_Diodée_ est un nom corrompu) originaire de Lucques et d'une famille
noble. C'étoit une personne bien faite et qui avoit de l'esprit. En
allant en Italie[412], je passai par là; je lui voulus dire quelques
douceurs, elle me répondit qu'elle lisoit _le Miroir qui ne flatte
point_[413]. Depuis elle continua à lire à tort et à travers, et se
fit un esprit un peu pédant; elle ne parloit que de livres, et
n'entretenoit le monde que de sa science. Un Jésuite, à ce qu'on dit,
lui avoit montré le latin. On dit qu'un jour un pauvre chevalier de
Malte l'étoit allé voir; elle lui cita Aristote, Platon, Zoroastre et
Mercure-Trismégiste. Ce garçon ne s'y divertit pas trop bien; il prend
congé d'elle; elle le veut reconduire, il fait ce qu'il peut pour l'en
empêcher; enfin il se met à genoux: «Par Platon, par Aristote, par
Zoroastre, mademoiselle, je vous conjure, ne me faites point cet
affront.» Venoit-il quelque prince étranger à Marseille, elle faisoit
si bien, qu'au bal elle avoit toujours une chaise auprès de lui. (On
danse en ce pays-là l'été comme l'hiver.) Elle méprisoit tout le
reste et croyoit qu'il n'appartenoit qu'à elle de l'entretenir: cela
parut plus que jamais une fois qu'un prince de Danemarck passa à
Marseille. Elle s'en laissa cajoler, souffrit de lui toutes les
galanteries dont un _Danemarquois_ se peut aviser, et cet homme
pourtant n'avoit rien de remarquable en lui que la naissance. On lui
faisoit la guerre qu'elle avoit harangué le chevalier de Guise quand
il revint de Florence. Voici la vérité de l'histoire: lorsqu'il
arriva, madame Diodée et sa fille se promenoient par hasard sur le
port: cette femme, de qui on a un peu médit avec feu M. de Guise, se
mit étourdiment à lui faire des compliments en provençal; car les
dames et demoiselles de Marseille ne parlent pas toutes françois: le
chevalier n'y entendoit rien. La fille prit la parole et lui dit
maintes belles choses auxquelles il n'entendit peut-être pas plus
qu'au provençal, et ne leur répondit qu'avec des révérences. Quelques
années après, Scudéry ayant eu le gouvernement de Notre-Dame de la
Garde, s'alla établir à Marseille, et y mena sa sœur: notre
demoiselle n'avoit garde de manquer à faire amitié avec des personnes
de réputation. La conversation de mademoiselle de Scudéry la guérit un
peu de cette conversation pédantesque, et, ne lui voyant point parler
de Zoroastre, etc., elle n'en osoit plus parler. Une fois, il est vrai
que c'étoit au commencement, elle lui dit: «Mais, mademoiselle, je
n'ai point vu cela dans les Pères.» Elle ne pouvoit vivre sans cette
nouvelle amie, et elles étoient presque tous les jours ensemble; enfin
elle se brouilla avec elle au bout d'un an et demi, et c'étoit
beaucoup pour elle d'avoir atteint un si long terme, car jusque là
elle n'avoit jamais pu bien vivre avec personne pendant six mois
entiers. Voici comment cela arriva:
Un gentilhomme de Provence, nommé le baron de La Baume, qui étoit un
homme d'esprit, mais un homme assez bizarre, avoit cajolé cette fille
deux ans entiers, et avoit dit à mademoiselle de Scudéry que ce
n'avoit été que par charité, et pour empêcher qu'elle n'achevât de se
gâter si quelque autre l'entreprenoit; mais qu'ayant été obligé d'être
éloigné de Marseille assez long-temps, à son retour il l'avoit trouvée
toute déréglée. Or, ce baron ne la cajoloit plus, dont elle enrageoit
dans son petit cœur: il vint le carnaval suivant à Marseille. Diodée
et deux autres dames vinrent masquées à la turque le plus joliment du
monde, car à Marseille on trouve de véritables habits de sultane. Le
baron étoit dans l'assemblée où elles vinrent, et, par hasard,
lorsqu'on les obligea de se démasquer, elle se trouva vis-à-vis de
lui. Le lendemain, mademoiselle de Scudéry envoya par un masque, en
plein bal, à Diodée et à ses compagnes un feint extrait d'une lettre
écrite de Constantinople, qui portoit que trois sultanes s'étoient
sauvées du sérail du grand-seigneur, et qu'il y en avoit une (on
désignoit Diodée) qui étoit sortie pour rattraper un esclave chrétien
qui lui étoit échappé; mais qu'on croyoit qu'elle perdroit ses pas,
parce qu'il s'étoit mis sous la protection de la reine de Mauritanie:
c'étoit une dame assez brune dont il étoit amoureux. Cette fille fut
si folle que de se gendarmer de cela, elle qui avoit accoutumé comme
les autres de s'entendre dire des choses assez sèches quelquefois, et
elle ne vit plus mademoiselle de Scudéry[414].
[412] C'étoit en 1638. (T.)--Tallemant parle de son voyage
d'Italie dans l'article qu'il a consacré au cardinal de Retz.
[413] Volume de La Serre. (T.) Jean Puget de La Serre, écrivain
ridicule dont Despréaux a fait justice.
[414] Mademoiselle de Scudéry avoit laissé à Marseille des
souvenirs et des regrets. «Madame de Pennes a été aimable comme
un ange; mademoiselle de Scudéry l'adoroit; c'étoit la princesse
Cléobuline: elle avoit un prince Thrasibule en ce temps-là; c'est
la plus jolie histoire de _Cyrus_.» (_Lettre de madame de Sévigné
à sa fille_, du 13 mai 1671.)
Un garçon de Paris, fils de Scarron de Vaure, intéressé aux gabelles,
et beau-frère de M. de Villequier, aujourd'hui le maréchal d'Aumont,
commandoit la galère de la reine, et revint en ce temps-là à Marseille
d'un petit voyage. Dès qu'il eut vu cette fille, le voilà amoureux,
lui qui l'avoit vue mille fois en sa vie, et tout aussi belle qu'elle
étoit alors; elle est bien faite, hors qu'elle est trop grosse. Sur
l'heure il lui parle d'amour et de mariage tout ensemble: elle
l'écoute et l'accepte, elle qui s'en étoit moquée deux mille fois et
qui avoit été témoin qu'il n'avoit ni cœur ni esprit. Cela sembla
d'autant plus étrange à mademoiselle de Scudéry, qu'elle lui avoit ouï
dire qu'il faudroit qu'un homme qui ne seroit pas gentilhomme, eût
furieusement de cœur pour lui plaire. Le père de Vaure (on appelle
ainsi cet épouseur) en a avis; il envoie des défenses, car la
demoiselle n'avoit point de bien. Nonobstant ces défenses, la mère et
elle, car le père étoit mort, demandent permission d'épouser: on la
leur refuse. Enfin, sous un faux donné-à-entendre, ils font aller leur
curé chez M. d'Allemagne, qui loge de l'autre côté du port, et là,
après qu'il leur eut refusé la bénédiction nuptiale qu'ils lui
demandèrent à genoux, ils prirent acte par-devant un notaire, qui
étoit présent, comme ils se prenoient l'un l'autre à mari et femme; et
de là, ils furent, je ne sais par quelle raison, consommer le mariage
à un méchant village dans une caverne. Elle vint à Paris quelque temps
après. Les parents de son mari ne la voulurent point voir. Depuis,
ayant pris habitude chez les filles de la Reine, elle fit si bien par
leur moyen, que M. de Villequier la vit. Elle a été assez long-temps
mal à son aise. Depuis le grand jubilé, Fleschet, le beau-père, qui
est mort ensuite, leur a laissé du bien; elle s'est bien façonnée ici:
c'est une personne qui a bien soin de son ménage et de ses affaires,
et qui n'a point fait parler d'elle.
CLINCHAMP.
Clinchamp étoit fils d'un gentilhomme de Normandie fort accommodé: on
le tenoit riche de quatorze ou quinze mille livres de rente. Cela fut
cause que ce garçon fit beaucoup de dettes, car il trouva du crédit
comme héritier d'un homme riche et qui n'avoit que lui de garçon: il
se donna à Monsieur, depuis duc d'Orléans; il n'a jamais passé pour
homme de cœur, et a fait en sa vie plus de cent tours de filou. On en
conte un, entre autres, assez plaisant. Il voulut emprunter de
l'argent à un vieil avaricieux de sa connoissance, qu'on appeloit
Marsillac. Cet homme demanda caution. «Je vous donnerai un tel,
cordonnier à Paris, un nommé Turpin.» Marsillac s'informa; on lui dit
que le cordonnier étoit riche. Clinchamp va trouver ce Turpin,
cordonnier, dont il se servoit de tout temps, et lui demande sa
boutique pour un jour, et qu'il lui donneroit tant. Le jour venu, le
valet de Clinchamp se met dans la boutique comme s'il eût été le
maître; ce valet s'oblige. Il y eut procès pour cela: Turpin prouva
qu'il étoit absent ce jour-là, et que quelque escroc s'étoit servi de
son nom. Une autre fois, Clinchamp vola quelques pièces de ruban d'or
et d'argent au palais, comme on lui en montroit de plusieurs façons;
cela fit quelque bruit au palais. Un jour, comme un jeune avocat
contoit cette filouterie de rubans dans un jeu de paume, le comte de
Saint-Aignan, qui étoit sous la galerie, ouït que cet homme disoit que
le comte de Saint-Aignan[415] étoit avec Clinchamp. Le comte
s'entendant nommer, s'approche et dit: «Je vous assure que le comte de
Saint-Aignan n'y étoit point.--Il y étoit, je vous en réponds,»
réplique l'autre, et le soutint si effrontément, que le comte, ennuyé
de cela, lui donna sur ses oreilles, en lui disant: «Avocat, apprenez
une autre fois à connoître mieux les gens.» Ces rubans me font
souvenir de M. d'Uxelles[416], le rousseau, qui étoit encore un
bonhomme. Madame Coinard, marchande de dentelles de la rue
Aubry-le-Boucher, avoit apporté plusieurs pièces de dentelles d'Amiens
chez madame de La Vrillière où il étoit: elle en trouva une à dire et
disoit, après l'avoir bien cherchée: «Je n'accuse personne; mais j'ai
opinion que je n'aurois point perdu ma pièce de dentelles, si ce grand
gentilhomme rousseau n'eût point été ici.»
[415] Aujourd'hui premier gentilhomme de la chambre, brave homme.
Il étoit alors à Monsieur. (T.)
[416] Allié des Phélippeaux. (T.)
Pour revenir à Clinchamp, il fut enfin réduit en si pitoyable état,
qu'on disoit que le matin il appeloit un crieur d'eau-de-vie par qui
il se faisoit allumer un misérable fagot pour se lever, et que le soir
il appeloit l'oublieur pour se faire débotter; et il les y obligeoit,
disoit-on, le pistolet à la main.
Cet homme pourtant trouva à se marier, quoique son père ne fût point
mort. Il n'étoit point mal, comme j'ai dit, avec cette Madame de La
Forest Montgommery, que le bonhomme de La Force vouloit épouser. Il ne
faisoit seulement que coucher avec elle. Il n'étoit pas le seul, si je
ne me trompe, car elle dit une fois à des dames: «Je suis peureuse, et
pour cela je fais coucher un petit page dans ma chambre.» Au même
temps, l'unique page qu'elle avoit vint parler à elle; il paroissoit
bien dix-sept ans, et n'étoit pas trop petit pour son âge: elles se
mirent à rire et en firent le conte à tout le monde. Clinchamp, pour
l'attraper, fit si bien, que M. d'Orléans lui écrivit souvent des
lettres fort obligeantes, par lesquelles il lui donnoit lieu d'espérer
quelque grande récompense. Cette pauvre femme fut ainsi dupée et
l'épousa. Il la mangea autant qu'il put, et étoit ravi de dire: «Qu'on
donne l'avoine à mes sept chevaux de carrosse.» Quand il venoit des
ouvriers apporter des parties[417], elle vouloit les payer; car elle
n'est pas friponne, mais elle est un peu folle: «Madame, lui
disoit-il, ne vous amusez point à cela; vous irez prendre là de
mauvaises habitudes.» Quillet m'en disoit autant, me voyant tirer de
l'argent pour donner l'aumône.
[417] Des mémoires.
Cette madame de Clinchamp a les plus plaisants jurons du monde; elle
dit: _Le diable fende en quatre la langue à Louise de Montgommery!
Cent mille pipes de diables puissent-elles m'entrer dans le corps et y
vivre trois mois à discrétion!_
MADAME DE LA ROCHE-GUYON.
La comtesse de La Roche-Guyon[418] demeura veuve à vingt ans, et sans
enfants, du frère de M. de Liancourt[419]. Son mari et elle firent le
plus fou mariage qu'on ait jamais vu; car, bien qu'il eût de l'esprit,
il ne laissoit pas d'être extravagant, et elle, comme vous verrez par
la suite, l'étoit encore plus que lui. Elle ne fut pas plus tôt veuve
qu'elle se mit à faire la duchesse: son mari, à la vérité, avoit eu
un brevet de duc, car madame de Guercheville, sa mère, demanda cela
pour récompense; mais en ce temps-là, si on n'avoit été reçu au
parlement, on n'entroit point en carrosse dans le Louvre, comme on
fait aujourd'hui, et les femmes n'avoient point le tabouret. Pour
faire mieux la duchesse, elle augmenta de beaucoup sa dépense, et fit
si bien qu'avec dix mille écus de rente qu'elle pouvoit avoir (M. de
Liancourt lui devoit beaucoup; Matignon lui devoit quarante mille écus
qu'elle quitta pour vingt-cinq; elle avoit l'hôtel de La Roche-Guyon
et pour cent mille écus de bijoux), avec tout cela elle ne laissa pas
de s'incommoder; cela l'obligea parfois à faire des éclipses de deux
ou trois ans, et puis elle ressortoit, comme de dessous la terre, plus
florissante que jamais, et toujours avec de nouvelles livrées et tout
extraordinaires. On étoit si accoutumé à cela qu'on n'y prenoit plus
garde; et enfin on fut très long-temps sans parler d'elle en aucune
sorte.
[418] Catherine-Gillone Guyon de Matignon, née en 1601, mariée à
François de Silly, comte, puis duc de La Roche-Guyon.
[419] Le comte de La Roche-Guyon (François de Silly) étoit frère
utérin de Roger Du Plessis-Liancourt, duc de La Roche-Guyon, sa
mère ayant épousé en deuxièmes noces Charles Du
Plessis-Liancourt, marquis de Guercheville. (_Voyez_ les
_Mémoires de l'abbé de Choisy_, dans la _Collection des Mémoires
relatifs à l'histoire de France_, 2e série, t. 63, p. 515.)
Il y a dix ans à cette heure que, m'étant trouvé à l'hôtel de
Rambouillet, j'en ouïs conter une fort plaisante histoire. Un Italien,
qui avoit succédé à Silésie[420], ayant ouï nommer madame de La
Roche-Guyon, entra dans le cabinet de madame de Rambouillet, et dit:
«Madame, j'en sais plus de nouvelles que personne. Il y a trois mois,
ou environ, qu'un cordelier italien me dit que madame la comtesse de
La Roche-Guyon l'avoit prié de lui adresser quelque gentilhomme
italien qui connût fort bien toutes les bonnes maisons d'Italie, et
qu'il me prioit de l'aller trouver: j'y fus. Elle me dit qu'elle avoit
un million et demi de bien, qu'elle avoit été mariée et n'avoit pas
été heureuse en mariage. J'ai dessein de me remarier; mais je me suis
si mal trouvée des gens de mon pays, que je me suis résolue d'épouser
un étranger. J'ai jeté les yeux sur toutes les nations chrétiennes:
les Allemands me semblent trop grossiers; pour les Espagnols, il y a
trop d'antipathie entre les François et eux; les Anglois sont
hérétiques; je conclus pour les Italiens. Dans ce dessein, j'ai voulu
vous voir pour savoir de vous quels sont les grands partis d'Italie;
car, pour vous dire la vérité, je n'ai pas cru qu'il fût à propos
qu'une personne de mon âge demeurât veuve.» (Notez qu'il y avoit vingt
ans qu'elle l'étoit.) «Nommez-moi, ajouta-t-elle, les princes
souverains d'Italie.--Madame, lui répondis-je, il y en a plusieurs;
mais ils le portent bien haut, et ne veulent guère épouser que des
souveraines ou des filles de souverains.--Ah! dit-elle en
m'interrompant, ils ne se méprendront guère quand ils épouseront des
personnes de ma naissance; je suis du sang royal de France[421].--Je
le crois, repris-je, mais le grand-duc et le duc de Modène sont
mariés, et le duc de Savoie, le duc de Mantoue et le duc de Parme sont
bien jeunes.--N'y en a-t-il point d'autres, répliqua-t-elle?--Il y en
a d'autres, dis-je, mais ils ne sont pas souverains, ni même de maison
souveraine. Par exemple, à Rome, il y a tels et tels qui sont mariés:
entre ceux qui ne sont point mariés, le plus riche est le prince
Caïetan.--C'est celui que je veux, dit-elle; et, pour cela, il faut
que j'aille en Italie; mais devant je serai obligée de faire un voyage
en Normandie pour vendre mes terres et en faire de l'argent; cependant
prenez la peine d'aller trouver M. le chevalier de La Valette; il doit
retourner bientôt à Venise, demandez-lui escorte pour moi jusques au
plus près de Lorette qu'il se pourra, car je feindrai d'y
aller.»--«Moi qui voulois voir ce que deviendroit cette aventure, je
fus trouver M. le chevalier de La Valette de la part de madame la
duchesse de La Roche-Guyon.--«La duchesses de La Roche-Guyon? dit-il,
je ne la connois point. Où demeure-t-elle?--Dans la rue des
Bons-Enfants, à l'hôtel même de La Roche-Guyon.--Ah! je vous entends.
Dites-lui que je suis à son service, et que si elle peut partir quand
je partirai, car je ne dépends pas de moi, je l'accompagnerai
très-volontiers.--Je me lassai de cette extravagante, et je ne l'ai
pas vue depuis.» L'Italien finit ainsi son historiette.
[420] Meneur de M. de Rambouillet. (T.)
[421] Elle étoit fille du comte de Thorigny, fils du maréchal de
Matignon, de la maison de Guyon de Normandie; La Moussaye en est
une branche. Ce Thorigny avoit épousé une cadette de Longueville,
sœur de la marquise de Belle-Isle. De quatre qu'elles étoient,
les deux autres avoient mieux aimé être religieuses que de ne pas
épouser des princes. La grand'mère de la comtesse Roche-Guyon,
aussi grand'mère de M. de Longueville d'aujourd'hui, étoit de
Bourbon. (T.)--C'était Marie de Bourbon-Vendôme, duchesse
d'Estouteville, comtesse de Saint-Paul.
J'ai su qu'effectivement elle avoit donné dix mille livres à un
petit-père pour lui louer un palais à Rome, et lui retenir des
estafiers. Le moine lui fit de belles parties, et elle ne retira rien
de cet argent. Si le chevalier de La Valette n'eût point été arrêté à
Paris durant le blocus, elle partoit avec lui à trois jours de là.
Dans sa fantaisie d'épouser un prince, elle pensa épouser ce fou de
Wirtemberg, dont il est parlé dans l'historiette de madame de
Rohan-Chabot. Depuis, je n'ai point ouï dire qu'elle ait parlé de
voyager, mais j'ai bien ouï dire qu'elle entretenoit Bensserade[422],
et qu'elle prenoit le chemin de l'hôpital au lieu de celui d'Italie.
Elle fit faire un meuble de dix mille écus qu'elle ne fit servir qu'un
jour; après il fut toujours dans un grenier où il s'est gâté. On
disoit qu'elle dépensoit horriblement en bains et en odeurs; peut-être
étoit-ce pour baigner et pour parfumer Bensserade, qui est rousseau:
ce garçon l'avoit cajolée avant qu'elle eût la vision de se marier. Il
avoit besoin, et ne regardoit pas qu'elle étoit fort petite, et qu'il
ne lui restoit rien de ce qu'elle avoit eu de joli en sa jeunesse: il
avoit une maison à l'année auprès de l'hôtel de La Roche-Guyon, un
carrosse à couronnes, trois laquais; il avoit de la vaisselle d'argent
chez lui, et n'étoit pas trop mal meublé. Cependant, il étoit plus
chagrin qu'il n'avoit été de sa vie; je pense qu'il s'ennuyoit de
baiser la vieille. Il prit une vision à cette femme d'aller à
Jérusalem; puis Bensserade et elle se brouillèrent, et insensiblement
les trois laquais furent réduits à un, et le carrosse disparut; il
roula jusqu'en 1651. Bensserade disoit que ses chevaux étoient
malades. Madame de La Roche-Guyon se retira en ce temps-là à l'hôtel
d'Angoulême. On disoit qu'un homme qui étoit à elle étoit accusé de
fausse monnaie: elle parut après, et cet homme disoit qu'on avoit eu
son abolition; mais le carrosse de Bensserade ne reparut plus.
[422] Isaac de Bensserade, si connu par les poésies qu'il composa
pour la cour de Louis XIV, naquit en 1612, et mourut en 1691.
Paul Tallemant, de l'Académie françoise, parent de l'auteur de
ces Mémoires, a été l'éditeur de ses _Œuvres_. _Le Discours
sommaire touchant la Vie de M. de Bensserade_, qui est placé à la
tête, est de cet abbé Tallemant. Quoiqu'il ait fait à l'éloge une
part assez large, on voit qu'il a eu connoissance des Mémoires de
son parent, auxquels il a emprunté plus d'un trait.
Ce garçon est fils d'un hobereau[423] qui étoit, à ce qu'on m'a dit,
un peu parent du cardinal de Richelieu: cependant jamais il n'en a eu
que deux cents écus de pension. Pour sa mère, le cardinal ne l'a
jamais voulu voir, à cause de sa mauvaise vie. Il étoit encore en
philosophie, au collége de Navarre, quand il fit la _Cléopâtre_[424],
car il a du génie; mais il ne sait rien: au sortir de là, il devint
amoureux de la fille aînée de madame de Saintot; il n'étoit pas mai
avec la demoiselle, mais la mère le chicanoit; et quand ils se
trouvoient chez elle, le soir, l'un auprès de l'autre, pour les
empêcher de chuchoter, elle mettait un siége entre deux avec un
flambeau dessus. Chabot en conta aussi à cette fille, et ce fut contre
lui que Bensserade fit cette pièce où il y a:
Il est sot et me fait ombrage,
Car elle est sotte comme lui.
[423] _Hobereau_, ou _haubereau_, petit gentilhomme de campagne,
apprentif, novice dans le monde. (_Dict. de Trévoux._)
[424] Cette pièce, imprimée en 1636, est dédiée au cardinal de
Richelieu.
La mère en fut terriblement courroucée, et ne lui vouloit point
pardonner. Enfin, il s'alla mettre à genoux auprès d'elle à l'église,
et jura qu'il ne se lèveroit jamais si elle ne lui faisoit grâce. Elle
en étoit peut-être à cet endroit du _Pater_: _Sicut et dimittimus
debitoribus nostris_, et elle lui pardonna.
Enfin, le duc de Brezé lui donnoit pension[425], et il le suivit une
fois sur la mer; mais il démentit bien le sang des Abencerrages, dont
il se disoit issu; car, dans un combat, on dit qu'il se mit à fond de
cale, et que, comme quelqu'un lui eut dit que les coups de canon à
fleur d'eau étoient les plus dangereux, «Hélas! s'écria-t-il, où
est-ce donc que je me fourrerai?» Après, il se poussa le mieux qu'il
put à la cour, et, par le moyen de Lyonne, qui se divertissoit à faire
des bouts-rimés avec lui au cabaret, il eut quinze cents livres de
pension de la Reine, et même il toucha quatre mille livres pour aller
en Suède faire compliment à la Reine, qui avoit pensé être assassinée
par un régent de collége hors du sens; on croyoit qu'il la tiendrait
en belle humeur. Il n'y alla pas pourtant, mais l'argent lui demeura.
Il a de la vivacité d'esprit, mais il a une présomption enragée, et
souvent il lui est arrivé de dire des sottises en pensant dire de
plaisantes choses[426]. Pour sa cervelle, vous en allez juger. Il fit
des couplets de chansons sur toutes les filles de la Reine; il
s'étoit acharné sur Saint-Michel; il en fit de même sur Ségur, qui fut
la doyenne en sa place. En voici un:
Quelle injustice pour Ségur!
Elle est blanche, elle est blonde,
Et trouve à tout le monde
Le cœur un peu dur.
Je la vois réduite
En un étrange point;
Ses amants sont en fuite,
Et son embonpoint
Ne les rappelle point[427].
[425] En allant à Orbitelle, il demanda une abbaye pour
Bensserade; il l'auroit eue enfin s'il eût vécu. (T.)
[426] Guerchy disoit à Bensserade: «Mandez-moi si les filles de
la reine de Suède ont une aussi impertinente Dupuy que nous.»
(T.)--Madame Dupuy étoit gouvernante des filles de la Reine.
Bensserade lui a adressé une _très-humble Remontrance_. (Voyez
les _Œuvres de Bensserade_, 1698, in-8º, première partie, p.
58.)
Déjà il avoit dit dans l'_Adieu_ de Nucillan qui s'alloit marier:
Ségur, excusez-moi, si je suis incivile
De passer devant vous[428].
Et, en plein cercle, elle lui dit: «M. de Bensserade, vous avez fait
des vers contre moi. Dans notre race il n'y a point de poètes pour
vous rendre la pareille; mais il y a bien des gens qui vous traiteront
en poète si vous y retournez plus.» Ce fut elle qui avertit M. de
Châtillon que Bensserade avoit fait le couplet que voici:
Châtillon, gardez vos appas
Pour quelque autre conquête;
Si vous êtes prête
Le Roi ne l'est pas.
Avecque vous il cause,
Mais en vérité,
Il faut quelque autre chose
Pour votre beauté
Qu'une minorité[429].
[427] Ces vers ne se trouvent pas dans les _Œuvres_ de
Bensserade.
[428] _Œuvres de Bensserade_, première partie, p. 56. On y lit:
Pardonnez-moi, Ségur, si je suis incivile
De passer devant vous.
[429] Ce couplet, que Bensserade ne pouvoit pas avouer, n'est pas
dans ses _Œuvres_, mais il se trouve dans les Recueils
satiriques manuscrits du temps.
Madame de Châtillon lui dit: «Vraiment, monsieur de Bensserade, je
vous ai bien de l'obligation de faire comme cela des chansons sur
moi.» Mais le mari lui dit: «Mon petit ami, s'il vous arrive jamais de
parler de madame de Châtillon, je vous ferai rouer de coups de
bâtons.» Il fut quelque temps après cela sans oser se montrer, car
cette infortune lui arriva en un temps où il étoit mal avec Lyonne, et
voici pourquoi. Le beau-père de Lambert tenoit alors cabaret à
Bel-Air, près le Luxembourg; Bensserade lui devoit cinquante écus pour
dépense de bouche, car il avoit été comme en prison là-dedans quelque
temps. La femme pria de Lessins, neveu de Lyonne, car la voix
d'Hilaire et celle de Lambert attiroient beaucoup d'honnêtes gens dans
cette maison, de dire à Bensserade, qui alors avoit les quatre mille
livres de son ambassade échouée, et quinze cents livres de sa pension,
de lui payer les cinquante écus. Il le promit jusqu'à trois fois;
enfin il dit qu'il l'avoit payée, et cela s'étant trouvé faux, Lessins
le dit à Lyonne, qui, déjà en colère de ce que ce garçon avoit publié
des bouts-rimés de sa façon, ce qu'il lui avoit défendu, ne le voulut
plus voir. On fut contraint de céder ces cinquante écus à un valet de
pied de M. d'Orléans, qui tourmenta tant Bensserade, qu'il le fit
enfin payer. Scarron, qui n'aimoit pas Bensserade, après avoir daté
une fois:
L'an que le sieur de Bensserade
N'alla point en son ambassade,
data ainsi l'année suivante:
L'an que le sieur de Bensserade
Fut menacé de bastonnade.
Depuis, il se rajusta peu à peu avec Lyonne, qui souffrit enfin qu'il
allât chez lui.
En ce temps-là Bensserade commença fort à décheoir; ses premières
pièces sont bien plus raisonnables; il y a au moins presque toujours
deux bons vers pour deux méchants. Il en fit alors une, où il disoit à
une femme:
Et vous avez cent choses
Par-delà la beauté.
Je lisois cette pièce devant une femme, et je m'arrêtai exprès après
ce vers,
Et vous avez cent choses.
«Hélas! dit-elle, il n'en faut point tant: on est quelquefois bien
empêchée d'un.» On fit un couplet contre lui sur l'air de _Grand
Guenippe_:
Bensserade,
Bensserade,
Pourquoi pus-tu tant?
--J'ai le pied fin et le gousset friand,
Et je n'ai point d'argent
Pour avoir des chaussons blancs.