d’ombres et de silence, parmi les arbres que rajeunit sans cesse l’eau
vive des fontaines, l’esprit se plaît à rêver les contes d’autrefois, à
suivre l’image des superstitions millénaires, à figurer les
métamorphoses de l’arbre et de la plante, du reptile et de l’oiseau, de
la grotte et du torrent, à peupler ces herbes, ces gramens, ces pentes
d’émeraude, ces coins obscurs, d’êtres mystérieux et fugitifs, à suivre,
tandis que les tilleuls pleuvent leurs parfums, les rondes volages de la
Fée et de l’Ondine, le tournoiement des Sylphes aériens, parmi les
phalènes et les chauves-souris.
_Unter linden!_ Alphonse Karr eut l’honneur d’être un sot par la tête,
un sot bien pensant, religieux, conservateur et qui se piquait, en outre
de proférer des bons mots. Il décerna au plus inepte de ses bouquins le
nom charmant des promenades germaniques. Ce n’est pas, en effet, à
Berlin seulement que l’on marche «sous les tilleuls». A Deventer, j’ai
retrouvé le nom et la chose, vers la fin d’un été mélancolique, d’un été
de Hollande où les feuilles mortes et les bractées des chers tilleuls
dansaient prématurément leur automnale sarabande, venaient s’abattre
comme des papillons morts sur l’eau dormante de l’Yssel.
Mais, dans ce juillet pyrénéen, faits pour abriter les amours des dieux
et prêter leur ombre à l’ivresse éternelle des étreintes humaines, les
feuillages, les arbres gardent, ici, toute leur splendeur. Le délire de
la hache qui tourmente notre âge de maçons ne paraît pas avoir contaminé
ce beau pays. A part une échancrure faite devant la Vierge de Bédat, pas
un arbre, semble-t-il, depuis quarante ans, ne fut détronqué sans
raison. Les robustes ormeaux, les frênes héroïques dont chaque nodosité
dit l’effort de la plante pour s’arracher à la glèbe, pour
individualiser sa vie, étalent, chaque année, avec plus de force,
d’orgueil et d’opulence, leurs ombrages respectés.
Ceux qui vinrent, enfants, cueillir en des paniers de frêle vannerie et
proposer aux belles étrangères le tilleul d’autrefois, hommes à présent,
voient leurs fils recommencer la cueillette aux rameaux inférieurs des
géants parfumés. Ils marchent dans le bain d’aromates qui délecta leur
jeunesse. La permanente beauté des choses les console presque de
vieillir. L’adolescence de la terre efface, un moment, les rides sinon
de leur visage, du moins de leur esprit.
Ces routes verdoyantes, ces chemins dans les bois, ces pentes du Monné,
du Lhéris, ces rives de l’Adour offrent aux cœurs inquiets un asile de
paix profonde, un lieu de calme, d’oubli et de sérénité.
Sophie Cottin, sous le turban jaune de Corinne, y vint fluer ses larmes
en plusieurs volumes. Ramon y murmura, au lendemain de la Terreur, cette
parole émouvante que cite Michelet «Tant de pertes irréparables pleurées
au sein de la Nature!»
Les majestueuses cimes encadrent l’horizon d’une muraille d’améthyte et
de lapis, de sommets que hantent les vautours et qu’habite
l’indéfectible hiver. Mais la plaine est à leurs pieds, d’un charme
infiniment doux, avec je ne sais quel agrément sauvage qui préserve de
toute fadeur ce climat délicieux. Qui l’a connu, aimé, aux heures de la
jeunesse, qui, libre d’ambition, exempt de soucis et gonflé de sève
comme les tilleuls de Messidor a, sous leurs dômes pacifiques, goûté
l’enivrement du matin, la beauté païenne, les souffles vierges de la
montagne, en rapporte--je le sais!--pour les heures mornes et le
crépuscule de la Vie, une allégresse qui ne meurt pas. Tels ces pasteurs
des contes bleus qui, sur le coup de minuit, à la Saint-Jean d’été, ont
reçu d’une fée amicale, sous les branches odorantes, le philtre suprême,
l’élixir de jouvence éternelle et d’indestructible amour.
Bagnères-de-Bigorre, le 12 juillet 1914.
APPENDICE
P. 15.--«Le lendemain de la Noël, mené dans le sanctuaire...»
PROSE DE L’ASNE
Orientis partibus
Adventavit Asinus
Pulcher et fortissimus,
Sarcinis aptissimus.
Hez! sire Asnes, car chantez
Belle bouche rechignez,
Vous aurez du foin assez
Et de l’aveine à plantez.
Lentus erat pedibus
Nisi foret baculus
Et eum in clunibus
Pungeret aculeus.
Hic in collibus Sichem
Jam nutritus sub Ruben,
Transiit per Jordanem,
Saliit in Bethleem.
Ecce magnis auribus
Subjugalis filius
Asinus egregius
Asinorum dominus.
Saltu, vincit hinnulos
Damas et capreolos,
Super dromedarios
Velox Madianeos.
Aurum de Arabia,
Thus et myrrham de Saba,
Tulit in Ecclesia
Virtus asinaria.
Dum trahit vehicula
Multa cum sarcinula.
Illius mandibula
Dura terit pabula
Cum aristis hordeum
Comedit et carduum;
Triticum e palea
Segregat in area.
_Amen_ dicas, Asine.
(hic genu flectebatur)
Jam satur de gramine:
_Amen, amen_ itera
Adspernare vetera!
Hez va! Hez va! Hez va, hez!
Biax sires Asnes, car allez,
Belle bouche, car chantez.
Ms. du XIIIe siècle, _ap._ Ducange-GLOSSAR.
* * * * *
Tel usage--usage héréditaire, conservant jusqu’à nous les traditions du
polythéisme--ressuscitait pendant la trêve de Noël. Entre autres, la
Fête des Fous, la Messe de l’Ane, la Danse des Morts, qui, jadis, eurent
place à côté de la liturgie orthodoxe.
Pompes bizarres! Nulle n’est plus caractéristique, plus traditionnelle,
plus véritablement religieuse que la Fête de l’Ane, dont voici quelques
traits.
Cette réjouissance fut, pendant vingt siècles, le corollaire
indispensable de la Nativité.
Si, comme le soutient Chamfort, il n’est jours plus mal employés que
ceux où l’on n’a point ri, nul temps ne fut perdu à l’égal du Moyen-Age.
Entre le dogme religieux et l’autorité civile, tous deux absolus,
indiscutés, une langueur sans nom pesa sur l’homme des champs comme sur
le bourgeois des villes. Aucune diversion, nul voyage, sinon pour ces
Croisades que le tempérament goguenard de la France dénigrait, même au
temps de Rutebeuf.
Malgré la splendeur féodale, malgré les pompes de l’Église et la vigueur
de sa foi, le Moyen-Age dépérissait d’ennui.
A cette époque, dit Brière de Boismont, le suicide envahit les
monastères. Le petit nombre d’idées, la force du sentiment chrétien, la
vie cénobitique, le faste seigneurial ne défendaient aucunement les
races médiévales contre l’_acedia_, précurseur du _spleen_, dont
Cassien, dans son _Esprit de Tristesse_, à, le premier, décrit la
marche, les symptômes et les sinistres effets.
Le Moyen-Age se mourait d’ennui. Si le clergé, maître omnipotent des
consciences, n’eût parfois donné carrière à ce besoin de gaîté qui est
le «propre de l’Homme», cette mélancolie eût sans doute éclaté en
sinistres orages.
Mais, par bonheur, le Prêtre sut faire la part de l’humanité, alléger,
pour quelques instants, la charge de croyances et de labeurs dont le
monde était alors accablé.
De là, ces réjouissances dont le sens échappe au scepticisme
contemporain, dont l’hilarité rudanière offusque notre goût indifférent
et cultivé. Lâchés, pour un jour, hors de l’obédience cléricale, nos
aïeux moins blasés, chômaient avec une allégresse de captifs ces heures
brèves, ces heures de liberté précaire et de détente puérile entre les
murs d’une prison.
Parmi tant de solennités, incompréhensibles à la foule et dont
quelques-unes se faisaient juste assez intelligibles pour lui briser le
cœur, Noël fut, de tout temps, une exception bienvenue.
Ce jour-là, jour de joie humaine, le foyer domestique avait sa part de
liesse et de vénération.
La même bûche qu’allumait à l’autel des Pénates le Romain bien pensant,
le feu qu’Athènes gardait, brûlant et pur, au foyer, égayaient, à
présent, de flammes roses la vigile de Bethléem.
Un vaste repas groupait la famille entière, conviait à l’oubli des
haines, des griefs passés.
Tant de douceur pénétrait les âmes, qu’un lot de bénédictions était
offert aux bêtes elles-mêmes. L’Ane surtout, ce compagnon laborieux,
l’Ane patient, l’Ane docile et sobre, l’Ane qui, dans l’étable,
réchauffa le Nouveau-né, avait un rang d’élection parmi les animaux
domestiques. Un office au grand complet se disait à sa louange.
Et dans la bête humiliée autant que débonnaire, le pauvre serf
entrevoyait son image, buvant à la coupe de la fraternité.
Donc, après la messe de minuit, un baudet, conduit à l’église
processionnellement, s’installait dans le chœur. Un prêtre en chasuble
d’or offrait itérativement le sacrifice, tandis que les assistants
répondaient aux oraisons prescrites, par le _hi-han_ du roussin:
Hez! sire asnes, car chantez,
Belle bouche rechignez,
Vous aurez du foin assez
Et de l’avoine à plantez!
«Ici,--dit le Rituel,--chacun pliait le genou.»
Les encensoirs des thuriféraires envoyaient au baudet un hommage de
parfums, cependant que le préchantre entonnait, au lutrin, la prose
coutumière.
C’est, en latin barbare, un panégyrique du «coursier aux longues
oreilles», du palefroi de basse-cour:
«Des confins de l’Orient--clopin-clopant, advint l’Ane,--superbe et
robuste aussi--avec des sacs sur le dos.
«Voici, les oreilles hautes--voici le fils lourd bâti--l’Anon egrégore
qui--est vraiment le roi des Anes.
«Sa course égale en vitesse--la biche et le daim fuyard;--il passe les
dromadaires--véloces de Madian.»
La tempérance, vertu fondamentale du héros, n’est point omise:
«Traînant plus d’un véhicule--et les sacs pleins jusqu’au bord--ses
frugales mandibules--triturent de durs festins.
«L’orge brut, dans son épi--l’Ane broute le chardon--mais, sur l’aire,
il sait choisir--le froment pur, hors du chaume.»
Suit le mandat «évangélique» où triomphent tant de courage et
d’humilité:
«Encens, baumes précieux--et la myrrhe de Saba,--c’est l’asinaire
vertu--qui vous porta dans l’Église.»
Ce chant discors et bigarré a pour _coda_ une strophe de grande allure.
Mouvement lyrique fort au-dessus des couplets dont le principal mérite
provient des timbres assonnés et des rythmes imprévus,--toutes choses
qu’une traduction, même littérale demeure impuissante à révéler:
AMEN, dis AMEN, Bourrique!
Déjà repu de gramen,
Réitère cet AMEN
Et dédaigne le passé!
Michelet admirait ici, une _Marseillaise_ primitive, un cri de
ralliement pour les gueux en quête de bonheur et de fraternité. Ainsi,
gardé par le Christianisme latin, le culte asinaire ne semble jurer avec
les dédaigneuses fêtes d’icelui qu’aux yeux d’une trop légère
observation. C’est, en effet, chose de tous connue que le Christianisme
hérita des cérémonies païennes: théories, encensements, prosternations,
offertoires, aspersions lustrales et absoutes, dont il orna la pauvreté
de sa théogonie.
Venu d’Égypte avec l’africaine Isis, mêlé aux rituels orgiastiques des
dieux adolescents chers à l’Asie Inférieure, l’Ane figurait avec gloire
dans ces religions obscures qui, même aux jours triomphants de la Rome
impériale, préparaient dans l’ombre l’éclosion d’un dieu nouveau. Tandis
que la belle courtisane, lasse de plaisir et d’adoration, cherchait
... un esprit indulgent à qui tendre
L’ardente et lourde fleur de son dernier amour,
on voyait les prêtres de Cybèle promener sur le roussin hiératique un
simulacre de la déesse, vendre force indulgences et gris-gris, selon une
pratique florissant encore, de nos jours.
_Non moins vivace qu’Adonis et plus sournois, dura (et dans l’Antiquité
et dans le Moyen-Age) l’autre démon qu’avait dompté le prophète Balaam,
le rusé Belphégor de Syrie aux longues oreilles, l’Ane du vin de la
lascivité, indomptablement priapique._
Le goût des siècles féodaux pour les bêtes monstrueuses accueillit
aisément le grison que tant d’illustres motifs recommandaient à sa
curiosité.
Non content de le conduire à l’autel, il en orna les enseignes, le
sculpta sous mille formes, entre «l’Oison ferré», «l’Ours qui vielle» et
la «Truie qui file». Plus tard, quand l’esprit de la Renaissance mit un
terme aux voluptés grossières des époques naïves, Cervantès emprunta son
Baudet à la Fête de l’Ane. Sur cette monture, il conduisit le bon Sancho
à l’immortalité.
De nos jours, les Fêtes de l’Ane ne vivent plus que dans la mémoire du
liseur.
La Nef des Fols, où si volontiers le XVe siècle embarquait sa névrose, a
mis ses passagers en terre ferme, sans que nul chaperon à clochettes les
distingue du premier venu. _Papa fatuorum incensabitur cum boudino_,
prescrivait l’antique formulaire. Quasimodo, présentement électeur,
déclinerait ces familiarités.
Seule et toujours victorieuse, la _Danse des Morts_ poursuit son branle
à travers l’humanité. Chaque heure qui tinte, chaque année qui s’efface,
marque le pas de la blême farandole. En attendant que vienne son tour,
le sage se divertit aux grimaces pitoyables, aux lâches contorsions des
macabres danseurs.
P. 17.--«Fabre d’Églantine en face de la Convention, déduisit son
rapport...»
L’année républicaine commençait au surlendemain de la victoire de Valmy,
le 22 septembre 1792, jour de la proclamation de la République et de
l’équinoxe d’Automne. Ce fut le 1er vendémiaire. Le 20 septembre 1793,
Fabre d’Églantine expliquait à la Convention les motifs qui l’avaient
inspiré, quand il composa les noms des douze mois:
«Nous avons cherché à mettre à profit l’harmonie imitative de la
langue dans la composition et la prosodie de ces mots, dans le
mécanisme de leurs désinences; de telle manière que les noms des mois
qui composent l’automne prennent leur étymologie, le premier, des
vendanges qui ont lieu de septembre en octobre: ce mois se nomme
_Vendémiaire_; le second, des brouillards et des brumes basses qui
sont, pourrais-je dire, la transsudation de la nature d’octobre à
novembre: ce mois se nomme _Brumaire_; le troisième du froid, tantôt
sec, tantôt humide, qui se fait sentir de novembre en décembre: ce
mois se nomme _Frimaire_.
«Les trois mois de l’hiver prennent leur étymologie: le premier, de la
neige qui blanchit la terre, de décembre en janvier: ce mois se nomme
_Nivôse_; le second, des pluies qui tombent généralement avec plus
d’abondance de janvier en février: ce mois se nomme _Pluviôse_; le
troisième, des giboulées qui ont lieu, et du vent qui vient sécher la
terre de février en mars: ce mois se nomme _Ventôse_.
«Les trois mois du printemps prennent leur étymologie: le premier, de
la fermentation et du développement de la sève de mars en avril: ce
mois se nomme _Germinal_; le second, de l’épanouissement des fleurs
d’avril en mai: ce mois se nomme _Floréal_; le troisième, de la
fécondité riante, de la première récolte, en mai-juin, des prairies:
ce mois se nomme _Prairial_.
«Les trois mois de l’été, enfin, prennent leur étymologie: le premier,
de l’aspect des épis ondoyants et des moissons dorées qui couvrent les
champs de juin en juillet: ce mois se nomme _Messidor_; le second, de
la chaleur tout à la fois solaire et terrestre qui embrase l’air de
juillet en août: ce mois se nomme _Thermidor_; le troisième des fruits
que le soleil dore et mûrit d’août en septembre: ce mois se nomme
_Fructidor_. Ainsi donc, les noms des mois sont: _Automne_:
Vendémiaire, Brumaire, Frimaire; _Hiver_: Nivôse, Pluviôse, Ventôse;
_Printemps_: Germinal, Floréal, Prairial; _Été_: Messidor, Thermidor,
Fructidor.
«Il résulte de ces dénominations, ainsi que je l’ai dit, que par le
seul fait de prononcer le nom des mois, chacun sentira parfaitement
trois choses avec tous leurs rapports: la saison où il se trouve, la
température et l’état de végétation. C’est ainsi que, dès le premier
nom de _Germinal_, il se représentera sans effort, par la terminaison
du mot, que le printemps commence; par la construction et l’image que
présente le mot, que les agents élémentaires travaillent; par la
signification du mot, que les germes se développent».
Le 21 septembre, équinoxe, équilibre. _Libra_. La balance. Suivant la
remarque de Romme, ce fut sous ce signe de la justice et de l’égalité
que la République fut proclamée. Une constellation préconisa l’ère
nouvelle.
P. 25.--«C’est l’_Églogue à Pollion_...»
_Pollio_ (Égl. IV)... Plan d’éducation d’après les âges de l’Homme:
1º PREMIÈRE ENFANCE (la _Nursery_. La Crèche. La déesse Levana: _Cf._
Quincey, _apud_ Baudelaire: _Paradis artificiels_):
_Tu modo nascenti, puero...
Casta, fave, Lucina..._
2º DEUXIÈME ENFANCE (l’Histoire. Le précepteur):
_divisque videbit
Permixtos heroas et ipse videbitur illis._
L’enfant ne doit rien faire:
... _nullo munuscula cultu._
3º ADOLESCENCE, JEUNESSE. (Le Combat pour l’équité):
_Pauca tamen suberunt priscæ vestigia fraudæ
... erunt etiam altera bella._
4º AGE MUR (Suppression du labeur forcé, du _struggle for life_,
également néfaste pour le vainqueur et pour le vaincu. Loisir et
dignité):
_Hinc, ubi jam firmata virum te fecerit aetas,
Cedet et ipse mari vector..._
5º VIEILLESSE (Justice patriarcale). Le demi-dieu législateur: Fafnos,
Faunus, pithécanthrope évolué, instruit par le Temps, Saturne. En lui
s’incarne le Roi de la Justice, _Dharma-Radjah_,--_Normæ-Rex_. _Cf._ Les
Anciens assis aux portes de la ville, sur des pierres polies, dans
Homère.
_Aggredere o magnos--adest jam tempus--honores._
6º QUELQUES SYMBOLES. Entendre aussi de l’Humanité chacune de ces
œuvres. _Sæclo terrarum_ (Lucrèce). Irrégularité des Jeux Séculaires. Le
_Carmen_, exécuté à des intervalles arbitraires (_certus undenos decies
per annos_), encore qu’il atteste le Soleil immuable: _alme _Sol_!_
Absurdité de la période centenaire. Les idées se renouvellent tous les
trente ans.
7º Enfin, LA JUSTICE (Astrée):
_Jam redit et Virgo, redeunt Saturnia regna._
(La Vierge céleste. Égypte. Chaldée). _Cf. Apulée. Isis._ Notre-Dame.
L’Immaculée (Perse). Retour à la fraternité du Latium.
_Jam nova progenies cœlo dimittitur alto._
_Dimittitur. Avatarati. Avatar._ Descente de Wichnou:
Quand la justice languit, quand l’injustice se lève, alors je me fais
moi-même créature et je renais, d’âge en âge, pour la défense des
bons, pour la ruine des méchants et le rétablissement de l’équité
(_Baghavad-Gita_).
_Cf._ Salomon Reinach, _Cultes, mythes et religions_, t. II, cap. IX.
_L’orphisme dans la IVe églogue de Virgile_. Interprétation _romaniste_
(Cartault) et interprétation _orientaliste_ (Sabatier).
«D’une manière générale, on peut dire que les exégètes de la _IVe
églogue_ se répartissent en deux groupes que nous appellerons pour
abréger, les _romanistes_ et les _orientalistes_. Les uns font appel à
l’histoire romaine (début de la seconde moitié du Ier siècle); ils
veulent que Virgile ait écrit un poème plein d’allusions politiques,
des «vers pieux sur commande» comme Veuillot disait d’Horace, avec des
réminiscences d’Hésiode et de Théocrite, pour terminer le tableau et
l’encadrer. Les autres soupçonnent, avec plus ou moins de précision,
des influences orientales, en particulier celle du messianisme juif
qui était alors en pleine effervescence et où l’attente, suivant le
mot de Renan, allait créer son objet. A ce groupe d’interprètes
appartient l’empereur Constantin qui, dans son discours _Ad Sanctorum
cœlum_, conservé par Eusèbe, intercala une traduction grecque de la
IVe Églogue, parce qu’il y reconnaissait avec beaucoup de chrétiens de
son temps, l’annonce de la venue du Sauveur. Dans l’antiquité, comme
de nos jours, l’interprétation _orientaliste_ a surtout tenté les
esprits disposés au mysticisme. L’explication _romaniste_ a pour elle
les esprits positifs qui se méfient, non sans raison, d’un mot vague
comme celui de _pressentiment_ et de ce qu’il implique, à vrai dire,
de quasi surnaturel.»
Salomon Reinach, _loc. cit._
P. 28.--«La Grèce avait déjà fourni le type de cette pédagogie
heureuse.»
«... _gymnastique et musique, le rythme et le mouvement_». (_Bible de
l’Humanité_, liv. I, chap. III. L’Éducation. L’Enfant).
Hermès, Sürya-meia, le médiateur de Sürya, est le dieu des échanges.
Crépuscule: échange de la nuit et du jour; psychopompe de la vie et de
la mort. Au gymnase, l’adolescent, guidé par lui, passe de l’enfance à
la virilité. Plus tard, musicien, trafiquant, orateur, athlète, à
l’agora, dans les festins, au marché, dans l’arène, il obéit encore aux
lois d’Hermès; il se réclame de ses dons pour vaquer aux échanges de la
pensée ou de la richesse, du négoce ou de la poésie.
P. 29.--«La cité républicaine, maîtresse de ses propres lois...»
Chant de Callistrate: _Sous ces myrtes en fleurs, j’ai caché mon
poignard_. (Laprade).
Ἐν μύρτου κλαδὶ τὸ ξίφος φορήσω
Ὥσπερ Ἁρμόδιος κ’ Ἀριστογείτων
ὅτ’ Ἀθηναίης ἐν θυσίαις
ἄνδρα τύραννον Ἵππαρχον ἐκαινέτην
Αἰεὶ σφῷν κλέος ἔσσεται κατ’ αἶαν
Φίλταθ’ Ἁρμόδιε κ’ Ἀριστογείτων,
ὅτι τὸν τύραννον κτανέτην,
ἰσονόμους τ’ Ἀθήνας ἐποιησάτην
P. 35.--«Le Soleil détermine à la fois le rythme des saisons et
l’ordonnance de la vie sociale...»
La plupart des fêtes que n’ont pu laïciser les temps nouveaux (si
pauvres d’ailleurs en nouveautés!) gardent encore leur physionomie et
quelques-uns de leurs caractères primitifs pour des raisons qui n’ont
rien de commun avec les dogmes dont elles forment la parure et
l’illustration.
Presque toutes remontent à des époques beaucoup plus hautes que celles
où furent codifiés, mis en ordre, adaptés à la culture et au goût
moderne, les songes métaphysiques, les préceptes moraux qu’elles
embellissent de pompe ou de gaieté.
Dans le Christianisme notamment qui, sous diverses rubriques,
protestant, grec ou romain, rallie en Europe et soumet à sa domination
tous ceux que préoccupe la rêverie sacrée, il n’est pas douteux que les
fêtes soient antérieures et de beaucoup aux légendes évangéliques.
Rites agricoles, symbolisme naïf des saisons et des jours, exorcisme de
la tempête, glorification du beau temps! Sous la draperie auguste et les
ornements infinis que les siècles ont ajoutés à la trame grossière des
solennités primitives, se retrouvent le culte du Soleil, les terreurs de
l’Homme à peine évolué, devant l’Orage, la Nuit, les phénomènes qui
menacent la vigne, les blés en herbe, la nourriture en fleurs. Combien
d’hymnes, d’antiennes compliquées, savantes, hérissées de théologie et
de «doctes emphases», de broderie et de surcharges parasites, ont pour
trame et pour squelette ces préoccupations naturalistes! Ainsi chante
l’Homme, réconforté par l’avènement de l’Aurore, de la Lumière toujours
adolescente, qui fait la Terre sans embûches et lui prête son éternelle
splendeur.
Le fonds religieux de l’humanité reste le même depuis les temps
immémoriaux. Si, comme l’affirmait Karl Marx, nous vivons toujours au
temps de la préhistoire, nulle part cette allégation (est-elle si
paradoxale?) ne brille plus opportunément qu’en matière de cultes et de
dogmes. Les hommes d’aujourd’hui possèdent les mêmes clartés là-dessus
que leurs aïeux des cavernes. Nos esprits gardent les mêmes rêves que,
sans doute, harmonisaient, en regardant les Étoiles ou le Soleil
couchant, tels poètes de l’âge de pierre, peut-être aussi grandioses que
le Parnasse tout entier. Ce qui change, disait Flaubert, c’est
l’anecdote divine, l’aventure déduite par les théologiens. Le fond reste
le même, à savoir, les apparitions, les extases, la vie et la
résurrection des morts, les purifications et tout ce qui s’ensuit.
Ajoutez l’animisme, la croyance au Génie, au Démon pervers ou tutélaire,
à l’Esprit bienfaisant qui ramène le gibier ou fait prospérer les
semailles, à la Puissance inconnue et malveillante qui met en fuite le
cerf ou le chevreuil, fait tomber la grêle ou dessèche les épis. Quelle
joie aussi pour le piocheur de terre, pour l’ouvrier agricole quand le
drame de la moisson, avec tant d’alternances de peurs, d’inquiétudes et
d’efforts, aboutit au dénouement heureux, quand les gerbes s’amoncellent
et que, sous les coups rythmiques du fléau, se détache le blé mûr!