Il n'y a que deux ans que madame de Gondran, qui étoit déjà veuve,

s'étant trouvée un peu mal, il y alla avec trois médecins dans son

carrosse; elle lui dit familièrement: «Allez-vous-en, vous

m'importunez.» Un jour, elle et quelques-unes de ses voisines lui

mirent une chaise le dossier tourné contre lui, et lui firent réciter

la dernière harangue qu'il avoit faite au Roi. Il se mit à la dire;

mais il s'aperçut qu'on se moquoit de lui et s'enfuit. A propos de ses

harangues, le monde les trouve belles; pour moi, je n'approuve point

ces discours qui n'ont ni pied ni tête; ce n'est pas qu'il n'y ait de

belles choses et qu'elles ne soient meilleures, sans comparaison, que

celles des autres. Les conseillers de la chambre, et surtout Sanguin,

qui a du bon sens pour les affaires, croyoit que c'étoit Patru qui les

lui faisoit, parce qu'il est son ami; mais il ne connoît guère le

caractère de Patru. Nous avons été long-temps à découvrir de qui il se

servoit; mais il y a apparence que c'est d'un nommé Saureau, avocat,

car cet homme, quoique obscur, a de belles-lettres, et le président va

chez lui; d'ailleurs ce n'est point un homme d'assez de réputation

pour cela: on conclut donc que c'est pour ses harangues; car, disent

les gens de la Cour des Aides, jamais il n'y eut un si pauvre homme

que notre premier président: il prend toutes les affaires de travers,

il opine ridiculement; il n'a qu'une chose, c'est que, comme il a de

la mémoire, il prononce assez bien[377].

[377] Le récit de Tallemant est difficile à concilier avec la

belle harangue attribuée par Conrart au président Amelot;

d'autant que plusieurs passages de cette pièce ont dû être

improvisés. (_Mémoires de Conrart_, deuxième série de la

collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France, t. 48,

p. 33.)

GOMBERVILLE[378].

Marin Le Roy, sieur de Gomberville et du Parc aux Chevaux, est

d'honnête famille de Paris: il a été secrétaire du Roi; mais pour

avoir fait un petit livre où il y avoit quelque chose qui n'avoit pas

plu à la Reine, on l'obligea de se défaire de sa charge. Il a fait

quelques vers: ils sont plus beaux que naturels; son principal

attachement a été aux romans. Il avoit fait d'abord _Polexandre_ en

deux volumes, avec le titre de _l'Exil de Polexandre_; depuis il a

tout changé et a continué jusqu'à cinq volumes. Beaucoup de gens

aimoient mieux les deux premiers. Pour moi, je trouve, outre que cet

homme n'est point naturel, qu'il y a mille obscurités; il est presque

partout embarrassé, et cherche midi à quatorze heures; il a même

quelquefois de mauvais mots. Pour le corps du roman, je laisse à juger

s'il est raisonnable d'avoir mis la scène en un lieu inconnu, et en un

siècle si connu et si proche du nôtre. Il prétendoit ne s'être point

servi de la particule _car_ dans tout ce roman, et prétendoit prouver

par là qu'on s'en pouvoit fort bien passer. Malleville[379] dit cela

au maréchal de Bassompierre, qui étoit alors dans la Bastille. Un

valet-de-chambre du maréchal se mit en fantaisie de voir si cela étoit

vrai; il lut les deux tomes et marqua grand nombre d'endroits où _car_

étoit employé. Je pense que c'est de là qu'est venu que l'Académie,

car Gomberville en est, vouloit supprimer le _car_ dans le privilége

de _Polexandre_[380]. Il fit mettre par M. Conrart que défenses

étoient faites à tous faiseurs de comédies de prendre des argumens de

pièces de théâtre dans son roman, sans sa permission. Il fit cela à

cause que je ne sais quel misérable rimailleur ayant fait une méchante

pièce qu'il appela _Ariane_, et qui étoit l'histoire d'Ariane de M.

Des Marets, le peuple crut, quoiqu'elle eût été sifflée sur le

théâtre, que M. Des Marets l'avoit faite. Personne, je ne sais si

c'est de peur de l'amende, ou plutôt s'il n'y a guère d'histoires

vraisemblables dans ce livre, n'en a tiré la moindre aventure. Je

voudrois bien voir un procès sur cela. Quand il eut achevé

_Polexandre_, feu madame de Lorraine lui dit qu'elle croyoit qu'il

s'étoit épuisé en aventures, et qu'il ne pourroit pas faire après cela

un petit roman d'une heure de lecture. Il voulut gager d'en faire,

dans un certain temps, un de quatre volumes, et il fit _Cythérée_; ce

sont petits volumes à la vérité. Ce second a moins réussi que le

premier. En récompense, on ne trouvera guère d'auteur si riche que

celui-ci; il a quinze mille livres de rente. Je pense qu'une bonne

partie vient d'épargnes; car c'est un homme qui n'a jamais donné un

verre d'eau à personne. Il a je ne sais quelle charge pour laquelle

il fut taxé à quatre mille livres, du temps de M. d'Emery; il remua

ciel et terre pour s'en faire décharger. Il fut parler au surintendant

avec un crocheteur chargé des livres qu'il avoit mis en lumière, car

il avoit fait encore d'autres livres et même d'autres romans avant ces

deux dont j'ai parlé; mais on ne les connoît pas autrement. Feu M. de

Schomberg, qui sollicita fort pour lui, lui représentoit que c'étoit

un écrivain et non point un homme d'affaires. «Je vous promets, dit

d'Émery, qu'il ne paiera point comme auteur, mais comme officier

seulement.»

[378] Né à Paris en 1600, mort à Paris en 1674.

[379] Claude de Malleville, de l'Académie françoise, poète

françois dont quelques pièces se lisent encore. Il étoit

secrétaire du maréchal de Bassompierre.

[380] Cette dispute sur la particule _car_ donna lieu à la 51e

lettre de Voiture, adressée à mademoiselle de Rambouillet, madame

de Montausier.

Ce M. de Gomberville s'est toujours pris pour un autre. Je l'ai vu

cesser d'aller chez le coadjuteur parce que le cardinal n'avoit pas

été à l'enterrement de la mère de sa femme, dont il lui avoit envoyé

un billet à l'ordinaire par un crieur de corps morts, et le coadjuteur

ne savoit pas seulement qu'il fût marié. Je crois qu'il avoit prétendu

à être précepteur du Roi, car il fit je ne sais quelle morale avec de

grandes tailles douces qu'il trouva toutes faites. Cette pièce étoit

fort bizarre; mais ce qu'il y avoit de plus extraordinaire étoit le

portrait de l'auteur, vêtu comme un des sept sages de la Grèce, et au

bas _Thalassius Basilides à Gombervillâ_; pour _Thalassius Basilides_,

c'étoit _Marin Le Roy_ en masque, mais _à Gombervillâ_ passoit tout;

il devoit ajouter _à Parco caballorum_[381].

[381] M. du Parc aux Chevaux. _Caballus_ se prend dans le sens de

rosse, mauvais cheval.

Il y a dix ans ou environ que Gomberville se laissa donner un coup de

pied de crucifix. Courbé lui disoit: «Eh! monsieur, vous ne ferez

plus de romans.--Que sais-tu, mon ami, lui dit-il, si je n'en ferai

point de spirituels, qui vaudront mieux que les autres.» Je l'ai vu

grand frondeur. Depuis (1650), ayant été fait marguillier de

Saint-Louis dans l'île Notre-Dame[382], il pensa faire enrager les

gens avec ses austérités, car il est janséniste. Il ne vouloit pas que

les femmes allassent à la messe, ni au sermon avec des rubans de

couleur à leurs coiffes. Il publia l'année suivante le premier volume

d'un roman (il y en devoit avoir deux) intitulé: _la Jeune Alcidiane_;

c'étoit la fille d'Alcidiane et de Polexandre. Ce livre, je ne sais

pourquoi, fut un an imprimé sans être publié. Là, ceux qui sont morts

dans _Polexandre_, comme Iphidamante, se portent bien. De peur de

passer pour un homme qui n'a point été à la cour, il affecte tellement

de faire dire à Alcidiane la mère, «le Roi mon seigneur,» en parlant

de Polexandre, et autres choses semblables, qu'il n'y a rien de si

ennuyeux. Au reste, c'est un roman de janséniste, car les héros, à

tout bout de champ, y font des sermons et des prières chrétiennes.

Cydane en un endroit détourne son fils d'aimer une femme mariée, et

fait cela comme un confesseur; aussi le roman n'a-t-il pas été achevé

d'imprimer[383].

[382] On appeloit ainsi alors l'île Saint-Louis.

[383] Les _Mémoires du duc de Nevers_, en deux volumes in-folio,

sont le seul ouvrage de Gomberville qui doive rester; ce n'est,

au reste, qu'un grand recueil de pièces historiques.

LA PRÉSIDENTE AUBRY, SON MARI,

ORGEVAL ET SENAS.

La présidente Aubry étoit de bonne maison de Normandie; c'étoit une

veuve bien faite, mais elle n'avoit rien quand le président Aubry

l'épousa par amour: ce fut une madame d'Olus qui fit ce mariage.

Cependant la présidente n'a pas laissé de se brouiller avec elle,

comme avec les autres gens, car c'étoit une étrange tête. Au

commencement, le bruit courut que le fils aîné de son mari en étoit

amoureux; mais si cela a été, cela n'a guère duré. Elle a toujours

vécu fort mal avec les enfants du premier lit. Elle devint beaucoup

plus insupportable quand elle se vit du bien; car par la mort de

madame de Vatan, sa parente, elle devint riche, et le président Aubry

eut cette belle terre de Vatan, de vingt mille livres de rente, en

Berry, en s'accommodant avec les créanciers.

Elle a eu quatre filles et deux fils; un d'eux étant mort, elle eut

une grande querelle avec M. Aubry, conseiller d'Etat, frère aîné de

son mari, pour un ais que ce bonhomme fit mettre dans leur chapelle

pour se parer du vent. Je pense que cet ais empêchoit de voir la tombe

de ce petit. Elle s'en met en colère, mène un menuisier, et fait ôter

cette planche. Le bonhomme s'en plaint à son frère, qui dit qu'il ne

savoit ce que c'étoit: on poursuit le menuisier; la présidente le

défend. Ils en ont été brouillés jusqu'à la mort du bonhomme.

Elle disoit une fois qu'elle avoit vu la comédie des _Deux Messies_,

pour les _Deux Sosies_[384].

[384] C'étoit la comédie de Rotrou, imitée de Plaute, et

intitulée _les Sosies_. Représentée en 1636, elle eut un grand

succès. Molière n'a pas dédaigné d'en emprunter des vers pour son

_Amphitryon_, représenté en 1668.

Il y a quinze ou seize ans qu'elle se mit en quelque sorte sous la

protection de Brancas, son parent. Un jour qu'elle l'avoit envoyé

avertir qu'elle avoit besoin de son assistance, il s'y en alla avec

quelques-uns de ses amis. Le secrétaire du président Aubry, qui

gardoit la porte, ne voulut pas lui ouvrir: «Si tu n'ouvres, lui dit

Brancas, nous sommes ici cinquante qui te donnerons chacun cent coups

de bâton.--Comment, répondit cet homme froidement, cinq mille coups de

bâton!» J'admire la présence d'esprit de cet homme, et il me semble

qu'il falloit être le secrétaire d'un président des comptes pour faire

ce calcul si prestement.

Un jour son mari étant allé dîner chez madame d'Orgeval, qui est du

premier lit, il envoya un des gens de son gendre quérir de l'eau de sa

fontaine; la présidente lui en refuse. D'Orgeval y envoya un porteur

d'eau; cette folle lui fait donner les étrivières par son cocher:

d'Orgeval obtint prise de corps contre ce cocher. Le président en

colère veut envoyer sa femme à la campagne; elle dit qu'elle n'y iroit

point si ce cocher ne la menoit. Cependant elle fait emporter

secrètement ce qu'elle avoit de meilleur hors du logis. Enfin il lui

fallut donner ce cocher. On s'aperçoit qu'elle avoit fait emporter des

meubles du garde-meuble; on les cherche; on en trouve en divers lieux.

Elle dit après que c'étoit de peur des voleurs en s'en allant à la

campagne. Chanvalon fit la paix et la ramena à son mari. Elle promit

d'être la meilleure femme du monde à l'avenir; mais elle ne tint pas

autrement ce qu'elle avoit promis. Elle s'aperçoit qu'il y avoit une

porte dans le cabinet de son mari, qui répondoit au logis de ses

enfants du premier lit. Pensez qu'on l'avoit faite en son absence.

Elle prend son temps, un jour qu'il étoit allé à Brevanes, à quatre

lieues de Paris, avec son fils aîné, qui porte le nom de cette terre,

et se met à faire murer cette porte. On en donne avis à Coursy, le

deuxième fils, qui, en robe de chambre, va menacer les maçons et leur

fait quitter leur besogne. Elle ne se rebute point pour cela, et, avec

des pièces de bois et du plâtre, elle bouche elle-même cette porte du

mieux qu'elle peut; quelques heures après elle y remet les maçons, et

amène avec elle un homme qui étoit garde de la Reine, et qui avoit été

à M. Aubry; pour elle, elle s'étoit armée; elle tenoit d'une main une

escoupette[385], et de l'autre un pistolet. Coursy retourne à la

charge, et, ayant fait rondache d'un ais, lui ôte ses armes sans

beaucoup de peine. Le garde lui fait ses excuses, et dit qu'il étoit

venu croyant que M. le président avoit affaire de lui. En ces

entrefaites, le secrétaire part et va avertir son maître de ce

désordre; la fille aînée de la présidente se tient sur la porte et dit

au président: «Mon papa, Coursy a voulu tuer maman.» Le président

entre; Trillepert, troisième fils, voulut lui conter l'histoire; cette

enragée se met entre deux et dit qu'elle ne souffriroit point qu'il

approchât de son père. Le président entre dans le cabinet qui avoit

été le champ de bataille; elle se met sur la porte pour en défendre

l'entrée à Trillepert. Lui, qui étoit las des extravagances de cette

femme, lui dit: «Ne pensez pas vous jouer à me frapper comme vous avez

fait quelquefois, car je ne le veux plus souffrir.» Nonobstant cette

remontrance, elle lui donna un soufflet comme il vouloit entrer: ce

garçon lui en donne un autre, dont il la jette à ses pieds; elle se

relève, et trouvant sous sa main Brevanes, qui sortoit de maladie,

elle lui donne un si fort soufflet, qu'elle le fait tomber sur

l'escalier. Elle étoit grande et puissante. Elle les appelle fils de

p...... Information de leur part pour réparation d'injures: le mari la

relègue derechef à la campagne. Voilà ce que j'ai appris de plus

remarquable.

[385] L'_escoupette_, ou _escopette_, étoit une petite arquebuse

que la cavalerie françoise portoit en bandoulière sous Henri IV

et sous Louis XIII. Cette arme à feu n'est plus en usage depuis

fort long-temps. (_Dict. de Trévoux._)

On appeloit le président Aubry _Robert le Diable_. Je n'en sais pas

bien la raison, si ce n'est qu'ayant nom Robert, et étant brusque, on

lui ait donné ce surnom: vous voyez qu'il ne l'a pas trop été pour sa

femme qui étoit plus diablesse qu'il n'étoit diable. Elle le

méprisoit, de sorte qu'elle a p... plus d'une fois dans les bouillons

qu'elle lui faisoit prendre.

Prévost-Biron, car il se disoit fils du maréchal de Biron, jouant un

jour avec le président Aubry, qui étoit en caleçon de ratine, avec une

barrette et des plumes (jugez de la sagesse de l'homme!) il vint un

trésorier de France récipiendaire: le président le vouloit renvoyer.

«Hé! dit Prévost, ce pauvre homme n'a peut-être pas de temps à perdre;

par pitié, donnez-moi votre robe.» Il la lui donne, et va écouter.

Prévost dit à cet homme: «Voyez-vous, dans votre harangue, ne vous

amusez point à nous dire de belles choses, car nous sommes tous des

ignorants.» Le président ne put se tenir, il sort sans songer comme il

étoit fait, et dit au récipiendaire: «C'est moi qui suis le président

Aubry, c'est un fou, ne vous amusez point à ce qu'il vous dit.»

Il disoit qu'il y avoit tel père qu'on pouvoit battre sans battre son

père. C'étoit un extravagant: il épousa enfin sa servante, et alla

demeurer à la dernière maison du faubourg Saint-Germain, où il vivoit

comme un ermite.

On dit que les Aubry viennent d'un vinaigrier de la rue Montmartre, et

cela leur fut une fois plaisamment reproché par un homme qui étoit de

leurs parents contre lequel ils plaidoient: ils traitoient cet homme

de haut en bas, et lui, en riant, dit en plein conseil: «Messieurs,

MM. Aubry sont un peu aigres, et je ne m'en étonne pas; je me souviens

d'avoir ouï dire à mon père qu'on disoit que leur père leur avoit

donné plus de moutarde que de bouillie et plus de vinaigre que de

lait.» C'est une espèce de proverbe.

D'Orgeval se nomme Luillier: il est de bonne famille; mais il le porte

plus haut que les tours Notre-Dame: sa femme n'est guère moins fière

que lui. Elle avoit une grande fille demi-géante, avec un visage d'un

arpent, pas mal faite toutefois; à la vérité tout aussi orgueilleuse

que sa mère. Elles se mirent dans la tête, il y a sept ou huit ans,

d'avoir tout l'hiver les violons. La fille croyoit que celui à qui

elle donneroit le bouquet[386] le lui rendroit toujours; cela n'alla

pas ainsi, dont elles pensèrent enrager. Il y eut pourtant quelques

assemblées de suite chez elles; elles firent honnêtement

d'incivilités.

[386] Il sembleroit, d'après ce passage, que les dames qui

recevoient chez elles engageoient les hommes à danser en leur

présentant des bouquets.

Madame de Pommereuil, leur amie, y voulant mener madame de Chauvry,

envoya savoir de madame d'Orgeval si elle le trouverait bon. «Tout ce

que madame de Pommereuil amènera, répondit-elle, sera toujours le

bienvenu; mais ce n'est pas trop la coutume d'aller sans être priée.»

Madame de Pommereuil n'y fut point.

Une dame bien faite étant allée au bal chez elles, madame d'Orgeval

disoit: «Il faut trouver place pour madame, quoique je ne sache d'où

elle me vient.» Une autre dansoit un peu trop à sa fantaisie, car elle

ne vouloit point qu'on dansât autant que sa fille: «Madame, lui

dit-elle, si vous ne faites cesser vos cabales, je ferai jouer les

branles[387].»

[387] Le branle étoit une danse en rond, où tout le monde pouvoit

danser à la fois. Le _Dictionnaire de Trévoux_ donne d'assez

curieux détails sur les diverses espèces de branles.

La mi-carême ensuivant, madame de Pommereuil voulut faire une

assemblée; les dames d'Orgeval le surent, et elles envoyèrent des

billets partout un peu devant que la présidente ne fît convier; toutes

les principales promirent: la Pommereuil n'eut que le rebut.

L'année d'après il y avoit bal trois fois la semaine chez elles: le

mari s'amusoit à faire le maître des cérémonies. A tout bout de champ

il livroit combat aux laquais qui vouloient entrer dans la salle. Un

jour il en mit un tout en sang à coups de pommeau d'épée, et le traîna

comme une victime au milieu de la salle. Il fit bien pis, car il fit

faire une guérite, où, tantôt lui, tantôt son secrétaire, puis son

valet-de-chambre, faisoient le guet tour-à-tour; et si les laquais

vouloient faire quelque insolence, il faisoit tirer dessus. Le jour de

mardi-gras, il donna un coup d'arquebuse dans la cuisse d'un laquais

du marquis d'Aluye. Ce laquais étoit le plus sage de tous, et avec ses

camarades entroit dans le carrosse de son maître. Le prince de

Guemené, pour se divertir, fit accroire à d'Orgeval que ce laquais

faisoit informer, et d'Orgeval en fit satisfaction au marquis.

Le prince de Guemené faisoit ce conte de d'Orgeval: «Je fus,

disoit-il, pour voir M. d'Orgeval un matin, il y avoit eu bal le soir;

je trouvai trois corps morts dans sa cour. «Y a-t-il eu bataille

céans?» dis-je. L'autre, sans s'émouvoir, dit à ses gens: «Qu'on ôte

ces corps.»

A ces bals sa fille s'éprit d'un beau danseur qui étoit aussi fort

beau garçon; c'étoit un huguenot qu'on appeloit le marquis de Senas;

il est de Provence; la mère en étoit aussi charmée. Il enleva la

demoiselle, et madame d'Orgeval ne l'ignoroit pas: d'Orgeval fit bien

le méchant. Au bout de quelques années, Senas ayant changé de

religion, tout s'accommoda.

Une fois qu'il y avoit du désordre chez M. et madame d'Orgeval, on

leur rompit un fort beau miroir; M. d'Orgeval cria à sa dame, devant

toute l'assemblée: «Notre grand miroir est cassé; nous en avons pour

cinq cents écus dans les fesses.»

GAUFFREDY[388].

Un jeune garçon de Provence, de la famille de ce prêtre, nommé

Gauffredy, qu'on fit mourir pour sortiléges[389], étoit à Boulogne, où

l'on dit qu'il servoit un médecin et suivoit sa mule. Je ne voudrois

pas l'assurer; quoi que ce soit, il étoit en fort pauvre posture. Il

fit connoissance avec l'Achillini[390], poète bolonois, car il avoit

bien étudié. L'Achillini, à qui le duc de Parme[391] demanda un

secrétaire pour la langue latine, lui envoya ce garçon: il avoit de

l'esprit, écrivoit bien en latin, et a même fait un roman en cette

langue. En peu de temps il empauma le duc, qui étoit un _bon gros

mâcheux_. Après avoir mangé demi-cent de beccassines, sans le reste,

il disoit: _Poco è bono_. C'étoit un écervelé: il sortit brusquement

de son pays avec quatre mille teigneux contre le roi d'Espagne, après

avoir pris pour devise une épée nue avec ces mots: _J'en ai brûlé le

fourreau_[392].

[388] Jacques Gauffredy, ou Gauffridi, décapité en 1670.

[389] Louis Gaufridy, ou Goffridi, curé d'une paroisse de

Marseille, brûlé vif à Aix, le 30 avril 1611, comme sorcier.

(Voyez l'_Histoire admirable de la possession et conversion d'une

pénitente séduite par un magicien_, etc., par le révérend père

Sébastien Michaélis; Paris, 1613, première partie, p. 458.)

L'arrêt y est rapporté. Gaufridy avoua, par la crainte des

tortures, comme il arrivoit presque toujours dans ces procédures

extravagantes.

[390] Claude Achillini, né à Bologne en 1574, mort en 1640. Ce

poète a imité le _Marino_, dont il a l'enflure et le mauvais

goût.

[391] Odoardo, le dernier mort. (T.)--Il mourut le 12 septembre

1646.

[392] Le manifeste qu'Odoard publia dans cette occasion étoit si

rempli de hauteur et de fierté, que le grand-duc de Toscane

s'écria, après l'avoir lu: «Le _roi de Parme_ déclare la guerre

au _duc d'Espagne_.» (_Art de vérifier les dates._)

On dit qu'il étoit vaillant, et qu'au siége de Valence M. de Créqui le

voyant aller aux mousquetades comme un François, dit: «Quel Italien

est-ce ci?» On dit même qu'il ne manquoit pas d'esprit: Gauffredy

étoit à tel point dans sa confidence, que le duc lui disoit tout ce

qui se passoit entre la duchesse et lui. Le feu Roi, à ce qu'on dit,

jugea, quand le duc de Parme vint ici, que Gauffredy ne dureroit pas,

qu'il étoit trop fier et s'en faisoit trop accroire: il n'étoit pas en

ce temps-là au point où il a été depuis.

Gauffredy se maria avantageusement; il épousa une fille de bon lieu,

qui avoit cinquante mille écus en mariage (c'est beaucoup en ce

pays-là); il acheta de belles terres, et son maître le fit marquis. Il

étoit si chatouilleux sur sa naissance, qu'un pauvre garçon de son

pays, ayant dit par hasard à Parme que Gauffredy étoit de la famille

de ce sorcier, et nullement gentilhomme, car les François se

détruisent toujours les uns les autres en pays étranger, notre homme

le fit accuser d'avoir voulu escalader un couvent, et le fit mettre

dans un cachot où il ne pouvoit s'étendre tout de son long, ni se

tenir droit; il y fut neuf ans et en sortit tout hébêté; ce fut par le

moyen de la maréchale d'Estrées, qu'on en avertit. Elle en parla à la

Reine, qui dit au résident de Parme qu'elle prioit le duc de donner la

liberté à ce pauvre garçon.

Ce qui nuisit le plus à Gauffredy, ce fut d'entretenir noise entre le

mari et la femme, qui est sœur du grand-duc, et de faire faire au duc

de petits voyages à Venise pour se divertir; il fit encore une grande

faute à la mort du duc, qui mourut à trente-six ans; car le duc lui

ayant donné en mourant la clef d'un cabinet d'ébène[393], où il y

avoit pour cinquante mille écus de bagatelles, et lui ayant dit en

présence de tout le monde: «Tenez, Goffrido, c'est pour vous,» il eut

l'imprudence de le faire enlever aussitôt que son maître eut rendu

l'esprit. Sa belle-mère, qui n'étoit pas une sotte, lui dit qu'il

avoit eu grand tort. Lui, croyant réparer sa faute, offrit le cabinet

à la duchesse, qui lui répondit qu'elle ne vouloit pas enfreindre les

ordres de son mari.

[393] On appeloit _cabinet_ un meuble ordinairement en

marqueterie, ayant un grand nombre de petits tiroirs, qui servoit

à renfermer les bijoux et les raretés.

Le duc mort, Gauffredy, aveuglé d'ambition, et s'imaginant qu'il

gouverneroit le fils comme le père, presse pour faire la guerre contre

le pape; il vouloit être général, lui qui n'entendoit point du tout la

guerre. La duchesse s'y oppose. On écrit de Paris: «Gardez-vous-en

bien, la France ne fera rien pour vous.» On donne avis de Rome que le

pape[394] étoit fort. Gauffredy, à qui toutes les lettres

s'adressoient, les cache toutes, les laisse sottement derrière un

coffre dans son cabinet, et rapporte tout le contraire de ce qu'elles

contenoient. Il se propose pour général, et prend tout sur lui. La

duchesse, qui ne cherchoit qu'à le perdre, lui dit: «Eh bien! vous

vous y soumettez donc?» A ces conditions, on lui donne le bâton de

général publiquement, et il se met en campagne. Quelques troupes du

pape, qui étoient dans le Bolonois, chargent l'avant-garde: celui qui

la commandoit savoit son métier; il envoie avertir Gauffredy de venir

à son secours; Gauffredy n'avance point, et le laisse défaire. Le

jeune duc lui envoie ordre de revenir, et on l'arrête entre les deux

postes; de là on le mène dans la citadelle de Plaisance; on lui

produit les lettres qu'il avoit cachées; et, après l'avoir convaincu

de quelque intelligence avec l'Espagnol, on lui fit couper le

cou[395]. On rendit la dot à sa femme, et on laissa dix mille écus à

chacune de ses filles; il n'avoit point de garçons. Pour le reste, qui

montoit à cinq cent mille écus, il fut confisqué.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome quatrième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 22 / 28 段