On le faisoit enrager, en l'appelant _le poète Bensserade_, car les

voleurs dirent dans leur déposition qu'ils avoient volé un soir le

poète Bensserade. «Helas! dit-il, ils ne me prirent que deux quarts

d'écu; mais ils m'ôtèrent mon manteau; pour ma montre, je la coulai

dans mon caleçon, et trépignois des pieds de peur qu'ils

n'entendissent le balancier. Le cocher de celui avec qui j'étais dit

naïvement aux voleurs: Messieurs, avez-vous fait? irai-je?»

La plus raisonnable action que Bensserade ait faite de sa vie, ce fut

que M. de Châteauneuf ayant été fait garde-des-sceaux pour la seconde

fois, en 1650, il fit en sorte que la pension que Gombauld avoit sur

le sceau fût continuée: il étoit des amis de madame de Leuville, femme

du neveu du garde-des-sceaux, et il la fit agir comme il falloit;

après il écrivit un billet à Gombauld, sans signer, par lequel on

l'avertissoit que l'affaire étoit faite, et qu'il en avoit

l'obligation à madame de Leuville, à madame de Villarceaux sa

belle-sœur, à madame de Chaulnes la vidame[430], à madame

de.......[431], et au président de Bellièvre, et ne parloit point de

lui.

[430] Françoise de Neuville-Villeroy, femme de Henri-Louis

d'Alberg d'Ailly, duc de Chaulnes, vidame d'Amiens.

[431] Il y a ici un nom que l'on n'a pas pu lire. Il est dit,

dans l'_Historiette_ de Gombauld, que sa pension fut rétablie à

la prière de mesdames de Chaulnes-Villeroy, de Rhodes, de

Bois-Dauphin et de Leuville.

L'abbé Tallemant[432] dit que cela vient de ce qu'un jour il dit à

Bensserade que Gombauld faisoit cas de sa poésie. A la vérité il avoit

été prié de prendre cette peine par quelque ami de Gombauld, et ne

s'en étoit pas avisé de son propre mouvement; aussi n'étoit-il pas

tenu de savoir que l'autre fût en nécessité. Nous parlerons de lui

dans les _Mémoires de la Régence_.

[432] François Tallemant des Réaux, aumônier du Roi, membre de

l'Académie françoise, frère consanguin de l'auteur de ces

Mémoires.

MADAME DE CASTELMORON[433].

Madame de Castelmoron étoit héritière de Vicose, une maison de

gentilshommes de Gascogne, et avoit trente mille livres de rente. On

la maria à un cadet de La Force, frère du duc d'aujourd'hui. Cet homme

n'avoit pas vingt mille écus de partage, étoit et est encore un petit

homme fort mal bâti et qui n'a rien de recommandable en lui que

d'entendre bien la chasse. Elle n'étoit point mal faite, et ne manque

nullement d'esprit.

[433] Marguerite de Vicose, dame de Casenave, mariée à François

de Caumont, marquis de Castelmoron.

A la première guerre de Bordeaux (1650), il arriva à cette femme une

assez étrange aventure. Saint-Geniez, aujourd'hui gouverneur de

Brienne pour le cardinal Mazarin (c'est un cadet de Navailles), comme

lieutenant-général, commandoit un quartier vers les landes de

Bordeaux, où cette femme a une maison appelée Casenave; il fit

connoissance avec elle: on avertit le mari qu'il y avoit de la

galanterie entre eux. Cependant Saint-Geniez est un garçon qui a une

jambe de bois, et, ce qui est de plus difforme, sa véritable jambe

n'est point coupée, mais elle lui est inutile, et du pied il se touche

quasi le derrière; avec cela il a un bras si fort collé contre le

corps, qu'il ne s'en sert quasi point; il a peu d'esprit, mais

beaucoup de cœur. Le mari, à ce qu'elle dit, avoit déjà été excité

contre elle par ceux de sa famille: elle dit que le duc, alors le

marquis de La Force, avoit été amoureux d'elle, qu'elle en avoit des

lettres d'amour, et qu'il étoit enragé contre elle de ce qu'elle

l'avoit rebuté. D'autres disent que c'est une coquette, et qu'on en

avoit déjà médit à Bordeaux, avec je ne sais quel médecin. Un jour,

durant les premiers troubles, Castelmoron vit un paysan qui, voulant

entrer dans le château, se retira dès qu'il l'aperçut; il l'appelle;

cet homme s'enfuit; il court après lui, et enfin le fait revenir. Ce

paysan lui avoue qu'il apportoit des lettres, et qu'il avoit ordre de

les donner secrètement au maître d'hôtel. Castelmoron les prend; il y

en avoit deux, une à cet homme, par laquelle on le prioit de rendre

l'autre à madame. Le mari ouvre celle de sa femme; il y voit des

lignes en chiffres en deux ou trois endroits; le voilà en colère: il

va brusquement demander à sa femme les clefs de sa cassette, de son

cabinet et de tous ses coffres. Elle eut beau haranguer, il fallut

enfin les donner. Il prend tout ce qu'il trouve de lettres, qui

n'étoit pas un petit paquet, car cette femme se pique d'écrire à tous

les beaux esprits de province, et reçoit une infinité de lettres; et

avec cela il s'en va à Castelnau[434] trouver tous les MM. de La Force

qui y étoient alors assemblés. Là on se met à déchiffrer cette lettre,

et, après y avoir bien rêvé, ils crurent l'avoir déchiffrée, et qu'il

y avoit en un endroit, _consolez-vous de la mort de votre petite, à la

première vue nous réparerons cette perte_. Par l'avis de la parenté,

le mari écrit à sa femme que le bien de leurs affaires l'obligeoit à

demeurer à Castelnau, et qu'elle l'y vînt trouver aussitôt la présente

reçue. Elle va consulter sa mère, remariée au comte de Cabrères; cette

femme n'est point d'avis qu'elle y aille: «Tenez-vous chez vous, vous

y êtes la maîtresse.» Celle-ci se dérobe et s'y en va avec sa fille

aînée, un enfant de sept à huit ans: au même temps, on pratique un

brave qui querelle Saint-Geniez; ils se battent; mais le pauvre brave

ne se trouve pas bien du tour d'ami qu'il faisoit à MM. de La Force;

car Saint-Geniez le tua. Madame de Castelmoron arrivée, on la fait

mettre sur la sellette: elle se défend fort bien, car elle ne manque

pas de courage, non plus que d'esprit. Le vieux duc étoit pour elle,

et il en pleuroit de compassion: elle étoit toujours à table auprès de

lui, et, pour plus grande sûreté, ne mangeoit que de ce qu'il

mangeoit.

[434] Madame de Castelmoron étoit fille de Henri, baron de

Castelnau, et de Marie de Favart. (_Voyez_ le Père Anselme, t. 4,

p. 472.)

Le mari, au bout de quelque temps, fait semblant d'être satisfait, et

parle de s'en retourner: on ne dit rien au bonhomme de ce qu'on avoit

résolu. Ils partent; mais ils n'eurent pas fait deux lieues, que voilà

des gens armés qui l'emmènent toute seule dans un vieux château à

chats-huants. Ce coup-là elle crut être morte; mais pour ne pas leur

donner lieu de pouvoir dire qu'elle étoit morte de sa mort naturelle,

elle se résout à ne manger que des œufs en coque et à ne boire que de

l'eau. Voyant sa résolution, ils firent une mine qui fit sauter tous

les planchers du corps de logis où elle étoit, dans l'instant que, par

bonheur, elle étoit entrée dans un petit cabinet qui étoit dans

l'épaisseur du mur. Cette espèce de miracle touche le mari; il croit

qu'elle est innocente, et que c'est pour cela que Dieu l'a sauvée, car

c'est un bigot entre les Huguenots.

La marquise de La Force en est de même, et, persuadée du crime de

cette femme, elle croyoit qu'une adultère étoit digne de mille morts;

il pouvoit aussi y avoir de la jalousie, à cause de son mari, si ce

que dit madame de Castelmoron est véritable. Le mari se jette aux

pieds de sa femme, lui demande pardon, et elle retourne avec lui.

Comme j'ai déjà dit, elle est la maîtresse, gouverne tout; lui ne se

mêle de rien: il y a quelque douceur à cela; d'ailleurs un mari est

nécessaire à une galante. La mère avoit commencé un procès à Bordeaux;

on jette les informations au feu. Elle a su depuis que la famille

avoit mis dans la tête de Castelmoron le plus ridicule scrupule du

monde: elle étoit grosse; on suppute combien il y avoit qu'il n'avoit

couché avec elle, et on lui fait promettre d'en faire justice si elle

n'accouche précisément dans les neuf mois. Par bonheur elle y

accoucha.

Quelques années après, Isar[435], garçon bien fait, qui a bien de

l'esprit, et qui fait joliment des vers, fit connoissance avec elle à

Toulouse; il avoit déjà été plusieurs fois à Paris; je ne doute pas

qu'il n'en ait eu toutes choses. Il alla même avec elle à la campagne;

et, à Paris, où il vint ensuite, elle lui écrivoit sans cesse; même il

découvrit que son valet avoit été gagné et que la demoiselle de la

dame avoit commerce avec lui pour savoir toutes les galanteries de son

maître. Il trouva moyen de retirer toutes les lettres de la suivante

que ce valet gardoit, et puis il le renvoya tout doucement.

[435] Il s'appeloit Isarn. On a conservé de lui une jolie pièce

en prose et en vers, intitulée: _le Louis d'or_; elle est

adressée à mademoiselle de Scudéry. (Voyez le _Recueil de pièces

choisies_, dit de La Monnoye; La Haye, 1714, in-8º, t. 2, p.

241.)

Enfin la conduite de la dame a justifié le mari et la famille du mari.

Elle a fait encore d'autres galanteries, et puis elle a changé de

religion; même elle voulut faire accroire à la cour que ses filles,

qui sont déjà assez grandes, vouloient en faire autant. Il fallut les

faire venir et les mettre en sequestre: elles déclarèrent qu'elles

vouloient être de la religion de leur père.

RÉNEVILLIERS.

Rénevilliers s'appelle Henri Barjot. Son père étoit maître des

requêtes et s'appeloit M. de Marchefroid. Cet homme ne fut pas le

meilleur ménager du monde; il ne laissa pas pourtant de conserver

assez de bien pour pourvoir honnêtement ses enfants, et Rénevilliers,

quoique cadet, a quatre mille livres de rente de partage. Il se fit

d'épée; ils sont de bonne famille. Il acquit de la réputation, se

battit en duel et eut avantage. Il quitta bientôt le service et se mit

à faire une vie assez bizarre. Son frère aîné, nommé d'Auneuil,

faisoit le gentilhomme, sans porter les armes; il n'étoit point marié.

Rénevilliers, qui ne vouloit point qu'il se mariât, car il est

terriblement avare, et il espéroit que ce frère, qui se portoit bien,

et qui n'a qu'un an de plus que lui, mourroit, avoit soin de le

remettre bien avec une certaine femme dont il étoit amoureux; car ils

se brouilloient souvent cette femme et lui; et le jour qu'ils devoient

se revoir, notre homme alloit à la chasse, et leur apportoit toujours

quelque couple de perdrix. Mais malgré tous ses soins, ce frère se

maria avec la sœur de Saint-Etienne, dont nous avons parlé, nièce du

père Joseph. Cela mit notre cadet en si méchante humeur, et lui tenoit

si fort à la tête, qu'il ne pensoit à autre chose ni nuit ni jour; et

on m'a dit qu'une nuit qu'ils étoient couchés en même chambre dans

une hôtellerie, je crois qu'ils avoient eu quelques différends sur

leurs partages, Rénevilliers, tout en dormant, alla, l'épée à la main,

pour tuer son frère, qui n'avoit point encore d'enfants; mais ce frère

se réveilla fort à propos. Toute leur vie les deux frères ont eu

maille à partir. Le commencement vint de ce que Rénevilliers fut forcé

de tuer un gentilhomme de leurs voisins; et voici comment. Leur père

avoit laissé perdre beaucoup de droits, de sorte qu'eux, les ayant

voulu rétablir, eurent bien des démêlés avec leur voisinage. Un jour

que notre homme étoit à l'affût dans un bois, où il prétendoit droit

de chasse, celui à qui étoit le bois survint, et en l'appelant _Petite

Ecritoire_, car Rénevilliers étoit fort jeune, va à lui l'épée à la

main. Rénevilliers lui dit que s'il avançoit, il le tueroit: l'autre

ne laissa, et Rénevilliers en fit comme il eût fait d'un lapin. Cette

affaire leur coûta beaucoup, et, comme elle avoit eu lieu pour

conserver les droits de leur terre, il prétendoit que toute la famille

y contribuât. Il arriva aussi long-temps après que, des gens de guerre

voulant loger à Auneuil, il contrefit l'aide-de-camp, et changeant

leur route, les envoya chez un homme de robe de leurs voisins; mais

cet homme, qui avoit du crédit, le fit condamner aux dépens. Je me

souviens qu'on le faisoit enrager quand on l'appeloit _M.

l'aide-de-camp_. Il prétendoit encore qu'on le remboursât de ces

frais-là. Enfin ils s'accommodèrent.

Rénevilliers a toujours aimé le sexe, mais à son profit. Il étoit

grand et bien fait et baisoit une fruitière pour avoir du dessert, une

bouchère pour de la viande, et une grènetière pour de l'avoine. Il est

vrai qu'il paya une fois une pourpointière en la plus plaisante

monnoie du monde. Une veille femme veuve, de la rue de la

Pourpointerie[436], avoit long-temps habillé ses laquais, de sorte

qu'il lui devoit une assez grosse somme: cette femme l'alloit voir

souvent et lui présentoit toujours ses parties; Rénevilliers la

remettoit de jour à autre, et cependant il cherchoit quelque invention

pour ne point payer. Enfin il lui dit une fois: «Venez demain matin à

dix heures, je vous donnerai contentement.» La vieille fut dès neuf

heures dans sa chambre: il envoie chercher à déjeûner, la fait boire,

la met en belle humeur, et tout d'un coup il la pousse sur le lit, où

il la contenta si bien, qu'après cela elle prend ses parties, les

jette au feu, et lui dit: «Allez, vous ne méprisez point vieillesse;

il ne sera jamais dit que je demande rien à un si honnête homme que

vous.»

[436] C'étoit la rue des Lombards. Elle portoit, au XIIIe siècle,

le nom de _rue de la Buffeterie_, comme on le voit dans le _Dit

des rues de Paris_, publié par l'abbé Le Beuf:

Lors ving en la _Buffeterie_,

Tantost trouvai _la Lamperie_,

Et puis la _rue de la Porte

Saint-Mesri_, etc.

Mais les Lombards, qui y exerçoient l'usure depuis des temps fort

reculés, l'emportèrent sur ces deux noms (Voyez Sauval,

_Antiquités de Paris_, t. 1, p. 174; et Jaillot, _Recherches sur

Paris, quartier Saint-Jacques la Boucherie_.)

Il chercha dix ans durant à tromper en mariage, comme il avoit fait en

concubinage; mais il pensa bien être trompé lui-même. Une marieuse de

gens, on appelle cela vulgairement une _apparieuse_, qui se nommoit,

disoit-on, _dame Bricolleuse_, lui proposa un parti de conséquence, et

lui dit qu'il se trouvât à Saint-Gervais un tel jour pour voir la

dame. Elle lui conseilla, lui protestant qu'elle ne faisoit point de

conscience de le servir au préjudice d'un autre, d'emprunter

l'équipage de quelqu'un de ses amis. Rénevilliers emprunte donc

l'habit et le train d'un seigneur de la cour qu'il connoissoit, et

entre à Saint-Gervais suivi d'un page, qui lui portoit un carreau avec

de l'or, et d'assez bon nombre de laquais: il n'y fut pas plus tôt que

la _Bricolleuse_ l'accoste, et lui montre une femme de bonne mine,

bien vêtue, et qui n'avoit pas moins de suite que lui; ils se

regardent long-temps tous deux, et enfin le galant se retire après

avoir su le logis de la dame. Il y alla le lendemain et reconnut

bientôt que la _Bricolleuse_ les trompoit tous deux, et il coucha

bientôt avec cette créature et sans grande peine.

Il lui arriva une assez plaisante aventure au faubourg Saint-Germain.

Il s'y promenoit dans un jardin avec une femme dont il étoit amoureux,

et, ayant trouvé l'heure du berger, il étoit sur le point de mettre

l'aventure à fin, quand un couvreur, qui les voyoit de dessus un toit,

se mit à crier: «Allez...... plus loin.»

Il arriva une chose toute pareille à Habert, secrétaire du Roi, frère

aîné du commissaire de l'artillerie et de l'abbé de Cérisy; il alloit

tout de même...... une suivante de La Bazinière, dans une hôtellerie

des Ardillières à Saumur, quand une sentinelle du château menaça de

leur tirer s'ils n'alloient...... plus loin.

Quoiqu'il cherchât fortune en ville, il ne laissoit pas d'avoir un

ordinaire chez lui; c'étoit une vieille servante, nommée Blanche.

Cette femme avoit été long-temps dans un hôpital; elle y avoit appris

cent recettes, et dans la Villeneuve-sur-Gravois[437], près la porte

Saint-Denis, ou Rénevilliers demeuroit pour avoir une chambre à

meilleur marché, elle servoit de chirurgien, saignoit, renouoit, etc.

Elle y étoit connue de tout le monde, jusqu'aux petits enfants. Son

maître ne l'étoit pas moins; et quand on disoit M. le baron, on

entendoit Rénevilliers. Blanche le plus souvent composoit elle seule

tout son train, car comme il vivoit un peu en bohême, la plupart du

temps il n'avoit pas un pauvre laquais, et plusieurs fois il est

arrivé à Blanche de l'aller quérir le soir en ville, montée sur son

cheval, avec un flambeau à la main et une épée au côté.

[437] Le quartier qui s'étendoit depuis le couvent des

Filles-Dieu, de la rue Saint-Denis, où sont aujourd'hui le

passage, la rue et la place du Caire, jusqu'à la rue Poissonnière

et le boulevard de Bonne-Nouvelle, étoit désigné, dans le XVIe

siècle, sous le nom de _la Villeneuve_. Pendant les guerres de la

Ligue on ruina ce faubourg, et les maisons en furent abattues.

Ces démolitions avoient rehaussé le terrain, et quand, sous Louis

XIII, on commença à rebâtir, tout cet espace fut appelé _la

Villeneuve-sur-Gravois_. Il ne reste pas aujourd'hui d'autre

trace de ces dénominations que le nom de la rue

_Bourbon-Villeneuve_. (_Voyez_ Jaillot, _Recherches sur Paris,

quartier Saint-Denis_, t. 2, p. 8.)

Au commencement de la régence, espérant attraper un bénéfice, il se

mit à porter la soutane et à faire le dévôt; il disoit qu'en effet il

sentoit quelque repentir, et qu'il n'étoit pas trop mal dans le chemin

du paradis. Mais la dévotion cessa avec l'espérance du bénéfice, et

aussi la soutane ne valoit plus rien. Nous avons su depuis que cette

soutane n'étoit point à lui, et qu'un nommé Bouillon, qui avoit été

aumônier de Montmoron, la lui avoit prêtée et ne l'avoit pu ravoir.

Durant sa dévotion, il se fit donner l'intendance des enfans trouvés

du diocèse de Beauvais, car Rénevilliers est en ces quartiers-là[438].

Les méchantes langues disoient que c'étoit pour avoir leurs langes et

leurs couches. Enfin insensiblement il se défit de toute sa

bigotterie, à une croix d'or près, qu'il portoit attachée à son

pourpoint avec un ruban violet; encore s'en défit-il à la fin. Depuis

il eut un procès contre M. de Beauvais, qui défendit au curé du

village de Rénevilliers de le recevoir à la communion; je pense que

c'étoit à cause de Blanche. Rénevilliers ne s'en prit point au curé;

mais il alla s'en plaindre au bailli de Beauvais, vieux cavalier âgé

de quatre-vingts ans, lui représenta qu'il étoit le père de la

noblesse, et que c'étoit à lui à faire faire raison aux gentilshommes.

Le bailli se moqua de lui. Quelqu'un qui s'y trouva dit après à cet

homme qu'il avoit tort de traiter ainsi un homme de cœur et de

condition qui s'en pourroit bien prendre à son fils. M. de Villeroi,

qui le sut, envoya des gardes à Rénevilliers, qui déclara qu'il n'en

vouloit point à ce vieux radoteur; mais lui, qui ne sait quasi pas

lire, il accusa M. de Beauvais d'avoir fait un livre où il y a des

choses contre la doctrine de l'Eglise. Cela s'accommoda avec le temps.

Il y a quelques années qu'il envoya aux filles de madame d'Agamy, chez

laquelle il est familier de tout temps, une souris dans une boîte

pour leurs étrennes. Elles, pour s'en venger, lui envoyèrent, au nom

de leur père, deux bouteilles, l'une de vin d'Espagne, et l'autre de

décoction. Il se défioit de quelque malice, et, pour s'en assurer, il

en fit boire au laquais. Le laquais, qui, averti de tout, savoit

laquelle étoit la bonne bouteille, en but volontiers un grand verre:

Blanche vient, qui ne le vouloit point croire; il gage un écu contre

elle et le gagne. Aux Rois, il envoie l'autre bouteille à son

procureur, qui en fit grande fête à ses voisins, et les convia d'en

venir boire; mais ils pensèrent le gourmer, quand ils en eurent goûté.

Voilà le procureur outré; il fait perdre le procès à Rénevilliers, et

il fallut rendre à Blanche son écu, et lui en donner encore un autre.

[438] C'est vraisemblablement la terre de Rainvillers, située à

cinq quarts de lieue à l'ouest de Beauvais, à peu de distance de

l'ancienne abbaye de Saint-Paul, dans un lieu humide et aquatique

(_Ranarum villa_). La terre d'Auneuil, qui appartenoit au frère

aîné, est fort près de là.

Présentement il parle d'aller en Canada pour épouser la reine des

Hurons, et il n'est pas plus sage qu'il étoit il y a vingt-cinq ans.

MADAME ROGER.

Madame Roger est fille d'un gentilhomme d'entre la Lorraine et le

Liége, de bonne maison, mais pauvre; elle l'appeloit M. le comte de

Fermont. Le nom de la fille, c'est d'Ueil. Sa mère n'étoit pas

tout-à-fait si noble; elle étoit fille d'un chanoine de Toul qui lui

avoit donné un assez gros mariage. Notre madame Roger, étant fille,

demeura assez long-temps à Toul en attendant quelque bonne occasion.

Enfin, au dernier voyage que le feu Roi fit en ce pays-là, un nommé

Roger, fils d'un riche orfèvre de Paris, qui avoit quitté sa boutique

et étoit mort quelque temps après, devint amoureux d'elle, l'épousa et

l'emmena à Paris. Elle a dit depuis qu'elle avoit cru que Roger étoit

gentilhomme, et qu'autrement elle n'eût eu garde de l'épouser. C'étoit

une grande femme, assez bien faite, qui parloit sans cesse de sa

maison; et surtout elle étoit insupportable au Cours, car elle ne

faisoit que prôner sur les armoiries des carrosses; d'ailleurs elle

avoit de l'esprit comme une Lorraine. Son mari, d'autre côté, ne

faisoit que jouer, aller au b....., et ivrogner. J'ai ouï dire à la

dame que plus de deux ans durant après leur mariage, il petunoit[439]

tous les soirs dans le lit, elle y étant. Il lui arriva une fois une

plaisante aventure: il avoit une guenon un soir qu'il prit quelque

drogue; la guenon en but une partie: il la met coucher avec lui à son

ordinaire; sa femme étoit aux champs. La drogue opère pour la guenon

comme pour lui; mais elle n'alloit pas au bassin, et elle foira d'une

si épouvantable manière, qu'elle chia sur le nez de Roger et remplit

le lit d'ordure de l'un à l'autre bout.

[439] Il fumoit du tabac. _Petun_ est le nom que les peuples de

la Floride donnoient au tabac. (Voyez le _Dict. de Trévoux_.) Les

Bas-Bretons se servent également, dans la même signification, du

mot _betun_. Sans doute c'est une importation faite de l'Amérique

en Bretagne par les nombreux marins de cette province; le mot

aura seulement, dans la traversée, subi une légère altération.

Cette femme faisoit fort la prude. Un de mes frères, nommé Lussac,

grand garçon, bien fait et bien dansant, s'avisa de l'entreprendre,

et nous déclara hautement qu'il y alloit planter le piquet et que s'il

en venoit à bout, il l'en feroit bien marcher droit. Je le trouvois

bien hardi de se jouer à une femme qui méprisoit terriblement les gens

de la ville: aussi, quoiqu'il y tînt le siége fort longuement, n'y

fit-il pas grand progrès, et les médisants disoient qu'il lui avoit

prêté de l'argent sans coucher avec elle, et que, de cet argent, elle

en avoit payé un autre galant. Ce galant étoit un gentilhomme lorrain,

nommé Vinueilles[440], qui étoit, disoit-elle, son parent.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome quatrième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 25 / 28 段