il fut, depuis lors, constamment entouré

d'espions. Tout ce qu'il faisait était rapporté à l'empereur, et

pendant quelque temps, sous un prétexte ou sous un autre, il ne lui

fut point permis de retourner en Angleterre. Cependant, se sentant

découragé et sa santé ayant été ébranlée, Plowden insista pour partir.

Sa Majesté céda à sa requête; mais il l'avertit en même temps que

les routes étaient infestées de rebelles et de voleurs, et l'engagea

fortement à retarder son retour. Il m'a été dit, par quelqu'un de bien

informé, que Théodoros n'accorda la demande à Plowden, que parce qu'il

était persuadé que ce voyage était impossible.

Toutefois Plowden confiant dans sa popularité, et aussi dans sa

prudence, partit pour retourner chez lui. A peu de distance de Gondar

il fut attaqué et fait prisonnier par un rebelle nomme Garad, cousin

de Théodoros. Il est probable qu'il aurait été relâché moyennant une

rançon, sans une circonstance tout à fait malheureuse. Plowden malade

et fatigué s'étant assis au pied d'un arbre pour se reposer, tandis

que Garad lui parlait, porta la main à son ceinturon pour prendre son

mouchoir de poche, ainsi que l'a raconté son domestique; mais le chef

rebelle croyant qu'il cherchait son pistolet, le frappa de la lance

qu'il tenait à la main et le blessa mortellement. Plowden fut acheté

par des marchands de Gondar, mais il mourut bientôt après des suites

de sa blessure en mars 1860.

Pendant notre séjour à Kuarata, au temps où nous étions en grande

faveur, une copie des lettres officielles de Plowden, datées de

l'année qui avait précédé sa mort, nous furent apportées. Comme ses

impressions et son opinion étaient changées! Il savait maintenant ce

que valaient les belles paroles de l'empereur; il prévoyait qu'avant

peu de temps une haïssable tyrannie remplacerait la conduite ferme

mais juste, qu'il avait autrefois tant admirée. Je me souviens

parfaitement qu'à Zagé, lorsque notre bagage nous fut apporté quelques

instants après notre arrestation, avec quelle hâte et quelle anxiété

Prideaux, qui avait le manuscrit dans ses effets, ouvrit sa malle

devant son lit, afin que les gardes ne pussent apercevoir le dangereux

papier avant qu'il fût détruit.

Si Bell et Plowden eussent été en vie, on se demande si Théodoros

ne les aurait pas fait intervenir en dernier lieu pour arranger les

différends entre l'Abyssinie et le gouvernement anglais. Pour mon

compte je le crois. Le roi, ainsi que je l'ai déjà dit, n'aimait pas

Plowden; il remboursa, il est vrai, sa rançon aux marchands de Gondar,

mais ce ne fut qu'une ruse politique; il savait fort bien à qui il

comptait cet argent et il le rattrapa quelques années plus tard et

_avec intérêt_. On le vit plus d'une fois ricaner eu parlant de la

manière dont Plowden était mort, et il avait l'habitude d'ajouter:

«Les hommes blancs sont poltrons; voyez Plowden; il était armé, et il

s'est laissé tuer sans se défendre.» C'était une méchante accusation

de la part de Théodoros, qui savait fort bien que Plowden était si

malade à cette époque qu'il pouvait à peine marcher, et que s'il

portait un pistolet, ce pistolet n'était pas chargé. Peu de temps

avant sa mort, Théodoros, en plusieurs circonstances, ayant parlé dans

des termes trop durs de l'aînée des filles de Bell, quelques-uns de

ses amis lui représentèrent qu'il ne devait pas oublier qu'elle

était la fille d'un homme mort en le protégeant. Théodoros répondit

tranquillement: «Bell était un poltron, il n'eût jamais porté un

bouclier!»

Quelques mois après que la nouvelle de la mort du consul Plowden eut

été répandue en Angleterre, le capitaine Charles Duncan Cameron

fut nommé an poste vacant de consul, mais pour plusieurs motifs il

n'arriva à Massowah qu'en février 1862, et à Gondar qu'au mois de

juillet de la même année. Le capitaine Cameron, non-seulement avait

servi avec distinction pendant la guerre contre les Caffres, et

traversé seul plus de deux cents milles de pays ennemi, mais il avait

été employé dans l'état-major du général William et avait été attaché

plusieurs années au consulat. Il était vraiment bien qualifié pour ce

poste; mais malheureusement pour lui, lorsqu'il arriva en Abyssinie il

eut à faire à un homme séduisant, orgueilleux et rusé, et qui cachait

ses artifices sous une apparence de modestie, en un mot il se trouva

en présence de Théodoros devenu un vrai despote. A sa première visite

Cameron fut reçu avec honneur et traité par l'empereur avec beaucoup

de respect, et lorsqu'il s'éloigna en octobre 1862, il fut chargé de

présents, escorté par les serviteurs mêmes de l'empereur et _presque_

reconnu comme consul. Comme tous les autres, je dirai même comme M.

Rassam et moi, tout d'abord il se laissa complétement séduire par les

bonnes manières de Théodoros et ne sut pas discerner le vrai caractère

de l'homme avec lequel il avait eu à faire, et ce ne fut que trop tard

qu'il apprit à connaître la valeur réelle de cette gracieuse réception

et de ces flatteries dont on l'avait si libéralement gratifié.

D'Adowa, le capitaine Cameron envoya une lettre de Théodoros à la

reine Victoria par un messager indigène, et il partit pour la province

de Bogos où il avait jugé sa présence nécessaire. Pendant son séjour

dans cette province, il découvrit que Samuel, le _baldéraba_[6] que

Théodoros lui avait donné, homme fin plutôt que traître, intriguait

avec les chefs du voisinage, tributaires de la Turquie, en faveur

de son maître impérial. Le capitaine Cameron pensa qu'il serait

convenable, pour éviter plus tard d'avoir des difficultés avec le

gouvernement turc, de laisser Samuel en arrière avec les serviteurs

dont il n'avait que faire. Samuel fut blessé de n'avoir pas été

choisi pour accompagner M. Cameron à travers le désert du Soudan, et

quoiqu'il prétendît être bien aise de cet arrangement, il écrivit

peu de temps après une longue lettre à son maître, dans laquelle il

parlait de M. Cameron dans des termes tout à fait défavorables.

Arrivé à Kassala, un soir que le capitaine Cameron se trouvait chez

des amis, il demanda à ses serviteurs abyssiniens de leur montrer leur

danse de guerre, quelques-uns refusèrent, d'autres consentirent,

mais comme les spectateurs n'eurent pas l'air d'apprécier cette

réjouissance, ils cessèrent bientôt. (Je mentionne ce fait parce que

Théodoros le considéra comme une offense à sa personne, et que ce fut

un prétexte dont il se servit plus tard pour expliquer sa conduite

vindicative.) Arrivé à Metemma, M. Cameron qui souffrait alors de la

fièvre, écrivit à Sa Majesté pour l'informer de son arrivée, et lui

demanda la permission de se rendre à la station missionnaire de

Djenda; ce qui lui fut accordé.

M. Bardel, Français d'origine, avait accompagné M. Cameron, dans son

premier voyage en Abyssinie: ils ne purent s'entendre et M. Bardel

quitta le consul Cameron pour entrer au service de Théodoros. A

cette époque Théodoros envoya à M. Cameron une lettre pour la reine

d'Angleterre, il en remit aussi une à M. Bardel pour l'empereur des

Français. Pendant l'absence de M. Bardel, M. Lejean, consul français à

Massowah, arriva en Abyssinie; il était porteur de lettres de créance

pour l'empereur Théodoros; il apportait aussi avec lui de petits

présents destinés à Sa Majesté au nom de l'empereur Napoléon III. M.

Lejean ne fut traité comme consul, qu'au retour de M. Bardel, qui

revint à Gondar seulement en septembre 1863. Il apportait une réponse

du secrétaire des affaires étrangères qu'il remit à Théodoros, comme

une pièce émanant de l'empereur Napoléon lui-même (un Afa-Négus). Tous

les Européens de Gondar furent sommés d'assister à la lecture de la

lettre. Après cette lecture, le roi assis à la fenêtre de son palais

demanda à M. Bardel comment il avait été reçu.

«Très-mal, répondit M. Bardel, j'avais obtenu une entrevue de

l'empereur, lorsque M. d'Abbadie souffla à l'oreille de Sa Majesté

que vous aviez l'habitude de faire couper les pieds et les mains aux

étrangers. Sur ce, sans plus de façons, l'empereur me tourna le dos.»

Théodoros à ces mots prit la lettre et la déchira à morceaux en

disant: «Quel est ce Napoléon? Est-ce que mes ancêtres ne sont pas

plus grands que les siens? Si Dieu l'a élevé si haut, ne peut-il pas

m'élever aussi?» Après cela il fit délivrer un sauf-conduit à M.

Lejean avec ordre de quitter immédiatement le pays.

--L'Abouca,[7] en faveur en ce moment, craignant quelque tentative de

la part des catholiques-romains, pressa l'empereur de laisser partir

M. Lejean, de peur que les Français ne trouvassent un prétexte pour

s'établir quelque part dans la contrée et que leurs prêtres n'en

profitassent pour propager leur doctrine. Mais deux jours après le

départ de M. Lejean, Théodoros regrettant d'avoir favorisé ce départ,

envoya des messagers sur sa route pour l'arrêter et le ramener à

Gondar.

Dans l'automne de 1863, les Européens établis en Abyssinie étaient au

nombre de vingt-cinq, savoir: M. Cameron et ses serviteurs venus avec

lui, la mission de Bâle, la mission d'Ecosse, les missionnaires de

la société de Londres pour la conversion des Juifs et quelques

aventuriers.

En 1855, le docteur Krapf et M. Flad, entraient en Abyssinie, comme

pionniers d'une mission que l'évêque Gobat désirait fonder dans ce

pays. Il avait l'intention d'envoyer des ouvriers qui feraient en même

temps une oeuvre missionnaire, et qui seraient censés suffire à leurs

besoins par leur travail, mais auxquels cependant on accorderait une

petite rémunération si la chose était jugée nécessaire. Ils devaient

ouvrir des écoles et saisir toutes les occasions de prêcher la Parole

de Dieu. M. Flad fit plusieurs voyages dans différentes directions.

Lors des premières difficultés qui survinrent au commencement du règne

de Théodoros, le nombre des missionnaires laïques et des aventuriers

qui s'étaient joints à eux (généralement désignés sous le nom de _gens

de Gaffat_ du nom de la ville où ils résidaient), s'élevait à huit. M.

Flad, quelque temps auparavant, avait abandonné la mission de Bâle en

faveur de la mission de Londres pour la conversion des Juifs.

Les _gens de Gaffat_ jouèrent un rôle important dans les difficultés

qui, en 1863, surgirent entre Sa Majesté abyssinienne et les Européens

établis dans le pays. Leur position n'était nullement enviable:

non-seulement ils devaient plaire à Sa Majesté, mais surtout ils

étaient préoccupés d'éviter l'emprisonnement et les chaînes. Afin de

s'attacher le caractère changeant du souverain, ils l'intéressaient à

leurs travaux en fabriquant toujours quelques nouvelles babioles, en

rapport avec ses goûts d'enfant pour la nouveauté. A leur arrivée dans

le pays, ils firent tous leurs efforts pour remplir les instructions

de l'évêque de Jérusalem. Mais Théodoros ayant appris qu'ils étaient

de bons ouvriers, leur envoya dire: «Je n'ai pas besoin de professeurs

chez moi, mais d'ouvriers: voulez-vous travailler pour moi?» Ils se

soumirent de bonne grâce et se mirent à la disposition de Sa Majesté.

Gaffat, situé à la distance environ de quatre milles de Debra-Tabor,

leur fut désigné comme lieu de résidence. Ils bâtirent là des maisons

à moitié européennes, ils y ouvrirent des magasins, etc., etc.

Sachant qu'il aurait ainsi un plus grand empire sur eux, et qu'ils

quitteraient plus difficilement le pays, Théodoros leur ordonna de

se marier. Ils y consentirent tous. La petite colonie prospéra, et

l'empereur pendant longtemps fut très-libéral à leur égard. Il leur

donna à profusion de l'argent, du grain, du miel, du beurre, enfin

toutes les choses de première nécessité. Il leur fit aussi présent de

boucliers d'argent, de selles brodées d'or, de mules, de chevaux, etc.

Leurs femmes brodaient magnifiquement leurs burnous avec des fils d'or

ou d'argent. Mais ce qui surtout rehaussait leur position dans la

contrée, c'est qu'ils jouissaient de tous les privilèges d'un ras

(gouverneur).

Théodoros les appelait _ses enfants_, toutes les fois qu'il espérait

quelque chose de leur part. Mais il se fatigua bientôt de tout ce

qu'ils fabriquaient, voitures, pioches, portes et autres objets, et il

conçut la pensée d'avoir des canons et des mortiers dans son

empire. Il insinua doucement son désir aux Européens qui refusèrent

formellement en déclarant qu'ils n'avaient aucune idée d'un pareil

travail. Théodoros connaissait parfaitement le moyen infaillible

d'obtenir ce qu'il désirait. Il se montra fort mécontent et fronça

les sourcils. Alors ils demandèrent en tremblant quel serait le bon

plaisir de Sa Majesté. Théodoros exigea des canons: ils essayèrent

aussitôt d'en fondre. Sa Majesté sourit; il savait quels étaient les

hommes auxquels il avait affaire. Après les fusils et les canons, ils

firent des mortiers; puis de la poudre; puis de l'eau-de-vie; puis

encore des canons, des bombes et des boulets, etc., etc. Les uns

furent chargés de faire des routes, les autres d'établir des

fonderies, etc., etc. Les plus intelligents parmi les indigènes leur

étaient confiés, pour qu'ils leur apprissent toutes ces choses. Il

est de fait qu'avec leur concours ils exécutèrent plusieurs travaux

remarquables. J'ai été un jour témoin de la dureté avec laquelle ils

étaient traités. Théodoros leur parlait d'un ton menaçant, parce

qu'une pure bagatelle l'avait contrarié. Je ne comprends pas leur

complète soumission à cette volonté defer; mais je ne puis les blâmer.

Ils avaient plié une première fois et avaient accepté ses bontés; et

maintenant qu'ils avaient femmes et enfants, ils désiraient plus que

jamais ne pas lui déplaire, afin de rester en possession de leurs

biens et de leurs familles.

Une autre station de missionnaires avait été établie à Djenda. Ceux-ci

ne s'occupaient que de la lecture des Ecritures, ne se familiarisant

avec personne, et ne travaillant que pour une chose: la conversion

des Fellahs ou des Juifs indigènes. Ils refusèrent tout travail à

Théodoros. L'empereur ne comprit point leur refus. Il était persuadé

que tout Européen est apte à toute sorte de travail. Il attribua leur

refus à un mauvais vouloir à son égard, et il attendit une occasion de

faire éclater son mécontentement. Ces missionnaires ne s'entendaient

pas très-bien avec les _gens de Gaffat_: toutefois ils avaient des

égards les uns pour les autres et un esprit fraternel régnait entre

les deux stations.

Le personnel de la mission de Djenda se composait de deux

missionnaires de la Société écossaise, d'un homme nommé Cornélius,[8]

amené en Abyssinie par M. Stern, lors de sa première tournée; de M. et

Madame Flad et de M. et Madame Rosenthal, qui avaient accompagné M.

Stern dans son second voyage. Le révérend Henri Stern fut réellement

un martyr de sa foi. Véritable type du courageux renoncement

missionnaire, il avait exposé sa vie en Arabie, où, avec conviction

et s'oubliant complètement, il avait entrepris un voyage dangereux

et impossible, dans le seul but d'apporter _la bonne nouvelle_ à ses

frères les Juifs du Yemen et du Sennaar. Il s'était à peine échappé et

comme par miracle des mains des fanatiques Arabes, lorsqu'il entreprit

un premier voyage en Abyssinie, dans l'intention d'établir une mission

dans ce pays où vivait encore un millier de Juifs.

M. Stern arriva en Abyssinie en 1860 et il fut bien reçu et bien

traité par Sa Majesté. A son retour en Europe il publia une relation

de ce voyage sous ce titre: _Excursion parmi les Fellahs d'Abyssinie_.

Dans cet ouvrage, M. Stern parle très-favorablement de Théodoros; mais

comme c'était un historien très-véridique, il donna sur la famille de

l'empereur quelques détails qui, jusqu'à un certain point, furent la

cause des souffrances auxquelles il fut exposé plus tard. Peu de temps

après, quelques articles parurent dans un journal égyptien, et on les

attribua à M. Stern. L'on y faisait des réflexions sévères sur le

mariage des _gens de Gaffat_, M. Stern a toujours nié être l'auteur de

ces articles. Bien que plusieurs d'entre nous, connaissant M. Stern,

ayons cru à sa parole, cependant les _gens de Gaffat_ n'ont jamais

ajouté foi à son démenti. Jusqu'à la fin ils l'ont accusé d'être

l'auteur des articles en question, et ils lui en ont toujours conservé

du ressentiment.

M. Stern partit pour son second voyage en Abyssinie dans le courant de

l'automne de 1862, accompagné cette fois de M. et Madame Rosenthal.

Ils arrivèrent à Djenda en avril 1863.

Aussitôt que les _gens de Gaffat_ apprirent l'arrivée de M. Stern

à Massowah, ils se rendirent en corps auprès de Théodoros et le

supplièrent de ne pas laisser s'établir M. Stern en Abyssinie. Sa

Majesté donna une réponse évasive et n'accorda point la demande; au

contraire, il se réjouissait à la pensée de voir naître l'inimitié

entre les Européens vivant dans son royaume, et il était plein de joie

à la pensée des avantages qu'il pourrait retirer de leur jalousie et

de leur rivalité. M. Stern s'aperçut bientôt du grand changement

qui s'était produit dans le caractère de Théodoros et pendant ses

différents voyages missionnaires, il eut plus d'une fois l'occasion

de constater la cruauté de cet homme, qu'il avait peu auparavant

tant estimé et admiré. L'Abouna, à cette époque, avait de fréquents

froissements avec l'empereur parce qu'il reprochait ouvertement à ce

dernier ses vices, et comme il avait toujours estimé M. Stern, il le

visitait souvent en se reposant chez lui. Cette amitié était connue

de l'empereur qui l'attribua à des intelligences entre l'évêque et le

prêtre anglais, dans le dessein de lui nuire. Il s'était imaginé que

ces entrevues avaient pour but de mettre à la disposition de l'Abouna,

moyennant une certaine somme, le terrain d'une église, située en

Egypte.

Pour nous résumer, tel était l'état des différents partis quand

l'orage éclata sur la tête de l'infortuné M. Stern, M. Bell et M.

Plowden, les seuls Européens qui aient eu quelque influence sur

l'esprit de l'empereur, étaient morts. Les _gens de Gaffat_

travaillaient pour le roi, et naturellement se trouvaient souvent en

sa présence, ce dont ils profitaient pour l'entretenir _en amis_ de

leurs sentiments envers M. Stern et la mission de Djenda. Pendant ce

temps, le capitaine Cameron et ses gens étaient retenus à Gondar,

et ne pouvaient être informés des différends qui, malheureusement,

divisaient les autres Européens.

Notes:

[6] Interprète, généralement donné aux étrangers pour remplir le rôle

d'espions.

[7] Evèque abyssinien.

[8] Il mourut à Gaffat au commencement de 1865.

Ma captivité en Abyssinie ...sous l'empereur Théodoros · 第 10 / 51 题