LAURENT TAILHADE
Les Saisons & les Jours
PARIS
Éditions Georges Crès & Cie
116, Bd St-Germain, 116
1917
DU MÊME AUTEUR:
Éditions Georges Crès & Cie
LE SATYRICON DE PÉTRONE. Traduction de Laurent Tailhade (LES MAÎTRES DU
LIVRE). Épuisé.
LES COMMÉRAGES DE TYBALT. Petits Mémoires de la Vie. 1903-1913.
Frontispice de Sacha Guitry. (Collection «Les Proses»).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
15 exemplaires Chine (dont 5 hors commerce) numérotés de 1 à 10 et de 11
à 15.
15 exemplaires Japon (dont 5 hors commerce) numérotés de 16 à 25 et de
26 à 30.
15 exemplaires Hollande Van Gelder (dont 5 hors commerce) numérotés de
31 à 40 et de 41 à 45.
10 exemplaires papier de Rives vert chartreuse (dont 5 hors commerce)
numérotés de 46 à 50 et de 51 à 55.
1100 exemplaires vélin (dont 100 hors commerce) numérotés de 56 à 1055
et de 1056 à 1155.
Nº
Copyright by Laurent Tailhade, 1917.
Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour
tous pays.
A LA MÉMOIRE
DE
JACQUES VIEILH DE BOISJOSLIN
AU PATRICIEN
A L’ANARCHISTE
EN HOMMAGE
D’IMPÉRISSABLE GRATITUDE
SON DISCIPLE ET SON AMI
L. T.
Nice, le 21 juin 1916.
LES SAISONS ET LES JOURS
_Pollio, et incipient magni procedere menses._
Quand, après avoir subi les épreuves longues et rudes qu’infligeait aux
novices le Pontife de Mithra; quand, purifié par des travaux et des
austérités probatoires, par la vigile d’une redoutable nuit, digne enfin
d’accéder aux choses liturgiques, d’entrer dans la familiarité du dieu,
l’adepte revêtait--symbole de sa participation aux mystères--la robe
sans couture et l’étoile de lin blanc, une vie auguste, magnifique et
nouvelle commençait pour lui.
Debout sur les degrés du temple où s’effeuillaient les roses de
l’aurore, dans la fraîche clarté du matin, il célébrait son ordination.
Il disait l’_introït_ de sa première messe. Il offrait au jour levant
les fruits de son adolescence et, les paumes ouvertes, saluait d’un cri
joyeux, la lumière nouvelle.
Ce cri de l’Initié, que le polythéisme antique, dans les sombres jours
de la décadence romaine, opposa au triomphe du Christianisme, cette
prière suprême du dernier culte où quelque chose encore survécut de la
beauté païenne, cet appel de joie et d’espérance, tous les peuples,
toutes les familles humaines, les ont proférés, depuis le troglodyte des
cavernes bénissant, avec le retour de l’aube, la fin des nocturnes
épouvantes jusqu’au pâtre des plateaux de Pamir épandant sur le bûcher
la libation rituelle que, dans ses volutes d’or et sa fumée ondoyante,
Agni, la flamme joyeuse et purificatrice, porte au Soleil levant.
Ce cri, nous le poussons encore! Ces rites que les peuplades
indo-européennes célébraient au chant des hymnes védiques, ces rites
dont ils magnifiaient l’alternance des saisons et des jours, ces rites,
enfin, survivant à la chute des empires et des dieux, nous les
accomplissons comme autrefois, l’Inde, la Perse, l’Hellade ou le Latium.
Nous faisons malgré nous le geste héréditaire,
quand nous offrons au seul dieu visible, au Soleil Créateur, au Soleil
que Platon déclarait «fils unique de Dieu», l’hymne de reconnaissance
chanté par nos pères en l’honneur de Suryâ, d’Ormuz, d’Osiris, de Phœbus
ou d’Apollon, dieux jeunes et tutélaires, dieux du printemps, de la
victoire et du laurier.
Si le Jour de l’an, Saint-Nicolas, si Noël, dernier terme de l’année
civile ou, pour mieux dire, anniversaire de l’Astre nouveau-né; si, plus
tard, les fêtes du Carnaval et de Pâques suspendent pour quelques
heures, les haines et les rivalités du monde occidental; si la table de
famille, quand arrivent ces dates indulgentes, groupe autour des mets
nationaux les peuples de la France, de l’Angleterre et de l’Allemagne;
si le gui, que les prêtres de Wotan, les Vellédas en robe blanche,
cueillaient avec la serpe d’or, présage le bonheur aux promis du
vingtième siècle, c’est que par un miracle de force et de beauté, le
culte du Soleil persiste en dépit des traditions ineptes, des
sacrements, de la théologie et des sinistres balivernes en faveur chez
les chrétiens. Il rayonne encore, tandis que lentement, s’efface le
crépuscule de tous les autres dieux.
Fête aussi durable que la Terre, que les planètes, gravitant comme elle,
dans l’orbite du Soleil, fête de l’Astre qui suscite la vie, engendre la
lumière, éveille la force, la raison, l’amour et la beauté!
C’est le jour natal de l’Univers.
§
Au 21 décembre, solstice d’hiver (et, par conséquent, jour le plus bref
de l’année), la Terre achève autour du Soleil sa pérégrination de douze
mois. Le voyage annuel recommence. Les longues nuits s’abrègent peu à
peu. Sous les frimas qui «verrouillent la terre», dans les tourmentes de
nivôse et les embruns de février, court déjà le frisson irrésistible du
printemps. Cette jubilation de la noire Demêter que l’amant sidéral
épouse chaque année, ce triomphe de l’Isis éternelle, rajeunie et
féconde sous l’étreinte d’un dieu, tous les âges l’ont connue, toutes
les religions l’ont célébrée, toutes les théogonies l’ont enregistrée
dans leurs annales.
D’une vierge le Soleil naît. Cette fable que théologiens et poètes
enguirlandèrent à l’envi, ce conte élaboré, transmis, refait de cent
manières, cette légende que pendant une douzaine de siècles, rumina sans
fin la rêverie obscène des Pères, des Docteurs, des Évêques et des
Moines, remonte aux plus hautes origines de l’Humanité. Dans leur
_asegard_, elle émerveillait déjà ces peuplades indo-européennes, ces
hordes blanches, Celtes, Kymris, Germains, Scandes ou Gaulois, qui, de
l’Hymalaya descendirent comme un fleuve et submergèrent l’Occident.
Aux êtres divins imaginés par leurs tribus, aux sauveurs en déplacement,
les Aryas se plurent à donner cette génération insexuelle que démentent
les plus sommaires notions d’embryologie. Et les nègres, les jaunes,
pensent comme les Aryas. Sur ce point, idolâtres et fétichistes
s’accordent à l’unanimité! La parthénogénèse du Soleil agrée à
l’Égyptien dévot non moins qu’au pasteur idolâtre de l’Indoustan. On la
trouve chez les Bengalis comme chez les Esquimaux! La Vierge Mère de
Saïs porte en ses bras Horus, un _bambino_ pareil à l’Enfant-Dieu des
Saintes-Familles. Afin que nul n’en ignore: «Le dieu que j’ai
enfanté--dit une inscription, au socle de la statue--c’est le Soleil...»
«Quand Devaki mit au monde Krishna, (précurseur plusieurs fois
séculaire du Christ hébreu) la mer frémissait, les montages
tremblaient, les étoiles resplendissaient. La Nuit se trouvait dans
(ou plutôt, _sous_) la constellation de la Délivrance. Et l’on a donné
le nom de «Victoire» à l’heure où se montra le divin Jeune Homme, qui
de son regard illumine la terre.»
Ainsi, les dieux incarnés ne font qu’une même personne avec le Soleil!
Leur avènement concorde avec son entrée dans le signe du Capricorne,
domicile de Saturne, quand le premier mois, celui de Janus-Saturne
(_Januarius_) commence, déterminant ainsi le premier jour de l’an
nouveau.
La plupart des civilisations choisirent cette date pour inaugurer
l’année. Les Romains, seuls, qui furent des militaires, par cela même en
révolte contre toute idée scientifique, la faisaient débuter à
l’équinoxe du printemps, jusqu’au règne de Numa, lequel restaura l’ordre
ancien et fit commencer le grand jour annuel au solstice d’hiver. En
effet, le caractère sacerdotal de Numa implique un certain nombre de
connaissances initiatiques.
L’Égypte ouvrait l’année au solstice de juin (24 de ce mois: _Yaô_,
_Yaôkannan_: la grâce de _Yaô_: Saint Jean le Baptiste). Cependant, elle
célébrait encore à Philæ, avec des libations, la fête des Lumières (27
décembre).
«O Phrâ--s’écriait-elle--vas-tu nous quitter? Mais il revient sur
l’horizon.»
Et c’était Horus (_Oour_: Lumière, le _Jaô_ des Gnostiques), Horus qui
la consolait, apparaissant le doigt dans la bouche, avec le geste de
l’enfant à la mamelle, emblème des renaissances et du mouvement
circulaire, accompli tous les ans, par la suite des heures et des jours.
Même aujourd’hui, nous constatons la présence, lumineuse encore, de tout
le Zodiaque, des Astres et du Calendrier dans le personnel évangélique.
Le mystère de l’Incarnation s’accomplit au déclin de l’automne, dans la
décade qui finit l’année (neuvième mois du calendrier étrusque). Alors,
sous le méridien, se trouve le Capricorne. Le premier signe qui monte à
l’horizon, c’est la Vierge. Elle a sous ses pieds le Dragon des
Hespérides.
Elle porte en ses bras un nouveau-né, comme Isis ou Dewaki.
Devant elle, se dressent le Lion (Saint Marc) et au-dessus, le Bœuf
(Saint Mathieu).
A ses pieds, Janus. Tout d’abord, il se confond avec Saturne «obscurci
dans son anneau lointain». Ensuite par une cristallisation fréquente
chez les mythographes, il devient _l’Homme-aux-sept-clefs_ d’abord,
finalement, Képhas, la Pierre, _Petrus apostolus_, que le coq de
l’aurore éveille, Saint Pierre, prince des Apôtres et guichetier du
Paradis.
A l’opposite, dans la sphère inférieure, se faisant vis-à-vis, l’oiseau
Roch, le rapace, aigle ou gypaëte, stylisé par l’art hiératique (Saint
Jean) d’une part; de l’autre, l’Homme ailé (Saint Luc) participant du
_Keroub_ sémite et du _Genius_ latin.
A l’horizon, la couronne (_Stéphanos_, Saint Étienne, protomartyr),
Orion et ses trois étoiles (Rois Mages) que Sirius, «roi des longues
nuits, soleil du sombre hiver» conduit au Nouveau-né, portant avec la
myrrhe et l’or, l’encens du Sabéïsme, l’adoration des Guèbres, le culte,
les hommages de l’Orient où vont briller ses feux.
De même, que plus tard, grâce au manque de culture chez les moines
collecteurs de légendes, Bacchus déchiré dans le pressoir, devient Saint
Denis, portant lui-même sa tête coupée et par dérivation, l’armée
encombrante des martyrs céphalophores, tandis que certaines épithètes
propres au dieu de la vendange: _Rustique_, _Eleuthère_, se transforment
en Bienheureux dans le ciel du Nazaréen; de même, les phénomènes
cosmiques, grâce à «la bêtise judéo-chrétienne» (Schopenhaüer)
s’incarnent et les voici protagonistes des contes un peu niais, des
paraboles rustiques attribuées à Jésus par le troupeau qui l’a fait
dieu.
Le Noël médiéval gardait un souvenir atténué de son origine solaire. Le
Bœuf et l’Ane y participaient. L’un, comme issu du Taureau (le _hom_ des
Perses), puis du Bélier (_agnus dei_), par la précession des équinoxes;
l’autre, comme infatigable auxiliaire du vigneron, du laboureur et du
meunier. C’était un reste du totémisme, de la zoolatrie primitifs, dont
les ornements des cathédrales: perroquets à têtes de singes, griffons,
hircocerfs, béliers ithyphalliques, mulets baudouinant des religieuses,
témoignent encore à nos regards.
Le lendemain de la Noël, mené dans le sanctuaire, l’Ane entendait la
messe, tandis que les préchantres, en latin barbare, exaltaient ses
vertus spécifiques: la patience et la sobriété.
Enfin, dans les saints Innocents, tués, disent les Évangiles, par
Hérode-le-Grand (lequel mourut quatre années avant la naissance probable
de Ieschou) on reconnaît ces pâles fleurs d’hiver que détruisent les
tempêtes et le gel incléments, si bien que Fortunat, pour chanter leur
gloire, ne trouve d’autre image que celle d’un tourbillon, emportant
vers la nuit les roses du matin.
Humanisés, abâtardis, enduits de sottise par le Christianisme et de
fadeur par les Jésuites, les nobles rêves antiques, les fortes légendes
naturalistes devinrent, aux époques sans instruction de la Monarchie
française, motifs de décor et prétextes à ballets. Diane, Apollon,
Minerve fournirent à Boileau des rimes pédantesques et des rondeaux à
Benserade. Les scénarios de Molière nous font connaître que M. Le Grand
devant Louis XIV en habit de gala, «dansait Neptune ou Apollon».
§
Ce fut une heure digne de mémoire pour la Science et pour la Raison,
quand, au début de l’automne, le 3 octobre 1793, Fabre d’Églantine, en
face de la Convention, déduisit son rapport sur le calendrier
républicain.
L’Humanité vivait alors un moment sublime, une époque dont toute âme
généreuse ne peut sans émotion recorder le souvenir.
La hache s’abattait sur la tête des rois.
En voiles blancs, sous un chapeau de roses, au milieu des vivats et des
hymnes d’allégresse, la Raison prenait place à l’autel Notre-Dame.
La Victoire, en chantant, menait à la frontière, «à Jemmapes, à Fleurus,
les paysans, fils de la République», hommes, conscrits, vieillards, qui,
dressés par leurs généraux de vingt ans contre un monde à son déclin,
récoltaient la gloire et semaient la liberté.
A la barre de la Convention, acclamés par les représentants du peuple,
éphèbes, matrones, jeunes filles, ceints d’écharpes tricolores et
couronnés de fleurs, entonnaient le _Chant du Départ_, célébraient les
grands jours de la République, l’affranchissement de la pensée humaine.
Une béguine, évadée et rendue au siècle, invitait la Convention à
délivrer ses sœurs, captives comme elle d’un monstrueux engagement.
C’est alors qu’une ère nouvelle étant apparue, et le siècle d’airain
dorénavant fermé, la Convention délibéra de choisir l’avènement de cette
ère nouvelle pour dater les actes de la République, pour abandonner le
style, comme on disait alors, de l’esclavage en faveur, atteste Carlyle,
«d’un calendrier supputé d’après le méridien de Paris et l’âme de
Jean-Jacques Rousseau».
Maréchal, qui se glorifiait comme Shelley du nom d’«athée», environ dix
ans auparavant avait proposé au Monde un calendrier «affranchi des
antiques superstitions».
Plus tard, les mathématiciens de la République, Romme, assisté de Monge
et de Lalande, fournirent la nomenclature scientifique, un partage
rationnel de l’année en mois égaux, suivis, à l’équinoxe automnal,
d’autant de jours complémentaires qu’il en fallait pour mettre d’accord
l’Almanach et le Soleil.
Quatre saisons égales, douze mois égaux, chacun de trente jours, ce qui
fait trois cent soixante, plus cinq jours de fête: fêtes du Travail, des
Récompenses, des Actions, de la Pensée et du Génie humain, complétaient
le cycle de l’année, avec la simple addition, tous les quatre ans, d’une
sixième fête, celle de la Révolution, correspondant au 29 février des
années bissextiles admises par le style périmé.
Tout cela fort logique, fort clair et judicieux, mais vide comme
l’Abstraction et déplaisant comme l’Ennui. L’étincelle manquait.
C’est alors que vint un poète. Il remplaça les nombres par des vocables
émus, des paroles vivantes. Avec douze mots magiques il représenta le
drame de l’année et le cours des saisons.
Au 22 Septembre, quand les jours s’égalent aux nuits, quand la Terre,
lasse d’amour et de fécondité, comme la Belle-au-bois dormant, sous un
voile de brume, entre dans le sommeil et la froidure de l’Hiver, les
mois assument des noms à désinences tristes, écrits, pourrait-on dire,
en mineur, annonçant, après la joie éphémère du pressoir et les douceurs
mélancoliques de l’automne, le retour de la brume inerte, des frimas:
Vendémiaire, Brumaire, Frimaire.
Puis, le lourd spondée accrédite la pesanteur des neiges et la paix
noire de l’hiver: Nivôse, Pluviôse, Ventôse.
Mais déjà, le Soleil remonte dans l’air froid et pur. Il verse une
fraîche lumière au monde rajeuni. Dès lors, Fabre d’Églantine entend
sourdre les germes, et, dans ce travail mystérieux de Perséphone
remontant au jour les mains pleines de narcisses et de violettes, vibrer
tour à tour les harpes du Printemps et les fanfares de l’Été.
Chaque jour du mois, au lieu d’un nom de saint plus ou moins
authentique, prend celui d’un végétal, d’un fruit, d’une herbe ou d’une
fleur. Cela paraît dérisoire aux ennemis de la société laïque. Les
catéchismes de persévérance, les manuels destinés aux patronages
catholiques, les livres aussi bien pensants que mal pensés, prodiguent à
ce sujet les trésors de leur esprit. Combien cependant ingénieuse, et
charmante, et virgilienne la rusticité de ces vocables d’où le travail
nourricier de la Terre n’est jamais exclu, d’où montent, comme un parfum
de géorgique, les chansons du labour et les souffles du terroir!
Ici, apparaît dans sa bonté profonde, son grand cœur, son amour des
humbles et son culte du travail, la Révolution française.
Le calendrier républicain est, peut-on dire, son _Chant séculaire_, son
_Églogue à Pollion_. Il préconise l’avènement d’un âge fortuné, allègue,
comme les vieux poètes, la véracité du Soleil que nul n’oserait accuser
d’imposture, pour annoncer l’avènement de la Justice et de la Liberté.
Grande, lumineuse et forte leçon qui jaillit de ce poème quotidien! Si
forte que la vieille Europe de la Sainte-Alliance, dans sa haine de la
Révolution, de ses œuvres et de son esprit, ne cessa de tourner en
dérision le calendrier Fabre d’Églantine que pour le charger
d’invectives, tandis que Pie VII lui-même exigeait de Bonaparte le
retour au calendrier grégorien, comme un premier gage de domesticité.
§
Les dieux sont morts. Nul ne songe moins que nous à leur rendre la vie.
Avec son énergie et ses défaillances, l’Homme seul reste debout, l’Homme
qu’il sied d’entraîner à des volontés sociales et dont il importe de
faire un esprit indépendant, un ferme citoyen.
A la Famille d’abord, puis à l’État, incombe une œuvre sacrée: Instruire
les enfants, leur donner des mœurs libres et l’exécration des
oppresseurs. La naissance, la puberté de l’être humain, c’est le seul
Noël de la cité future, le Noël qui ne doit pas finir. Entre Lucine et
Vénus, l’Adolescent grandit. La marche du soleil ordonne les jours de sa
croissance qui, bientôt, lui confère le sublime privilège «de perpétuer
l’Humanité».
Virgile, poète augural de la civilisation romaine à son apogée, instaure
un plan d’éducation ordonné suivant les âges de l’Homme que rien ne
surpasse en logique, en beauté. C’est l’_Églogue à Pollion_. Depuis la
prime enfance, où l’être à peine formé, entre les mains des aïeules,
reconnaît d’un sourire la jeune et tendre mère, jusqu’à la vieillesse
où, grandi par l’expérience et la douleur, il accède aux pacifiques
magistratures--la vie humaine se déroule, suivant une courbe
harmonieuse, dans la douceur et dans la paix. C’est le contraire même de
l’ascèse inepte et féroce du Moyen-Age, du castoiement perpétuel qui
courbait le disciple sous les verges et l’entendement sous l’absurdité.
Le poète latin, contre les sectateurs du péché originel, n’estime pas
que la Terre puisse rendre à son Maître futur des honneurs excessifs:
Vois, dit-il, osciller le monde sur l’axe de sa sphère, et les terres,
et les espaces de la mer, et le ciel profond! Vois l’Univers! Il se
réjouit de Celui qui doit venir.
La Grèce avait déjà fourni le type de cette pédagogie heureuse où
l’éphèbe, sous le regard ami des hommes et des dieux, était promu à la
dignité virile, où dans la cité républicaine, maîtresse de ses propres
lois, celui qui porterait bientôt le nom de citoyen marchait libre, déjà
indépendant et fier.
Aux portes du gymnase, Hermès attendait l’enfant sorti du foyer
maternel, quittant pour la première fois, sa maison et la molle
nourrice. Le dieu lui demandait ce que désire son âge, ce qu’il aime
et ferait. Quoi? simplement deux choses: gymnastique et musique, le
rythme et le mouvement (_Michelet_).
L’éducation tout entière laissait à la jeune âme sa native candeur, lui
permettait de croître, de s’épanouir en toute liberté. De là cette
aimable aisance que Taine admirait si fort dans les Jeunes gens de
Platon. Ces écoliers discutent familièrement avec Socrate. Leur
admiration n’est point servile. Aucune trace d’embarras ne se montre en
leurs discours. Le poète des _Nuées_ évoque délicieusement leur
souvenir, quand, le front ceint de roseaux blancs et devisant avec un
bel ami de leur âge, ils aspiraient, sous les platanes reverdis, la
bonne odeur du mois de Mai. Aucun surmenage ne déformait leur esprit
ingénu. De la palestre où, sculpture vivante, leurs muscles atteignaient
la perfection des formes humaines, ils gagnaient le gymnase. Dans le
plus parfait langage qu’aient proféré jamais les habitants de la terre,
ils s’exerçaient aux controverses oratoires, en attendant les grands
jours du tribunal ou de l’agora. Athlètes, soldats, marins, juges,
diplomates, ils intégraient pleinement leurs activités sociales et
physiques. C’étaient des hommes, au sens le plus large et le plus
compréhensible du mot.
Combien loin de ce radieux apprentissage les mornes étudiants asservis à
la discipline des temps chrétiens! Exténués, fourbus, idiots sous la
férule du Docteur asinaire, abrutis de scholastique et de latin de
cuisine, tremblant devant l’autorité du Maître, ils rabâchaient la
stupide leçon dictée par les sorbonnistes, par ces «hommes obscurs» que,
d’une pénétrante ironie, Utrich de Hutten stigmatisa. L’Église, dans la
fleur humaine, tuait le fruit de la pensée et le germe de la révolte. La
grande empoisonneuse mêlait de pesants narcotiques au miel aigre dont
elle rassasiait ses nourrissons. L’Ane de la crèche, dans la cathèdre de
Janotus, présidait à la Noël des écoliers.
Mais, au déclin du Moyen-Age, le bon François Rabelais, de son rire
formidable, conspua le supplicié du Calvaire, souffleta la face des
Ténèbres, et rejeta dans la nuit leurs horribles suppôts. A
l’_Antiphysis_ du Christianisme, il opposa la nature simple et
bienfaisante. Il offrit «le lait des tendresses humaines» aux lèvres si
longtemps frottées d’encre et de pain moisi. Rien de plus fort, de plus
sage ni de meilleur que son Pantagruel. Un printemps de sève débordante
y fleurit sous le ciel bleu du matin. La nef d’Utopie entraîne vers la
joie et la lumière ses rameurs suscités de l’obscurantisme, du deuil et
de la nuit. Elle cingle à pleines voiles et, majestueusement, aborde aux
temps nouveaux.
La Révolution Française, dont nous procédons comme procèdent les fils de
leur mère, la Révolution Française qui nous a recréés et, derechef,
promus à la dignité d’hommes, acheva ce périple, dressa pour nos fils
des tentes que nous défendrons jusqu’à la mort. Par elle, nous avons
reconquis le droit de vivre, d’aimer et de comprendre, de magnifier,
sous les yeux des Étoiles, un Noël de science et de fraternité.
Montesquieu définit la loi: «Un ensemble de rapports nécessaires
dérivant de la nature des choses.» Donc cette loi n’est autre que la
Nature elle-même. Nous déférons à elle seule: nous entendons n’obéir
qu’à ses commandements. Il faut, en dehors d’elle, briser tout principe
d’autorité, détruire l’obéissance dans le for intérieur: morale,
religion. Vivre est l’unique devoir que nous enseigne l’exemple
instructif des animaux. Il est plus glorieux, certes, de «mourir comme
un chien», après une existence bien remplie, que de mourir comme un
saint ou même comme un sage!
Funeste obéissance! Il faut la détruire encore dans l’ordre civil: en
arrachant l’homme aux disciplines qui le dégradent, et l’énervent. Dans
l’ordre économique, en rendant à tous le capital, ce bien de tous.
Il faut, comme Jean Huss, comme les Albigeois, offrir «la Coupe au
Peuple», cette Coupe où fermente le breuvage sacré de la connaissance et
du bonheur. Il faut, du soleil intime que nous portons en nous, allumer
le foyer tutélaire où viendront prendre place les pèlerins du monde
entier. Ainsi, nous conformant au plan de l’Univers, nous connaîtrons
les heures joyeuses de Noël, d’un Noël véritablement humain.
Voici que, parcourant les demeures du Zodiaque et, de l’un à l’autre
pôle, conviant la Terre à l’indéfectible joie de son retour, le Soleil
détermine à la fois le rythme des saisons et l’ordonnance de la vie
sociale. Il marque les travaux et les heures, le temps des semailles et
des labours. C’est lui qui triomphe inlassablement des ténèbres, sous
ses figures multiples et ses avatars sans nombre. Il est Phœbus, Athys,
Adonis, au printemps. Il préside à la Pâque (passage des ombres à la
lumière). Jupiter, en été, il reçoit, en automne, Perséphone dans son
sein, tandis que le Soleil d’hiver, Osiris, conduit les âmes défuntes
vers les juges de l’Amenti, comme son frère Hermès guide leurs pas
incertains aux prairies d’asphodèles. Et les saisons humaines suivent le
cours des saisons planétaires. A l’avril de la Jeunesse, au thermidor
fougueux de la Virilité succèdent bientôt les crépuscules brumeux
d’octobre, la Vieillesse, apportant, avec les cendres et les glaces,
l’inutile regret des beaux jours envolés.
Mais la constante palingénésie du Soleil invaincu nous enseigne à ne
désespérer point de l’immortalité. Non, cette immortalité des prêtres et
des pédagogues, cette immortalité des sanctuaires et des collèges qui
promet à l’homme un recommencement infini de sa personne actuelle, une
survivance de la fonction après que l’organe est aboli. Non! Rêves
sinistres! Ils ont fait couler plus de sang, amené plus de désastres et
de ruines que tous les fléaux accumulés: pestes, guerres, inondations,
famines ou incendies. Elles moralisent néanmoins, ces fables niaises.
Elles consolent, au dire de l’apologétique mondaine et des
confessionnaux élégants. Vestiges périmés de l’antique folie!
Abandonnons fables et rêves aux cerveaux imparfaitement évolués, aux
intelligences infirmes qui peuvent demander encore aux survivances
fétichistes des encouragements et des vertus! Ce n’est pas dans l’ombre
vague d’un _jardin_, tel est, au propre, le sens du mot «paradis», ce
n’est pas dans un jardin chimérique, hors du _cosmos_, Olympe, Walhala,
Champs-Élysées ou Jérusalem céleste, que nous avons situé notre
immortalité. Périssent les feuilles, chaque novembre, et que l’arbre
tombe lui-même, après dix fois cent ans! La forêt subsiste. Du chêne
gigantesque l’essence ne meurt pas. Que l’oiseau de l’Iran porte la
dépouille des trépassés à Ormuz libérateur! Que le bûcher triomphal de
Rome ou de l’Hellade consume les ossements des héros! Psyché voltige sur
leurs cendres. Psyché, c’est la pensée humaine, la conscience des races
qui, transmise de génération en génération, affermit les peuples dans
l’héritage spirituel de leurs aïeux, dans le souvenir des luttes
ancestrales pour le juste et pour le beau.
Nous passons, éphémères détenteurs d’un moment lucide. Ombre et
poussière, quand arrive pour nous l’inéluctable fin, nous retournons au
néant. Nous retournons pour mieux dire, à l’être universel où se
désagrègent les formes, où les germes recommencent leur devenir, aux
matrices permanentes où la vie accomplit le cycle harmonieux des
renaissances et des destructions.
Le poète s’attriste et pleure sur l’illusion fugitive des amants:
Vous dites à la Nuit qui passe dans ses voiles:
«J’aime et j’espère voir expirer tes flambeaux.»
La Nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles
Luiront sur vos tombeaux.
Vous croyez que l’Amour dont l’âpre feu vous presse
A réservé pour vous sa flamme et ses rayons.
La fleur que vous brisez soupire avec ivresse:
«Nous aussi, nous aimons!»
Heureux, vous aspirez la grande âme invisible
Qui remplit tout, les bois, les champs, de ses ardeurs;
La nature sourit, mais elle est insensible:
Que lui font vos bonheurs?
Quand un souffle d’amour traverse vos poitrines,
Sur des flots de bonheur vous tenant suspendus,
Aux pieds de la Beauté lorsque des mains divines
Vous jettent éperdus;
Quant pressant sur ce cœur qui va bientôt s’éteindre
Un autre objet souffrant, forme vaine ici-bas,
Il vous semble, mortels, que vous allez étreindre
L’infini dans vos bras:
Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure,
Déchaînés dans vos flancs comme d’ardents essaims,
Ces transports, c’est déjà l’Humanité future
Qui bondit en vos seins.
Elle se dissoudra, cette argile légère
Qu’ont émue un instant la joie et la douleur:
Les vents vont disperser cette noble poussière
Qui fut jadis un cœur!
Mais d’autres cœurs naîtront qui renoueront la trame
De vos espoirs brisés, de vos espoirs éteints,
Perpétuant vos pleurs, vos rêves, votre flamme,
Dans les âges lointains.
Tous les êtres, formant une chaîne éternelle,
Se passent, en courant, le flambeau de l’Amour:
Chacun rapidement prend la torche immortelle
Et la rend à son tour.
Aveuglés par l’éclat de sa lumière errante,
Vous jurez, dans la nuit où le sort vous plongea,
De la tenir toujours. A votre main mourante
Elle échappe déjà.
Qu’importe! l’Humanité se perpétue! Des ruines amoncelées sous ses pas,
des pièges tendus à sa crédulité par les malfaiteurs de toutes sortes,
des crimes que lui imposèrent les religions et la patrie, elle s’évade,
poursuivant de jour en jour, sa marche ascensionnelle vers un siècle
meilleur. Belle comme Vesper, une étoile précède la caravane en marche,
illuminant les longues nuits de son hiver. Hélios a franchi le solstice
de décembre. Il monte victorieusement à l’horizon. L’humanité célèbre
son Noël. Féconde et réparatrice, dissipant les brumes de l’erreur et
les équivoques de l’obscurantisme, comme une étoile salutaire, apparaît
la Justice. Elle apporte le châtiment des fourbes, la confusion des
tyrans, et la revanche des opprimés.
Nous aussi, que les jours à leur déclin admonestent de ne plus compter
sur les années périssables, nous chanterons, à notre tour, le _Cantique_
du Soleil, ce cantique dont les fils de Rama, nos pères, saluaient
l’aurore aux bords du Gange, ce cantique dont, au jour de la Paix
Romaine, un chœur de vierges patriciennes et de chastes jeunes hommes,
devant les dieux favorables aux Sept Collines, firent entendre les
rythmes sibyllins.
§
Astre Roi! Soleil pacifique! surgis donc et réconforte de ton avent les
peuples laborieux! Toi dont le cours instruit les hommes, leur
enseignant l’industrie et le travail, toi qui, par ta chaleur enclose
dans la houille et les métaux, fomentes l’activité des races humaines,
brille sur la cité d’amour que devancent et préconisent nos désirs!
Jadis, dans ta gloire d’après-midi, Héraclès, vainqueur des monstres et
des fléaux, sur les sapins embrasés de l’Œta, ô bienfaiteur des
Éphémères, tu regagnas les maisons du ciel et te perdis somptueusement
dans le sein de ton père: _Dyaus-pytar_, _Zeus-pater_, _Dieu-le-père_,
c’est-à-dire l’air apaisé, l’azur limpide qui, sans la coopération
d’aucune femme, engendra et mit au monde, Pallas d’abord, la Raison
clairvoyante, puis Thémis, l’indestructible Loi. Ton frère Prometheus
naquit de la Déesse. Enfant de la Justice, il prit les hommes en pitié,
leur enseigna les arts qui subjuguent les forces naturelles et
permettent d’accéder à la vertu. C’est pour un tel grief que les dieux
l’ont mis en croix!
Mais la philosophie d’Hercule, mais l’exemple de Prométhée vivent
toujours. Ils resplendissent à l’horizon du monde, plus hauts que le
Caucase, plus admirables que l’Œta! Soleil d’équité! Soleil de lumière
intérieure, tu revis dans le juste dont la face réjouit les
constellations! Nous marchons à ton rayonnement. Éclaire-nous! Sous tes
rayons, les bêtes de la nuit, fétides et rampantes, s’enfuiront
épouvantées. Fertilise pour les nations à venir, un sol moins
réfractaire et des champs plus amis. Imprègne de ta richesse le
patrimoine illimité des familles humaines. Que dans les plaines
reconquises, bien commun à tous les hommes, croissent des gerbes
nourricières et de consolantes fleurs!
Et quand l’Inévitable aura scellé notre bouche, amorti ce foyer
d’enthousiasme libertaire que l’âge n’éteint pas; quand tes rayons,
dissolvant l’ombre que nous fûmes, auront mêlé aux grandes herbes, aux
plantes, aux labours, à la nuit lustrale des abîmes, ce fragile
simulacre où tant de saintes ardeurs ont allumé leurs flammes, Soleil!
luis à jamais sur la ville affranchie où graviront, un jour, les tribus
nouvelles, sans maîtres et sans dieux, tels, autrefois, les saints
architectes de Dvaravati, l’acropole de Brahma, conduits par un oiseau
d’heureux augure et de chant persuasif. Luis sur la Jérusalem aux
fontaines permanentes, aux habitacles fraternels, sur la Rome future
que, seuls, gouverneront, loin des riches imbéciles, des pontifes
sacrilèges et des prétoriens bestiaux, l’Amour et la Concorde, la Raison
et la Justice, et toi, bienheureuse Paix, rachetée enfin, comme, jadis,
te montrait Aristophane, des cavernes et des ténèbres où te dérobèrent
si longtemps à nos regards, la jalousie et l’animadversion des autres
dieux!
Vers toi, Soleil, Soleil toujours nouveau-né, vers toi jaillira l’hymne
de gratitude que, saufs des antiques douleurs et de la servitude abolie,
en plein ciel, chanteront les fils que nous aurons semés, les fils de
notre amour et de nos peines. Que ceux-là, postérité nouvelle, débourbée
à jamais des dogmes et des lois, sachant à quel point nous les aimâmes,
sentent frémir encore les ardeurs et la foi paternelles à travers nos
ossements défunts et dans notre mémoire défaillante:
_I, decus, i nostrum! Melioribus utere fatis!_
DEUX PAYSAGES
I
ARDENNES
Shakespeare sait d’autant mieux toute chose qu’il devine ce qu’il n’a
point appris. C’est pertinemment qu’il dit «la forêt des Ardennes» et
qu’il se tait sur la montagne, quand il situe à mi-chemin du rêve et de
la réalité, les fonds imaginaires de _Comme il vous plaira_. Ici, en
effet, rien d’alpestre, ni la flore, ni les bêtes, ni la structure même
du rocher. Ce qu’on en peut voir fait songer aux environs de Brunoy ou
de Fontainebleau. Peu de sources vives. Nulle cascade qui s’épande en
fumée et se résolve en pierres précieuses. Les belles fleurs des hautes
altitudes manquent absolument: iris, gentiane acaule au ras de terre,
églantines sauvages et les rhododendrons tels que des roses naines dans
un buisson rouillé. Sur la route grise on cherche vainement ces
papillons de satin bleu, de velours fauve, de taffetas jaune pâle qui se
posent sur les chemins des Pyrénées ou des Vosges, folâtrant, aux marges
des ruisseaux, avec les vives libellules, les æschnes transparentes,
lorsque les prés encore verts sont fleuris de colchiques et d’œillets
attardés.
L’Ardenne est forestière. L’arbre y triomphe dans toute sa vigueur, dans
son indestructible magnificence. Maître de la pierre qu’il a domptée,
asservie et qu’il étreint de toute part, il enfonce dans le schiste ou
le granit des racines vigoureuses qui font éclater les cailloux les plus
durs et s’incorporent la solidité du minéral. Géants pacifiques. Les
animaux qui vivent à son ombre lui demandent tour à tour la pâture et
d’inaccessibles demeures. Depuis le sanglier, le cerf et le chevreuil,
qui dans les fourrés, les halliers, dans l’horreur sacrée et la verte
solitude, ont leurs bauges ou leurs réserves; depuis les voleurs de
nids: martres, fouines ou renards, qui cachent leurs tanières ou
creusent leurs terriers à l’abri des chênes et des hêtres, jusqu’à la
grive folle qui dévore, sans craindre pièges ni lacets, le corail du
sorbier ou l’améthyste du genièvre, tout ce qui vit, rouille, se terre
dans le sol, fuit à travers les ronces ou voltige au faîte des rameaux,
l’ondoyante couleuvre, le hérisson épineux que l’on prendrait pour une
châtaigne vivante, le coq des bois qui coqueline, au soleil du matin ses
turbulentes amours, oiseaux, reptiles, mammifères, tous les fils de la
forêt se nourrissent d’elle, aiment et meurent à l’ombre de sa grande
paix.
L’homme, bientôt, se modèle et se refait à l’image des bois paternels.
Riche ou pauvre, il demande sans épuiser jamais leur fécondité ni leurs
trésors, les dons magnifiques de ces lieux prédestinés. Le paysan, le
vagabond, le berger, l’_estivadour_, en communion avec le terroir plus
que le maître orgueilleux du domaine, y découvrent en toute saison, à
toute heure presque, des ressources et des biens infinis. Les fruits de
la ronce, la baie odorante du cormier, la mûre, la framboise, la
myrtille aigrelette croissent, loin des vergers pompeux, donnent au
pauvre une récolte inattendue. Et, quand arrive l’automne, la morille,
l’oronge, le bolet parfumé arrondissent leur ombelle au pied des chênes,
pour le contentement de ceux qui n’ayant d’autre héritage que la terre
commune, l’eau des fontaines et l’air du ciel, ne récoltent vendanges ni
moissons.
Le braconnier, peut-on dire, est l’homme représentatif, l’incarnation
même de la contrée. Il connaît les repaires de chaque gibier, les nids
et les cavernes. Il guette la couvée et sait le nombre des petits. Que
la hase, la laie ou la chevrette viennent à mettre bas, il guette la
croissance des levrauts, des marcassins ou du jeune chevreuil. Poil ou
plume, grand ou petit, bête de choix ou de rebut, il ne dédaigne aucune
proie. Et les gendarmes lui procurent, aux moments difficiles, quelques
heures de gaîté.
Non moins expert dans l’art de jeter la ligne, que de tendre un collier
ou de tirer la bécasse au vol, quand l’été peuple la rivière, de
braconnier l’homme se fait pêcheur. Dans l’eau verdâtre, sous les herbes
flottantes, il jette la mouche ou le vairon, ferre la truite et sur
l’herbe humide entasse promptement les nobles poissons de bronze et
d’or.
Octobre est la saison élue, et peut-on dire, le grand mois de la forêt.
Les frondaisons, alors, font valoir tous ses charmes; elle se revêt
d’une entière splendeur. Le frivole printemps, le paresseux été, malgré
tant de verdures aimables, de parfums, d’ombres virgiliennes, de
musiques et de nids, jamais n’égalent cette gloire un peu triste, ce
deuil fastueux de l’arrière-saison. En place des teintes uniformes que,
d’avril à septembre, nuançaient à peine les jeux de la lumière, les
taches de soleil pleuvant sur les clairières et les «ombres volages»
qu’animaient les souffles du beau temps, il n’est feuillage si modeste,
il n’est buisson perdu, ni arbrisseau roturier qui ne prenne part à la
glorieuse métamorphose.
Et parmi les grands arbres d’où pendent toutes sortes de lianes:
clématite, chèvrefeuille, ipomée et douce-amère, les grands arbres,
aïeux et rois de la forêt, chacun arbore, semble-t-il, une parure
insolite, une robe couleur de soleil, pour les noces d’or et la fête
suprême de l’automne. Les diverses essences que, naguère, confondait
encore la verdure uniforme, se manifestent par le contraste des plus
riches coloris. Voici des rouges, des mauves, des bruns inattendus.
Quelques feuilles, en petit nombre, se décolorent avant de tomber au
pied du fût qui les porta: le tilleul devient d’un or infiniment pâle,
tandis que le peuplier commun se marbre de jaune clair et de vert
atténué. D’autres espèces, au contraire, se vêtent des tons les plus
brillants: cinabre, écarlate, vermillon. Parfois aussi, le carmin ou
l’orangé. Un sycomore groseille flambe, au soleil couchant, sur la noire
dentelle des mélèzes et le vert tenace des frênes, qui gardent, à
présent, leur habit de floréal.
Néanmoins, cette féerie automnale a pour caractéristique une teinte
rousse d’un ton chaud, recuit et transparent, dont les arbres infirmes,
déshonorés par la poussière des villes et par l’haleine meurtrière des
fourneaux, les tristes marronniers des boulevards peuvent, au début de
l’été donner une idée approximative, quand la précoce canicule mord à
peine leurs feuillages prisonniers.
Mais, en plein bois, dans la liberté de l’air salubre, dans la lumière
vierge, ces coloris un peu sombres de tan et de terre de Sienne vibrent
joyeusement. A Paris, les feuilles mortes ont l’air de papier sale tombé
dans la rue; elles ressemblent à de vieux journaux. Dans l’Ardenne,
elles s’apparentent aux métaux orfévrés, aux parures millénaires, aux
joyaux, assombris mais non décolorés, que, dans les tombes d’Antinoë, de
Thèbes ou de Pompéi, les regards sans pitié du Trafic ou de la Science
découvrent sur les bras amaigris, sur la gorge pulvérulente et la parure
en miettes des beautés mortes depuis vingt siècles, dont le sourire figé
dans les aromates et les baumes, survit à la fin des dieux comme à la
ruine des cités.
Un nuage passe. L’ondée à larges gouttes crépite sur les feuilles. Un
arc-en-ciel géant pose à même le sentier sa gerbe de couleurs et, comme
«un pont de perles», développe sa courbe sur la tête des arbres
qu’irisent les reflets de l’averse et du couchant. Mais, bientôt,
l’arche lumineuse, le clair faisceau pâlit, s’atténue et se dégrade. Le
clair-obscur de l’heure envahit la futaie et les routes forestières: un
oiseau de nuit, quelque chouette, sans doute, pleure sous le couvert,
tandis que les dernières perles de l’arc merveilleux se dissolvent dans
la brume grisâtre de la nuit.
* * * * *
Tout s’achève: l’heure du départ, l’heure de l’hiver ne tardera guère
désormais. Que la pluie éteigne la lumière des sous-bois! Que le vent
disperse les roses sèches! Que le bûcheron marque d’un emblème de mort
les beaux arbres vêtus de gemmes triomphales! Que la neige déshonore les
halliers, les calmes retraites qui sentent la mousse, le champignon et
la feuille moribonde! Ceux qui, pendant un jour, une heure même, ont pu
contempler cette féerie et ce mirage, dorénavant, sauront pourquoi la
forêt des Ardennes, grand’mère des chênes, aïeule des hommes probes,
industrieux et bons, héberge tant d’Esprits de Lutins, de Farfadets et
de Bonnes Dames: pourquoi les Gnomes et les Salamandres, connus des
seuls poètes, y folâtrent avec les écureuils, singes de l’Occident;
pourquoi, dans les nuits de lune transparente et de souffles amortis, la
fée Habonde y poursuit encore Diane chasseresse; enfin pourquoi
Rosalinde et Titania y décameronnent avec les Sylphes d’Atta-Troll.
Laroche-sur-Ourthe, le 7 octobre 1913.
II
PYRÉNÉES
En Messidor, pendant l’octave de la Saint-Jean, saison amène où les
bouquets, noués d’herbe au ruban, mêlent à l’œillet de poète la rose de
tous les mois, quand le plus humble courtil se pavoise de lis blancs, de
jaunes soucis et de bleuâtres dauphinelles, quand le rossignol fait ouïr
encore une chanson de miel (ainsi parlait Aristophane) et qu’aux marges
des fossés, le ver luisant, pour sa vigile d’amour, accroche une lampe
furtive, la maison rustique et le domaine forestier, la campagne, avec
ses champs, ses prés, ses halliers, ses jardins, ses pâturages et ses
landes, appartiennent aux Esprits bienveillants dont les travaux ou les
jeux ne se déroulent que dans la paix des belles nuits. C’est le faîte
de l’année et la semaine des semaines, quand les ciels moroses du livide
Occident se parent d’une grâce inconnue aux pays mêmes du lotus et de
l’oranger. Le printemps s’achève; l’été commence à peine. Quelques
fruits cependant brillent déjà parmi les fleurs, mais si légers, mais
d’arome si suave, qu’on les prendrait pour des fleurs encore, sur
l’épine du framboisier, aux branches d’où pendent les cerises, au vert
buisson que la groseille éclabousse d’ambre pâle et de grenat.
Shakespeare a choisi cette nuit, la plus belle de toutes, pour y situer
le rêve féerique de Thésée et d’Hippolyte, d’Obéron et de Titania.
Nicolas Gogol, ce Virgile du Dnieper, assigne même date aux
conciliabules des Esprits qui gardent les richesses, des Nains qui, dans
les blancheurs lunaires décapent leurs trésors, depuis que brille
l’étoile du soir jusqu’au premier chant du coq. Et c’est alors aussi
que, dans la nuit du Walpurgis apparaît le Spectre fatidique du Brocken,
que passe au claquement des fouets, aux abois des limiers, la Chevauchée
d’Hellequin, la chasse d’Atta-troll, avec la fée Habonde et la jeune
Hérodias. La forêt des Ardennes se peuple de visions et de formes
crépusculaires.
Les anciens loups
Qui dorment dans la lune éclatante et magique
trottent devant le Chasseur Noir et le coursier de Maguelone, sous les
fûts des mélèzes et des pins résineux. Malgré les vieilles maléfiques et
les chats démoniaques, menant leur sarabande au milieu des bruyères
désertes, cette heure appartient à la sorcellerie amicale, au petit
monde fantasque et tutélaire dont les caprices, la plupart du temps,
améliorent le sort du pauvre, du banni, de l’orphelin, du miséreux.
Nains propices, Filandières secourables, Corbeaux pareils à ceux de
Wotan, préparent, dans les _Kinder und hausmærchen_ des frères Grimm,
toutes sortes de bonnes aventures aux porte-besaces, aux infirmes, aux
enfants malingres, chassés par une marâtre du foyer maternel.
Ces miracles tout naturellement s’épanouissent comme la fleur qui
chante, à l’époque où le soleil entre dans sa première maison d’été.
En hiver, au contraire, les Démons de la tempête rôdent parmi les
ténèbres de la lande. Comme un chrétien égorgé par des bandits, le vent
d’ouest pleure, crie et sanglotte. Le froid, les bourrasques, la nuit
hostile retiennent près du foyer, dans leur demeure bien close, le
paysan et le bourgeois. Seuls, vagabondent, après le couvre-feu, loin
des villes et des bourgs, les écorcheurs, les faux-saulniers, les
coquemares et les mauvais garçons. Beau temps pour le Sabbat! Mais, aux
nuits de la Saint-Jean, près des ruisseaux qu’embaument le fenouil, la
menthe et la reine des prés, sur les pelouses où verveine, sauge et
bouton d’or passementent l’herbe verte que la faux de l’estivadour n’a
pas touchée encore, des Esprits bénins, en attendant l’aube, mènent
danses et chœurs. C’est le temps où Dames blanches, _Hades_ et Farfadets
se manifestent au pauvre bûcheron, à la fileuse indigente, où la Fée et
le Lutin emplissent la huche de farine, donnent de l’esprit au Petit
Poucet et des robes à Cendrillon.
Le personnel des _Contes de ma mère l’Oye_ célèbre sa fête annuelle
pendant ces claires ténèbres du _midsummer_.
Chaque moment de la belle saison s’est orné d’une parure individuelle,
d’un parfum singulier. Il n’est herbe si menue, il n’est plante si
rebutée et misérable qui pour glorifier le beau soleil, n’arbore quelque
ornement. Les jardiniers se sont plu à dresser une horloge des fleurs.
Pourquoi pas un calendrier du printemps? Cela irait des jacinthes aux
pivoines, des anémones à l’œillet. Les arbres surtout, mieux que tout
autre végétal, prêtent leur odeur, une odeur spéciale à chaque semaine
du renouveau. Les pommiers, d’abord, les pêchers, les amandiers,
ensuite, le lilas; puis, l’acacia, l’aubépin, le laurier-cerise comptent
les heures, signalent à chaque étape la marche ascendante du Soleil. Et,
quand arrivé enfin, au point culminant de sa course, il triomphe dans la
jeunesse et la beauté, les tilleuls ouvrent enfin leur fleurette jaune
pâle d’où s’épanche, en plein ciel, un baume puissant et délicat. Ni la
rose, ni la tubéreuse, ni le frais jasmin, ni le fugace parfum du
réséda, aux crépuscules d’août, n’égalent cet arome dont s’enivrent les
nocturnes promeneurs: c’est l’âme elle-même, le songe des belles nuits,
au milieu de l’été.
Près de Rieunel, dans ce vallon de Salut qu’enchante la lune féerique,
dans les sites virgiliens de Bagnères, plus qu’en aucun lieu du monde,
les tilleuls épandent leur suave et pénétrante odeur. Quel adolescent
pourrait aborder ces beaux lieux sans être ému de leur grâce, de leur
paix profonde? Laissez Bagnères, la ville de province et la ville de
bains, toute blanche avec ses ruisseaux, les ondes vives qui jaillissent
dans un sol de marbre; négligez les édifices médiocres et la sculpture
officielle qui prétend orner ses carrefours. Ici, l’ornement unique
c’est l’arbre, le frêne, l’ormeau, le hêtre majestueux, dressant comme
une colonne dorique son fût poli et régulier; c’est, au bord des
ruisseaux, dans les fonds marécageux pleins de calthas et de myosotis,
l’aulne au feuillage vernissé d’un vert noirâtre qu’effleure de son aile
indécise l’essaim diapré des æschnes et des libellules.