[394] La querelle venoit de ce que le pape Innocent X avoit nommé

Giarda évêque de Castro, malgré le duc Ranuce. Gauffredy fit

assassiner le prélat, et le pape ayant fait marcher ses troupes

sur Castro, le prit, en rasa le château, et en réunit le duché à

la chambre apostolique. (_Art de vérifier les dates._)

[395] 1670. Les détails contenus dans cette Historiette nous

semblent, pour la plupart, être entièrement inconnus.

MADEMOISELLE GARNIER,

OU MADAME D'ORGÈRES,

DEPUIS DAME DE CHAMPLATREUX.

Garnier étoit un homme d'affaires qui avoit fait une fort grande

fortune[396]; il avoit plusieurs enfants; il songea à s'appuyer de

bonnes alliances; et sa fille aînée étant en âge d'être mariée, un

jour il lui donna une boîte de portrait, et lui dit: «Voilà celui avec

lequel je vous veux marier.» Elle répondit qu'elle feroit ce qu'il lui

plairoit. C'étoit le portrait d'un M. Mangot, seigneur d'Orgères[397],

qui étoit maître des requêtes et de bonne famille de la robe. Il y a

eu un garde-des-sceaux de son nom, mais ce garde-des-sceaux n'étoit

pas un grand personnage: on dit qu'il fut d'avis, une fois qu'il

falloit envoyer promptement du secours quelque part, qu'on y envoyât

une armée en poste[398]. Le père conclut donc l'affaire; mais quand

ce fut à se voir, cet homme y alla sottement en grosses bottes et

tout crotté, en arrivant de la campagne. Elle n'avoit garde de le

trouver en cet état comme on l'avoit peint, outre que le peintre

l'avoit un peu fardé; de sorte qu'elle ne l'épousa qu'à regret.

[396] Il étoit trésorier des parties casuelles.

[397] Jacques Mangot, seigneur d'Orgères, conseiller au grand

conseil, puis maître des requêtes, fils du garde-des-sceaux.

[398] Nous ayons vu se réaliser ce qui passoit alors pour une

chose impossible. En 1805, l'armée de Boulogne ayant été

transportée comme par enchantement sur les bords du Rhin, après

une campagne de six semaines Napoléon fit son entrée à Vienne.

Les cajoleries de Champlâtreux, fils du procureur-général Molé, depuis

premier président, ne servirent pas à lui donner plus d'inclination

pour son mari qu'elle n'en avoit. Enfin elle l'accusa d'impuissance.

On dit qu'il se résolvoit à la quitter, quand son confesseur lui

remontra qu'il y alloit de son salut, et que si c'étoit sa femme, il

ne la pouvoit quitter en conscience; cela fut cause qu'il ne voulut

jamais consentir à la dissolution, et il y a grande apparence que le

mariage avoit été consommé, puisqu'elle lui donna vingt-mille écus

pour être séparée de corps et de biens volontairement. Madame Pilou

lui conseilla de demeurer avec son mari, et lui dit que Champlâtreux

la tromperoit. Garnier cependant vint à mourir, et d'Orgères ensuite

dont elle ne prit point le deuil; et, depuis, elle s'est fait toujours

appeler mademoiselle Garnier, jusqu'à ce que Champlâtreux, dont elle

avoit quatre enfants en cachette, l'ait reconnue pour sa femme[399].

[399] Madeleine Garnier, veuve d'Orgères, épousa Jean-Édouard

Molé de Champlâtreux. Voyez la généalogie des Molé dans le

_Dictionnaire de Moreri_. Les auteurs de ce livre demandoient aux

familles des articles généalogiques; aussi n'y est-il fait aucune

mention du premier mariage de Madeleine Garnier. A l'article

_Mangot_, M. d'Orgères est indiqué comme mort sans alliance,

effet évident de la complaisante vénalité des éditeurs du Moreri.

Fauvelet du Toc, dans son _Histoire des secrétaires d'État_ (p.

234), dit que Jacques Mangot, seigneur d'Orgères, épousa

Madeleine Garnier d'_avec laquelle il fut démarié_. Il paroît

s'être trompé sur ce dernier point; d'après le récit de

Tallemant, les deux époux furent tout au plus séparés de corps.

Pour moi, une des choses du monde qui m'a le plus fait voir la

légèreté des femmes, c'est l'estime qu'elles ont fait de Champlâtreux,

un des plus vilains petits hommes qu'on puisse voir: elles ne

pouvoient trouver rien de bien en lui que sa dépense. Cependant madame

d'Alinville, sa parente, une des plus belles femmes de Paris, l'a

aimé; madame de Charny, aussi une des plus belles, tout de même.

Miossens, à propos de cela, disoit un jour devant la comtesse de

Maure, que Marion avoit dit à madame de Charny: «Mais, ma chère, que

trouves-tu d'aimable à ce Champlâtreux?» et que la Charny lui avoit

répondu: «Tu ne demanderois pas cela si tu l'avois vu à cheval...» La

comtesse de Maure se mordit les lèvres, et ne fit pas semblant

d'entendre.

Champlâtreux avoit, durant son intendance de Champagne (1648), cent

chiens et cinquante coureurs: il faisoit si fort l'entendu, qu'il ne

reconduisit pas le présidial de Vitry qui l'étoit allé voir en corps.

Il étoit propre jusqu'à l'excès; si un de ses gens s'étoit présenté

devant lui avec du linge sale, il le chassoit; il arrivoit quelquefois

à ses laquais de changer par jour d'autant de collets que M. de La

Rivière[400]. Mademoiselle Garnier, de son côté, ne faisoit pas moins

de dépense que lui. Au carnaval de 1648, un maître des requêtes, nommé

Foulé, sieur de Prunevaux, aujourd'hui intendant des finances, homme

veuf, s'engagea à donner la comédie le soir à l'hôtel de Bourgogne, à

une veuve qu'il recherchoit, et en même temps à mademoiselle Garnier,

à madame Doradour, sa sœur, et à la L'Escossois, leur confidente.

Madame Larcher, sœur de Prunevaux, y avoit, par l'ordre de son frère,

ou autrement, convié encore d'autres femmes; et comme la chose n'étoit

pas secrète, il y en vint qu'elle n'avoit pas conviées, et en assez

bon nombre; de sorte que mademoiselle Garnier et sa troupe, venant un

peu tard, trouvèrent bien du monde et point de places pour elles; car,

quand c'est le soir, on se met dans le parterre avec des siéges. Les

voilà en fureur, et mademoiselle Garnier, qui est une espèce de

colosse, vint d'une démarche fière, et, sans se démasquer, tâcha de

prendre une bougie à des plaques qui étoient au bas d'une loge, et,

n'y ayant pu atteindre, dit assez mal gracieusement à un gentilhomme

qui étoit là, qu'il lui en donnât une; c'étoit pour s'éclairer à

descendre. Le cavalier la lui donna: elle la prend sans le remercier,

et s'en va. Prunevaux et sa sœur courent après, lui offrent telle

place qu'elle voudra, car toute la compagnie, de peur qu'on ne jouât

pas, consentoit à les laisser mettre où elles voudroient. Elles

répondirent qu'elles n'étoient pas assez ajustées pour se démasquer en

un lieu où il y avoit tant de belles personnes parées, qu'elles

avoient cru être seules, et non pas venir à une assemblée pour servir

de lustre aux autres. Enfin, quoiqu'on leur pût dire, elles s'en

allèrent. Prunevaux ordonna aux comédiens de jouer; mais comme on

voulut commencer, il vint une si épaisse fumée de la porte, que tout

le monde fut contraint de se ranger tout contre le théâtre. Il y a

grande apparence que cette belle mademoiselle avoit fait mettre le

feu, par dépit, à ce taudis de bois qui est en dehors. Ce furent des

laquais qui l'y mirent, et qui, non contents de cela, portèrent sur

les degrés des bottes de foin mouillé; il en venoit une puante fumée.

Cela s'apaisa pour un temps, et on eut le loisir de jouer un acte;

mais au second acte, la fumée recommença. Alors l'épouvante prit tout

de bon, et tout le monde se pressa à qui sortiroit par la petite porte

qui est à côté du théâtre. J'y étois avec des femmes, et je n'ai

jamais été guère plus empêché. Si le feu se fût mis à un si vieux

bâtiment, il eût été bien vite, et, en se pressant, on se fût étouffé.

Ce M. de Prunevaux, outre que la bagarre des maîtres des

requêtes[401], qui attira toute la fronderie, étoit déjà commencée,

n'a point du tout une figure à donner la comédie aux dames.

[400] La Rivière, quand il étoit en habit court, en changeoit

trois et quatre fois par jour. (T.)--Il s'agit ici de l'abbé de

La Rivière, favori de Monsieur, qui devint évêque de Langres.

[401] Cette _bagarre_ étoit la protestation des maîtres des

requêtes contre un édit de création de nouvelles charges que le

surintendant d'Émery étoit sur le point de présenter à

l'enregistrement du Parlement. Les maîtres des requêtes cessèrent

de remplir leurs fonctions, ils protestèrent le 8 janvier 1648,

furent mandés et tancés par la Reine, et l'édit n'en fut pas

moins enregistré, mais en lit de justice, le 15 janvier 1648.

(Voyez les _Mémoires d'Omer Talon_ dans la deuxième série des

_Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 61, p. 108.)

Deux ans après, ou environ, comme le premier président étoit déjà

parti pour Poitiers, car il étoit aussi garde-des-sceaux, mademoiselle

Garnier, lasse de se laisser ruiner par Champlâtreux, qui ne vouloit

point déclarer leur mariage, se mit en religion, et là, elle se

plaignoit hautement de Champlâtreux, qui, non content de lui avoir

mangé plus de quatre cent mille livres, et lui avoir fait quatre

enfants, lui avoit volé toutes les pièces justificatives de leur

mariage. Il avoit déchiré la feuille du registre du curé et la lui

avoit donnée; elle la gardoit soigneusement, et la portoit sur elle.

Il gagna la suivante, qui lui découvrit que sa maîtresse portoit ce

papier dans son corps de jupe: il aposta des gens qui, à la promenade,

les volèrent, et lui rompirent son corps de jupe, d'où, sans faire

semblant de rien, ils ôtèrent ce papier, en les houspillant. On dit

aussi qu'il fit acheter la pratique du notaire qui avoit passé le

contrat de mariage, afin d'être maître de la minute, car il lui avoit

déjà fait voler la grosse. Au bout de quelques mois, elle sortit de

religion. Mais enfin, un an devant la mort du garde-des-sceaux, elle

fut reconnue du père et du fils.

LE PETIT GRAMMONT[402].

Le petit Grammont est frère d'un président de Toulouse[403]. Ce garçon

se donna autrefois à Monsieur, aujourd'hui M. d'Orléans, à qui il est

encore attaché. Il n'étoit pas en trop bonne réputation: il passoit un

peu pour m........; il s'en railloit lui-même tout le premier. En un

bal où il y avoit grande confusion, cette étourdie de madame

Lescalopier[404], c'étoit avant qu'on eût tant parlé d'elle, à cause

qu'il étoit en lieu pour se faire entendre aux violons, au lieu de le

prier de leur dire qu'ils jouassent une courante parce qu'il n'y avoit

plus moyen de danser _la figurée_, lui cria brusquement: «Grammont, la

chabotte.--Je ne suis point violon, répondit-il; je suis m........ à

votre service, madame[405].» Un jour qu'il entra chez madame de

Choisy, avec un beau carrosse et des laquais bien vêtus: «Jésus,

dit-elle, un m........ en si bon équipage! c'est donc un bon métier?»

Il lui arriva une fois une aventure qui n'étoit point plaisante; ce

fut chez Nouveau[406]. On vint à parler de La Rivière: Roquelaure, qui

y dînoit avec lui, dit que s'il avoit été de la cour de Monsieur, il

auroit bien _dequillé_[407] La Rivière. Et là-dessus il se mit à dire

qu'il lui eût fait ceci et cela. «On vous en eût bien empêché, dit

Grammont.--Et qui m'en eût empêché?--Moi.--Vous?» répliqua Roquelaure.

Et en même temps il lui donne un soufflet. On se mit entre deux, et

puis on les accommoda du mieux qu'on put.

[402] Amans de Barthélemy, seigneur de Grammont, baron de Lanta,

chambellan de Gaston, duc d'Orléans.

[403] Gabriel de Barthélemy, seigneur de Grammont et de Montlaur,

conseiller au grand conseil, puis président aux enquêtes du

Parlement de Toulouse. Il a composé, en latin, une Histoire du

règne de Louis XIII.

[404] Voir son article précédemment, p. 17.

[405] Comme il a de l'esprit, il s'en est raillé le premier.

Peut-être avoit-il servi La Rivière en quelque amourette. (T.)

[406] Le surintendant des postes. (_Voyez_ précédemment, page

323, note 1.)

[407] Expression familière empruntée du jeu de quilles.

Quelques années après, Grammont demanda la confiscation d'un

gentilhomme de Languedoc, qui avoit été tué en duel; or, ce

gentilhomme avoit une sœur. On lui avoit proposé, pour faire d'une

pierre deux coups, d'épouser la sœur en même temps. Voici ce que

c'étoit que cette sœur: la mère de ce gentilhomme et de cette fille

étoit veuve; elle avoit un homme d'affaires nommé Bressieu, qui

n'étoit pas bien fait, mais qui n'étoit pas un sot; la mère étant

morte, amoureux de cette fille, il fit si bien qu'il en jouit; elle

devint grosse. Le galant lui conseille de dire à une tante, chez qui

elle étoit, qu'elle souhaitoit d'aller en religion dans une abbaye de

la campagne, et qu'elle y vouloit demeurer un an pour voir si elle s'y

accoutumeroit. Elle y va, et quand elle fut à terme, Bressieu

contrefait une lettre de la tante, qui prioit l'abbesse de la laisser

venir pour un mois. Durant ce mois, la fille écrivoit à sa tante comme

du couvent, et à l'abbesse comme de chez sa tante. Elle accouche et

retourne en religion, sans qu'on en découvrît rien. Bressieu[408],

après cela, l'emmène et l'épouse secrètement à Blaye. Le galant trouva

moyen de la marier ensuite avec un gentilhomme du pays nommé le comte

d'Elbe, qui avoit du bien vers Chartres, car il avoit épousé en

premières noces une vieille m......... de Paris, qui avoit été belle

autrefois, nommée la Toinville: elle avoit quatre ou cinq mille livres

de rente au pays Chartrain, qu'elle lui donna. Ce comte d'Elbe avoit

tout mangé, et meurt pauvre; Bressieu épouse cette femme pour la

seconde fois à Chartres. Elle vouloit, disoit-elle, mettre sa

conscience à couvert. L'archidiacre les maria: il avouoit lui-même

que ç'a été contre les formes, et qu'il ne sauroit soutenir en justice

ce qu'il avoit fait; mais que c'étoit à bonne intention. Ces amants

étoient réduits à faire de la fausse monnoie dans les montagnes vers

Narbonne, quand de deux frères qu'elle avoit, l'un mourut, et l'autre

fut tué en duel; aussitôt elle paroît, et on proposa de la marier avec

Grammont. Elle étoit bien faite et avoit dix mille livres de rente en

fonds de terre; elle épouse Grammont. Bressieu, qui n'osoit paroître à

cause de la fausse monnoie, ayant eu avis du parti des rogneurs et

faux monnoyeurs, et qu'on en étoit quitte pour de l'argent, va à

Toulouse; il lui parle: elle lui dit: «Donnez-vous patience, nous

vivrons bien avec celui-ci comme avec l'autre.» Ils concubinoient du

vivant de ce comte d'Elbe, et on croit qu'ils s'en défirent. Bressieu

intente action et soutient que c'est sa femme: on plaide; elle gagne

son procès contre Grammont, qui vouloit avoir le bien et faire rompre

le mariage, et elle ne voulut pas consentir à la dissolution par

impuissance; il l'a laissée là. Il disoit, faisant le goguenard: «Me

voilà cette fois

«M......... et franc cocu[409].»

[408] Grammont dit que c'étoit un gentilhomme, qui, amoureux de

cette fille, se fit précepteur de ses frères, et qu'à la grille,

à Chartres, pensant qu'elle voulût être religieuse, il se donna

trois coups de poignard au travers du corps; il en a été guéri.

(T.)

[409] Couplet contre le petit de La Lande. (T.)--_Voyez_

précédemment, p. 185, note 1.

Bataille, en plaidant pour lui contre elle, voulut réfuter une lettre

de Grammont, où il y avoit: «Si vous n'y voulez consentir, je me

servirai de mes amis;» et dit: «Aristote dit, messieurs, que l'amitié

est une vertu, par conséquent des amis sont des gens vertueux.»

Montelon, qui plaidoit pour Bressieu, dit qu'il avoit de grandes

preuves, à savoir, un testament de cette femme fait à La Rochelle:

«Mais on me l'a escroqué,» disoit-elle; et elle prouvoit, par un acte

passé devant notaire, qu'elle étoit alors à Blaye. Montelon disoit que

les témoins ont pris 1640 pour 1641. Il y a une célébration de mariage

par l'archidiacre avec permission de l'évêque: on la lui a encore

escroquée; une promesse de quatre mille livres d'argent prêté: on la

lui a aussi escroquée. Pour prouver la noblesse de cet homme, il

disoit qu'il avoit été condamné à avoir le cou coupé, quoiqu'on eût

condamné ses complices à être pendus. C'étoit, je pense, pour la

fausse monnoie; et sur le nom de cette femme, qui est _Lastou_, il dit

qu'on la devroit nommer _Lasse de tout_.

PROVENÇAUX ET PROVENÇALES[410].

Les conseillers de ce pays-là sont pour la plupart gentilshommes:

avant que de prendre une charge, pour l'ordinaire, ils ont fait deux

ou trois voyages sur les galères, et se sont battus en duel; il y en a

même dont la soutane ne tient qu'à un bouton, et qui ne laissent pas

de se battre, encore qu'ils soient sénateurs. Ils méprisent tout le

reste du monde, et entre eux quelquefois ils se traitent d'une étrange

sorte, comme vous allez voir par une querelle arrivée entre deux

conseillers pour un paon.

[410] Ils sont grands rimeurs. Pour se venger ils font des

chansons: ils en firent d'atroces contre M. d'Épernon; ses gens

l'excitoient à les châtier: «Hé! messieurs, leur disoit-il,

laissez-les chanter pour leur argent.» (T.)

Un conseiller du parlement d'Aix avoit un paon chez lui qu'il

nourrissoit dans une assez grande cour pleine d'arbres; un autre

conseiller, son voisin, avoit un jardin le plus propre de la ville. Ce

jardin et cette cour se touchoient, de sorte que le paon y voloit

assez souvent; et, comme cet oiseau gratte, il y gâtoit toujours

quelque chose. Le maître du jardin s'en ennuya; mais au lieu d'en

parler à l'autre bien civilement, et de lui proposer de lui ôter

quelques principales plumes qui l'empêchassent de voler par-dessus le

mur, il lui envoya dire par son secrétaire que, s'il n'empêchoit ce

paon de voler dans son jardin, il tueroit le paon la première fois

qu'il l'y trouveroit. Le secrétaire ne trouva qu'un des frères du

conseiller, à qui il fit son message, mais non pas si crûment. Ce

frère, qui étoit un jeune garçon, dit qu'il le diroit au conseiller;

mais vraisemblablement il l'oublia. Le lendemain, le maître du jardin

tue le paon sans s'informer si son secrétaire s'étoit acquitté de sa

commission, oui ou non; il étoit fier, et traitoit l'autre de haut en

bas, parce qu'il se prétendoit de meilleure maison, qu'il étoit plus

riche, et qu'il avoit épousé depuis peu la fille du marquis d'Irville,

de Dauphiné. Il tua le paon d'un coup de pistolet, et l'envoya par un

laquais chez son confrère, qui étoit allé au Palais; il y va aussi, et

de là à une maison des champs, dont il ne revint que le soir. Le

conseiller trouve son paon mort dans sa cuisine; le voilà piqué au

dernier point; il assemble ses amis qui, au nombre de cinquante,

toutes choses mûrement délibérées, enfoncent une porte de derrière du

jardin de l'agresseur, et, avec tous les ferrements qu'ils purent

trouver, y font le dégât d'un bout à l'autre. La maîtresse du logis

leur parla, mais au lieu de la respecter, ils lui dirent mille

insolences. Le mari, de retour, assemble dès le soir même tous ses

amis: les deux partis se grossissent, et on fut sur le point de voir

donner bataille dans la ville. Il y eut cependant vingt appels de part

et d'autre entre les jeunes gens des deux partis; voilà cent querelles

pour une. Le comte d'Alais, gouverneur de la Provence, étoit assez

empêché. M. le marquis d'Irville, averti du désordre, se met en chemin

avec si grand nombre de noblesse du Dauphiné, que le gouverneur fut

obligé de faire garder tous les passages de la Durance pour l'empêcher

de venir. Enfin M. d'Irville vint seul, et quand l'affaire fut en

train de s'accommoder, M. le comte d'Alais, qui le connoissoit pour un

homme fort raisonnable, lui dit qu'il écrivît les satisfactions qu'il

prétendoit qu'on dût faire à sa fille, et qu'il ajoutât toutes choses

à sa fantaisie, qu'il s'en rapportoit à lui. Ce M. le marquis

d'Irville démêla si bien tant de différentes querelles et tant de

circonstances qu'il y avoit, et se mit si fort à la raison, que M. le

comte d'Alais ne changea pas une syllabe de tout ce qu'il avoit écrit,

et lui dit: «Monsieur, vous en avez demandé moins que je ne vous en

eusse donné.»

Ce paon me fait souvenir de trois oisons pour lesquels toute la

noblesse de Béarn se pensa couper la gorge. Un gentilhomme, qui

vouloit traiter M. de Grammont, avoit retenu d'un de ses voisins,

dans le village, trois petits oisons que nourrissoit un paysan; car on

ne mange guère de petits pieds en ce pays-là; et il n'y a pas

long-temps qu'on n'y tuoit point de veau parce qu'il deviendroit

bœuf. Le seigneur du village dit qu'il les vouloit pour lui; il ne

les prit point pourtant, mais il défendit au paysan de les donner.

L'autre les prend de force. Voilà toute la noblesse à cheval. M. de

Grammont eut bien de la peine à mettre le holà.

Un Marseillois, dont je n'ai pu savoir le nom, fut pris sur mer par un

corsaire turc, et mis avec d'autres prisonniers, entre lesquels étoit

une fille italienne bien faite dont il devint amoureux et en fut aimé;

cette fille fut donnée à la sultane, et dit qu'il étoit son mari. En

cette considération, car il plaisoit fort à sa maîtresse, on met ce

Marseillois dans le sérail, au service du grand-seigneur; on les fit

renier tous deux. Les capucins le leur permirent avec de certaines

restrictions chimériques. Elle se fait riche et lui propose de se

sauver avec leurs trésors et leurs enfants, car ils en avoient eu

quelques-uns: ils se dérobent, mais comme ils étoient encore dans les

terres des Mahométans, un beau matin il se sauve tout seul, emporte

leurs richesses, et ne laisse à sa femme que leurs enfants. Elle

retourne à Constantinople, fait entendre à la sultane que son mari

l'avoit trompée, et que, comme elle avoit découvert que son intention

étoit de s'enfuir en son pays, elle n'y avoit voulu consentir, et

étoit revenue avec ses enfants, mais que le perfide l'avoit volée. La

sultane lui fait encore du bien; de sorte qu'au bout de quelques

années, comme on n'avoit garde de se défier d'elle, elle se sauva à

Marseille avec son bien et ses enfants. Son mari ne la vouloit point

reconnoître; enfin, voyant que tout le monde maudissoit son

ingratitude, il fut contraint de la reconnoître et de l'épouser

publiquement.

Pour les dames de Provence, outre la médisance ordinaire aux petites

villes, leur coutume de se dire toutes leurs vérités au carnaval fait

qu'on n'y vit guère sans querelle: elles sont pour l'ordinaire hautes

à la main; en voici un exemple. Le baron d'Allemagne a marié une de

ses filles à un M. de Joucques. Ce M. de Joucques et l'archevêque

d'Aix prétendent tous deux les droits honorifiques d'une paroisse à la

campagne. Un jour que la dame y étoit, et M. l'archevêque aussi, ce

prélat fait mettre sa chaise en la principale place: elle la fait

ôter, y met la sienne et s'y assied. Quand l'archevêque vint il trouva

sa place prise. Elle, non contente de cela, le querelle, et on dit

qu'elle eut la main levée. C'étoit une petite femme, assez jolie et

diablement fière. Je voudrois que c'eût été le cardinal de

Sainte-Cécile[411], pour voir ce qu'eussent fait deux si sages têtes.

[411] Michel Mazarin, frère du cardinal Mazarin, a été général de

l'ordre des frères Prêcheurs, et archevêque d'Aix. Il fut fait

cardinal du titre de Sainte-Cécile, en 1647, et en 1648 il fut

nommé vice-roi de Catalogne. Ce cardinal est mort à Rome, au mois

de septembre 1648.

MADEMOISELLE DIODÉE.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome quatrième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 23 / 28 段