I
L'empereur Théodoros.--Son élévation à l'empire et ses conquêtes.--Son
armée et son administration.--Causes de sa chute.--Sa personne et son
caractère.--Sa famille et sa vie privée.
Lij-Kassa, plus connu sous le nom de l'empereur Théodoros, était né
dans le Kouara, vers l'an 1818. Son père était un noble d'Abyssinie,
et son oncle, le célèbre Dejatch Comfou, pendant plusieurs années,
avait gouverné les provinces de Dembea, Kouara, Ischelga, etc., etc.
A la mort de son oncle, Lij-Kassa fut nommé par la mère de Ras-Ali,
Waizero Menen, gouverneur de Kouara. Mais mécontent de ce poste qui
n'offrait qu'un petit champ à son ambition, il se dégagea de son
serment et occupa la ville de Dembea, capitale de la province de ce
nom. Plusieurs généraux furent envoyés pour châtier le jeune soldat;
mais tantôt il évitait leurs poursuites et tantôt battait leurs
troupes. Toutefois sur la promesse solennelle qu'il serait bien reçu,
il revint au camp de Ras-Ali. Ce chef très-bienveillant, mais faible,
eut la pensée de rattacher à sa cause le jeune chef rebelle en lui
donnant sa fille Tawaritch, qui était d'une grande beauté. Lij-Kassa
revint à Kouara et pendant quelque temps parut fidèle à sa souveraine.
Il fit plusieurs expéditions de pillage dans le bas pays, mit à feu et
à sang les huttes des Arabes, et revint toujours de ces expéditions
traînant après lui des bandes de prisonniers et d'esclaves, et des
troupeaux de bétail.
Les succès de Kassa, le courage qu'il manifesta en toute occasion,
la vie sobre qu'il menait et l'affection qu'il montrait à ceux qui
servaient sa cause, rassemblèrent bientôt autour de lui une bande de
vagabonds hardis et entreprenants. D'un caractère ambitieux, il
forma dès lors le projet de se tailler un empire dans ces plaines si
fertiles qu'il avait si souvent dévastées. Elevé dans un couvent, il
avait étudié les sujets théologiques, mais il s'était particulièrement
rendu familière l'histoire de l'Abyssinie. Son éducation, supérieure
à celle de son entourage, exerça une grande influence sur son avenir.
Tous ses rapports avec les autres hommes avaient un caractère
religieux, et il était profondément pénétré de l'idée, que la race
musulmane ayant, depuis des siècles, empiété sur les pays chrétiens,
le but de sa vie devait être désormais le rétablissement de l'ancien
empire d'Ethiopie. Sollicité à la fois par son ambition et son
fanatisme, il s'avança dans la direction de Kédaref, à la tête de
16,000 guerriers; mais il connut bientôt la supériorité d'une
petite troupe bien armée et bien conduite, sur de nombreuses bandes
indisciplinées. Près de Kédaref, il se trouva face à face avec ses
mortels ennemis, les Turcs, qui n'étaient qu'une poignée, mais encore
trop nombreux pour lui; car, au premier choc, ses soldats furent
démoralisés et battus. Il dut, pour quelque temps au moins, renoncer à
son rêve chéri.
Au lieu de retourner au siège du gouvernement, il fut obligé, à cause
d'une grave blessure reçue pendant le combat, de s'arrêter sur les
frontières du Dembea. De son camp, il informa sa belle-mère de l'état
dans lequel il se trouvait, la priant de lui envoyer une vache
(salaire exigé par les docteurs abyssiniens). Waizero Menen, qui avait
toujours détesté Kassa, saisit avec empressement l'occasion que lui
offrait l'humble condition dans laquelle ce dernier était tombé pour
abaisser son orgueil, et an lieu d'une vache, elle lui fit parvenir un
petit morceau de viande, accompagné d'un message insultant. Près de
la couche du chef blessé, se tenait la courageuse compagne qui avait
partagé ses infortunes, la femme qu'il aimait. A l'ouïe du message
ironique de la reine, son sang bouillant de Galla s'enflamma et elle
fut prise d'une grande indignation. Elle se leva et dit à Kassa
qu'elle aimait les braves, mais qu'elle détestait les poltrons, et
qu'elle ne resterait pas auprès de lui s'il ne vengeait cette insulte
dans le sang. Ces paroles passionnées tombèrent dans des oreilles bien
préparées pour les recevoir, et la soif de la vengeance pénétra dans
le coeur de Kassa. Aussitôt qu'il eut recouvré assez de forces, il
retourna à Kouara et se proclama ouvertement indépendant.
Ras-Ali lui enjoignit une seconde fois de rentrer à sa cour; mais la
sommation fut renvoyée avec un refus cruel. Plusieurs officiers furent
expédiés pour forcer Kassa à se soumettre, mais le jeune commandant
battit facilement tous ces envoyés; tandis que leurs compagnons
d'armes, charmés par les manières insinuantes du jeune chef et
alléchés par ses splendides promesses, s'enrôlaient sous les drapeaux
de Kassa. La femme de ce dernier exerçait toujours une grande
influence sur lui, lui montrant qu'il pouvait aisément s'emparer du
pouvoir suprême; et, comme il hésitait encore, elle le menaça de
l'abandonner. Kassa ne résista pas plus longtemps; il marcha vers
Godjam, entraînant tout sur son passage. La bataille de Djisella,
livrée en 1853, décida du sort de Ras-Ali. Son armée était à peine
engagée qu'une terreur panique saisit ses soldats, et Ras-Ali
abandonna le champ de bataille avec un corps de 500 cavaliers, tandis
que le reste de ses troupes allait grossir les rangs du conquérant.
Au bout de peu d'années, de Shoa à Metemma, de Godjam à Bagos, tout
tremblait devant l'empereur Théodoros et obéissait à son commandement.
Pour consacrer son nouveau titre, il désira se faire couronner; ce
fut après la bataille de Deraskié, livrée en février 1855, qui lui
soumettait le Tigré et réduisait son plus formidable ennemi Dejatch
Oubié. Après cette nouvelle victoire, Théodoros tourna ses armes
redoutées contre les Wallo-Gallas; il occupa lui-même Magdala; il
ravagea et détruisit si complètement les riches plaines des Gallas,
qu'en désespoir de cause, plusieurs des chefs de ces tribus entrèrent
dans les rangs de son armée et tournèrent leurs armes contre leurs
concitoyens. Non-seulement, le nouvel empereur voulait venger la
longue oppression des chrétiens depuis si longtemps victimes des
fréquentes incursions des Gallas, mais il voulait aussi humilier
l'esprit hautain de ces hordes. Malheureusement, au faîte de son
ambition, il perdit sa courageuse et bien-aimée femme. Il sentit
profondément son malheur. Elle avait été son fidèle conseiller, la
compagne inséparable de sa vie aventureuse, l'être qu'il avait le plus
aimé; et tant qu'il vécut, il chérit sa mémoire. En 1866, un de ses
partisans m'ayant supplié, en sa présence, de demeurer quelques jours
auprès de sa femme mourante, Théodoros baissa la tête et pleura au
souvenir de la sienne morte depuis plusieurs années et qu'il avait
aimée si profondément.
La carrière de Théodoros peut se diviser en trois périodes distinctes:
la première, de son enfance jusqu'à la mort de sa première femme; la
seconde, depuis la chute de Ras-Ali jusqu'à la mort de M. Bell; la
troisième depuis ce dernier événement jusqu'à sa propre mort. La
première période que nous avons décrite fut la période des promesses;
la seconde, qui s'étend de 1853 à 1860, renferme bien des choses
louables dans la conduite de l'empereur, quoique plusieurs de ses
actions soient indignes de la première partie de sa carrière. De 1860
à 1866, il semble avoir abandonné petit à petit toute retenue, au
point de se rendre remarquable par sa luxure et ses cruautés inutiles.
Ses principales guerres, pendant la seconde période, furent
dirigées contre Dejatch Goscho-Beru, gouverneur de Godjam, contre
Dejatch-Oubié, qu'il vainquit, ainsi que nous l'avons déjà raconté à
la bataille de Deraskié, et enfin contre les Wallo-Gallas. Toutefois,
il se montra encore magnanime, et bien qu'il fit prisonniers plusieurs
chefs importants, il leur promit de les relâcher aussitôt que son
empire serait entièrement pacifié.
En 1860, il marcha contre son cousin Garad, le meurtrier du consul
Plowden, et il eut les honneurs de la journée; mais il perdit
son meilleur ami et son conseiller, M. Bell, qui sauva la vie de
l'empereur en sacrifiant la sienne. En janvier 1861, Théodoros
s'avança avec des forces accablantes contre un puissant rebelle, Agau
Négoussié, qui s'était rendu maître de tout le nord de l'Abyssinie;
par son habile et intelligente tactique, il abattit son adversaire,
mais il ternit sa victoire par d'horribles cruautés et par des
violations de la foi jurée. Il fit couper les pieds et les mains à
Agau Négoussié, et quoique celui-ci ait souffert encore bien des
jours, le cruel empereur lui refusa toujours une goutte d'eau pour
rafraîchir ses lèvres enfiévrées. Sa cruelle vengeance ne s'arrêta
pas là. Plusieurs des chefs compromis, qui s'étaient soumis sur
la promesse solennelle d'une amnistie, furent livrés aux mains du
bourreau ou envoyés chargés de chaînes pour languir toute leur vie
dans quelque prison de province. Pendant près de trois ans, l'autorité
de Théodoros fut reconnue par tout le pays. Une petite poignée de
rebelles s'étaient bien levés ici et là, mais à l'exception de Tadla
Gwalu, qui ne put être chassé de sa forteresse, dans le sud du Godjam,
tous les autres ne furent que de peu d'importance et ne troublèrent
nullement la tranquillité de son règne.
Quoique conquérant et doué du génie militaire, Théodoros fut mauvais
administrateur. Pour attacher de nouveaux soldats à sa cause, il leur
prodigua d'immenses sommes; il fut alors forcé d'imposer à ses sujets
des impôts exorbitants, épuisant ainsi le pays de ses dernières
ressources, afin de satisfaire ses rapaces compagnons. A la tête d'une
puissante armée, effrayé à la pensée de congédier tous ses hommes, il
se sentit entraîné à étendre ses conquêtes. Le rêve de ses plus jeunes
ans devint une idée fixe, et il se crut appelé de Dieu à rétablir,
dans sa première grandeur, le vieil empire éthiopien.
Il ne pouvait toutefois oublier qu'il était incapable de se battre,
avec les forces dont il disposait, contre les troupes bien armées et
disciplinées de ses ennemis; il se souvenait trop bien de sa défaite à
Kédaref; il songea donc à obtenir ce qu'il désirait par la diplomatie.
Il avait appris par M. Bell, M. Plowden et d'autres étrangers, que
la France et l'Angleterre étaient fières de la protection qu'elles
accordaient aux chrétiens dans toutes les parties du monde. Il écrivit
alors aux souverains de ces deux pays, les invitant à se joindre à lui
dans une croisade contre la race musulmane. Quelques passages choisis
de sa lettre à la reine d'Angleterre prouveront l'exactitude de cette
assertion: «Par son pouvoir (le pouvoir de Dieu), j'ai réduit les
Gallas. Mais quant aux Turcs, je leur ai enjoint de quitter le pays de
mes ancêtres. Ils refusent.» Il mentionne la mort de M. Plowden et de
M. Bell, et il ajoute: «J'ai exterminé leurs ennemis (ceux qui avaient
tué ces deux messieurs). Par la puissance de Dieu, ce qui me reste à
gagner: c'est votre amitié.» Il conclut en disant: «Voyez combien les
mahométans oppriment les chrétiens!»
L'armée de Théodoros à cette époque était composée de cent à cent
cinquante mille hommes, et si l'on compte quatre serviteurs par
soldat, son camp devait se composer environ de cinq à six cent mille
personnes. En admettant que la population de l'Abyssinie fût de 3
millions d'âmes, il fallait donc qu'un quart de cette population fût
payée, nourrie, vêtue par le reste des habitants.
Pendant quelques années, le prestige de Théodoros était tel, que cette
terrible oppression fut tranquillement acceptée; à la fin cependant
les paysans, à moitié affamés et à demi-vêtus, trouvant qu'avec tous
leurs sacrifices ils étaient loin de satisfaire à l'accroissement
journalier des exigences d'un si terrible maître, abandonnèrent leurs
plaines fertiles, et, sous la conduite de quelques-uns des chefs
qui restaient encore, ils se retirèrent sur les plateaux élevés ou
s'enfermèrent dans des vallées perdues. A Godjam, Walkait, Shoa et
dans le Tigré, la rébellion éclata simultanément. Théodoros avait
abandonné depuis quelque temps son idée de conquête à l'étranger, et
il avait fait tout son possible pour écraser l'esprit de rébellion
de son peuple. Tandis que les provinces rebelles étaient mises an
pillage, les paysans, protégés par leurs hautes montagnes, ne
purent être attaqués; ils attendirent tranquillement le départ de
l'envahisseur, et puis retournèrent à leurs huttes désolées, cultivant
juste ce qu'il leur fallait pour vivre. C'est ainsi que, à quelques
exceptions près, les paysans évitèrent la vengeance terrible de leur
nouvel empereur. Son armée eut bientôt à souffrir de cette façon de
guerroyer. Le nombre des provinces à dévaster diminuait d'année à
année; une grande famine éclata; d'immenses territoires, tels que ceux
de Dembea, de Gondar, le grenier et le centre de l'Abyssinie, après
avoir été pillés, ne furent plus cultivés. Les soldats, autrefois bien
entretenus, rôdaient maintenant à demi affamés et mal vêtus, ayant
perdu toute confiance dans leurs chefs, les désertions devinrent
nombreuses, et plusieurs retournèrent dans leurs provinces natales se
joindre au nombre des mécontents.
La chute de Théodoros fut plus rapide que son élévation. Il ne fut
jamais vaincu sur le champ de bataille; car depuis l'exemple de
Négoussié, personne n'osa lui résister; mais il était impuissant
contre la passivité et la tactique à la Fabius de leurs chefs. Ne se
fixant jamais, toujours en marche, son armée diminuait de force de
jour en jour. Il allait de province en province, mais en vain: tout
disparaissait à son approche. Il n'y avait pas d'ennemis; mais il n'y
avait pas de nourriture! A la fin, poussé à la dernière extrémité,
il n'eut d'autre alternative, pour conserver quelques restes de son
ancienne armée, que de piller les provinces qui lui étaient restées
fidèles.
Lorsque je rencontrai pour la première fois Théodoros, en janvier
1866, il devait avoir environ quarante-huit ans. Il avait le teint
plus noir que la plupart de ses concitoyens, le nez légèrement courbé,
la bouche grande et les lèvres si minces, qu'elles étaient à peine
visibles. De taille moyenne, bien pris, vigoureux plutôt que
musculeux, il excellait dans les exercices à cheval, dans l'usage de
la lance, et à pied fatiguait ses plus hardis compagnons. L'expression
de ses yeux noirs, à demi fermés, était étrange; s'il était de bonne
humeur, cette expression était tendre, accompagnée d'une douce
timidité de gazelle, qui le faisait aimer; mais lorsqu'il était en
colère, ses yeux farouches et injectés de sang semblaient lancer du
feu. Dans ses moments de violente passion, sa personne entière était
effrayante: son visage noir prenait une teinte cendrée, ses lèvres
minces et comprimées ne traçaient qu'une ligne légère autour de sa
bouche, ses cheveux noirs se hérissaient, et sa manière d'agir tout
entière était un terrible exemple de la plus sauvage et de la plus
ingouvernable fureur.
De plus, il excellait dans l'art de tromper ses compagnons. Peu de
jours avant sa mort, quand nous le rencontrâmes, il avait encore
toute la dignité d'un souverain, l'amabilité et la bonne éducation
du gentleman le plus accompli. Son sourire était si attrayant, ses
paroles étaient si douces et si persuasives, qu'on ne pouvait croire
que ce monarque si affable fût un fourbe consommé.
Il ne commit jamais un meurtre, soit par tromperie soit par cruauté,
sans alléguer quelque excuse spécieuse, de manière à faire croire que,
dans toutes ses actions, il ne se laissait guider que par la justice.
Par exemple, il pilla Dembea, parce que ses habitants étaient trop
favorables aux Européens, et Gondar, parce qu'un de nos envoyés avait
été trahi par les habitants de cette ville. Il détruisit Zagé, grande
et populeuse cité, _parce qu_'il prétendait qu'un prêtre de cette
ville avait été grossier à son égard. Il fit charger de chaînes son
père adoptif, Cantiba Hailo, _parce qu_'il avait pris à son service
une servante que lui, Théodoros, avait renvoyée. Tesemma Engeddah,
chef héréditaire de Gahinte, encourut sa disgrâce _parce que_, après
une bataille contre les rebelles, il s'était montré trop sévère;
tandis que notre geôlier en chef fut pris an milieu du camp et jeté
dans les fers, _parce qu_'il avait été autrefois l'ami du roi de Shoa.
Je pourrais encore citer cent exemples de son hypocrisie habituelle.
Quant à nous, il nous arrêta sous prétexte que nous n'avions pas amené
les premiers captifs avec nous. M. Stern fut presque tué, simplement
pour avoir porté la main à son visage, et il emprisonna le consul
Cameron pour être allé chez les Turcs, an lieu de lui avoir rapporté
une réponse à sa lettre.
Théodoros avait tous les goûts du Bédouin rôdeur. Il aimait la vie des
camps, l'air libre de la plaine, l'aspect de son armée gracieusement
campée autour d'une colline qu'il avait lui-même choisie; et il
préférait au palais que les Portugais avaient érigé à Gondar pour un
roi plus sédentaire que lui, les délices des courses imprévues pendant
les magnifiques et fraîches nuits de l'Abyssinie. Sa maison était
parfaitement réglée; le même esprit d'ordre qui lui avait fait
introduire comme une sorte de discipline dans son armée, se montrait
aussi dans l'arrangement de ses affaires domestiques. Chaque
département était sous le contrôle d'un chef qui était directement
responsable devant l'empereur de tout ce qui dépendait du département
qui lui était confié. Parmi ses officiers, tous hommes de position
élevée, les uns étaient les surintendants des cuisiniers, des femmes
qui préparaient les grands et insipides pains de l'Abyssinie, des
porteuses de bois et des porteuses d'eau, etc. D'autres, appelés
_Baldéras_, avaient la surveillance des haras royaux, les Azages,
celle des serviteurs; les Bedjerand, du trésor, des approvisionnements,
etc. Il y avait encore les Agafaris ou introducteurs, les _Likamaquas_
ou chambellans; l'Afa-Négus ou bouche du roi était l'interprète.
Une chose étrange, c'est que Théodoros préférait pour son service
personnel, ceux qui avaient servi des Européens. Son laquais, le
seul qui soit resté avec lui jusqu'à la fin, avait été serviteur de
Barroni, vice-consul à Massowah. Un autre, un jeune homme nommé Paul,
était un ancien serviteur de M. Walker, d'autres encore avaient été au
service de MM. Plowden, Bell et Cameron. A l'exception de son valet,
qui était assidûment auprès de lui, les autres, quoique demeurant dans
la même enceinte, étaient plus spécialement chargés du soin de ses
fusils, de ses sabres, de ses lances, de ses boucliers, etc. Il avait
aussi autour de lui un grand nombre de pages; non pas, je crois qu'il
réclamât souvent leur présence; mais c'était un honneur qu'il
donnait aux chefs auxquels il confiait certains commandements ou le
gouvernement de quelque province éloignée. Tout le service de la
maison était confié à des femmes. Elles cuisaient, elles charriaient
l'eau et le bois, elles nettoyaient la tente ou la hutte de Théodoros,
selon qu'elles en avaient besoin. La plupart d'entre elles étaient des
esclaves, qu'il avait enlevées à un marchand d'esclaves, au temps même
où il faisait de vaillants efforts pour mettre un terme à la traite
des noirs. Une fois par semaine, ou plus souvent selon le cas, un
officier supérieur et son régiment avaient l'honneur de procéder, dans
le ruisseau le plus rapproché, an lavage du linge de l'empereur, ainsi
qu'à celui de la maison impériale. Personne, pas même le plus petit
page, ne pouvait, sous peine de mort, pénétrer dans son harem. Il
avait un grand nombre d'eunuques, la plupart étaient des Gallas; des
soldats ou des chefs qui avaient subi la mutilation que les Gallas
infligent à leurs ennemis blessés. La reine, ou la favorite du moment,
avait une tente ou une maison à elle; et plusieurs eunuques la
servaient; la nuit venue, ces serviteurs couchaient à la porte de sa
tente, et étaient responsables de la vertu de la dame confiée à leur
soin. Quant à ses autres femmes, qui furent autrefois l'objet de ses
vives et passagères affections, délaissées maintenant, elles étaient
entassées dix ou vingt ensemble dans la même tente ou la même hutte.
Un ou deux eunuques et quelques femmes esclaves, étaient tout ce qu'il
accordait à ces pauvres abandonnées.
Théodoros était plus bigot que religieux. Avant tout, il était
superstitieux, et cela à un degré incroyable pour un homme si
supérieur à tous ses concitoyens. Il avait toujours avec lui plusieurs
astrologues, qu'il consultait dans toutes les occasions importantes,
surtout avant d'entreprendre ses expéditions, et dont l'influence
sur lui était étonnante. Il haïssait les prêtres, méprisait leur
ignorance, dédaignait leurs doctrines et se raillait des histoires
merveilleuses contenues dans leurs ouvrages; et pourtant il ne se
mettait jamais en marche sans se faire accompagner d'une tente-église,
d'une armée de prêtres, de desservants, de diacres, et ne passait
jamais devant une église sans en baiser le seuil.
Quoiqu'il sût lire et écrire, jamais il ne s'abaissa à correspondre
personnellement avec quelqu'un; mais il se faisait toujours
accompagner par plusieurs secrétaires auxquels il dictait ses lettres;
sa mémoire était si prodigieuse qu'il pouvait dicter une réponse à une
lettre reçue des mois et même des années auparavant, ou discourir
sur des sujets ou des événements arrivés dans un passé
très-éloigné.--Supposons-le en campagne. Sur une colline éloignée
s'élève une petite tente en flanelle rouge: c'est là que Théodoros a
fixé sa demeure et celle de sa maison: A sa droite est l'église; près
de sa tente celle de la reine, ou de la favorite du jour. Puis à côté,
une autre tente destinée à sa précédente favorite, qui voyage avec lui
jusqu'à ce qu'une occasion favorable s'offre pour l'envoyer à Magdala,
où des centaines d'entre elles sont retenues prisonnières, s'occupant
à filer du coton pour les _shamas_[1] de leur maître et pour leurs
propres vêtements. Tout autour se dressent plusieurs tentes destinées
à ses secrétaires, à ses pages, à ses domestiques, ainsi qu'aux
provisions qui l'accompagnent. Lorsqu'il faisait un long séjour à un
endroit, ses soldats construisaient des huttes pour lui et pour son
peuple, et l'on entourait le tout d'une double ligne de défense. Bien
que ne manquant pas de bravoure, il ne laissa jamais rien au hasard.
Pendant la nuit, la colline sur laquelle il était établi était
entourée de mousquetaires, et il ne dormait jamais sans ses pistolets
sous son oreiller et plusieurs fusils chargés à ses côtés. Il avait
une grande peur du poison et ne prenait aucune nourriture qui n'eût
été préparée par la reine ou sa remplaçante, et goûtée soit par ses
domestiques, soit par la reine elle-même. Il en était de même pour
sa boisson: que ce fût de l'eau, du tej ou de l'arrack, jamais on ne
présentait la coupe à Sa Majesté sans que l'échanson et plusieurs de
ceux qui étaient présents, eussent bu avant lui. Il fit cependant une
exception en notre faveur un jour qu'il visitait M. Rassam à Gaffat.
Pour montrer combien il respectait et estimait les Anglais, il accepta
du brandy, et sans souffrir que personne y goûtât avant lui, il avala
sans hésiter le breuvage tout entier.
C'était un mari très-jaloux, que l'empereur Théodoros. Non-seulement
il prenait les précautions que j'ai mentionnées plus haut, mais il ne
permettait jamais que la reine ou d'autres de ses femmes voyageassent
avec le camp, excepté cependant les derniers mois de sa vie, et
lorsqu'il ne pouvait faire autrement. Il marchait toujours de nuit
bien caché, et accompagné d'une forte garde d'eunuques. Malheur à
celui qui les rencontrait sur la route, et qui ne se hâtait pas de
leur tourner le dos jusqu'à ce qu'ils fussent passés! Une fois, un
soldat, qui était de garde, se glissa près de la tente de la reine, et
s'enhardissant dans les ténèbres de la nuit, il murmura à l'une des
servantes la demande d'un verre de tej. La servante le lui fit passer
par-dessous la tente. Malheureusement il fut aperçu par un des
eunuques, qui le saisit et l'amena immédiatement auprès de Sa Majesté.
Après avoir entendu le récit de cette aventure, Théodoros, qui était
par bonheur bien disposé en ce moment, demanda an coupable s'il aimait
passionnément le tej; le pauvre malheureux tout tremblant répondit que
oui.--«Bien: donnez-lui-en deux wanchas[2] pleines, afin de le rendre
heureux,--ensuite administrez-lui cinquante coups de girâf,[3] pour
lui enseigner à ne pas aller une autre fois près de la tente de la
reine.» L'empereur Théodoros, qui avait une grande connaissance des
femmes de son pays, était convaincu que ces précautions n'étaient pas
inutiles. Dans l'une de ses visites à Magdala, l'un des chefs de cette
province, se plaignit à lui de ce qu'on avait trouvé, dans la chambre
de sa femme, un des officiers de la maison de l'empereur. Théodoros se
mit à rire et lui dit: «Quoi d'étonnant, fou que vous êtes; je ne suis
pas sûr de ma femme, moi, et pourtant je suis roi!»
Théodoros se levait toujours de grand matin; il ne consacrait que bien
peu d'instants au sommeil. Quelquefois à deux heures, le plus tard à
quatre, il sortait de sa tente et jugeait les causes qui lui étaient
présentées. Vers la fin, son caractère s'était tellement aigri qu'il
tenait les plaideurs à distance; toutefois il garda ses anciennes
habitudes, et l'on pouvait le voir tous les matins avant l'aurore,
assis solitaire sur une pierre, plongé dans de profondes méditations,
ou dans une prière silencieuse. Il fut toujours très-sobre pour sa
nourriture et ne supporta jamais les excès de table. Il faisait
rarement plus d'un repas par jour; lequel était composé d'_injera_[4]
et de poivre rouge les jours de jeune; de _wât_ (sorte de plat composé
de poisson, de volaille ou de mouton) les jours ordinaires. Les jours
de fêtes, il donnait habituellement de grands dîners à ses officiers
et quelquefois même à toute son armée. Dans ces festins, le
_brindo_[5] était aussi bien accueilli par le souverain que par les
officiers. Dans ces repas publics, l'empereur était habituellement
assis sur une estrade élevée au bout de la table. Personne, excepté
peut-être M. Bell, n'a été vu mangeant des mêmes mets apportés exprès
pour Théodoros; mais lorsqu'il voulait spécialement honorer quelqu'un
de ses officiers, il lui envoyait de la nourriture servie devant lui,
ou les faisait placer sur son estrade à côté de lui, ou bien encore,
ce qui était un grand honneur, il faisait passer au favori les restes
de son propre dîner.
Cet infortuné Théodoros, quelques années avant sa mort, prit
l'habitude de s'enivrer. Jusqu'à trois ou quatre heures après-midi, il
était en possession de lui-même et recevait les affaires du jour; mais
après sa sieste, invariablement il était ivre. Quant à ses vêtements,
ils étaient très-simples: ils se composaient seulement du _shama_
ordinaire, du pantalon en usage dans le pays et d'une chemise blanche
à l'européenne, mais pas de chaussure ni de coiffure. Ses cheveux,
trop longs pour un Abyssinien, étaient partagés en trois parties qui
tombaient sur son cou en trois longues tresses. Vers la fin de sa vie,
sa chevelure avait été fort négligée; depuis des mois, elle n'avait
pas été tressée. C'était pour témoigner la douleur qu'il ressentait à
cause de la méchanceté de son peuple; il ne voulut jamais se
laisser enduire les cheveux de beurre, ce qui fait les délices des
Abyssiniens. Un jour, il s'excusa de la simplicité de sa toilette.
Il nous dit que pendant le peu d'années de paix qui avaient suivi la
conquête du pays, il avait l'habitude de paraître en public comme un
roi doit le faire; mais depuis qu'il avait été forcé, par le mauvais
vouloir de son peuple, à être en guerre constante avec ses sujets, il
avait adopté le costume des soldats, comme étant plus en rapport avec
sa mauvaise fortune. Cependant, après même que sa chute fut devenue
imminente dans plusieurs circonstances, il se montra magnifiquement
vêtu d'une chemise et d'un manteau de soie richement brodés, enrichis
de velours et chamarrés d'or. Il agissait ainsi, je pense, pour
éblouir son peuple. Celui-ci savait qu'il était pauvre, et quoique
Théodoros détestât la pompe on elle-même, il désirait laisser cette
impression sur ce qui lui restait de compagnons, que, quoique bien
déchu, il était toujours--le roi.
Tout le temps que vécut sa première femme, Théodoros non-seulement
eut une conduite exemplaire, mais il ne souffrit jamais qu'aucun
des officiers de sa maison ni des chefs qui étaient auprès de lui
vécussent dans le concubinage. Un jour, au commencement de 1860,
Théodoros aperçut, dans une église, une belle jeune fille, priant
silencieusement sa patronne, la Vierge Marie. Frappé de sa modestie
et de sa beauté, il s'enquit d'elle et apprit qu'elle était la fille
unique de Dejatch Oubié, prince du Tigré, son ancien rival, qu'il
avait détrôné et qui était en ce moment son prisonnier. Il demanda sa
main et reçut un refus poli. La jeune fille désirait se retirer dans
un couvent et se consacrer au service de Dieu. Théodoros n'était
pas un homme à se laisser facilement contrarier dans ses désirs. Il
proposa à Oubié de le mettre en liberté, à la seule condition qu'il le
retiendrait comme officier, et que le prince userait de son influence
pour décider sa fille à accepter la main de Théodoros. A la fin,
Waizero Terunish (tu es pure) se sacrifia pour le bien de son vieux
père, et accepta la main d'un homme qu'elle ne pouvait pas aimer.
Cette union fut malheureuse; Théodoros, à son grand désappointement,
ne trouva pas, dans cette seconde femme, la fervente affection,
l'aveugle dévouement qu'il avait rencontré dans la compagne de sa
jeunesse. Waizero Terunish était fière, et elle considéra toujours
son mari comme un parvenu. Elle ne lui témoigna jamais ni respect ni
affection. Théodoros, ainsi qu'il en avait l'habitude du vivant de sa
première femme, se retirait toutes les après-midi, lorsqu'il était
ennuyé et fatigué, dans la tente de la reine, mais il n'y trouva
pas un cordial accueil. Le regard de sa femme était froid et plein
d'arrogance, et elle alla jusqu'à le recevoir sans la courtoisie
ordinaire due à son rang. Un jour même elle eut l'air de ne pas
l'apercevoir, ne lui offrit pas de siège, et lorsqu'il s'informa de sa
santé, elle ne daigna pas lui répondre. Elle tenait, en ce moment,
un livre de Psaumes dans ses mains, et lorsque Théodoros lui demanda
pourquoi elle ne lui répondait pas, elle répliqua avec calme et
sans détourner les yeux de dessus son livre: «Parce que je suis en
conversation avec un homme bien plus grand et bien meilleur que vous,
le pieux roi David.»
Théodoros finit par l'envoyer à Magdala avec son nouveau-né, Alamayou
(j'ai vu le monde), et il prit pour sa favorite une veuve de Yedjou,
nommée Waizero Tamagno, femme grossière, aux regards lascifs et mère
de cinq enfants. Elle prit un tel ascendant sur l'esprit de Théodoros,
que celui-ci déclara publiquement qu'il répudiait Terunish et
divorçait avec elle, et que, désormais, Tamagno devait être considérée
par tous comme la reine. Cependant Tamagno eut bientôt de nombreuses
rivales; mais en femme habile, au lieu de se plaindre, elle poussa
Théodoros dans ses débauches, et le reçut toujours avec un gracieux
sourire. Elle répondit on jour à son volage seigneur, qui s'étonnait
de sa _complaisance:_ «Pourquoi serais-je jalouse? Je sais bien que
vous n'aimez que moi; qu'est-ce que cela peut me faire que vous vous
arrêtiez, de temps en temps, auprès des quelques fleurs, que vous
embaumez de votre souffle?»
Bien que Théodoros ait eu plusieurs enfants, Alamayou est le seul
légitime. Le plus âgé de tous ses enfants est un garçon d'environ
vingt-deux ans, appelé le prince Meshisho; il est gros, méchant et
paresseux. Quoique Théodoros nous l'ait présenté à Zagé pour qu'il
devint ami des Anglais, cependant il ne l'aimait pas. Ce jeune homme
était si différent de Théodoros, que celui-ci avait douté sérieusement
qu'il fût son fils. Ses cinq ou six autres enfants, issus de ses
relations illégitimes avec ses concubines, résidaient à Magdala et
étaient élevés dans le harem. Il s'était fort peu enquis d'eux: mais
toutes les fois qu'il passait à Magdala, il envoyait chercher Alamayou
et passait des heures entières à jouer avec lui. Quelques jours avant
sa mort, il le présenta à M. Rassam en disant: «Alamayou, pourquoi ne
saluez-vous pas votre père?» Puis à la fin de l'audience, il l'envoya
pour nous accompagner jusqu'à notre quartier.
La mère d'Alamayou ne se plaignit jamais; quoique délaissée par son
mari, elle lui fut toujours fidèle. Elle employait habituellement
toutes ses journées à lire le livre qu'elle aimait par-dessus tout,
les Psaumes, ou bien la _Vie des Saints_ et de la Vierge Marie. Elle
n'avait d'autre distraction que d'élever à ses côtés ce fils unique
et bien-aimé, pour lequel elle ressentait une si profonde affection.
Lorsque Menilek, roi de Shoa, fit sa manifestation devant l'Amba, une
trahison étant à craindre, elle renvoya son fils, et faisant appeler
les officiers et les soldats, elle leur fît jurer fidélité an trône.
Deux jours avant sa mort, Théodoros fit venir sa femme qu'il n'avait
pas vue depuis plusieurs années, et passa une après-midi entière avec
elle et son fils.
Après la prise de Magdala, Waizero Terunish et Waizero Tamagno sa
rivale furent envoyées à notre première prison, où elles furent
protégées et traitées avec sympathie. Il m'échut en partage de les
recevoir a leur arrivée; et je fis mes efforts pour leur inspirer
toute confiance, apaiser leur terreur, et les assurer que sous le
pavillon britannique, elles seraient traitées avec honneur et respect.
C'était le 13 avril 1866 que Théodoros, alors puissant, nous avait
traîtreusement arrêtés dans sa propre maison; et chose étrange, ce fut
le 13 avril, deux ans plus tard, que son corps fut porté dans notre
tente, pendant que sa femme et sa favorite recevaient l'hospitalité
sous le toit de ceux mêmes qu'il avait si longtemps maltraités.
Les deux reines et le jeune Alamayou accompagnèrent l'armée anglaise
dans sa retraite. Waizero Tamagno, dès qu'elle put retourner
prudemment chez elle a Yedjow, nous quitta avec beaucoup de
témoignages de sensibilité et de gratitude pour toutes les boutés et
les attentions dont elle avait été l'objet, surtout de la part du
commandant en chef. Mais la pauvre Terunish mourut à Aikullet.
Sou fils Alamayou, fils de Théodoros et petit-fils d'Oubié, vient
d'atteindre, orphelin et exilé, le rivage britannique, où il est
certain de trouver les égards et les soins affectueux dus à son
infortune.
Notes:
[1] Shamas, vêtement bland de colon, brodé de rouge, tissé dans le
pays.
[2] La wancha est une grande coupe de corne.
[3] Girâf, fouet de peau d'hippopotame.
[4] L'injerna est une espèce de gâteau fait de petites graines de
teff.
[5] Brindo, boeuf cru.