Quand M. le Prince alla en Champagne pour mener des troupes au

maréchal de Guebriant en Allemagne, Saint-Etienne lui demanda sa

protection; Arnauld étoit son parent ou son ami. M. le Prince la lui

accorda[362]. Elle fut assez long-temps entre ses mains: enfin elle

s'en lassa. Cet homme ne manquoit pas d'esprit, mais il n'étoit pas

trop sain, et n'étoit brave ni en guerre ni en amour. Il faut bien

qu'elle y ait trouvé quelque chose à refaire, puisqu'après tout le

bruit que cela a fait, elle n'a pu se résoudre à l'épouser.

Saint-Etienne fut enfin obligé de la mettre en religion à Mézières;

mais c'étoit chez une des tantes du cavalier. Là, M. le Prince lui

parla; elle dit qu'elle vouloit bien M. de Saint-Etienne pour son

mari. M. le Prince s'avance. Cependant les parents écrivent à feu M.

Le Gras, secrétaire des commandements de la Reine, qui étoit leur

allié, et, ayant fait entendre à Sa Majesté qu'il usoit de violence

envers cette fille, obtint ordre de la rendre à ses parents. Un de ses

oncles, nommé Tuisy, trésorier de France à Châlons, l'alla chercher et

la mena aux Cordelières, à Reims. M. le Prince, qui n'étoit pas loin

encore, averti de cela, et en colère de ce qu'on avoit fait entendre à

la Reine qu'il y avoit eu de la violence, vouloit aller à Châlons se

venger des parents de cette fille; il vouloit la faire enlever de

Reims. Le lieutenant de ville, c'est comme le prévôt des marchands,

qui avoit ordre d'empêcher les gens de M. le Prince de faire aucune

violence, mit les bourgeois en armes. M. le Prince en a voulu un peu

de mal à ceux de Reims. Là, mademoiselle de Sallenauve apprit que

Saint-Etienne devoit beaucoup; cela augmenta l'aversion qu'elle avoit

pour lui; mais il s'apaisa quand la Reine, qui n'avoit pas accoutumé

de rien faire dans son gouvernement sans lui en donner avis, lui en

eut fait quelque espèce de satisfaction, et que la fille eut déclaré

qu'elle n'avoit osé dire son sentiment, étant entre les mains de la

tante de Saint-Etienne.

[362] Il a déjà été question de Saint-Étienne et de sa grâce

sollicitée par M. le Prince dans l'article de M. de Laval.

(_Voyez_ plus haut, p. 165.)

Cuile, frère de la demoiselle, fit appeler en vain trois ou quatre

fois Saint-Etienne en duel; enfin, ayant su qu'il étoit à Paris, il y

vient. Un jour[363] il eut avis que Saint-Etienne n'alloit point sans

trois ou quatre de ses amis; il prend donc aussi trois gentilshommes

et rôde autour du logis de Saint-Etienne. Là, il apprit que son homme

étoit sorti avec un Jésuite dans son carrosse; il le suit; l'autre

quitte son Jésuite; Cuile fait arrêter à cinquante pas près, et, seul

avec deux épées, va à Saint-Etienne et lui en présente une:

Saint-Etienne prit deux pistolets qu'il avoit dans son carrosse; un

des laquais de Cuile lui en ôte un, et Cuile lui ôte l'autre;

Saint-Etienne crie qu'on l'assassine, et entre dans une maison. Des

valets de pied de M. le Prince vinrent à passer par là: c'étoit au

faubourg Saint-Germain; ils reconnoissent Saint-Etienne; ils prennent

son parti. Cuile et ses amis sont contraints de se sauver à l'Arsenal.

Le maréchal de La Meilleraie les reçut fort bien, et alla trouver M.

le Prince, qui déclara qu'il ne prenoit nulle part en cette affaire.

Aussi ne faisoit-il pas grand cas de Saint-Etienne. On informa, et

Cuile ne s'étant point défendu, le bailli du faubourg[364] le condamna

par contumace à avoir la tête coupée; Arnauld demanda sa confiscation.

Depuis Cuile se défendit, et ne fut plus condamné par le même bailli

qu'à cent pistoles; il fit appeler Arnauld, qui ne se voulut point

battre. Depuis Saint-Etienne fit encore parler à la fille, qui, contre

l'avis de ses parents et de son frère même, n'y voulut jamais

entendre.

[363] Au mois de janvier 1648. (T.) \

[364] Ceci se passoit dans l'étendue de la justice de l'abbaye de

Saint-Germain-des-Prés. (_Voyez_ plus haut la note, p. 316.)

En ce temps-là M. d'Etoges, de la maison d'Anglure, qui a épousé une

des parentes de mademoiselle de Sallenauve, voyant que cette fille

s'ennuyoit dans ce couvent, la mène à Etoges. Elle y étoit depuis un

an ou environ, quand un gentilhomme huguenot, peu accommodé, qui

n'étoit alors qu'enseigne des gardes de M. de Turenne (il s'appelle

aujourd'hui La Berge, et se nommait alors Chalnay), écrivit à Cuile et

lui demanda sa sœur en mariage, avec promesse de changer de religion.

Cuile répondit qu'il n'avoit point de réponse à faire. Quelque temps

après, Chalnay, qui est aussi de Champagne, rencontra à

Châtillon-sur-Marne un laquais de Cuile; il sut de lui que son maître

devoit y dîner; il va l'attendre sur le chemin; Cuile étoit seul; ils

se parlent, se querellent, et entrent dans un bois pour se battre.

Comme ils s'alongeoient, une espèce de petite hermine, qu'on appelle

_bavole_, leur passa trois ou quatre fois entre les jambes. «Voilà un

mauvais présage pour l'un de nous deux, dit Cuile.--Cela ne signifie

rien, répondit l'autre, bon courage, bon courage!» Cuile blessa le

premier son homme d'un coup dans le ventre; Chalnay perdoit assez de

sang, mais il ne perdoit point cœur, et en se moquant disoit à Cuile:

«Ce n'est rien! bon courage, bon courage!» Cuile lui donna un second

coup dans l'épaule, et son épée demeura engagée dans les os; cela

l'obligea à en venir aux prises; il saisit l'épée de Chalnay à deux

mains: Chalnay ne la lâcha point pourtant; il la tint toujours d'une

main, et de l'autre s'arracha l'épée de Cuile qu'il avoit dans

l'épaule, et l'ayant accourcie, le voulut faire parler. Cuile ne

vouloit point demander la vie, et Chalnay lui donna un coup qui lui

perça le cœur[365]. Quoique ce ne fût qu'une rencontre, cela passa

pour un duel, et le chevalier de Baradas[366] eut la confiscation de

Cuile. Quel désordre de n'attendre pas qu'un homme soit condamné! Le

chevalier fit entendre qu'il n'avoit demandé la confiscation que pour

épouser l'héritière, qui, par la mort de son frère, avoit plus de

six-vingt mille écus de bien; il demanda à la voir. Le vicomte

d'Etoges, chez qui elle étoit, lui fit dire qu'il seroit le bienvenu.

Il y va donc; mais il trouve un corps-de-garde à la porte du château,

et on le fit attendre une demi-heure, en hiver, dans une salle sans

feu. Le vicomte n'y étoit pas; au bout de ce temps-là madame d'Etoges

vint, qui le reçut très-froidement. Mademoiselle de Sallenauve ne vint

qu'une demi-heure après, qui fit encore une plus grise mine que sa

parente. Il voulut dire quelque chose d'obligeant à la fille, mais

elle ne fit pas semblant de l'entendre. Il parla du brevet[367] qu'il

lui avoit envoyé, mais sans sa démission. Elle lui dit qu'elle tenoit

ce papier pour une chanson, et qu'elle ne savoit ce qu'il étoit

devenu. En s'en allant, il lui dit en soupirant: «Mademoiselle, je

vois bien que j'ai été trop hardi de vous saluer; mais pour réparer ma

faute, je vous baiserai le bas de la robe.» Elle le laissa faire. Elle

est fière comme un dragon; elle est petite, mais elle n'est point

laide et a quelque chose de vif dans les yeux; elle se pique d'esprit.

Baradas disoit que d'Etoges lui avoit joué ce tour-là. Il fallut

pourtant renoncer à toutes les belles prétentions, et d'Etoges fit si

bien, que le brevet fut révoqué.

[365] La plupart du monde dit que ce fut le valet-de-chambre de

Chalnay qui tua Cuile, et que Chalnay n'en pouvoit plus. En

effet, il fut fort mal de ses blessures. Ce Cuile étoit fort

incommode avec son humeur de gladiateur; avec cela c'étoit un

petit tyranneau. (T.)

[366] Le chevalier de Baradas avoit été le favori de Louis XIII

pendant quelques mois, et durant ce peu de temps, il étoit devenu

premier écuyer, premier gentilhomme de la chambre, etc. Disgracié

en 1626, il sortit du royaume, où il rentra quand la Régente

rappela les exilés. (Voyez les _Mémoires du cardinal de

Richelieu_, deuxième série des _Mémoires relatifs à l'histoire de

France_, t. 23, page 218 et suivantes, et l'_Histoire de Louis

XIII_, par Le Vassor, t. 6, p. 680 de l'édition in-4; Amsterdam,

1757.)

[367] Le brevet contenant le don de la confiscation des biens du

frère de mademoiselle de Sallenauve.

Après cela d'Etoges témoigna à la demoiselle qu'il souhaitoit qu'elle

épousât son neveu, le fils du marquis de Bourbonne. La demoiselle

reçut cette proposition très-froidement, et se retira ensuite dans un

couvent à Châlons, où elle voyoit à la vérité tous les jours M.

d'Etoges et son neveu de Bourbonne, mais d'une façon peu civile.

Cependant elle avoit de grandes obligations à d'Etoges, qui l'avoit

prise chez lui en un temps que personne ne se vouloit charger d'elle,

et qui avoit pensé être assassiné à Paris par les gens de Baradas.

Elle ne vouloit point ouïr parler de Bourbonne, et disoit pour ses

raisons qu'il étoit cadet, qu'il falloit donc faire auparavant

renoncer l'aîné, qui étoit abbé, à la succession, et qu'il se tînt à

ses bénéfices, que M. de Bourbonne[368], le père, lui donnât sa

lieutenance de roi de Bassigny, et douze mille livres de rente. Voilà

ce qu'elle disoit devant ses parents; mais à ses bons amis elle leur

avouoit qu'elle ne pouvoit aimer un homme qui n'avoit point songé à

elle tandis que son frère avoit été en vie, quoiqu'elle l'eût vu deux

mille fois, et elle donnoit assez à connoître qu'elle eût bien mieux

aimé le vicomte de Saint-Souplet, frère de feu madame de Vaubecourt, à

cause qu'il l'avoit toujours très considérée.

[368] Il est chevalier de l'ordre. (T.)

En ces entrefaites[369], le couvent où elle étoit tombe en nécessité

par les désordres de la frontière, et l'abbesse est contrainte de

renvoyer presque toutes ses filles chez leurs parents; mademoiselle de

Sallenauve se retire donc chez Tuisy, son oncle et son tuteur, qui lui

permet de voir M. d'Etoges et M. de Bourbonne une fois la semaine,

sans recevoir aucune autre visite. Un jour M. d'Etoges va la voir dans

un carrosse à quatre chevaux; et, étant entré dans la cuisine, où elle

étoit par hasard, il lui dit, en lui présentant sa fille: «Voilà une

parente que je vous amène; je la viens de tirer de religion.» Ensuite

étant monté dans une chambre, et les gens s'étant retirés: «Sachez,

lui dit-il, ma cousine, que nous sommes las de vos froideurs, et que

je ne suis venu ici qu'à dessein de vous enlever.» En disant cela, il

tire un coup d'un pistolet de poche qu'il avoit; c'étoit le signal;

aussitôt Bourbonne entra avec cinq ou six hommes, qui l'enlèvent à

demi évanouie. Mais ayant repris ses esprits sur l'escalier, elle

commença à se débattre. On la presse; elle se défend. Enfin, comme la

rumeur augmentoit, Tuisy, qui jouoit dans le voisinage, arrive, prend

l'épée d'un laquais et en donne dans le ventre à un des chevaux du

timon. Là-dessus M. d'Etoges lui porte le pistolet à la gorge, et lui

dit qu'il ne l'épargne qu'à cause qu'il est allié.

[369] Dans l'été de 1650. (T.)

D'autre côté, de Vraux, frère de Tuisy, qui étoit accouru au bruit,

faisoit ce qu'il pouvoit pour ôter sa nièce aux ravisseurs; mais

voyant que le carrosse partoit, il jette un fauconnier de M. d'Étoges

par terre, monte sur son cheval, et coupe chemin au carrosse; il avoit

un pistolet; mais dans le temps qu'il l'appuie sur l'estomac du

cocher, il est lui-même porté par terre d'un coup qu'on lui tire. A ce

bruit le peuple arrête quatre ou cinq des furetiers[370] qui suivoient

le carrosse, et prit un M. de Conigy prisonnier, qui étoit de la

partie, et qui venoit de tuer de Vraux. D'Étoges avoit traversé toute

la ville par l'endroit le plus peuplé, le pistolet et l'épée à la

main, pour faire faire place au carrosse; et, étant à la poste, il y

fit ferme pour donner temps d'atteler deux autres chevaux. A peine

furent-ils hors du faubourg que le cheval blessé mourut: il fallut

s'arrêter encore; mais on ne les poursuivoit point. La moindre

charrette, car les rues sont fort étroites, ou deux hommes avec des

hallebardes les eussent pu arrêter; et celui qui y a été tué et son

frère y sont fort aimés. Bourbonne et le chevalier, son frère,

tenoient cette fille de travers dans le carrosse, l'un par les jambes,

l'autre par la tête. C'est un fort pauvre homme que Bourbonne;

d'ailleurs il n'a point de bien. Elle le menaçoit sans cesse de le

poursuivre, mais quand elle se vit un enfant, elle s'apaisa. Elle

gouverne tout, elle va souvent à Reims, et donne quelques pistoles à

son mari pour aller jouer à la paume. Elle est demeurée un peu

boiteuse des deux côtés de sa première couche; elle a eu depuis

d'autres enfants. Avec le temps son mari pourra avoir du bien de sa

maison, car l'aîné est abbé.

[370] Gens du furet, terme de chasse.

PRIEZAC.

Priezac[371], aujourd'hui conseiller d'Etat, et l'un des principaux de

l'Académie, eut le bonheur de plaire à M. le chancelier, alors

garde-des-sceaux, au dernier voyage que le feu Roi fit à Bordeaux.

[371] Daniel de Priezac, membre de l'Académie françoise, mourut

en 1662.

Il le trouva savant homme et bonhomme. Il l'est en effet, mais il n'a

guère de cervelle et est diablement inquiet; à la vérité il n'écrivoit

point bien, mais il a appris; lui et La Chambre en ont l'obligation à

l'Académie.

Le garde-des-sceaux le fit venir à Paris avec toute sa famille;

j'étois à Bordeaux en ce temps-là. On se moquoit un peu de ce voyage,

et on disoit que sa fille avoit dit, en se vantant, que le moins qu'il

lui pouvoit arriver, c'étoit d'épouser un conseiller au parlement. Il

lui arriva mieux que cela, comme vous verrez par la suite.

La femme de Priezac étoit une laide, vieille et sotte bête, de qui on

avoit fort mal parlé. Je l'ai vue ici danser au bal, comme une jeune

fille, parée comme Proserpine, avec de fausses dents, des boules de

cire pour enfler ses joues, un doigt de plâtre sur le visage, et

coiffée d'une passe de crapaudaille[372], attachée sur sa perruque

avec des épingles de diamant. Sa fille n'étoit guère plus jolie, et

toutefois un gentilhomme de l'ancienne chevalerie de Lorraine, nommé

le marquis de Châtelet, riche et pas trop mal fait, malgré la

réputation de la mère et le peu de bien du père, l'épousa et l'emmena

en son pays. On fut huit ou neuf ans sans entendre parler d'eux, quand

on sut que cette femme, jalouse d'une personne que son mari aimoit, la

fit prendre et lui fit couper le nez. Le mari fit une chose trop

raisonnable pour un homme qui s'étoit marié si sottement; car il

écrivit à son beau-père que sa fille s'étoit emportée à quelques

violences par un soupçon qu'elle avoit pris mal à propos; qu'il

n'avoit point en cela voulu user de son autorité, et qu'il se

remettoit de tout à lui. Priezac écrivit à sa fille qu'il vouloit

qu'elle vécût bien avec son mari, et que si elle venoit ici, comme on

lui avoit dit qu'elle faisoit état d'y venir, il la renverroit bien

vite.

[372] _Crapaudaille_, ou _crépaudaille_, crépon, espèce de crêpe

de soie bouillie, dont on faisoit anciennement les coiffes des

femmes. (Voyez le _Dictionnaire de Trévoux_.)

Une madame de Montaigne, de la maison de Michel de Montaigne, femme

d'un conseiller de Bordeaux, devint jalouse, sans aucune raison, d'une

cliente de son mari, la fit prendre, lui coupa le nez, et l'alla mener

en cet état à M. de Montaigne, en lui disant: «Voilà l'objet de votre

affection.» On conta cette histoire quand on sut ce que je viens

d'écrire de cette madame de Châtelet.

Priezac avoit encore une fille, mais bien mieux faite que l'autre,

qui fut mariée encore plus extraordinairement. Un seigneur de la

Franche-Comté vit son portrait par hasard, et en devint amoureux; il

la fit demander, et l'épousa.

LE PRÉSIDENT AMELOT.

Le premier président de la Cour des Aides se nomme Amelot-Beaulieu,

pour le distinguer des autres Amelot, qui sont riches et en grand

nombre à Paris. C'est une bonne famille de la robe; ils se piquent de

bonne maison; et celui-ci, étant conseiller, disoit à ceux de sa

chambre qu'il ne prenoit pas plaisir à coucher avec sa femme, parce

qu'elle n'étoit pas demoiselle. Elle a pourtant un frère maître des

requêtes, nommé Du Pré.

Amelot traita de la charge de premier président de la Cour des Aides

avec M. de Maisons, qui se faisoit président au mortier: il n'y fut

pas long-temps sans se brouiller avec la plupart de sa compagnie. A la

vérité, dans les commencements, ce ne fut qu'à cause qu'il ne vouloit

pas souffrir les friponneries de quelques-uns. Les autres disoient que

c'étoit par sa faute, et qu'il étoit si étourdi, qu'il découvroit tous

les desseins de la compagnie, car ils l'accusoient d'avoir dit au

chancelier, en 1647, quand on portoit tant d'édits, que la Cour des

Aides avoit donné arrêt pour faire le procès à Catelan, qui traitoit

de tous les retranchements de gages d'officiers, etc. Lui soutenoit

qu'il avoit dit qu'il y avoit un arrêté seulement, ce qui étoit vrai;

mais il avoit tort de le dire. Il fit encore une chose que je ne blâme

pas pourtant, mais qui le mit mal avec la cour, c'est qu'il dit en

grosses lettres au procureur-général Le Camus, beau-frère d'Emery, que

c'étoit une chose honteuse qu'un procureur-général de la cour des

aides eût intérêt dans les partis. Et il offrit de prouver ce qu'il

disoit. A cette heure il ne seroit pas si hardi que de reprocher cela,

car je sais gens qui ont vu des comptes par lesquels il paroît qu'il y

est lui-même pour quelque chose; je crois que c'est pour peu et depuis

peu. Sa principale folie, c'est l'amour, et on en a fait d'assez

plaisants contes. On dit qu'il alla un jour au Marais chez madame de

La Ferté, sœur de Charleval et femme d'un maître des requêtes; elle

étoit avec bien d'autres femmes; et que là, après avoir dit d'assez

méchantes choses, car il n'a point l'air du monde et n'a nulle

vivacité, il voulut faire des insolences à l'une d'elles, et qu'elles

le mirent dehors par les épaules. On ajoute que quelques jours après

il revint au même quartier, et que, craignant de n'avoir pas l'entrée

libre s'il se nommoit, il fit dire que c'étoit un président de

Bretagne appelé le président Capon: car pour rien il n'eût rabattu de

sa qualité de président. Le nom sembla plaisant aux dames, elles le

firent monter: il y en avoit quelques-unes de celles qui l'avoient vu

chez madame de La Ferté, qui pourtant ne firent pas semblant de le

reconnoître. Il fut aussi bon que l'autre fois, et même passa bien

plus avant. On lui dit qui il étoit, et il courut fortune d'être

battu. J'ai ouï dire aussi qu'un jour qu'il étoit chez une demoiselle

qui étoit une espèce de Marion de l'Orme, un gentilhomme de chez M.

d'Orléans, nommé Vieux-Pont, s'y rencontra; le président n'entendit

pas bien le nom, et le prit pour Du Pont l'opérateur. Vieux-Pont, qui

vouloit rire, dit qu'il étoit venu pour voir les dents de mademoiselle

d'Amy: il prit envie au président de lui montrer les siennes.

Vieux-Pont lui regarde dans la bouche, et, s'écriant, lui dit qu'il

avoit une dent toute pourrie, et qu'il la falloit ôter plus tôt que

plus tard. Il dit qu'il le vouloit bien, et se met en posture pour

cela. Le fin arracheur de dents la lui déracina avec ses pincettes à

arracher le poil; et, après s'en être assez diverti, dit qu'il avoit

oublié son pélican[373] et que ce seroit pour le premier jour, et le

laissa avec la bouche tout en sang. Je crois qu'il y a quelque

fondement à ces trois contes; mais on les a bien embellis. Mais voici

une sottise qu'il a dite où il n'y a rien d'ajouté. Après que Des

Landes Payen eut gagné le procès de la Charité contre le comte de

Lyon, notre homme, en présence de cent personnes, dit à un de ses

avocats: «J'ai donné à M. Des Landes vingt de ses juges, et je dis au

président de Pommereuil qu'il regardât s'il aimoit mieux être des amis

du cardinal de Lyon, qui ne lui pouvoit rendre aucun service, que de

désobliger M. le premier président de la Cour des Aides qui s'en

ressouviendroit cent ans durant.»

[373] _Pélican_: on appelle ainsi une pince à l'usage des

dentistes. (_Dict. de Trévoux_.)

Patru le connoît de tout temps: il dit qu'il n'y a jamais eu un

meilleur homme ni un moins judicieux. Un soir qu'il soupoit chez lui,

le président fit venir trois ou quatre filles fort jolies et fort

_mouchées_[374], qui dansoient, chantoient et jouoient du luth.

C'étoit pourtant de la nourriture d'une dévote, de madame de Morangis,

qui, n'ayant point d'enfants, se divertit à cela; son mari et elle

font assez de charités. Notre homme s'amusoit à _pantalonner_ avec ces

fillettes devant ses valets. Patru lui en fit honte, et aussi de ce

qu'il dit à un laquais: «Laquais, faites-moi souvenir d'aller demain

chez le marquis de Nesle; il a querelle.--Est-ce que vous lui voulez

offrir votre épée? lui dit Patru. En la place où vous êtes, vous êtes

exempt de faire des visites, ou du moins il en faut faire fort peu.»

Il sut bien dire une fois à une femme qu'il pressoit: «Madame,

voyez-vous, un président n'a point de temps à perdre.» Quelqu'un,

peut-être pour se moquer de lui, l'envoya chez une jolie fille qu'on

appeloit mademoiselle de La Forêt, qui logeoit avec sa sœur qui étoit

veuve: il y va pensant trouver _chape-chute_; il fait tant qu'elle

vint lui parler à la porte; il étoit en une chaise des rues

_incognito_. «Je suis discret, mademoiselle, lui dit-il, je ne

parlerai point; je vous prie, ne me faites point languir.» Cette

fille, qui est fière (à la vérité on en disoit bien quelque chose avec

Maupeou-Mallebranche, mais on ne tranchoit pas le mot; je crois qu'il

l'a épousée depuis), se mit en une colère étrange, le quitte et

remonte en haut, sanglotant comme si elle eût été au désespoir. Un

homme qui étoit là s'offrit à aller désabuser le galant; il y va et

attrape sa chaise comme il s'en retournoit. Le président lui cria, dès

qu'il voulut parler: «Confusion! monsieur, confusion!» Et il se

mettoit les mains devant le visage. «Confusion! confusion! tous hommes

sont hommes! Confusion!» Notez qu'il avoit plus de quarante-cinq ans.

[374] C'est-à-dire qu'elles avoient beaucoup de mouches, suivant

l'usage d'alors.

Quelque temps après, ayant su que madame de Gondran devoit aller voir

la chaise de Villayer[375], faite comme celle du cardinal Mazarin,

pour se faire porter du bas en haut du logis, et du haut en bas avec

des contre-poids, et que l'abbé de Romilly[376], qui y devoit

accompagner la belle, avoit emprunté la maison, notre président y fait

secrètement préparer la collation. Elle entre et demande l'abbé. «Il

est là-haut.» L'abbé vient au-devant d'elle. Ils voient en passant la

porte de la salle ouverte, et une collation servie; voilà M. l'abbé

tout honteux de voir que le président avoit été plus galant que lui.

Notre _soutanier_ la prie; elle se met à table. Il ne l'avoit jamais

vue; elle lui plut fort; il va chez elle: Gondran étoit dans le

fauteuil et avoit son manteau; tantôt il tâtoit les bras de sa femme,

et il mettoit quelquefois la main dans le lit; le président ne le

connoissoit point; il crut donc que la dame n'étoit pas trop

scrupuleuse, et s'adressant à Gondran: «Vous êtes bien heureux,

monsieur, lui dit-il, d'être si bien avec une si belle dame. De grâce,

faites-moi part de votre bonheur.--J'ai bien de la peine, dit

l'autre, à en obtenir quelque chose pour moi, bien loin de presser

pour les autres.» Il falloit que ce jaloux fût ce jour-là de bonne

humeur; car, non content de cela, il se retira. Alors le président

s'échauffa furieusement dans son harnois, et lui dit tout franc ce qui

l'amenoit; il la pressoit, quand elle se mit à dire assez haut:

«Monsieur, monsieur de Gondran, venez ici.» Voilà le président déferré

qui se met à lui faire des réprimandes, et lui dit qu'elle se jouoit à

faire bien du désordre, et puis la laissa là. Depuis il se mit

tellement à garçailler qu'il alla avec des p...... dans son carrosse,

sans changer de livrée, acheter de la marée à la halle, le propre jour

de Notre-Dame de décembre. Les harangères disoient: «Ce n'est pas

madame la présidente, elle n'achèteroit pas comme cela elle-même.»

Enfin sa femme, enragée de cela, d'ailleurs c'est une assez aigre

créature et assez laide, la petite-vérole l'a gâtée, se cabra

tellement qu'ils ne mangeoient plus ensemble; elle avertissoit Patru

de tout, qui en faisoit des remontrances au président; mais cela ne

servoit de rien. Il avouoit bien qu'il avoit tort, et c'étoit tout.

[375] Un maître des requêtes. (T.)

[376] _Voyez_ sur cet abbé l'article de madame de Gondran, dans

ce même volume, et les _Mémoires de Conrart_ qui y sont cités.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome quatrième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 21 / 28 段