tué à Charenton; il n'étoit alors que d'Andelot. Elle lui écrivit, et
lui donna rendez-vous. Il y va; mais comme c'étoit un inconstant, il
la quitta bientôt. Elle qui, comme vous verrez par la suite, étoit
plutôt d'humeur à quitter qu'à être quittée, ne trouva point ce
traitement supportable, et s'en plaignit à La Moussaye, qui fit leur
paix et lui ramena le fugitif. Ensuite elle eut des galants en assez
bon nombre. Cependant la subvention de Coulon marchoit toujours.
Sévigny[337], Rambouillet ont été de ses amants par quartier. Elle a
eu un fils de Méré[338], et un de Miossens[339]. Un jour, au Cours,
elle vit que le maréchal de Grammont obligea un homme bien fait, qui
passoit à cheval, à se venir mettre dans son carrosse; c'étoit
Navailles[340], qui n'étoit pas encore marié: il lui plut; elle lui
envoie dire qu'elle seroit bien aise de lui parler à la sortie; bref,
elle l'emmena chez elle. Ils soupèrent; après elle le conduit dans une
chambre bien propre, lui dit qu'il se couche, et qu'il aura bientôt
compagnie. Lui, qui étoit peut-être las, s'endort. Quand elle le vit
ainsi, elle alla coucher dans une autre chambre, et emporta les habits
de ce dormeur. Le lendemain elle s'en habille, et, l'épée au côté,
entre dans la chambre d'assez bonne heure en jurant. Navailles se
réveille; il voit un homme qui veut tout tuer: «Ah! monsieur, lui
dit-il, je suis homme d'honneur; je vous satisferai; point de
supercherie, au nom de Dieu!» Alors elle s'éclate de rire......
[337] Ninon captiva non-seulement Henri de Sévigné, mais Charles,
son fils; le marquis de Grignan, petit-fils, se plaisoit aussi
beaucoup dans la société de cette femme célèbre. (_Notice_ sur
madame de Sévigné, par M. Saint-Surin, t. I, p. 59 de l'édition
de Blaise, 1818.)
[338] Georges Brossin, chevalier de Méré. On a de lui divers
ouvrages écrits avec roideur et obscurité, mais avec une grande
pureté de style. (Voyez ses _Œuvres_; Amsterdam, 1692, 2 vol.
in-12.)
[339] Miossens devint depuis le maréchal d'Albret.
[340] Philippe de Montault-Benac, depuis duc de Navailles, et
maréchal de France. Il épousa, en 1651, Suzanne de Baudean de
Neuillan, qui devint gouvernante des filles d'honneur de la
Reine, et eut, à cette occasion, quelques démêlés avec Louis XIV.
Comme Charleval[341] la pressoit de lui accorder ce que vous savez,
elle lui dit: «Attends mon caprice.» C'a été son premier martyr;
jamais il n'en a pu avoir rien, non plus que Brancas[342]. Mais ce qui
m'a le plus surpris, c'a été feu Moreau, fils du lieutenant civil: il
étoit fort aimable. Elle l'a toujours bien voulu pour ami; mais il est
mort sans en avoir reçu aucune faveur. On a distingué ses amants en
trois classes: les _payeurs_, dont elle ne se soucioit guère et
qu'elle n'a soufferts que jusqu'à ce qu'elle ait eu de quoi s'en
passer; les _martyrs_, et les _favoris_.
[341] Jean-Louis-Faucon de Ris, seigneur de Charleval, dont
Lefèvre de Saint-Marc a réuni les poésies légères en 1759.
[342] Le marquis de Brancas, le distrait, le Ménalque de La
Bruyère.
Elle disoit qu'elle aimoit bien les blonds, mais qu'ils n'étoient pas
si amoureux que les bruns. En 1648 elle fit un voyage à Lyon: les uns
disoient que c'étoit pour se faire traiter secrètement de quelque
incommodité; je ne crois cependant pas qu'elle ait jamais eu de mal;
les autres, par fantaisie. On a dit que ce fut pour Villars
_Orondate_, depuis ambassadeur en Espagne, et qu'elle fit le voyage en
poste comme un courrier, et point en chaise, comme on a fait depuis:
elle étoit déguisée en homme. Elle disoit que c'étoit à dessein de se
retirer. En effet, elle se mit dans un couvent. Là, le cardinal de
Lyon[343] devint un peu amoureux de sa belle humeur, et fit quelques
folies pour elle.
[343] Le cardinal de Lyon étoit le frère du cardinal de
Richelieu.
Un frère de Perrachon[344] en fut transpercé de part en part; et, sans
lui rien demander, la pria de trouver bon qu'il la vît quelquefois, et
qu'il lui donnât une maison qui pouvoit bien valoir huit mille écus;
mais comme après il en prétendit des choses qu'elle ne lui vouloit pas
accorder, un beau matin, car elle n'est point intéressée, elle lui
rendit sa donation.
[344] Perrachon étoit un avocat de Lyon. (Voyez le _Faux
Satirique puni_; Lyon, Claude Rey, 1696, in-8º.)
De retour, elle se met dans la tête de ne s'abandonner absolument qu'à
ceux qui lui donneroient dans la vue; elle alloit au-devant, le leur
disoit ou le leur écrivoit. Elle eut Sévigny, tout marié qu'il étoit,
trois mois ou environ, sans qu'il lui en ait rien coûté qu'une bague
de peu de valeur. Quand elle en fut lasse, elle le lui dit, et mit
Rambouillet en sa place pour trois autres mois. Elle lui écrivit en
badinant: «Je crois que je t'aimerai trois mois; c'est l'infini pour
moi.» Charleval y ayant trouvé ce jouvenceau, s'approcha de l'oreille
de la belle et lui dit: «Ma chère, voilà qui a bien la mine d'être un
de vos caprices.» Depuis on appelle ses passants ses _caprices_, et
elle disoit: «Par exemple, j'en suis à mon vingtième caprice,» pour
dire à mon vingtième galant. Durant sa passion, personne ne la voyoit
que celui-là; il alloit bien d'autres gens chez elle; mais ce n'étoit
que pour la conversation et quelquefois pour souper, car elle avoit un
ordinaire assez raisonnable. Sa maison étoit passablement meublée, et
elle avoit toujours une chaise fort propre.
Vassé succéda à Rambouillet. Elle reçut de celui-là parce qu'il étoit
fort riche: il ne laissa pas de payer encore quand son temps fut fait;
mais comme Coulon et Aubijoux, il ne la touchoit que quand la
fantaisie en prenoit à Ninon.
Fourreau, gros gars, fils de madame Larcher, qui n'a qu'un talent,
c'est de se connoître admirablement bien en viande, étoit comme son
banquier; elle tiroit sur lui des lettres de change: _M. Fourreau
paiera_, etc. On croit qu'il n'en a quasi rien eu.
Charleval, un M. d'Elbène et Miossens ont fort contribué à la rendre
libertine. Elle dit qu'il n'y a point de mal à faire ce qu'elle fait,
fait profession de ne rien croire, se vante d'avoir été fort ferme en
une maladie où elle se vit à l'extrémité, et de n'avoir que par
bienséance reçu tous ses sacrements. Ils lui ont fait prendre un
certain air de dire et de trancher les choses en philosophe; elle ne
lit que Montaigne, et décide de tout à sa fantaisie. Dans ses lettres,
il y a du feu, mais tout y est bien déréglé. Elle se fait porter
respect par tous ceux qui vont chez elle, et ne souffriroit pas que le
plus huppé de la cour s'y moquât de qui que ce soit qui y fût.
Coulon et elle se brouillèrent (1650) parce qu'elle quitta le Marais
pour le faubourg Saint-Germain, où logeoit Aubijoux. Feu le petit
Moreau, fils de la lieutenante civile, en étoit alors furieusement
amoureux; il étoit devant elle comme devant la Reine: il payoit, mais
on ne sait s'il vivoit avec elle. J'ai ouï dire à des voisins que son
laquais lisoit toujours le billet de son maître en entrant chez la
demoiselle, et la réponse de la demoiselle après en sortant. Elle
disoit un jour à Rambouillet: «Dites-moi, un tel est-il beau? car j'ai
grand besoin de ragoût.» Elle faisoit cela assez en honnête personne,
car elle n'en prenoit jamais trop et ne se hasardoit que rarement à
devenir grosse.
Le carême de 1651, des gens de la cour mangeoient gras chez elle assez
souvent; par malheur on jeta un os par la fenêtre sur un prêtre de
Saint-Sulpice qui passoit: ce prêtre alla faire un étrange vacarme au
curé, et, par zèle, ajouta, comme une vétille, qu'on avoit tué deux
hommes là-dedans, outre qu'on y mangeoit de la viande tout
publiquement. Le curé s'en plaignit au bailli[345], qui étoit un
fripon. Ninon, avertie de cela, envoie M. de Candale et M. de
Mortemart parler au bailli, qui leur fit civilité.
[345] Le faubourg Saint Germain étoit alors soumis à la
juridiction de l'abbé de Saint-Germain-des-Prés. Un édit du mois
de mars 1674 ayant réuni les justices particulières au Châtelet
de Paris, celle de Saint-Germain fut réduite à l'enclos de
l'abbaye. (Voyez _l'Histoire de l'abbaye de
Saint-Germain-des-Prés_, par D. Bouillart; Paris, 1724, in-folio,
p. 269.)
L'été suivant elle se trouva au sermon auprès d'une madame Paget,
femme d'un maître des requêtes. Cette femme prit grand plaisir à
causer avec elle, et demanda à Du Pin, trésorier des menus plaisirs,
qui elle étoit. «C'est madame d'Argencourt de Bretagne qui vient
plaider ici.» Il goguenardoit sur ce mot d'Argencourt; l'autre le
crut, et dit à Ninon: «Madame, vous avez donc un procès? Je vous y
servirai; j'aurois la plus grande joie du monde de solliciter pour une
si agréable personne.» Ninon se mordoit les lèvres, de peur de rire.
Bois-Robert en ce temps-là la salua. «D'où connoissez-vous cet homme?
dit madame Paget.--Madame, je suis sa voisine; je loge au
faubourg.--Ah! je ne lui pardonnerai jamais de nous avoir quittés
pour une Ninon, pour une vilaine.--Ah! madame, dit Ninon un peu
déferrée, il ne faut pas croire tout ce qu'on dit, c'est peut-être une
honnête fille. On en peut peut-être autant dire de vous et de moi; la
médisance n'épargne personne.» Au sortir, Bois-Robert aborde madame
Paget[346], et lui dit: «Vous avez bien causé avec Ninon.» Voilà la
dame en colère contre Du Pin et contre Ninon aussi; cependant elle
l'avoit trouvée si agréable que Du Pin hasarda de mener Ninon dans le
jardin de Thévenin l'oculiste, à la porte de Richelieu, où le
voisinage alloit se promener. Madame Paget, qui est femme du neveu de
madame Thévenin, s'y trouva, et elle causa encore avec Ninon[347].
[346] Cette madame Paget est galante. (T.)
[347] La même anecdote a été racontée précédemment, avec quelques
différences, par Tallemant, dans l'Historiette de Bois-Robert.
Un jour qu'on faisoit la guerre à Bois-Robert en présence de Ninon,
qu'il aimoit les beaux garçons: «Ah! vraiment, dit-il, il n'y a pas
d'apparence de dire cela en présence de mademoiselle.--Moquez-vous de
cela, dit-elle, je ne suis pas si femme que vous penseriez bien.»
Villarceaux est le dernier galant qu'elle ait eu. Pour le voir plus
facilement et n'être point à Paris (c'étoit en 1652), elle alla dans
le Vexin, chez un gentilhomme de qualité nommé Varicarville, qui est
riche et fait bonne chère aux gens; mais c'est un original, et surtout
en mangeaille, car il ne tâte de rien qui ait eu vie, non point par
aversion comme un gentilhomme de Beauce nommé d'Auteuil, qu'on n'a
jamais pu tromper là-dessus, l'estomac lui soulève incontinent, mais
par vision. Ce Varicarville ne croit pas grand'chose non plus qu'elle.
Un jour ils s'enfermèrent tous deux pour raisonner; on leur demanda ce
qu'ils faisoient là. «Nous tâchions, dit-elle, de réduire en articles
notre créance; nous en avons fait quelque chose, une autre fois nous y
travaillerons tout de bon.»
Un jour, Villarceaux, dans sa grande passion, vit par sa fenêtre, car
il logeoit exprès vis-à-vis, qu'elle avoit une bougie allumée; il lui
envoya demander si elle se faisoit saigner; elle répondit que non: il
conclut donc qu'elle écrivoit à quelque rival. La jalousie le prend,
il veut aller lui parler; et, dans ce transport, croyant prendre son
chapeau, il se met une aiguière d'argent sur la tête, et de telle
force qu'on eut bien de la peine à l'arracher: elle ne le satisfit
pas; il tombe malade dangereusement. Elle en fut si touchée qu'elle se
coupa tous ses cheveux, qui étoient très-beaux, et les lui envoya pour
lui faire voir qu'elle ne vouloit point sortir ni recevoir personne
chez elle. Ce sacrifice fit cesser son mal; la fièvre le quitta
aussitôt: elle l'apprend, va chez lui, se couche dans son lit, et ils
demeurèrent couchés ensemble huit jours entiers.
Elle a eu deux enfants de Villarceaux[348]. On disoit: «Elle vieillit,
elle devient constante.» Elle pouvoit avoir trente ans. Deux ans
après, un grand garçon fort bien fait, nommé Des Mousseaux, il est de
Beauvais, au retour de Suède, où la Reine, sur sa bonne mine, l'avoit
fait capitaine de ses gardes, depuis elle fut contrainte de lui ôter
cet emploi, sur ce que d'autres François dirent qu'il n'étoit pas
gentilhomme (avant cela il avoit été en Candie, où il avoit porté les
armes quelque temps pour les Vénitiens); ce Des Mousseaux donc fit
connoissance avec elle à la comédie, et l'alla voir; elle étoit au
lit. «Qui êtes-vous, lui dit-elle, vous qui avez la hardiesse de me
venir voir sans introducteur?--Je n'ai point de nom, répondit-il.--Et
d'où êtes-vous?--Je suis Picard (elle hait les Picards).--Et où
avez-vous été nourri?--En Candie.--Jésus! quel homme! Mais ne
seriez-vous point un filou? Pierrot, prenez garde qu'il ne me vole. Je
ne sais qui vous êtes, il me faudroit un répondant.--Je vous donnerai
Bois-Robert.--Ce n'est pas ce qu'il me faut, ni à vous aussi.--Je vous
donnerai donc Roquelaure.--Il est trop gascon (notez qu'il ne les
connoissoit que de vue)--Mais quand j'aurois un répondant, qu'en
seroit-il?--Nous verrions; vous passeriez quelque temps ici, car je
suis changeante, Pierrot vous serviroit.--Mais je n'ai rien, dit-il,
il me faut entretenir.--Combien voulez-vous?--Une pistole par
jour.--Allez, dit-elle, je vous donne quarante sous.» Enfin il se
coupa et nomma Rambouillet qu'il connoissoit. «Ah! dit-elle, je prends
celui-là pour répondant.» Ils se séparèrent là-dessus. Depuis ce
garçon s'est donné à M. de Noailles.
[348] On assure que le fils que Ninon avoit eu de Villarceaux
conçut une passion très-vive pour sa mère qu'il ne connoissoit
pas, et qu'en apprenant le secret de sa naissance il se donna la
mort. Ce fait ne nous semble pas être bien établi, mais Ninon est
du nombre de ces personnages singuliers au sujet desquels on a
souvent altéré la vérité.
L'amourette de Villarceaux donna bien du chagrin à sa femme.
Bois-Robert dit qu'un jour qu'il étoit allé à Villarceaux, car
Villarceaux est son hôte à Paris, le précepteur de ses enfants fit
voir à Bois-Robert comme ils étoient bien instruits: il demanda à l'un
d'eux: «_Quis fuit primus monarcha?--Nembrod.--Quem virum habuit
Semiramis?--Ninum[349]._» Madame de Villarceaux se mit en colère
contre le pédagogue. «Vraiment, lui dit-elle, vous vous passeriez bien
de leur apprendre des ordures;» et que c'étoit la mépriser que de
prononcer ce nom-là chez elle. Villarceaux (1656) prit jalousie du
maréchal d'Albret qui, n'ayant pu rien faire chez Guerchy[350], qui
logeoit vis-à-vis de Ninon, passa le ruisseau, et en conta à Ninon
pour la deuxième fois. Il se vantoit hautement qu'il en étoit défait
pour toujours. On verra dans les Mémoires de la Régence la persécution
que les dévots firent à la pauvre Ninon, et le reste de ses aventures.
En 1671, elle s'éprit d'un garçon de ma connoissance. Un jour, comme
ils étoient ensemble en carrosse, elle remarqua que ce jeune homme
remarquoit toutes les femelles qui passoient. «Hé! vous lorgnez bien,»
lui dit-elle; et en disant ceci, elle lui donne un grand soufflet:
c'est qu'elle n'est plus jeune, et qu'elle se défie de ses forces.
[349] Molière a mis cette scène dans sa comédie de _la Comtesse
d'Escarbagnas_.
[350] Mademoiselle de Guerchy, fille d'honneur de la reine Anne
d'Autriche. Sa mort tragique donna lieu au sonnet de _l'Avorton_.
(Voyez les _Délices de la poésie galante_, deuxième partie;
Paris, Jean Ribou, 1667, in-12, p. 36)
M. DE VILLARCEAUX
ET MADAME DE CASTELNAU,
AVEC M. ET MADAME DE NOUVEAU.
Villarceaux[351] est fils d'un M. de Villarceaux, qui étoit un
gentilhomme de qualité du Vexin françois; sa mère étoit de Leuville,
grande joueuse, qui avoit de l'esprit, mais fort médiocrement de
cervelle. Au retour de Hollande, où il avoit porté les armes,
quoiqu'il fût tout jeune, on parla de le marier à la fille d'une
madame d'Espinay, dont le mari, qui étoit Girard[352], avoit gagné du
bien, durant les troubles, à être gouverneur de Saint-Denis. La mère
est de Châteaudun: elle a bien chanté autrefois. Ils se prirent
d'amour tous deux; et, moitié figue, moitié raisin, il en eut tout ce
qu'il vouloit; le lendemain elle lui écrivit qu'elle étoit au
désespoir de ce qu'elle avoit fait, qu'elle vouloit mourir, etc.
Cependant le mariage se rompt, et Castelnau-Mauvissière l'épouse[353].
Villarceaux y retourne comme si de rien n'étoit; et, dès que le mari
fut à l'armée, voilà le commerce établi entre eux. Cela dura assez
long-temps, quoique Villarceaux fut marié; car il avoit épousé
mademoiselle d'Esches[354], dont le frère étoit devenu fou d'amour
pour mademoiselle de Gramont, aujourd'hui madame de Saint
Chaumont[355]. Il fut dix ans sans vouloir sortir de son écurie;
depuis le mariage de sa sœur, il est revenu en son bon sens, et a
épousé mademoiselle de Clinchamp. Castelnau réussit à l'armée; il
parvint à être lieutenant-général. Il étoit peint en général d'armée
dans la ruelle du lit sur lequel on le faisoit cocu. Dans l'action
même elle le voyoit, et...... elle disoit d'un ton entremêlé de
soupirs et tremblotant: «Faut-il que je fa fa fasse cocu un si
vaillant hom, homme,» et quelquefois elle s'écrioit: «Grand héros, me
le pardonnerez-vous!» Avec cela il est bien fait; mais je crois qu'il
n'a pas grande vivacité, et qu'il n'est bon qu'au métier qu'il fait.
[351] Louis de Mornay, marquis de Villarceaux. Il est mort en
1691.
[352] Je pense des Girard dont il y a eu un procureur-général de
la chambre; il y en a encore un présentement. Le président de
Tillet est de cette famille; c'est peu de chose dans l'origine.
(T.)
[353] Jacques de Castelnau, seigneur de Mauvissière, maréchal de
France, épousa, au mois de mars 1640, Marie de Girard, fille d'un
maître-d'hôtel ordinaire du Roi, et mourut eu 1658, à l'âge de
trente-huit ans.
[354] Denise de La Fontaine, demoiselle d'Esches et d'Orgerus,
fille d'honneur de la Reine.
[355] Suzanne-Charlotte de Gramont, femme de Henri Milte de
Miolans, marquis de Saint-Chaumont.
Enfin il vint un soupçon à Villarceaux; il crut que Nouveau,
beau-frère de la dame, étoit trop bien avec elle; il interrogea une
petite fille, et lui fit dire, en badinant avec elle, que Nouveau et
sa maman se baisoient. Un jour qu'elle lui avoit fait finesse, et
qu'il y avoit apparence qu'elle se vouloit défaire de lui, Nouveau
arriva; la voilà embarrassée; il conclut que c'étoit un rendez-vous,
et que c'étoit pour cela qu'on avoit fait tant de façons; il
s'emporta furieusement, et dit à Nouveau: «Venez-vous-en, et celui qui
en aura eu le moins la cèdera à son compagnon.» Il montra deux cents
lettres, des portraits, des bracelets de cheveux. Nouveau lui avoua
qu'il n'en avoit jamais eu que des baisers: «Mais si vous pouvez, lui
dit-il, m'en faire avoir davantage, vous me ferez plaisir.» Dans cette
fureur il lui donna je ne sais combien de lettres; et, après avoir
traité la dame de carogne, il sema le reste par tout Paris. On croit
que Nouveau lui succéda. Cette femme fait la cavalière, et tire un
pistolet; elle a plus d'esprit que sa sœur, mais sa sœur est plus
jolie; ce n'est pas grand chose pourtant. Ce Nouveau[356], un jour, au
commencement qu'il eut équipage de chasse, courant un cerf, demanda à
son veneur: «Dites-moi, ai-je bien plaisir à cette heure[357]?»
Un jour il parut sur son balcon avec un Saint-Esprit à son
juste-au-corps, le cordon et la croix par-dessus, et un autre
Saint-Esprit à son manteau. Vineuil dit en riant: «De ce balcon je
pense qu'on a fait un colombier; que de pigeons[358]!»
[356] Jérôme de Nouveau, surintendant-général des postes, grand
trésorier des ordres du Roi en 1654, mourut en 1665.
[357] Ce propos ridicule étoit si connu, que La Bruyère, dont
l'ouvrage n'a paru qu'en 1687, en a aussi fait mention. L'auteur
des _Caractères_ désigne Nouveau sous le nom de _Ménalippe_. «Un
autre (_le président Le Coigneux_), avec quelques mauvais chiens,
auroit envie de dire, _ma meute_...... Il ne dit pas comme
Ménalippe: _Ai-je du plaisir?_ Il croit en avoir, etc.» (La
Bruyère, chap. _de la Ville_.)
[358] Ce mot nous fait souvenir de ce grand seigneur (c'étoit, ce
nous semble, un duc de Brissac) qui tenoit tant à son cordon
bleu, qu'il en avoit fait imiter un avec du fer-blanc, afin de ne
point s'en séparer quand il entroit dans le bain.
Madame de Nouveau est la plus grande folle de France en braverie. Pour
un deuil de six semaines, on lui a vu six habits; elle a eu des jupes
de toutes les couleurs tout à la fois. Qu'on la prie de montrer celle
qu'elle a: «Ah! dit-elle, c'est la moindre; ma verte est débordée, on
met des points de soie à ma bleue, le brodeur refait quelque chose à
ma jaune, la ceinture de mon incarnate est défaite.» Une jupe de toile
d'or avec quatre grandes dentelles, ce n'est qu'une petite jupe: «Ne
vous amusez pas à cela, disoit-elle, mais regardez mon velours, car il
est divin.» Et tout le jour elle ne parlera d'autre chose. Une vanité
la plus impertinente qu'on ait jamais vue: «Mademoiselle de Chevreuse
et moi, disoit-elle, nous donnerons les violons tour à tour.» Elle dit
une fois que la Reine lui avoit dit en amie qu'elle ne tînt plus
table, qu'il n'y avoit plus qu'elle qui fît cette dépense: «Aussi ne
la tiens-je plus. Pourtant Miossens (et quatre ou cinq autres qu'elle
nommoit) ont dîné chez moi; mais je n'appelle pas cela du monde[359].»
Etant grosse, on retint deux nourrices, de peur d'en manquer. Une fois
elle ne voulut pas prendre un laquais parce qu'il étoit laid, et que
si elle devenoit grosse, il y auroit du danger à le regarder. «Voire,
répondit ce laquais, et ne voit-elle pas tous les jours son mari?»
Ruvigny dit, quand cet homme eut le cordon bleu, que depuis cela ses
coutures paroissoient une fois davantage.
[359] C'étoit à la fin de l'année 1651. (T.)
Ce n'est pas tout: elle prit une intendante de sa santé; c'étoit une
madame Convers, femme d'un commis au grenier à sel de Châteaudun; on
en a un peu médit autrefois. Cette femme lui dit ce qu'il faut qu'elle
fasse pour se bien porter; peut-être la sert-elle aussi en ses amours.
Elle s'éprit un peu de Jeannin[360], trésorier de l'épargne; mais
Jeannin lui avoit fait un peu faux bond, et en contoit à Guerchy. La
dame en inquiétude alla voir madame de Chalais[361]; et, l'ayant mise
sur le discours de son frère: «A propos, dit-elle, on m'a dit qu'il en
vouloit à mademoiselle de Guerchy.--Eh! vraiment il n'y songe pas; il
est un peu rouillé; il n'a écrit il y a long-temps; puis à la cour on
se moque tant de ces gens de la ville.--Ce n'est pas que je m'en
tourmente; car quel intérêt y ai-je? Ma foi, je suis bien folle de
vous parler de cela.» Jeannin eut sur ses doigts à son tour; car,
comme il se rapprochoit, le comte Du Lude vint à la traverse qui
l'emporta sur l'autre de grande hauteur; mais par malheur il laissa
tomber un billet où, pour toutes jolies choses, elle lui mandoit
qu'elle avoit une espèce de perte de sang. On en fit une telle guerre
au galant qu'il ne savoit où se mettre. Jeannin remonta enfin sur sa
bête; il se logea tout contre, et y mangeoit tous les jours, jusque là
qu'elle faisoit attendre à servir qu'il fût venu; c'étoit le meilleur
ami du mari. On tient toujours une table admirable là-dedans, mais on
dit que Nouveau emprunte de tous côtés. Jeannin tient table aussi et a
d'autres amourettes.
[360] Nicolas Jeannin de Castille, marquis de Montjeu, mourut au
mois de juillet 1691.
[361] C'étoit la veuve de Henri de Talleyrand, comte de Chalais;
elle étoit sœur de Jeannin de Castille. (_Voyez_ plus haut son
article dans ces Mémoires, t. 2, p. 350.)
MADEMOISELLE DE SALLENAUVE.
Mademoiselle de Sallenauve étoit une demoiselle de Champagne qui
n'avoit ni père ni mère, et rien qu'un frère; elle pouvoit avoir
quarante mille écus de bien. Saint-Etienne, fils du gouverneur de
Château-Renault, l'enleva de Reims, où elle étoit chez ses parents. Il
prit le temps qu'elle alloit à la messe et l'heure qu'il n'y a guère
de gens par les rues. Ce n'étoit point de son consentement; mais on
dit que, dès qu'ils furent hors des faubourgs, elle s'apprivoisa avec
lui. Il étoit assez adroit auprès des femmes; on dit qu'elle ne le
trouva pas vigoureux. Il la mena à Château-Renault: il croyoit obliger
son père à lui donner du bien en se mariant; mais le père ne le voulut
jamais.