mon tour, comme les autres jeunes gens du quartier à cause de sa
fille, il fallut que ce fût à elle que je les donnasse. Je voyois bien
à sa mine qu'elle avoit quelque honte qu'un bourgeois lui donnât les
violons, et je disois: «Sur ma foi, je suis bien fâché qu'elle soit si
sotte, car à une autre je lui ferois comprendre que c'est le roi
Jugurtha qui lui donne les violons, car mon père les paie à cause de
la traduction que je lui ai faite de la guerre de Jugurtha[441].» Il
pensa arriver une étrange esclandre à ce bal. Le prince d'Harcourt,
avec ses frères, heurta à la porte un moment après que les laquais et
ceux qui la gardoient s'étoient battus. Le cuisinier d'un de mes
beaux-frères, qui s'étoit mis du côté de nos portiers, avoit une
estocade[442], dont la lame étoit fort étroite: croyant que ce fût
encore ces laquais qui heurtassent, il passe son épée par la serrure
de la porte, et larde le prince d'Harcourt, qui en eût eu un demi-pied
dans le corps s'il ne se fut tourné pour parler à quelqu'un; mais
effectivement le cuisinier, comme s'il eût piqué de la viande, ne prit
que la peau. Aussitôt voilà un bruit du diable; je sors de la salle
avec un de mes amis, nous voyons un valet-de-chambre qui, tout
furieux, montoit en haut; nous le suivons; il alloit tirer un coup de
fusil sur M. d'Elbeuf dans la cour; nous lui ôtons son arquebuse et
l'attachons à la quenouille du lit, non sans lui donner quelque
horion; nous descendons, et nous voyons tous les trois frères qui
entrent dans la salle l'épée à la main. On n'entendoit autre chose que
_monsieur mon frère est blessé_. Je me mis derrière, et ne me vantai
pas autrement d'être le maître du bal; Pimpernelle vient, panse
_monsieur mon frère_, qui dansa avant que de partir. Madame de Congis,
qui fourre toujours son nez partout, me fit parler au prince
d'Harcourt, et nous fûmes les meilleurs amis du monde. Il y avoit eu
des coups rués à la porte, car un cocher, qui se sentoit innocent, fut
si sot que d'ouvrir sans m'avertir, et en eut la tête cassée. Pour le
cuisinier, il s'évada, et on ne l'a jamais vu depuis. Il fallut mener
ce cocher au prince d'Harcourt, car il croyoit que c'étoit lui qui
l'avoit blessé; j'en fus quitte pour cela; il ne le voulut pas voir,
et me traita fort civilement.
[440] Ne seroit-ce pas Vineuil, gentilhomme qui a été long-temps
exilé?
[441] Cette traduction n'a pas été imprimée.
[442] L'estocade étoit une longue épée fort pointue.
(_Dictionnaire de Trévoux._)
Pour revenir à madame Roger, elle devoit tant à tous ceux qui la
fournissoient, et elle avoit tant emprunté, qu'elle résolut de s'en
aller: en ce dessein elle prend une chaise, se fait porter aux
Jésuites de la rue Saint-Antoine, prend une autre chaise et va chez
la mère Marguerite, auprès de Charonne. Vineuilles l'avoit ruinée plus
que tout le reste. Le mari, qui avoit été si sot que de donner à sa
femme une procuration générale, trouva après qu'elle lui avoit fait
pour cinquante mille écus de dettes. Quelques jours après elle envoya
dire qu'elle étoit chez la mère Marguerite; il l'y fut prendre et la
mena à une maison qu'il avoit à Essone. Là, il tâcha, par toutes
sortes de voies, de lui faire confesser ce qu'elle avoit fait de tout
cet argent. On dit qu'il n'en put rien tirer, sinon qu'elle avoit
donné à diverses fois vingt mille livres à son père: il est vrai qu'il
venoit tous les ans faire la récolte; c'étoit un des plus sots hommes
que j'aie vus de ma vie. Elle dit aussi qu'elle avoit donné huit mille
livres à son cousin de Vineuilles.
Le mari, pour passer son chagrin, alla un jour à la chasse: dans ce
temps-là elle donna pour sept cents livres tout le bétail de la maison
qui valoit bien mille écus, et se retira dans une religion à Corbeil;
de là elle alla jusqu'à Gênes, parce qu'elle y avoit un de ses parents
marié. Au retour, car elle ne trouva pas son compte à Gênes, elle se
mit dans les filles de Saint-Nicolas de Lorraine au faubourg
Saint-Germain. Enfin Roger l'a laissé et ne sait que lui donner par
an.
On fait un plaisant conte de ces filles de Saint-Nicolas. Les Cravates
brûlèrent Saint-Nicolas quand on prit la Lorraine; plusieurs d'entre
elles se retirèrent d'abord à Châlons: la plupart avoient été violées
par ces brûleurs de maisons, et comme il n'y avoit pas moyen de le
nier, elles appeloient cela _souffrir le martyre_. On dit que, comme
elles faisoient le récit de leur infortune à l'évêque, il y en avoit
telle qui disoit l'avoir souffert deux fois, qui trois, qui quatre:
«Ah! ce n'est rien auprès de moi, dit une autre, je l'ai souffert
jusqu'à huit fois.--Huit fois le martyre! s'écria l'évêque; ah! ma
sœur, que vous avez de mérite!»
MADAME DE VERVINS.
Madame de Vervins, mère de Vervins qui a épousé depuis peu
mademoiselle Fabert[443], est fille d'un maréchal de Lorraine, nommé
de Braisne: c'étoit une grande dignité en ce pays-là; elle avoit
épousé en secondes noces le feu marquis de Vervins, premier maître
d'hôtel de la maison du Roi, qui étoit un des plus pauvres hommes de
France. Cette femme étoit une enragée, s'il y en a jamais eu; elle
battit tant de fois son mari, et lui fit tant de fois porter ses
marques, que le feu Roi conseilla à Vervins de l'enfermer, et la Reine
fut contrainte de lui faire dire qu'elle ne vînt plus au Louvre. Cette
folle disoit: «C'est que la Reine est jalouse, et qu'elle voit bien
que le Roi devient amoureux de moi.»
[443] Anne-Dieu-Donnée Fabert, fille du maréchal, épousa, le 3
octobre 1657, Louis de Cominges, marquis de Vervins, premier
maître d'hôtel du Roi.
Durant l'amour du feu Roi (Louis XIII) pour Hautefort, elle enrageoit
de ce qu'il ne s'adressoit point à elle. A Saint-Germain, pour aller
voir ses amours, il falloit qu'il passât devant la porte de sa
chambre; elle le faisoit toujours guetter, et se montroit à lui
toujours fort parée: à la messe elle se mettoit toujours devant lui.
Quelque belle qu'elle fût, cela n'y fit rien.
Je crois, en effet, que madame de Vervins avoit été belle en sa
jeunesse, mais alors elle étoit crevée de graisse, et, à bien parler,
elle n'avoit plus rien de beau que les cheveux: ce n'étoit pas
pourtant son opinion, car elle a cru encore depuis que M. d'Enghien
seroit tout heureux de jouir de ses embrassements. Effectivement on a
dit qu'au retour de Fribourg elle s'adressa à un chirurgien qui le
venoit de traiter de quelque incommodité qu'il n'avoit pas gagnée à la
guerre, pour moyenner un rendez-vous entre elle et cet Alexandre dont
elle vouloit être la Thalestris, car elle se vantoit d'être la plus
vaillante femme du monde; et c'est pour cela qu'elle vouloit coucher
avec lui pour faire un héros. On verra ensuite quelques-uns de ses
exploits.
Sa maison étoit une espèce de conciergerie. Dès qu'une fille étoit
entrée chez elle, elle n'en pouvoit plus sortir; elle les faisoit
travailler et les châtioit fort rudement, car elle les faisoit
fouetter. Une fois elle en mit une dehors après lui avoir fait
donner les étrivières si rudement, qu'elle en mourut. Son suisse
n'eût osé ouvrir la porte sans son ordre; et, pour l'avoir ouverte
une fois, il fut fouetté quatre jours durant. Un chanoine de
Saint-Thomas-du-Louvre, dont la maison répond dans la sienne, disoit
que, le vendredi-saint de 1647, elle ne fit autre chose tout le jour
que faire fesser un homme et une femme l'un après l'autre. Voiture
disoit que c'étoit sans doute des Juifs sur lesquels elle vouloit
venger la mort de Notre-Seigneur[444].
[444] Cette femme étoit apparemment de l'humeur de la
_grand'dame_ dont parle Brantôme, qui prenoit tant de plaisir à
fouetter les dames et filles qui étoient attachées à son service.
(Voyez les _Œuvres de Brantôme_; Paris, Foucault, 1822, t. 7, p.
255.)
Au reste, elle étoit si lubrique, que j'ai ouï dire que quand il y
avoit quelqu'un qui lui plaisoit à souper chez eux, car son mari
tenoit la table de premier maître d'hôtel, elle défendoit de lui
ouvrir la porte, et il falloit qu'il couchât dans un petit lit qui
étoit dans la même chambre où son mari et elle couchoient en deux
différents lits. Le lendemain le mari sortoit, mais le galant ne
sortoit pas; on tiroit la porte sur la dame et sur lui, et si
quelqu'un eût été assez hardi pour entrer sans qu'elle eût appelé,
elle l'eût fait assommer. Vinueilles, dont nous venons de parler[445],
disoit qu'il en étoit si las, qu'il avoit juré de n'y plus retourner;
et une fois qu'il n'y avoit pas voulu coucher, elle le battit; elle
aimoit ce garçon et vouloit une fois que son mari troquât sa charge
contre des terres que ce garçon avoit en Lorraine; elle étoit jalouse
de madame Roger. Un jour que celle-ci avoit mené Vinueilles jouer chez
mon père, elle fut chez elle et fureta depuis le grenier jusqu'à la
cave. Du temps que la Montarbaut étoit réfugiée chez M. de Chevreuse,
d'où elle ne sortoit que de nuit, un soir qu'elle étoit en chaise,
elle trouve madame de Vervins à sa porte: elle envoya un laquais pour
savoir qui étoit cette femme; on n'avoit garde de le lui dire. «Je le
veux savoir.» Les gens de cette folle grossissent: la Montarbaut, qui
avoit peut-être ouï parler d'elle, envoie vite à l'hôtel de Chevreuse,
et, durant la contestation, les gens de l'hôtel de Chevreuse vinrent
en si grand nombre, qu'ils en tuèrent trois ou quatre; depuis elle ne
se frotta plus à eux.
[445] Dans l'Historiette de madame Roger.
Elle ne passa guère mieux le jour de Pâques de l'année suivante
qu'elle avait fait le vendredi-saint de 1647. Madame de Brassac, qui
logeoit auprès de cette extravagante, passoit en chaise devant son
logis; les gens de madame de Vervins se mirent à dire: «Voilà dame
Ragonde, voilà la _Martingalle_ qui passe.» Ceux de madame de Brassac
répondirent quelque chose de plus fâcheux encore pour madame de
Vervins; de sorte que cette femme, qui, oyant du bruit, s'étoit mise à
la fenêtre, entendit ce qu'on avoit dit contre elle; la voilà en
fureur; elle crie: «_Aux armes!_ tue! tue!» Madame de Brassac monte et
lui fait satisfaction pour ses gens, offre de les chasser, et de ne
les reprendre qu'à sa prière. Elle ne reçoit point cette satisfaction;
au contraire, plus enragée qu'auparavant, elle jure qu'elle les fera
tous tuer, et dit un million d'extravagances: madame de Brassac se
retire. Le lendemain matin cette folle lui envoya dire bien
sérieusement qu'elle fît confesser tous ses gens, parce qu'après dîner
madame de Vervins avoit résolu de les faire tous tuer. Après dîner,
elle arme tout son domestique, se met à leur tête, la hallebarde à la
main, et va à la porte de madame de Brassac, où elle ne trouva pas
autrement de gens à tuer, car ils étoient sortis avec leur maîtresse.
Par bonheur un gentilhomme[446] qui la connoissoit s'y rencontra, qui
aussitôt la saisit au corps et la mena chez elle. Par le chemin elle
crioit: «Vous m'empêchez de montrer ma générosité,» et lui arracha une
bonne partie des cheveux et de la barbe. Cet homme lui fit toutes les
remontrances imaginables; mais il n'en put obtenir autre chose, sinon
qu'elle faisoit trève pour ce jour-là et pour le lendemain avec madame
de Brassac; mais que si madame de Brassac ne faisoit tuer ceux de qui
elle avoit été offensée, qu'elle en feroit une vengeance exemplaire.
Enfin, il en fallut avertir la Reine, qui fit dire à madame de Vervins
qu'elle ne vouloit plus ouïr parler de semblables extravagances.
[446] Un gentilhomme de M. de Parabère, beau-frère de Brassac.
(T.)
Une fois, elle donna le fouet à son mari, et elle en eut après un tel
repentir, que, pour en faire pénitence, elle s'alla mettre jusqu'au
cou dans un marais. Elle a des foiblesses de son pays, où l'on croit
fort aux sorciers; elle dit que, quand elle a fait bien bouillir des
broquettes[447], ses ennemis n'ont plus de force contre elle: pour
cela, elle en a toujours une caque pleine. Elle se vante d'avoir rendu
paralytique la main de madame de Moret, alors madame de Vardes, en lui
donnant sa malédiction, parce qu'elle avoit écrit à M. de Vervins
qu'il se devoit défaire de cette enragée. Depuis la mort de cet homme,
les gens de guerre l'ayant prise, elle et je ne sais combien de filles
qu'elle a toujours, ils la laissèrent aller; mais ses filles furent
menées dans un bois; au retour, elle les visita toutes pour voir ce
qui s'étoit passé. Le lieutenant-général de Soissons, où elle étoit
allée demeurer, de peur de pareil accident, fut enfermé chez elle, je
ne sais combien d'heures: elle l'avait querellé et ne le vouloit pas
laisser sortir. Il cria par la fenêtre; le peuple s'émut et enfonça la
porte. Elle croit présentement que le suisse qu'elle a est un seigneur
de Suisse qui s'est déguisé pour avoir l'honneur de la servir.
[447] Espèce de chou qu'on appeloit _broque_, ou _broccoli_.
C'étoient des rejetons d'un chou d'êté.
RUQUEVILLE.
Ruqueville étoit un gentilhomme de Normandie, qui s'étoit donné à M.
de Longueville. C'étoit un assez plaisant homme. Il avoit un frère de
mère, nommé Boisdalmais[448]; c'est celui que Ruvigny tua[449]. Il
n'étoit pas trop bien avec ce frère, et il disoit que c'étoit son
_frère de loin_, comme on dit _parent de loin_. Ruqueville n'avoit pas
été trop bon ménager, et il disoit: «Ah! si feu mon bien étoit encore
au monde, on feroit bien plus cas de moi qu'on n'en fait.»
[448] Voir précédemment, t. 3, p. 56, note 2.
[449] Ce duel eut lieu à Venise, en 1627. _Mémoires manuscrits de
Goulas_, cités dans le père Lelong. (_Bibliothèque historique de
la France_, t. 2, page 449, no 21395.)
Il s'étoit marié; mais sa femme et lui ne purent jamais s'accorder, et
se séparèrent volontairement: ils avoient une fille qu'ils marièrent à
un gentilhomme, nommé Le Mesnil-Leurry; elle devint amoureuse d'un
garçon appelé Montrada: c'étoit un garçon bien fait et qui vivoit de
ses rentes. Elle se résout, par son conseil et par celui de sa mère,
d'empoisonner son mari: deux fois le poison n'opéra point. Enfin le
galant lui écrit: «Je vous envoie du poison qui fera mieux son effet
que les autres.» Elle prend le poison et jette la lettre dans le feu
sans la déchirer; la fumée, poussée par l'air qui étoit assez grand
dans la chambre, peut-être y avoit-il quelque porte ou quelque fenêtre
ouverte, emporte cette lettre par le tuyau dans la cour, et elle tombe
aux pieds du frère du mari qui s'y promenoit; il ramasse cette lettre,
la lit, court trouver son frère, qui avoit avalé un bouillon et
disoit: «Quel bouillon ai-je pris? sans doute je suis empoisonné.--Il
n'y a rien de plus certain, dit le frère: tenez, voilà une lettre qui
en est la preuve.» La femme accusa le cuisinier; mais il étoit
constant qu'elle avoit voulu donner le bouillon elle-même à son mari,
à qui elle avoit fait prendre médecine au retour d'un voyage. Je pense
que le mari fut sauvé par du contre-poison: pour la mère et pour la
fille, elles furent mises dans un couvent, où elles sont mortes.
Ruqueville fit de cela une chanson pitoyable et lamentable, comme sur
l'exécution de quelque insigne criminel.
Ruqueville étant à l'extrémité, son tailleur, à qui il devoit
beaucoup, le pria de lui donner une reconnoissance. «Bon, mon ami, lui
dit-il, écrivez, je la signerai.» Il lui dicta: «Je soussigné, etc.,
promets à maître, etc., maître tailleur d'habits à Paris, demeurant
rue Saint-Honoré, paroisse Saint-Eustache, etc.» Il lui en fait mettre
tout le plus long qu'il peut, et, après l'avoir bien fait écrire, il
ajoute _cent coups de bâton_, au lieu de la somme. Le tailleur le
donne au diable, et s'en va. Je ne sais si le diable prit Ruqueville,
mais il trépassa peu de temps après.
Une fois il se rompit la jambe et en fut fort long-temps malade:
enfin, un jour il se traîna à l'hôtel de Longueville. Quelqu'un lui
dit: «Vous avez là une méchante jambe.--Méchante, dit-il, elle me
coûta pourtant deux mille livres rendue ici.»
Il avoit un neveu âgé de vingt ans, fort débauché. «Je ne veux point,
disoit-il, fréquenter ce coquin, car je pourrois prendre de mauvaises
habitudes avec lui.» Il avoit quarante ans de plus que ce garçon; il
étoit brave. Une fois, se battant en duel, il reçut un grand coup
d'épée au travers du corps, et pourtant désarma son homme; l'autre lui
demanda la vie. «Attends,» dit-il froidement. En disant cela, il
crache dans sa main, et voyant son crachat blanc: «Va, dit-il, je te
la donne.» C'est qu'il avoit ouï dire qu'on étoit blessé à mort quand
on crachoit le sang. Une autre fois, celui contre qui il se battoit
lui donna un coup d'épée dans les cheveux. «Hé! lui dit-il en jetant
son épée, vous pourriez bien m'éborgner: vous avez appris d'un mauvais
maître; je ne me battrai jamais contre vous.» Et la chose en demeura
là.
A l'extrémité, il avoit du dépit de ce que ses camarades de chez M. de
Longueville ne lui venoient point dire adieu; il ôte son bonnet, et
parlant comme s'ils eussent été présents: «Adieu, dit-il, monsieur de
Plenoches, adieu monsieur Farsau, adieu celui-ci, celui-là; vous êtes
de braves gens de n'avoir pas manqué à rendre ce dernier devoir à
votre pauvre camarade.»
On dit que sa mine étoit fort plaisante, et qu'il ne rioit jamais. Un
jour qu'on parloit de je ne sais quelle antiquaille, M. de Longueville
lui dit: «Cela est tout autrement beau à voir à Rome; c'est une honte
que vous ne l'ayez point vu.» On fut quatre mois sans entendre parler
de Ruqueville. Enfin il revint. «Eh! d'où venez-vous?--Je viens de
Rome, dit-il.--Et y avez-vous été long-temps?--J'y ai dîné, et, après
avoir vu ce que vous m'aviez dit, je suis remonté à cheval.»
A l'article de la mort, il envoya quérir l'argentier de M. de
Longueville et lui dit: «Monsieur un tel, je vous lègue cinq cents
écus.» L'autre le remercia. Mais quand ce vint après sa mort à lire le
testament, on trouva l'article ainsi couché: «_Item_, je lègue à....
les cinq cents écus qu'il m'a volés sur les commissions qu'il a faites
pour moi.»
LE PAGE ET SES DEUX FEMMES.
Le Page étoit un homme bien fait, mais de bas lieu: son père étoit
sergent à Châlons. A son _avènement_ à Paris, il épousa une laide
femme, parce qu'elle avoit quatre mille livres en mariage. Il fit
fortune dans l'extraordinaire de la guerre, et, las de sa femme, qui
étoit une vraie harangère et jalouse par-dessus tout cela, il couroit
un peu l'aiguillette. Un jour qu'il dînoit en ville, elle voulut
savoir du cocher où son maître étoit demeuré. Le cocher avoit
peut-être bu, ou bien il n'en faisoit pas grand cas, à l'imitation de
son maître, de sorte qu'elle lui ayant dit des injures, il lui donna
des coups de fourche. Le cocher en eut le fouet par la main du
bourreau. Je me souviens que le _peuple bariolé_[450] pensa faire
désordre, et disoit tout haut que les valets n'avoient que faire de
souffrir de la jalousie des femmes de leurs maîtres. Ces coups de
fourche ne la rendirent pas plus sage. Une autre fois elle pensa
surprendre son mari à Bagnolet avec des gourgandines, et il n'eut que
le loisir de remonter en carrosse. Elle crioit: «Le voilà le
_ruffien_[451] qui se sauve avec ses g.....! le voilà.» Un jour qu'il
traitoit des gens chez lui, elle gronda tout le matin, puis ne voulut
pas se mettre à table, c'étoit un jour maigre. On lui envoya une hure
de saumon: elle jeta le plat par la fenêtre, qui, dit-on, alla coiffer
un homme dans la rue. Enfin le bon Dieu l'en délivra; mais le pauvre
homme ne se souvint pas du conseil de saint Paul, car il reprit une
autre femme qui lui a bien fait voir du pays.
[450] _Peuple bariolé._ Cette expression n'est expliquée ni dans
Trévoux, ni dans Nicot, ni dans Richelet. On pense qu'elle
signifie _le menu peuple_. Sous Henri IV, Louis XIII et la
minorité de Louis XIV, tous les hommes étoient vêtus de noir ou
de gris, il n'y avoit que le peuple qui portât des vêtements de
toutes les couleurs. C'est vraisemblablement de cet usage qu'est
empruntée cette expression pittoresque.
[451] Le _débauché_, de l'italien _ruffiano_.
Il devint amoureux de mademoiselle de La Roche-Posay, cadette de celle
que le cardinal de Richelieu avoit fait épouser à Sabattier. D'Émery
fit ce qu'il put pour empêcher Le Page d'épouser cette belle[452];
mais il lui dit: «Hé! monsieur, laissez-moi avoir un ange: n'ai-je
pas eu assez long-temps un diable?»
[452] Elle est petite, mais elle étoit jolie et vive. (T.)
Or, vous allez voir quel ange c'étoit. Elle étoit un peu parente du
feu cardinal, et on disoit même qu'il avoit couché autrefois avec la
mère. A propos du cardinal, on dit qu'un jour qu'elle étoit conviée
chez lui à une assemblée, elle prit un remède pour avoir le teint plus
beau; mais ce remède opéra si tard qu'elle alla au Palais-Cardinal
lorsque personne n'y entroit plus. Elle étoit engagée[453] jusqu'aux
yeux, tant elle avoit fait de dépense. Celui dont on avoit le plus
médit avec elle étoit un petit abbé de Sasilly qui avoit des rubans de
couleur; on dit qu'ils furent une fois huit jours dans une hôtellerie,
sur le chemin de Poitiers. Je vous laisse à penser ce qu'ils
faisoient. Voilà l'ange de M. Le Page. Elle ne fut pas plus tôt mariée
qu'elle lui fit prendre une maison de quatre mille cinq cents livres
de loyer; le reste alloit à proportion: elle lui fit acheter une belle
terre en Poitou appelée Saint-Loup: pensez que ce fut sous son nom.
Tous les jours on demandoit au mari: «Où est madame de Saint-Loup?» M.
de Schomberg s'y attacha. Bautru disoit: «Je ne m'étonne pas qu'il
l'aime, son nom a des charmes pour lui; elle s'appelle madame Le
Page.» On a un peu accusé M. de Schomberg d'aimer les ragoûts de delà
les monts. Quand on traitoit le mariage de madame d'Hautefort et de
lui, cette pauvre madame de Saint-Loup fut toute une après-dinée chez
Maurice le parfumeur, d'où elle voyoit tout ce qui entroit et sortoit
de l'hôtel de Schomberg, et elle appela l'un après l'autre, tant elle
étoit en inquiétude, tous les gentilshommes du maréchal.
[453] C'est-à-dire obérée.
Elle s'éprit peu de temps après de M. de Candale, qui valoit bien pour
le moins ce qu'elle perdoit, et, pour le voir plus facilement, elle
fit changer de quartier à son mari, et s'approcha le plus qu'elle put
de la rue Plâtrière, où est l'hôtel d'Epernon[454].
La veille de Pâques fleuries, elle, M. de Candale, la comtesse
de Fiesque[455], le marquis de La Vieuville, mademoiselle
d'Outrelaise[456], parente de Fiesque, et le marquis d'Alluye furent
manger du jambon, un matin, aux Tuileries. On en fit un vaudeville
appelé un _Pour et contre_.
Comtesse, dans les Tuileries
Vous avez mangé du jambon
La veille de Pâques fleuries;
Mais ce n'étoit pas la saison.
Toutefois, dans cette rencontre,
Le comte est pour, la mère contre[457].
[454] L'hôtel d'Épernon, acheté par d'Hervart, contrôleur-général
des finances, fut par lui rebâti presque en entier. Acquis par M.
d'Armenonville, il portoit son nom, quand il fut acheté, en 1757,
pour y établir le bureau des postes. (Voyez les _Recherches sur
Paris_, par Jaillot, t. 2, _Quartier Saint-Eustache_, p. 42.)
[455] Gilonne d'Harcourt, femme de Charles-Léon, comte de
Fiesque, amie de madame de Sévigné. On l'appeloit _la comtesse_.
[456] Mademoiselle d'Outrelaise, l'amie de madame de Frontenac,
demeuroit avec elle à l'Arsenal. On les appeloit _les Divines_;
c'étoient des personnes qui donnoient le ton, et dont il falloit
avoir l'approbation. (_Mémoires du duc de Saint-Simon_, t. 2, p.
209, édition de 1829.)
[457] Le comte de Fiesque en rit, sa mère en gronda. (T.)
Madame de Rohan-Chabot rompit avec madame de Saint-Loup, disant
qu'elle menoit une vie trop scandaleuse. Cependant, tandis que le
chevalier de Chabot vivoit, madame de Saint-Loup étoit l'amie du
cœur; mais à cette heure on n'avoit plus besoin d'une femme qui lui
donnât de quoi subsister. Elle donnoit au chevalier ce qu'elle tiroit
du maréchal. Bien d'autres que M. de Candale en tâtoient; mais elle a
fait bien de la vanité de l'avoir retenu près de six ans. Un jour
qu'elle étoit avec Vardes, le bonhomme Sennectère la vint prendre, et
dit: «Monsieur, avec votre permission, j'ai un mot à dire à madame;»
et il la mène dans une garde-robe: à un quart-d'heure de là il la lui
rend. Vardes eut envie de quelque chose: il trouva les pistes du
bonhomme. Elle n'avoit pas eu le loisir d'y mettre ordre. «Ah! madame,
lui dit-il, vous jouez donc de ces esteufs-là?» Il l'alla conter
partout. Regardez si cela n'est pas honorable au bonhomme, il avoit
soixante-douze ans, de venir à cet âge-là ôter une dame à un
godulereau.... Depuis on lui dit, un peu avant qu'il se fût remarié:
«Monsieur, ne voyez-vous plus madame de Saint-Loup?--Voulez-vous que
je vous die, répondit-il, je suis trop vieux pour aller à la brèche.»
C'est qu'elle étoit brèche-dent depuis quelque temps.
Cependant regardez quel abus: la Reine souffrit que madame de
Saint-Loup entrât dans son carrosse en allant de Saumur à Tours;
c'étoit en 1652. Le Page a eu bien du désordre dans ses affaires; je
crois que cela ne va pas trop bien.