Dans le calme et frais décor, au pied de la montagne riche de sources,

d’ombres et de silence, parmi les arbres que rajeunit sans cesse l’eau

vive des fontaines, l’esprit se plaît à rêver les contes d’autrefois, à

suivre l’image des superstitions millénaires, à figurer les

métamorphoses de l’arbre et de la plante, du reptile et de l’oiseau, de

la grotte et du torrent, à peupler ces herbes, ces gramens, ces pentes

d’émeraude, ces coins obscurs, d’êtres mystérieux et fugitifs, à suivre,

tandis que les tilleuls pleuvent leurs parfums, les rondes volages de la

Fée et de l’Ondine, le tournoiement des Sylphes aériens, parmi les

phalènes et les chauves-souris.

_Unter linden!_ Alphonse Karr eut l’honneur d’être un sot par la tête,

un sot bien pensant, religieux, conservateur et qui se piquait, en outre

de proférer des bons mots. Il décerna au plus inepte de ses bouquins le

nom charmant des promenades germaniques. Ce n’est pas, en effet, à

Berlin seulement que l’on marche «sous les tilleuls». A Deventer, j’ai

retrouvé le nom et la chose, vers la fin d’un été mélancolique, d’un été

de Hollande où les feuilles mortes et les bractées des chers tilleuls

dansaient prématurément leur automnale sarabande, venaient s’abattre

comme des papillons morts sur l’eau dormante de l’Yssel.

Mais, dans ce juillet pyrénéen, faits pour abriter les amours des dieux

et prêter leur ombre à l’ivresse éternelle des étreintes humaines, les

feuillages, les arbres gardent, ici, toute leur splendeur. Le délire de

la hache qui tourmente notre âge de maçons ne paraît pas avoir contaminé

ce beau pays. A part une échancrure faite devant la Vierge de Bédat, pas

un arbre, semble-t-il, depuis quarante ans, ne fut détronqué sans

raison. Les robustes ormeaux, les frênes héroïques dont chaque nodosité

dit l’effort de la plante pour s’arracher à la glèbe, pour

individualiser sa vie, étalent, chaque année, avec plus de force,

d’orgueil et d’opulence, leurs ombrages respectés.

Ceux qui vinrent, enfants, cueillir en des paniers de frêle vannerie et

proposer aux belles étrangères le tilleul d’autrefois, hommes à présent,

voient leurs fils recommencer la cueillette aux rameaux inférieurs des

géants parfumés. Ils marchent dans le bain d’aromates qui délecta leur

jeunesse. La permanente beauté des choses les console presque de

vieillir. L’adolescence de la terre efface, un moment, les rides sinon

de leur visage, du moins de leur esprit.

Ces routes verdoyantes, ces chemins dans les bois, ces pentes du Monné,

du Lhéris, ces rives de l’Adour offrent aux cœurs inquiets un asile de

paix profonde, un lieu de calme, d’oubli et de sérénité.

Sophie Cottin, sous le turban jaune de Corinne, y vint fluer ses larmes

en plusieurs volumes. Ramon y murmura, au lendemain de la Terreur, cette

parole émouvante que cite Michelet «Tant de pertes irréparables pleurées

au sein de la Nature!»

Les majestueuses cimes encadrent l’horizon d’une muraille d’améthyte et

de lapis, de sommets que hantent les vautours et qu’habite

l’indéfectible hiver. Mais la plaine est à leurs pieds, d’un charme

infiniment doux, avec je ne sais quel agrément sauvage qui préserve de

toute fadeur ce climat délicieux. Qui l’a connu, aimé, aux heures de la

jeunesse, qui, libre d’ambition, exempt de soucis et gonflé de sève

comme les tilleuls de Messidor a, sous leurs dômes pacifiques, goûté

l’enivrement du matin, la beauté païenne, les souffles vierges de la

montagne, en rapporte--je le sais!--pour les heures mornes et le

crépuscule de la Vie, une allégresse qui ne meurt pas. Tels ces pasteurs

des contes bleus qui, sur le coup de minuit, à la Saint-Jean d’été, ont

reçu d’une fée amicale, sous les branches odorantes, le philtre suprême,

l’élixir de jouvence éternelle et d’indestructible amour.

Bagnères-de-Bigorre, le 12 juillet 1914.

APPENDICE

P. 15.--«Le lendemain de la Noël, mené dans le sanctuaire...»

PROSE DE L’ASNE

Orientis partibus

Adventavit Asinus

Pulcher et fortissimus,

Sarcinis aptissimus.

Hez! sire Asnes, car chantez

Belle bouche rechignez,

Vous aurez du foin assez

Et de l’aveine à plantez.

Lentus erat pedibus

Nisi foret baculus

Et eum in clunibus

Pungeret aculeus.

Hic in collibus Sichem

Jam nutritus sub Ruben,

Transiit per Jordanem,

Saliit in Bethleem.

Ecce magnis auribus

Subjugalis filius

Asinus egregius

Asinorum dominus.

Saltu, vincit hinnulos

Damas et capreolos,

Super dromedarios

Velox Madianeos.

Aurum de Arabia,

Thus et myrrham de Saba,

Tulit in Ecclesia

Virtus asinaria.

Dum trahit vehicula

Multa cum sarcinula.

Illius mandibula

Dura terit pabula

Cum aristis hordeum

Comedit et carduum;

Triticum e palea

Segregat in area.

_Amen_ dicas, Asine.

(hic genu flectebatur)

Jam satur de gramine:

_Amen, amen_ itera

Adspernare vetera!

Hez va! Hez va! Hez va, hez!

Biax sires Asnes, car allez,

Belle bouche, car chantez.

Ms. du XIIIe siècle, _ap._ Ducange-GLOSSAR.

* * * * *

Tel usage--usage héréditaire, conservant jusqu’à nous les traditions du

polythéisme--ressuscitait pendant la trêve de Noël. Entre autres, la

Fête des Fous, la Messe de l’Ane, la Danse des Morts, qui, jadis, eurent

place à côté de la liturgie orthodoxe.

Pompes bizarres! Nulle n’est plus caractéristique, plus traditionnelle,

plus véritablement religieuse que la Fête de l’Ane, dont voici quelques

traits.

Cette réjouissance fut, pendant vingt siècles, le corollaire

indispensable de la Nativité.

Si, comme le soutient Chamfort, il n’est jours plus mal employés que

ceux où l’on n’a point ri, nul temps ne fut perdu à l’égal du Moyen-Age.

Entre le dogme religieux et l’autorité civile, tous deux absolus,

indiscutés, une langueur sans nom pesa sur l’homme des champs comme sur

le bourgeois des villes. Aucune diversion, nul voyage, sinon pour ces

Croisades que le tempérament goguenard de la France dénigrait, même au

temps de Rutebeuf.

Malgré la splendeur féodale, malgré les pompes de l’Église et la vigueur

de sa foi, le Moyen-Age dépérissait d’ennui.

A cette époque, dit Brière de Boismont, le suicide envahit les

monastères. Le petit nombre d’idées, la force du sentiment chrétien, la

vie cénobitique, le faste seigneurial ne défendaient aucunement les

races médiévales contre l’_acedia_, précurseur du _spleen_, dont

Cassien, dans son _Esprit de Tristesse_, à, le premier, décrit la

marche, les symptômes et les sinistres effets.

Le Moyen-Age se mourait d’ennui. Si le clergé, maître omnipotent des

consciences, n’eût parfois donné carrière à ce besoin de gaîté qui est

le «propre de l’Homme», cette mélancolie eût sans doute éclaté en

sinistres orages.

Mais, par bonheur, le Prêtre sut faire la part de l’humanité, alléger,

pour quelques instants, la charge de croyances et de labeurs dont le

monde était alors accablé.

De là, ces réjouissances dont le sens échappe au scepticisme

contemporain, dont l’hilarité rudanière offusque notre goût indifférent

et cultivé. Lâchés, pour un jour, hors de l’obédience cléricale, nos

aïeux moins blasés, chômaient avec une allégresse de captifs ces heures

brèves, ces heures de liberté précaire et de détente puérile entre les

murs d’une prison.

Parmi tant de solennités, incompréhensibles à la foule et dont

quelques-unes se faisaient juste assez intelligibles pour lui briser le

cœur, Noël fut, de tout temps, une exception bienvenue.

Ce jour-là, jour de joie humaine, le foyer domestique avait sa part de

liesse et de vénération.

La même bûche qu’allumait à l’autel des Pénates le Romain bien pensant,

le feu qu’Athènes gardait, brûlant et pur, au foyer, égayaient, à

présent, de flammes roses la vigile de Bethléem.

Un vaste repas groupait la famille entière, conviait à l’oubli des

haines, des griefs passés.

Tant de douceur pénétrait les âmes, qu’un lot de bénédictions était

offert aux bêtes elles-mêmes. L’Ane surtout, ce compagnon laborieux,

l’Ane patient, l’Ane docile et sobre, l’Ane qui, dans l’étable,

réchauffa le Nouveau-né, avait un rang d’élection parmi les animaux

domestiques. Un office au grand complet se disait à sa louange.

Et dans la bête humiliée autant que débonnaire, le pauvre serf

entrevoyait son image, buvant à la coupe de la fraternité.

Donc, après la messe de minuit, un baudet, conduit à l’église

processionnellement, s’installait dans le chœur. Un prêtre en chasuble

d’or offrait itérativement le sacrifice, tandis que les assistants

répondaient aux oraisons prescrites, par le _hi-han_ du roussin:

Hez! sire asnes, car chantez,

Belle bouche rechignez,

Vous aurez du foin assez

Et de l’avoine à plantez!

«Ici,--dit le Rituel,--chacun pliait le genou.»

Les encensoirs des thuriféraires envoyaient au baudet un hommage de

parfums, cependant que le préchantre entonnait, au lutrin, la prose

coutumière.

C’est, en latin barbare, un panégyrique du «coursier aux longues

oreilles», du palefroi de basse-cour:

«Des confins de l’Orient--clopin-clopant, advint l’Ane,--superbe et

robuste aussi--avec des sacs sur le dos.

«Voici, les oreilles hautes--voici le fils lourd bâti--l’Anon egrégore

qui--est vraiment le roi des Anes.

«Sa course égale en vitesse--la biche et le daim fuyard;--il passe les

dromadaires--véloces de Madian.»

La tempérance, vertu fondamentale du héros, n’est point omise:

«Traînant plus d’un véhicule--et les sacs pleins jusqu’au bord--ses

frugales mandibules--triturent de durs festins.

«L’orge brut, dans son épi--l’Ane broute le chardon--mais, sur l’aire,

il sait choisir--le froment pur, hors du chaume.»

Suit le mandat «évangélique» où triomphent tant de courage et

d’humilité:

«Encens, baumes précieux--et la myrrhe de Saba,--c’est l’asinaire

vertu--qui vous porta dans l’Église.»

Ce chant discors et bigarré a pour _coda_ une strophe de grande allure.

Mouvement lyrique fort au-dessus des couplets dont le principal mérite

provient des timbres assonnés et des rythmes imprévus,--toutes choses

qu’une traduction, même littérale demeure impuissante à révéler:

AMEN, dis AMEN, Bourrique!

Déjà repu de gramen,

Réitère cet AMEN

Et dédaigne le passé!

Michelet admirait ici, une _Marseillaise_ primitive, un cri de

ralliement pour les gueux en quête de bonheur et de fraternité. Ainsi,

gardé par le Christianisme latin, le culte asinaire ne semble jurer avec

les dédaigneuses fêtes d’icelui qu’aux yeux d’une trop légère

observation. C’est, en effet, chose de tous connue que le Christianisme

hérita des cérémonies païennes: théories, encensements, prosternations,

offertoires, aspersions lustrales et absoutes, dont il orna la pauvreté

de sa théogonie.

Venu d’Égypte avec l’africaine Isis, mêlé aux rituels orgiastiques des

dieux adolescents chers à l’Asie Inférieure, l’Ane figurait avec gloire

dans ces religions obscures qui, même aux jours triomphants de la Rome

impériale, préparaient dans l’ombre l’éclosion d’un dieu nouveau. Tandis

que la belle courtisane, lasse de plaisir et d’adoration, cherchait

... un esprit indulgent à qui tendre

L’ardente et lourde fleur de son dernier amour,

on voyait les prêtres de Cybèle promener sur le roussin hiératique un

simulacre de la déesse, vendre force indulgences et gris-gris, selon une

pratique florissant encore, de nos jours.

_Non moins vivace qu’Adonis et plus sournois, dura (et dans l’Antiquité

et dans le Moyen-Age) l’autre démon qu’avait dompté le prophète Balaam,

le rusé Belphégor de Syrie aux longues oreilles, l’Ane du vin de la

lascivité, indomptablement priapique._

Le goût des siècles féodaux pour les bêtes monstrueuses accueillit

aisément le grison que tant d’illustres motifs recommandaient à sa

curiosité.

Non content de le conduire à l’autel, il en orna les enseignes, le

sculpta sous mille formes, entre «l’Oison ferré», «l’Ours qui vielle» et

la «Truie qui file». Plus tard, quand l’esprit de la Renaissance mit un

terme aux voluptés grossières des époques naïves, Cervantès emprunta son

Baudet à la Fête de l’Ane. Sur cette monture, il conduisit le bon Sancho

à l’immortalité.

De nos jours, les Fêtes de l’Ane ne vivent plus que dans la mémoire du

liseur.

La Nef des Fols, où si volontiers le XVe siècle embarquait sa névrose, a

mis ses passagers en terre ferme, sans que nul chaperon à clochettes les

distingue du premier venu. _Papa fatuorum incensabitur cum boudino_,

prescrivait l’antique formulaire. Quasimodo, présentement électeur,

déclinerait ces familiarités.

Seule et toujours victorieuse, la _Danse des Morts_ poursuit son branle

à travers l’humanité. Chaque heure qui tinte, chaque année qui s’efface,

marque le pas de la blême farandole. En attendant que vienne son tour,

le sage se divertit aux grimaces pitoyables, aux lâches contorsions des

macabres danseurs.

P. 17.--«Fabre d’Églantine en face de la Convention, déduisit son

rapport...»

L’année républicaine commençait au surlendemain de la victoire de Valmy,

le 22 septembre 1792, jour de la proclamation de la République et de

l’équinoxe d’Automne. Ce fut le 1er vendémiaire. Le 20 septembre 1793,

Fabre d’Églantine expliquait à la Convention les motifs qui l’avaient

inspiré, quand il composa les noms des douze mois:

«Nous avons cherché à mettre à profit l’harmonie imitative de la

langue dans la composition et la prosodie de ces mots, dans le

mécanisme de leurs désinences; de telle manière que les noms des mois

qui composent l’automne prennent leur étymologie, le premier, des

vendanges qui ont lieu de septembre en octobre: ce mois se nomme

_Vendémiaire_; le second, des brouillards et des brumes basses qui

sont, pourrais-je dire, la transsudation de la nature d’octobre à

novembre: ce mois se nomme _Brumaire_; le troisième du froid, tantôt

sec, tantôt humide, qui se fait sentir de novembre en décembre: ce

mois se nomme _Frimaire_.

«Les trois mois de l’hiver prennent leur étymologie: le premier, de la

neige qui blanchit la terre, de décembre en janvier: ce mois se nomme

_Nivôse_; le second, des pluies qui tombent généralement avec plus

d’abondance de janvier en février: ce mois se nomme _Pluviôse_; le

troisième, des giboulées qui ont lieu, et du vent qui vient sécher la

terre de février en mars: ce mois se nomme _Ventôse_.

«Les trois mois du printemps prennent leur étymologie: le premier, de

la fermentation et du développement de la sève de mars en avril: ce

mois se nomme _Germinal_; le second, de l’épanouissement des fleurs

d’avril en mai: ce mois se nomme _Floréal_; le troisième, de la

fécondité riante, de la première récolte, en mai-juin, des prairies:

ce mois se nomme _Prairial_.

«Les trois mois de l’été, enfin, prennent leur étymologie: le premier,

de l’aspect des épis ondoyants et des moissons dorées qui couvrent les

champs de juin en juillet: ce mois se nomme _Messidor_; le second, de

la chaleur tout à la fois solaire et terrestre qui embrase l’air de

juillet en août: ce mois se nomme _Thermidor_; le troisième des fruits

que le soleil dore et mûrit d’août en septembre: ce mois se nomme

_Fructidor_. Ainsi donc, les noms des mois sont: _Automne_:

Vendémiaire, Brumaire, Frimaire; _Hiver_: Nivôse, Pluviôse, Ventôse;

_Printemps_: Germinal, Floréal, Prairial; _Été_: Messidor, Thermidor,

Fructidor.

«Il résulte de ces dénominations, ainsi que je l’ai dit, que par le

seul fait de prononcer le nom des mois, chacun sentira parfaitement

trois choses avec tous leurs rapports: la saison où il se trouve, la

température et l’état de végétation. C’est ainsi que, dès le premier

nom de _Germinal_, il se représentera sans effort, par la terminaison

du mot, que le printemps commence; par la construction et l’image que

présente le mot, que les agents élémentaires travaillent; par la

signification du mot, que les germes se développent».

Le 21 septembre, équinoxe, équilibre. _Libra_. La balance. Suivant la

remarque de Romme, ce fut sous ce signe de la justice et de l’égalité

que la République fut proclamée. Une constellation préconisa l’ère

nouvelle.

P. 25.--«C’est l’_Églogue à Pollion_...»

_Pollio_ (Égl. IV)... Plan d’éducation d’après les âges de l’Homme:

1º PREMIÈRE ENFANCE (la _Nursery_. La Crèche. La déesse Levana: _Cf._

Quincey, _apud_ Baudelaire: _Paradis artificiels_):

_Tu modo nascenti, puero...

Casta, fave, Lucina..._

2º DEUXIÈME ENFANCE (l’Histoire. Le précepteur):

_divisque videbit

Permixtos heroas et ipse videbitur illis._

L’enfant ne doit rien faire:

... _nullo munuscula cultu._

3º ADOLESCENCE, JEUNESSE. (Le Combat pour l’équité):

_Pauca tamen suberunt priscæ vestigia fraudæ

... erunt etiam altera bella._

4º AGE MUR (Suppression du labeur forcé, du _struggle for life_,

également néfaste pour le vainqueur et pour le vaincu. Loisir et

dignité):

_Hinc, ubi jam firmata virum te fecerit aetas,

Cedet et ipse mari vector..._

5º VIEILLESSE (Justice patriarcale). Le demi-dieu législateur: Fafnos,

Faunus, pithécanthrope évolué, instruit par le Temps, Saturne. En lui

s’incarne le Roi de la Justice, _Dharma-Radjah_,--_Normæ-Rex_. _Cf._ Les

Anciens assis aux portes de la ville, sur des pierres polies, dans

Homère.

_Aggredere o magnos--adest jam tempus--honores._

6º QUELQUES SYMBOLES. Entendre aussi de l’Humanité chacune de ces

œuvres. _Sæclo terrarum_ (Lucrèce). Irrégularité des Jeux Séculaires. Le

_Carmen_, exécuté à des intervalles arbitraires (_certus undenos decies

per annos_), encore qu’il atteste le Soleil immuable: _alme _Sol_!_

Absurdité de la période centenaire. Les idées se renouvellent tous les

trente ans.

7º Enfin, LA JUSTICE (Astrée):

_Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna._

(La Vierge céleste. Égypte. Chaldée). _Cf. Apulée. Isis._ Notre-Dame.

L’Immaculée (Perse). Retour à la fraternité du Latium.

_Jam nova progenies cœlo dimittitur alto._

_Dimittitur. Avatarati. Avatar._ Descente de Wichnou:

Quand la justice languit, quand l’injustice se lève, alors je me fais

moi-même créature et je renais, d’âge en âge, pour la défense des

bons, pour la ruine des méchants et le rétablissement de l’équité

(_Baghavad-Gita_).

_Cf._ Salomon Reinach, _Cultes, mythes et religions_, t. II, cap. IX.

_L’orphisme dans la IVe églogue de Virgile_. Interprétation _romaniste_

(Cartault) et interprétation _orientaliste_ (Sabatier).

«D’une manière générale, on peut dire que les exégètes de la _IVe

églogue_ se répartissent en deux groupes que nous appellerons pour

abréger, les _romanistes_ et les _orientalistes_. Les uns font appel à

l’histoire romaine (début de la seconde moitié du Ier siècle); ils

veulent que Virgile ait écrit un poème plein d’allusions politiques,

des «vers pieux sur commande» comme Veuillot disait d’Horace, avec des

réminiscences d’Hésiode et de Théocrite, pour terminer le tableau et

l’encadrer. Les autres soupçonnent, avec plus ou moins de précision,

des influences orientales, en particulier celle du messianisme juif

qui était alors en pleine effervescence et où l’attente, suivant le

mot de Renan, allait créer son objet. A ce groupe d’interprètes

appartient l’empereur Constantin qui, dans son discours _Ad Sanctorum

cœlum_, conservé par Eusèbe, intercala une traduction grecque de la

IVe Églogue, parce qu’il y reconnaissait avec beaucoup de chrétiens de

son temps, l’annonce de la venue du Sauveur. Dans l’antiquité, comme

de nos jours, l’interprétation _orientaliste_ a surtout tenté les

esprits disposés au mysticisme. L’explication _romaniste_ a pour elle

les esprits positifs qui se méfient, non sans raison, d’un mot vague

comme celui de _pressentiment_ et de ce qu’il implique, à vrai dire,

de quasi surnaturel.»

Salomon Reinach, _loc. cit._

P. 28.--«La Grèce avait déjà fourni le type de cette pédagogie

heureuse.»

«... _gymnastique et musique, le rythme et le mouvement_». (_Bible de

l’Humanité_, liv. I, chap. III. L’Éducation. L’Enfant).

Hermès, Sürya-meia, le médiateur de Sürya, est le dieu des échanges.

Crépuscule: échange de la nuit et du jour; psychopompe de la vie et de

la mort. Au gymnase, l’adolescent, guidé par lui, passe de l’enfance à

la virilité. Plus tard, musicien, trafiquant, orateur, athlète, à

l’agora, dans les festins, au marché, dans l’arène, il obéit encore aux

lois d’Hermès; il se réclame de ses dons pour vaquer aux échanges de la

pensée ou de la richesse, du négoce ou de la poésie.

P. 29.--«La cité républicaine, maîtresse de ses propres lois...»

Chant de Callistrate: _Sous ces myrtes en fleurs, j’ai caché mon

poignard_. (Laprade).

Ἐν μύρτου κλαδὶ τὸ ξίφος φορήσω

Ὥσπερ Ἁρμόδιος κ’ Ἀριστογείτων

ὅτ’ Ἀθηναίης ἐν θυσίαις

ἄνδρα τύραννον Ἵππαρχον ἐκαινέτην

Αἰεὶ σφῷν κλέος ἔσσεται κατ’ αἶαν

Φίλταθ’ Ἁρμόδιε κ’ Ἀριστογείτων,

ὅτι τὸν τύραννον κτανέτην,

ἰσονόμους τ’ Ἀθήνας ἐποιησάτην

P. 35.--«Le Soleil détermine à la fois le rythme des saisons et

l’ordonnance de la vie sociale...»

La plupart des fêtes que n’ont pu laïciser les temps nouveaux (si

pauvres d’ailleurs en nouveautés!) gardent encore leur physionomie et

quelques-uns de leurs caractères primitifs pour des raisons qui n’ont

rien de commun avec les dogmes dont elles forment la parure et

l’illustration.

Presque toutes remontent à des époques beaucoup plus hautes que celles

où furent codifiés, mis en ordre, adaptés à la culture et au goût

moderne, les songes métaphysiques, les préceptes moraux qu’elles

embellissent de pompe ou de gaieté.

Dans le Christianisme notamment qui, sous diverses rubriques,

protestant, grec ou romain, rallie en Europe et soumet à sa domination

tous ceux que préoccupe la rêverie sacrée, il n’est pas douteux que les

fêtes soient antérieures et de beaucoup aux légendes évangéliques.

Rites agricoles, symbolisme naïf des saisons et des jours, exorcisme de

la tempête, glorification du beau temps! Sous la draperie auguste et les

ornements infinis que les siècles ont ajoutés à la trame grossière des

solennités primitives, se retrouvent le culte du Soleil, les terreurs de

l’Homme à peine évolué, devant l’Orage, la Nuit, les phénomènes qui

menacent la vigne, les blés en herbe, la nourriture en fleurs. Combien

d’hymnes, d’antiennes compliquées, savantes, hérissées de théologie et

de «doctes emphases», de broderie et de surcharges parasites, ont pour

trame et pour squelette ces préoccupations naturalistes! Ainsi chante

l’Homme, réconforté par l’avènement de l’Aurore, de la Lumière toujours

adolescente, qui fait la Terre sans embûches et lui prête son éternelle

splendeur.

Le fonds religieux de l’humanité reste le même depuis les temps

immémoriaux. Si, comme l’affirmait Karl Marx, nous vivons toujours au

temps de la préhistoire, nulle part cette allégation (est-elle si

paradoxale?) ne brille plus opportunément qu’en matière de cultes et de

dogmes. Les hommes d’aujourd’hui possèdent les mêmes clartés là-dessus

que leurs aïeux des cavernes. Nos esprits gardent les mêmes rêves que,

sans doute, harmonisaient, en regardant les Étoiles ou le Soleil

couchant, tels poètes de l’âge de pierre, peut-être aussi grandioses que

le Parnasse tout entier. Ce qui change, disait Flaubert, c’est

l’anecdote divine, l’aventure déduite par les théologiens. Le fond reste

le même, à savoir, les apparitions, les extases, la vie et la

résurrection des morts, les purifications et tout ce qui s’ensuit.

Ajoutez l’animisme, la croyance au Génie, au Démon pervers ou tutélaire,

à l’Esprit bienfaisant qui ramène le gibier ou fait prospérer les

semailles, à la Puissance inconnue et malveillante qui met en fuite le

cerf ou le chevreuil, fait tomber la grêle ou dessèche les épis. Quelle

joie aussi pour le piocheur de terre, pour l’ouvrier agricole quand le

drame de la moisson, avec tant d’alternances de peurs, d’inquiétudes et

d’efforts, aboutit au dénouement heureux, quand les gerbes s’amoncellent

et que, sous les coups rythmiques du fléau, se détache le blé mûr!

Les saisons & les jours · 第 2 / 3 段