quand le monde ne veut plus de nous, elle se fait appeler par humilité
madame Le Page. Voici comme cela lui prit. Il y a deux ans qu'elle
s'avisa de dire qu'elle se sentoit appelée à se convertir, et quelque
temps après elle fit cette fable: «La nuit, disoit-elle, je sentis
tirer mon rideau, je m'éveille, je n'entends plus rien; je crus qu'on
avoit oublié de le fermer, je le ferme et me rendors une seconde fois:
je l'entends encore tirer, je le referme et me rendors encore. (Voyez
quel courage!) Quelque temps après la même chose arrive, et je sens
une douleur effroyable; je m'écrie; on vient; je me fais apporter de
la lumière, je regarde à ma main, j'y trouve une croix rouge la mieux
empreinte du monde, auprès de laquelle il y a comme des marques de
clous.» Elle montre cette croix à ses amis, et aux autres elle dit
qu'elle a du mal à la main, et y porte un emplâtre. L'abbé de La
Victoire dit que c'est la fleur de lys de paradis, et que si elle
retourne à sa première vie, elle sera pendue. Ce qu'il dit a du
brillant, mais il ne le faut pas examiner de trop près. Nonobstant
cette sainte aventure, elle alla trois jours après à la comédie.
Depuis quelque temps elle ne montre plus cette croix qu'on ne lui
donne pour les pauvres[458].
[458] Ce prétendu miracle a bien l'air d'être une imitation des
mots mystérieux que l'on assuroit avoir été miraculeusement
gravés sur la main de la mère des Anges, supérieure des
religieuses ursulines de Loudun. Avant Tallemant, le conte
ridicule de la croix de madame de Saint-Loup avoit été rapporté
par Gourville, dont nous empruntons le passage suivant: «A mon
retour de Guyenne, dit-il, j'allai voir madame de Saint-Loup: je
trouvai sa tapisserie couverte de petits cadres où il y avoit des
sentences et des dictums pleins de dévotion, avec un assez gros
chapelet qui pendoit sur son écran. Elle me dit qu'elle avoit
bien prié Dieu pour moi, et qu'elle souhaitoit fort que je fisse
mon profit de ce qui lui étoit arrivé, comme avoit fait M. de
Langlade: je la remerciai de ses vœux et de ses prières, ne me
trouvant pas encore touché; mais quand l'heure du dîner fut
venue, je le fus encore moins, quand je vis servir deux potages,
l'un à la viande pour eux, et un maigre pour moi, me disant
qu'ils avoient été bien fâchés de rompre le carême à cause de
leurs indispositions. On ôta les potages, et on servit une
poularde devant eux, avec un petit morceau de morue pour moi.
Madame de Saint-Loup, voyant que je la regardois, me dit qu'elle
auroit mieux aimé manger ma morue que sa poularde; M. de Langlade
citoit à tous propos saint Augustin: elle le faisoit souvenir des
passages de ce saint, et tous deux me jetoient de temps en temps
quelques propos de dévotion... Force gens étoient curieux d'aller
voir cette croix. Souvent madame de Saint-Loup, la montrant, leur
demandoit quelque chose pour les pauvres... Le temps qui s'étoit
écoulé avoit effacé la croix; mais ce qu'on aura peine à croire,
c'est qu'elle supposa que, par un autre miracle, la croix avoit
été renouvelée. Elle disoit qu'étant aux Pères de l'Oratoire fort
attentive, comme on levoit le Saint-Sacrement, elle avoit encore
senti à sa main, qui étoit gantée, la même chose que la première
fois, et qu'ayant ôté son gant, elle avoit trouvé la croix
très-bien refaite. Mon étonnement augmenta beaucoup; mais M. de
Langlade parut si persuadé de ce second miracle, qu'il
l'attestoit avec des serments effroyables, etc.» (_Mémoires de
Gourville_, 1782, t. 1, p. 184, et dans la _Collection des
Mémoires relatifs à l'histoire de France_, deuxième série, t. 52,
p. 305.)
On m'a conté que je ne sais quelle prude disoit un jour, en présence
de madame Le Page, qu'elle alloit retirer deux de ses filles de
religion. «Ah! Jésus! lui dit-elle, madame, gardez-vous-en bien: le
monde est plein de mauvais exemples. Pour moi, j'y laisserai les
miennes.--Ah! madame, reprit l'autre, c'est selon l'éducation et les
exemples qu'on leur donne.»
LE VICOMTE DE LAVEDAN,
DEPUIS LE MARQUIS DE MALAUSE.
Le vicomte de Lavedan[459] se donna à Monsieur, aujourd'hui M.
d'Orléans; il fut amoureux de madame de La Maisonfort, et il tint à
peu qu'il ne la fît demander. Depuis il eut inclination pour une de
ses cousines germaines, fille de madame la marquise de Kerveno, sa
tante. Comme il étoit fils unique, on pensa à le marier de bonne
heure: on lui proposa en Languedoc, son pays, plusieurs partis, entre
autres l'héritière de Rieux, qui avoit de grandes et belles terres
proches des siennes. Il la voulut voir, et alla incognito à Toulouse,
ayant fait habiller un des siens en seigneur anglois; mais il fut
bientôt reconnu. Il ne put se résoudre à l'aimer, et soupiroit
toujours après sa Bretonne: c'est ainsi qu'il appeloit mademoiselle de
Kerveno, qui effectivement étoit Bretonne. Son père et sa mère, voyant
qu'il n'en vouloit point d'autre, consentirent qu'il la demandât en
mariage. En ce temps-là le marquis d'Asserac la recherchoit, et
l'affaire étoit fort avancée. Cette fille, qui connoissoit fort Le
Pailleur[460], car la maréchale de Thémines étoit la bonne amie de sa
mère, le pria de lui faire son horoscope. Le Pailleur feignit de faire
sa figure, et, au plus loin de sa pensée, lui dit qu'elle épouseroit
un homme brun, or Asserac étoit blond, et qu'un jour elle feroit
galanterie avec un homme d'Eglise. On fait la proposition de Lavedan;
voilà madame de Kerveno[461] bien empêchée; elle va à la maréchale:
«Ma bonne, conseillez-moi.» Le Pailleur, qui s'y trouva, dit qu'il n'y
avoit pas à hésiter, qu'Asserac étoit de religion et de même pays, et
que leurs terres étoient voisines. Elle part résolue de la donner au
blond, et le lendemain l'affaire étoit conclue avec le brun. La
Chalais, qui étoit lors auprès d'elle, ayant été gagnée, lui avoit
tourné l'esprit. On dit que madame de Kerveno, en bonne tante, lui
avoit dit qu'elle ne lui conseilloit pas de prendre sa fille, que
c'étoit un esprit altier et hardi qui lui donneroit bien de
l'exercice: nonobstant cet avertissement, il passa outre[462].
[459] Louis de Bourbon, marquis de Malause, vicomte de Lavedan,
mourut le 1er septembre 1667.
[460] On a vu déjà l'Historiette de Le Pailleur.
[461] Marie de Lannoy La Boissière, marquise de Kerveno.
[462] Le vicomte de Lavedan épousa Charlotte de Kerveno, en
l'église de Saint-Sulpice de Paris, le 22 avril 1638. (_Voyez_ le
P. Anselme, t. 1, p. 371.)
Ils passèrent un an ou deux dans la plus grande intelligence du monde;
elle alloit à la chasse avec lui, et ils n'étoient jamais l'un sans
l'autre. Au bout de ce temps elle commença à n'être pas bien avec sa
belle-mère[463]; elles étoient toutes deux impérieuses; la belle-mère
vouloit tout gouverner à l'ordinaire, et l'autre eût bien voulu être
la maîtresse. Enfin la mère donna à entendre à son fils qu'il feroit
bien de se retirer avec sa femme à Miramont, l'une des terres qu'on
lui avoit données en mariage. Ce fut là que la désunion commença entre
le mari et la femme: elle devint jalouse d'une de ses demoiselles; la
fille fut renvoyée. Celle qu'on mit en sa place, et qui passoit pour
une sainte, fut soupçonnée de grossesse, et on la congédia comme
l'autre.
[463] Marie de Chalon, dame de La Case, femme de Henri de
Bourbon, marquis de Malause, filleul de Henri IV.
Quelque temps après ils retournèrent chez le père, parce que madame de
Malause étoit morte. Le comte parla de faire un voyage à Paris, et
elle, qui ne demandoit pas mieux que d'aller à la cour, le voulut
accompagner. Pour s'en défaire, il lui fit trouver bon de le laisser
partir devant, et lui promit de l'envoyer quérir; mais il n'en fit
rien, s'amusa à faire l'amour[464], et remettoit de mois en mois à
revenir. Elle savoit toute chose et s'en plaignoit hautement. Enfin
elle changea de langage, et commença à dire qu'elle étoit bien aise
qu'il fût à Paris, puisqu'il s'y plaisoit tant: dès-lors on eut
soupçon qu'elle se vengoit avec un nommé Mongé, un homme d'affaires
qui étoit à son mari, mais qui n'avoit rien d'aimable. Il est constant
que cet homme passoit des cinq et six heures avec elle, sous prétexte
de parler d'affaires. Depuis, allant à quelqu'une de ses terres, elle
passa par Alby et eut curiosité de voir l'église cathédrale, qui est
une des plus belles de France, bâtie par le cardinal d'Amboise. M.
d'Alby, de la maison Du Lude, prélat jeune et bien fait, la retint
quelques jours et la traita magnifiquement. Je ne sais si ce fut la
prophétie de Le Pailleur, car elle avoit été étonnée de ce qu'il lui
avoit prédit, ou autre chose, mais elle écouta les cajoleries de
l'évêque, et quand elle fut de retour chez elle, il lui alla rendre
visite. Les domestiques remarquèrent qu'un peu auparavant elle avoit
changé d'appartement, et s'étoit logée en un endroit d'où elle
pouvoit, sans être aperçue, aller à l'appartement qu'elle fit donner à
M. d'Alby. Ce ne fut pas la seule visite qu'il lui fit, et le bonhomme
le recevoit d'aussi bon cœur que sa belle-fille; car de tout temps
elle avoit fort dorloté le beau-père, jusqu'à se jeter à son cou, lui
embrasser les genoux et lui baiser les mains. Avec ces caresses, elle
l'avoit gagné entièrement, et elle étoit capable de lui persuader tout
ce qu'elle eût voulu: il y avoit même des gens malpensants qui en
médisoient, à cause que ce bonhomme avoit fort aimé les femmes; mais
il avoit quatre-vingts ans.
[464] Le marquis de Malause eut en effet, vers cette époque, un
enfant naturel qui fut appelé Louis, bâtard de Bourbon-Malause,
né de Françoise de Birgand, et qui fut baptisé à Saint-Sulpice de
Paris le 17 février 1641. (_Voyez_ le P. Anselme.)
Cependant les visites du prélat scandalisoient toute la maison, qui
étoit tout huguenote. Le vicomte, qui s'amusoit à Paris, fut averti de
ce qui se passoit, et revint bientôt chez lui: elle affecta de ne s'y
point trouver, pour lui faire voir qu'elle ne se tourmentoit guère de
lui: néanmoins, dès qu'elle sut son arrivée, elle partit en diligence
de Castres, où elle étoit, pour le venir trouver; mais ils ne furent
jamais bien ensemble. Elle, qui se sentoit peut-être coupable, fit
d'abord dessein de se séparer d'avec lui, s'il se pouvoit. Pour en
venir à bout, voici comme elle s'y prit. Elle écrit à la cour que le
marquis de Malause avoit assez de pente à se faire catholique; qu'elle
l'avoit presque gagné, mais que le vicomte, son fils, s'y opposoit
fortement, jusqu'à la quereller sans cesse depuis qu'elle avoit fait
un si louable dessein. Elle écrivit plusieurs lettres, par lesquelles
elle faisoit toujours espérer la conversion de son beau-père. Elle
s'imaginoit que soit qu'elle réussît ou non, si son mari venoit à la
maltraiter tant soit peu, ce lui seroit un prétexte pour le quitter,
et s'en aller à la cour, où elle croyoit qu'on la recevroit à bras
ouverts. Quelque temps après le mari étant allé en Auvergne à
quelqu'une de ses terres, elle persuada au bonhomme d'aller se
promener à une maison qu'il avoit auprès d'Alby. Aussitôt voilà tout
le pays d'alentour, qui étoit tout huguenot, fort alarmé, et il courut
un bruit qu'elle vouloit enlever le marquis pour le faire changer de
religion. Le jour qu'ils devoient partir, les gentilshommes et les
ministres du voisinage se rendirent à La Case, séjour ordinaire du
marquis, résolus d'empêcher ce voyage jusqu'au retour du vicomte. Elle
tâcha de leur ôter le soupçon qu'ils avoient, et le bonhomme, qui
étoit assez grossier, mais franc et résolu, et qui jusqu'alors avoit
fait profession de dire tout ce qu'il pensoit, leur représenta en son
patois, car il n'avoit pu parler autre langage que le gascon, que s'il
avoit envie de changer de religion, personne ne l'en empêcheroit, et
qu'il le pouvoit faire aussi bien et mieux chez lui qu'ailleurs,
puisqu'il y étoit le maître; mais qu'il n'y avoit point d'apparence
qu'il s'avisât de cela en sa vieillesse, sans nécessité et sans
profit, lui qui ne l'avoit pas fait lorsqu'on lui faisoit espérer un
bâton de maréchal[465]; qu'il lui importoit de faire ce voyage pour
désabuser le monde; qu'autrement on alloit dire qu'il étoit tombé en
enfance, quoiqu'il eût aussi bon sens que jamais. Il dupa ainsi les
gentilshommes et les ministres. On remarqua pourtant qu'il pleura aux
exhortations que lui fit un de ses plus anciens domestiques. Il part,
et ne fut pas plus tôt à cette maison que l'évêque s'y rendit, et là
il fit abjuration[466]; après cela il s'en alla à Malause, qui est en
Guienne, et là il mourut quelque temps après de mort soudaine[467].
[465] Il est descendu d'un bâtard de Bourbon; c'étoit un fort
grand seigneur. (T.)--Henri de Bourbon-Malause, descendu de
Charles, bâtard de Bourbon, fils de Jean, deuxième du nom, duc de
Bourbon et d'Auvergne, fait connétable le 23 octobre 1483, mort
le 1er août 1488. (_Voyez_ le P. Anselme, t. 1, p. 311.)
[466] Il abjura dans l'église de Las-Graisses, l'une de ses
terres, à deux lieues d'Alby, le 3 octobre 1647. (_Voyez_ le P.
Anselme, audit lieu.)
[467] Suivant le Père Anselme, il seroit mort au château de
Sanche-Marans, en Quercy, le 31 décembre 1647.
Elle, l'ayant accompagné jusque là, prit le chemin de la cour; mais le
marquis, de retour d'Auvergne, avoit informé la Reine, M. d'Orléans et
les parents de sa femme, de la vérité. Sa mère ni le comte de Lannoy,
son oncle, ne la voulurent point voir, et la Reine lui dit qu'elle
étoit trop honnête femme pour vouloir vivre séparée de son mari
ailleurs que dans un couvent, et que la bienséance ne permettoit pas
qu'elle demeurât à la cour. Elle, qui n'avoit pas remué tant de choses
pour s'enfermer dans une religion, et qui se voyoit rebutée de ses
proches, par leur ordre, et ne sachant où se retirer, s'en alla à
Miramont; mais celui qui étoit dans le château avoit ordre de lui en
refuser l'entrée, et elle fut contrainte de se retirer chez un
gentilhomme jusqu'à ce que, par les prières de madame de Kerveno, le
mari se résolut à la voir. Il la vit donc, mais avec beaucoup de
froideur, et, la laissant dans Miramont, il donna ordre qu'elle ne
manquât de rien, mais qu'on ne souffrît pas que personne la vît. Aussi
elle étoit comme prisonnière dans cette solitude, où elle se
nourrissoit bien, et ne faisoit point d'exercice; elle devint
prodigieusement grasse, et un homme prédit qu'elle crèveroit de santé.
En effet, cela lui augmenta le mal de mère[468], auquel elle étoit
sujette, et qui lui donnoit d'étranges convulsions. Comme ses accès
étoient quelquefois très-violents, et qu'il sembloit qu'elle allât
mourir, on le fit savoir à son mari, qui se rendit aussitôt à
Miramont: elle le reçut avec toutes les caresses et toutes les
cajoleries imaginables, mais il demeura toujours froid et insensible.
Ils soupèrent ensemble, mais il ne voulut point coucher avec elle, de
peur peut-être de la guérir; et la rage de se voir ainsi méprisée
augmenta son mal de telle sorte, qu'elle en mourut la nuit même.
[468] Des suffocations hystériques. (Voyez le _Dictionnaire de
Trévoux_.)
Quelques-uns ont voulu dire qu'elle avoit été empoisonnée; mais les
moines mêmes qui l'ont assistée, et qui l'ont vue mourante et morte,
justifièrent le mari; aussi madame de Kerveno ni les autres parents ne
l'en ont jamais soupçonné, et ont vécu avec lui comme devant.
Les enfants de cette femme moururent un peu après que la sœur de leur
mère, qui étoit religieuse, eut fait profession; de sorte que tout le
bien de madame de Kerveno va aux enfants de la princesse d'Harcourt.
Le marquis de Malause épousa depuis une Duras[469], nièce de M. de
Turenne.
[469] Il épousa, en secondes noces, en 1653, Henriette de
Durfort, fille de Guy-Aldonce de Durfort et d'Élisabeth de La
Tour de Bouillon.
DE NIERT, LAMBERT ET HILAIRE.
De Niert, car c'est ainsi qu'il se nomme[470], quoique tout le monde
die _Denière_ ou _Denièle_, est de Bayonne: il dit que son grand-père,
étant maire du temps de la Saint-Barthélemy, empêcha qu'on ne fît le
massacre dans Bayonne. Il s'adonna dès sa jeunesse à la musique: M. de
Créquy le prit en qualité de suivant. Il a toujours chanté, de façon
qu'on ne pouvoit pas dire qu'il fît le chanteur. M. de Créquy le
traitoit fort bien, et ne lui disoit jamais _chantez_, ni le menoit en
aucun lieu en lui disant que c'étoit pour chanter; mais De Niert lui
disoit: «Monsieur, porterai-je mon théorbe[471]?--Ce que tu voudras,»
répondoit M. de Créquy.
[470] Il se nommoit Pierre Denyert, et il étoit premier
valet-de-chambre du Roi. (_Quittance de deux cents livres
tournois pour son habit de deuil, à cause de la mort de la
duchesse de Parme, passée devant notaire le 29 août 1663._
Cabinet de M. Monmerqué.)
[471] On disoit _téorbe_, _théorbe_ et _tuorbe_. Cet instrument
avoit remplacé le luth. (_Dict. de Trévoux._)
Je crois que De Niert fut amoureux autrefois de madame Aubry, qui
chantoit fort bien; mais malgré tout cela, parce qu'elle avoit fait
venir l'ambassadeur de Venise à un souper où il avoit promis de
chanter devant le marquis de Pompéo Frangipani, il n'y voulut jamais
aller, et elle eut bien de la peine à faire la paix.
Quand M. de Créquy fut à Rome pour l'ambassade d'obédience[472] du feu
Roi, De Niert prit ce que les Italiens avoient de bon dans leur
manière de chanter, et le mêlant avec ce que notre manière avoit aussi
de bon, il fit cette nouvelle méthode de chanter que Lambert pratique
aujourd'hui, et à laquelle peut-être il a ajouté quelque chose. Avant
eux on ne savoit guère ce que c'étoit que de prononcer bien les
paroles. Au retour, le feu Roi le voulut voir; M. de Créquy ne laissa
pas de lui continuer les mêmes appointements: le feu Roi lui donna la
place de premier valet de garde-robe, à la charge de donner douze
mille livres de récompense. Il n'avoit pas un sou; mais il étoit en
bonne réputation, et on voyoit bien que le Roi l'affectionnoit: il
trouva cent mille écus avant que de sortir de la chambre de Sa
Majesté; de là il alla dans la chambre de la Reine, où il dit le don
que le Roi lui venoit de faire: «Mais, ajouta-t-il, je suis bien
empêché, car il me faut trouver quatre mille écus.»
[472] Cette expression doit être prise uniquement dans le sens de
la soumission à l'autorité spirituelle. Salvaing de Boissieu,
lieutenant-général de Grenoble, accompagna M. de Créquy, en
qualité d'_orateur de Sa Majesté très-chrétienne_. On lit un
extrait de sa harangue dans l'Histoire de Louis XIII, par
Levassor (t. 4, p. 332, édition de 1757, in-4º). Cette ambassade,
dont le but étoit d'amener le pape à entrer dans une ligue contre
la maison d'Autriche, eut lieu en 1633.
Une jeune veuve, femme-de-chambre de la Reine, lui offrit de la
meilleure grâce du monde de les lui prêter. Cela le charma, et dans ce
moment il en devint amoureux. C'étoit la fille d'un ministre de
Languedoc que l'on avoit convertie; je crois que ce fut elle qui
appela la Reine _Siresse_. Il en fut amoureux douze ans. Cet amour a
furieusement nui à De Niert, car le feu Roi, qui haïssoit la Reine, et
qui ne vouloit pas qu'il y eût aucune correspondance entre ses gens et
ceux de sa femme, n'approuvoit nullement cette affection, et il eût
fait sans cela tout autre chose pour notre homme qu'il ne fît. Il lui
disoit: «Vous n'attendez que ma mort pour vous marier.»
Quand le cardinal de Richelieu, qui vouloit que les officiers qui
approchoient le Roi de fort près ne lui voulussent point de mal, fit
faire compliment à De Niert sur cette charge, De Niert le dit au Roi,
et lui demanda s'il ne trouveroit pas bon qu'il en remerciât le
cardinal; le Roi le lui permit. On ne sauroit croire combien il étoit
chatouilleux pour les charges de sa maison; il ne vouloit pas souffrir
que le cardinal s'en mêlât. Durant la grande faveur de M. le Grand,
tous les premiers valets-de-chambre et tous les premiers valets de
garde-robe étoient comme de petits favoris.
Le feu Roi mort, De Niert épouse cette femme. Elle est adroite et même
un peu _escroque_, s'il faut ainsi dire, car elle n'a jamais rien
perdu faute de demander, et elle a obligé parfois telles gens à lui
donner qui n'en avoient nullement envie; d'ailleurs elle est fort
avare; lui est prodigue; elle l'appelle _Panier percé_, et le
_ragote_[473] sans cesse sur sa dépense. Il dit qu'une fois elle
voulut avoir un carrosse: la nuit elle entendoit du bruit dans
l'écurie; elle réveille son mari. «Ce sont, lui dit-il, les chevaux
qui mangent.--Quoi, reprit-elle, nourrir des animaux qui mangent la
nuit! Dieu m'en garde!» Elle les vendit dès le lendemain.
[473] _Ragoter_, gronder, grogner. Expression triviale et
populaire. (_Dict. de Trévoux._)
Lui et sa femme se tourmentèrent tant qu'ils obtinrent pour leur fils,
qui est le seul qu'il aient, la survivance de cette charge de premier
valet de garde-robe. Le Roi témoigna assez de bonté en cette
rencontre, car il se mit à genoux afin que cet enfant, qui n'avoit que
cinq ans, lui pût donner sa chemise pour entrer en possession. Le
pauvre De Niert pleuroit de joie quand il racontoit cela: depuis il
fut fait premier valet-de-chambre, et, l'année passée, comme sa femme
poursuivoit chaudement la survivance, le Roi lui dit: «Qui te
donneroit quatre doigts de parchemin te feroit bien aise?--En vérité,
oui, Sire, dit-elle.--Eh bien, ajouta le Roi en riant, ce sera dans
douze ans.» Le cardinal la trouva ensuite à la messe, et lui dit: «Que
demandes-tu encore à Dieu? ta chienne[474] est retrouvée et ton fils a
la survivance.» Elle lui sauta au cou tout devant la Reine, en lui
disant: «Madame, excusez, s'il vous plaît, mon transport.»
[474] Elle en avoit une qu'elle aimoit fort. (T.)
Lambert[475] est de Champigny; il étoit enfant de chœur à Champigny
même où il y a une sainte chapelle, quand Moulinié, qui étoit maître
de la musique de Monsieur, le prit et le fit page de la musique de la
chambre de Monsieur. Lambert, ayant quitté les couleurs, se trouva un
tel génie pour la belle manière de chanter, que De Niert, en peu de
temps, n'eut plus rien à lui montrer. Ni l'un ni l'autre ne sont de
ces belles voix, mais la méthode fait tout.
[475] Michel Lambert, suivant les biographes qui ont copié Titon
Du Tillet (_Parnasse françois_; Paris, 1732, in-folio, p. 390),
naquit en 1610 à Vivonne en Poitou. Il mourut en 1696. Tallemant
le fait naître à Champigny en Touraine; il y avoit un beau
château qui appartenoit à mademoiselle de Montpensier. La sainte
chapelle, dont les vitraux représentoient la vie de saint Louis,
étoit de l'architecture la plus élégante.
Lambert étudia soigneusement et à composer et à exécuter, et encore
présentement[476] il chante tous les matins pour lui-même, afin de se
perfectionner d'autant plus. Un de ses chagrins, à ce qu'il dit, c'est
de ne pouvoir laisser par écrit sa science, car tout cela dépend de la
manière qu'on ne sauroit exprimer.
[476] Tallemant écrivoit ceci vers 1660.
Lambert commença à montrer et à chanter dans les compagnies: on
l'appeloit le petit Michel, le petit Maître, Champigny[477] et
Lambert; de sorte qu'une fois il y eut une plaisante dispute. Quatre
femmes un jour se pensèrent prendre aux cheveux; l'une soutenoit que
Lambert chantoit mieux que personne. «Voire, dit l'autre, c'est le
_petit Michel_.--Vous vous trompez, dit une troisième, c'est le _petit
Maître_.--Vraiment, vous vous y entendez toutes, dit la dernière,
c'est _Champigny_ qui est le plus estimé de tous.» Ce n'est pas que
Lambert ne grimace horriblement, et qu'il ne soit effroyable à voir
en cet état, car même il est fort vilain quand il ne grimace pas. Il
n'y a que lui qui montre bien, et les écolières des autres ne sont
rien au prix des siennes. Si Dieu avoit voulu que c'eût été un homme
plus régulier, il y auroit un grand nombre de personnes qui
chanteroient bien; mais, quoiqu'il ne soit point débauché, il est si
peu exact, que c'est quasi peine perdue que de s'y amuser. Il n'est
point intéressé, et n'a jusqu'ici guère songé à sa fortune; s'il avoit
voulu, il iroit à cette heure en carrosse.
[477] Cette circonstance rend vraisemblable ce que dit Tallemant
sur le lieu d'origine de Lambert.
Il étoit toujours de çà et de là en parties où il ne gagnoit rien, et
comme il promettoit à tout le monde, il manquoit aussi à tout le
monde[478]. Une fois, je ne sais quel homme de la cour qui s'étoit
vanté de le faire entendre à une dame, voyant que Lambert lui avoit
manqué trois jours de suite, l'attendit long-temps dans le Luxembourg
pour le battre; mais par bonheur, il ne le trouva pas.
[478] Si Boileau n'avoit voulu, avant tout, donner à son
amphitryon de la satire du Festin le caractère d'un hâbleur, on
pourroit croire que c'est cette inexactitude de Lambert qui lui a
fait dire:
Molière avec Tartuffe y doit jouer son rôle,
Et Lambert, qui plus est, m'a donné sa parole.
C'est tout dire en un mot, et vous le connoissez.
--Quoi! Lambert?--Oui, Lambert.--A demain. C'est assez.
(_Satire_ IIIe.)