dont il sera amplement parlé dans les _Mémoires de la Régence_, aussi
bien que de ce Villars[313], enragée de ce qu'il s'attachoit plus à
madame de Gondran qu'à elle, alla dire à madame de Villars[314] que
son mari étoit épris de cette huguenote. La pauvre madame de Villars,
qui étoit folle de son mari, fut trois jours sans manger; enfin il la
pressa tant qu'elle lui dit ce que c'étoit. «Je ne la verrai plus,»
lui dit-il. Ils se sont épousés par amour et par estime; elle est
sœur de Bellefonds. Il fut quelque temps sans y aller. Elle, voyant
cela, en usa fort bien, et maintenant elle s'est faite amie de madame
de Gondran, et elles mangent quelquefois ensemble.
[312] Lucie de Cotentin de Tourville, femme de Michel d'Argouges,
marquis de Gouville. Bussy-Rabutin en a souvent parlé dans ses
Lettres.
[313] Le mépris semble percer dans cette expression de Tallemant.
Il paroît bien que Villars, le père, ne dut sa fortune qu'à une
infâme trahison. (Voyez les _Mémoires du P. Berthod_, dans la
_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 48,
p. 396 et suivantes.)
[314] Marie Gigault de Bellefonds, marquise de Villars. C'étoit
une femme de beaucoup d'esprit. Les lettres qu'elle écrivit à
madame de Coulanges pendant qu'elle étoit ambassadrice en
Espagne, l'ont mise au rang de nos épistolaires. On en a publié
un petit volume en 1762, réimprimé depuis.
Cette Gondran voudroit fort attraper le bonhomme
d'Entragues-Chantemesle, qui est outré du mariage de son fils, qui, à
l'âge de vingt-deux ans, en dépit de lui, a épousé une fille de
trente ans qui n'a point de bien. A la vérité elle est de bonne
maison: c'est la sœur de Sourdeac de Rieux, dont il est parlé au
chapitre des extravagants. Madame de Gondran a joué au vert avec lui;
ils sont assez voisins; il se laissoit prendre sans vert; mais j'ai
peur, car ce n'est pas un sot, qu'il ne se laisse pas prendre d'une
autre façon. Elle changeroit volontiers de religion pour lui; d'Avaux
est aussi de ses galants. Il a quitté madame Dalesso.
Madame de Gondran fut à Bourbon l'automne de 1659. Il y avoit
là un vieux barbon de doyen des _Turlutains_[315] de M. le
procureur-général, nommé Choppin. Cet homme, dans une compagnie où
elle étoit, ayant ouï nommer madame de Gondran, dit: «Madame de
Gondran?--Oui, madame de Gondran, répondit-on.--Quoi, cette belle
madame de Gondran d'autrefois, dont on a tant parlé?» Quelqu'un ayant
peur qu'il ne lui échappât quelque sottise, dit: «Oui, cette belle
madame de Gondran elle-même, la voilà.» Ce rustre la regarde. «Ah!
madame, on m'avoit dit que vous étiez si belle; je n'eusse jamais cru
que c'eût été vous; mais l'âge change bien les gens.» Voilà cette
femme déferrée qui ne put que lui dire: «Il est vrai, monsieur, l'âge
change bien les gens.» On rompit les chiens par charité. En effet,
elle n'est ni âgée ni trop changée. A Paris, comme elle vit qu'on en
faisoit le conte, elle le fit elle-même, et s'en railloit la première.
[315] Nous ignorons entièrement le motif de cette expression
dérisoire de Tallemant à l'occasion des substituts du
procureur-général du Parlement. Le mot se lit au manuscrit
très-distinctement.
Depuis, ses incommodités continuant, on lui conseilla de voir Le
Large, parce que son mari avoit été bien débauché. Elle crut ce
conseil et se renferma pour trois semaines; les servantes même, hors
une, n'y entroient pas. Tout le monde veut que ce soit la v...... Ce
dernier mois de mars 1660, elle se plaignoit fort des douleurs qu'elle
sentoit dans les jointures; elle se plaignoit d'une jambe il y avoit
long-temps. Au sortir de là, elle ne se pouvoit quasi soutenir; elle
m'a dit: «Je ne sais si mes jambes reviendront; mais jusqu'ici je me
trouve bien plus mal que je n'étois.»
SÉVIGNY ET SA FEMME.
Sévigny[316], qui par la faveur du coadjuteur, son parent, à qui
l'abbé de Livry, Coulanges, fou de la mère, avoit voulu faire sa cour,
avoit épousé cette jolie mademoiselle de Chantal, de la maison de
Rabutin de Bourgogne, qui avoit cent mille écus en mariage,
aujourd'hui cette madame de Sévigny dont nous avons parlé dans
l'historiette de Ménage; ce Sévigny devint amoureux de madame de
Gondran. Pour moi, j'eusse mieux aimé sa femme. Pour réussir en son
dessein, il se met à faire la débauche avec le mari et à le mener
promener. Il étoit une fois au Cours avec lui, et le chevalier de
Guise se met avec eux; Gondran disoit qu'il n'y avoit point d'homme
plus heureux que lui, qui étoit toujours en festin, et avec de grands
seigneurs; que les gens de la cour étoient tout autrement agréables
que les gens de la ville, et qu'il ne pouvoit plus souffrir les
bourgeois. Le chevalier de Guise demanda à voir la belle madame de
Gondran; le mari ne s'y opposa pas autrement, mais la belle-mère ne le
voulut pas. M. d'Aumale, depuis M. de Reims, aujourd'hui M. de
Nemours, y fut reçu: je pense que la soutane rassura la bonne femme.
[316] Henri, marquis de Sévigny, ou Sévigné. Le vrai nom est
Sévigny, mais dans l'usage on adopta la seconde terminaison.
Ce Sévigny n'étoit point un honnête homme, et il ruinoit sa femme, qui
est une des plus aimables et des plus honnêtes personnes de
Paris[317]. Elle chante, elle danse, et a l'esprit fort vif et fort
agréable; elle est brusque et ne peut se tenir de dire ce qu'elle
croit joli, quoique assez souvent ce soient des choses un peu
gaillardes; même elle en affecte et trouve moyen de les faire venir à
propos. Quelqu'un lui avoit écrit un billet et l'avoit priée de ne le
montrer à personne: elle laisse passer quelques jours, puis le montra
et lui dit: «Si je l'eusse couvé plus long-temps, il fût devenu
_poulet_.»
[317] Tallemant est en général si avare d'éloges pour les femmes,
que son témoignage en faveur de madame de Sévigné ne doit pas
paroître suspect; il est d'ailleurs l'écho de tous les
contemporains. Nous croyons devoir citer ici ce qu'en dit
Conrart.
«Sévigné avoit épousé la fille unique du baron de Chantal...
Quoiqu'elle soit fort jolie et fort aimable, il ne vivoit pas bien
avec elle, et avoit toujours des galanteries à Paris. Elle, de son
côté, qui est d'humeur gaie et enjouée, se divertissoit autant
qu'elle pouvoit, de sorte qu'il n'y avoit pas grande
correspondance entre eux.... On dit qu'il disoit quelquefois à sa
femme qu'il croyoit qu'elle eût été très-agréable pour un autre,
mais que, pour lui, elle ne lui pouvoit plaire. On disoit aussi
qu'il y avoit cette différence entre son mari et elle, qu'il
l'estimoit et ne l'aimoit point, au lieu qu'elle l'aimoit et ne
l'estimoit point. En effet, elle lui témoignoit de l'affection;
mais comme elle a l'esprit vif et délicat, elle ne l'estimoit pas
beaucoup, et elle avoit cela de commun avec la plupart des
honnêtes gens, car bien qu'il eût quelque esprit, et qu'il fût
assez bien fait de sa personne, on ne s'accommodoit point de lui,
et il passoit presque partout pour fâcheux.» (_Mémoires de
Conrart_, dans la _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire
de France_, deuxième série, tome 48, page 187.)
Sévigny avoit fort peu de bien, il faisoit des marchés qu'après il
rompoit. On fit séparer sa femme. Cependant, par amitié, elle
s'engagea jusqu'à cinquante mille écus. Ces esprits de feu, pour
l'ordinaire, n'ont pas grande cervelle. Elle disoit: «M. de Sévigny
m'estime et ne m'aime point; moi je l'aime et ne l'estime point.»
Ménage lui disoit: «Le plus grand malheur qui pouvoit arriver à M. de
Sévigny, c'étoit de vous épouser; car tout le monde dit: _Quel homme
pour cette femme!_»
Elle baisoit un jour Ménage comme son frère; des galants s'en
étonnoient. «On baisoit comme cela, leur dit-elle, dans la primitive
Eglise.» Une fois qu'il lui disoit qu'elle avoit tort d'avoir mis tant
de bien sur la tête de son mari: «Pourvu, dit-elle, que je ne lui
mette que cela sur la tête; patience!» Elle faisoit confidence
de tout à Ménage, et lui, qui en avoit été amoureux autrefois,
lui disoit: «J'ai été votre _martyr_, je suis à cette heure votre
_confesseur_.--Et moi, répondit-elle, votre _vierge_[318].» Vassé en a
été amoureux; Ménage lui demanda comment cela étoit arrivé; elle se
mit à chanter une chanson que Patris fit à Gravelines pour un
provincial, où il y avoit:
Il fut blessé comme là,
Et moi j'étois comme ici.
[318] Il étoit constant que la princesse d'Harcourt et elle
étoient nées en même jour. «Madame, lui dit-elle une fois,
tombons d'accord de nos faits; dites-moi, voyons quel âge nous
voulons avoir?» (T.)--Anne d'Ornano, comtesse de Montlaur, avoit
épousé, en 1645, François de Lorraine, comte d'Harcourt; elle
mourut au mois de septembre 1695, quelques mois avant madame de
Sévigné, laquelle étoit née, comme on l'a récemment découvert, le
5 février 1626. Voir son extrait baptistère, t. 4, p. 156 de la
_Revue rétrospective_.
Et en disant cela, elle lui montra l'endroit où ils étoient assis tous
deux.
Un Gascon, nommé Laeger, dont nous avons parlé dans l'historiette de
la comtesse de La Suze[319], s'avisa de faire une fable qui fut crue
par tout Paris; il alla débiter que l'abbé de Romilly, par jalousie,
en un bal, avoit dit les plus étranges choses du monde à madame de
Gondran, et avoit déchiré ses lettres en sa présence. A tout cela il
n'y avoit rien de vrai; l'abbé seulement lui avoit dit chez elle
qu'elle l'avoit mieux traité autrefois qu'elle ne faisoit[320].
Sévigny, pour venger la belle, vouloit donner des coups de bâton à
Laeger dans une assemblée où il devoit être; mais on l'en fit avertir.
Ce Laeger est un grand coquin; il fait l'homme à bonnes fortunes: il
avoit une fois un portrait de la Desrulis[321], il le montroit assez
volontiers, et disoit que c'étoit d'une dame de qualité. Il y eut une
femme qui trouva moyen de mettre dans la boîte la reine de carreau au
lieu du portrait, et en pleine table le comte de Roussy, chez qui ils
étoient à la campagne, lui ayant demandé à voir ce portrait, on y
trouva la reine de carreau.
[319] Voir t. 3, p. 250.
[320] Conrart a rapporté les propos que l'abbé de Romilly auroit
tenus (Voyez les _Mémoires de Conrart_, audit lieu, p. 191.)
[321] Une g..... et comédienne. (T.)--Le nom surchargé dans le
manuscrit est incertain.
Le carnaval, Sévigny emprunta les pendants d'oreille de mademoiselle
de Chevreuse pour mademoiselle de La Vergne[322], et puis les porta à
madame de Gondran. Deux jours après on demanda à mademoiselle de
Chevreuse d'où venoit qu'elle avoit prêté ses pendants à madame de
Gondran: la chose s'éclaircit, et mademoiselle de La Vergne fut
obligée d'aller remercier mademoiselle de Chevreuse.
[322] Qui fut depuis madame de Lafayette, l'auteur de _la
Princesse de Clèves_.
Le chevalier d'Albret, frère de Miossens, aujourd'hui le maréchal
d'Albret, alloit aussi chez la belle, et lui en contoit; mais il
n'avoit garde d'être si bien traité que Sévigny. Sévigny en fit des
railleries dont le chevalier lui envoya faire éclaircissement par
Saucour. Ils se battirent, et le chevalier le tua[323] aussi franc que
Miossens avoit tué Villandry. Saint-Maigrin disoit: «Ma foi! ce
chevalier d'Albret est un fort joli garçon, bien fait, bien spirituel,
et qui tue fort bien le monde.» La pauvre amante disoit: «M. de
Gondran et moi perdons notre meilleur ami.» Madame de Sévigny lui
renvoya toutes ses lettres: on dit qu'elles parloient aussi bon
françois que celles de La Roche Giffard. Pour faire le conte bon, on
dit que madame de Sévigny n'ayant ni portrait ni cheveux de son mari,
car il étoit enterré quand elle arriva de Bretagne[324], envoya
incontinent en demander à madame de Gondran.
[323] Ce duel eut lieu le 3 février 1651. Conrart a fait de cet
événement un récit très-circonstancié. (Voyez les _Lettres de
madame de Sévigné_; Paris, Blaise, 1818; pièces préliminaires, t.
I, p. 57, ou les _Mémoires de Conrart_, au lieu déjà cité, p.
186.)
[324] Madame de Sévigné revint à Paris au mois de novembre 1651,
dix mois après la mort de son mari. On lit dans la _Muse
historique_ de Loret, à la date du 19 novembre 1651:
Sévigny, veuve jeune et belle,
Comme une chaste tourterelle,
Ayant d'un cœur triste et marri
Lamenté monsieur son mari,
Est de retour de la campagne,
C'est-à-dire de la Bretagne,
Et malgré ses sombres atours,
Qui semblent ternir ses beaux jours,
Vient augmenter dans nos ruelles.
L'agréable nombre des Belles.
On conte une chose fort étrange de ce combat. Sévigny reçut une lettre
de sa femme quatre jours avant qu'il se battît, par laquelle elle lui
faisoit des reproches de ce qu'elle avoit appris par d'autres qu'il
s'étoit battu contre un tel, qu'elle lui nommoit, et qu'il y avoit
reçu un coup d'épée. Madame de La Loupe, mère de madame d'Olonne et de
la maréchale de La Ferté[325], dit que quelques mois avant la mort de
son premier mari, un frère qu'elle avoit lui apparut (apparemment
c'étoit un songe; elle dit que non, elle, et qu'elle ne dormoit
point), et qu'il lui dit: «J'ai été tué, je suis en purgatoire; mais
il n'est pas fait comme vous pensez; on souffre diversement; j'ai pour
punition d'errer certain temps dans la forêt des loups ici proche:
votre mari me viendra trouver dans cette année.» Elle, qui aimoit
tendrement ce frère, s'est promenée vingt fois bien avant dans cette
forêt toute seule, pour voir si ce frère ne lui apparoîtroit point.
[325] Ces deux sœurs sont les véritables héroïnes des _Amours
des Gaules_, de Bussy-Rabutin.
Madame de Sévigny ayant rencontré Saucour deux ans après dans un bal,
pensa s'évanouir; une autre fois elle s'évanouit à demi pour avoir vu
le chevalier d'Albret. Le printemps suivant, comme elle s'étoit allée
promener à Saint-Cloud, elle aperçut Laeger dans une allée proche de
la source. «Ah! dit-elle à deux officiers aux gardes qui étoient avec
elle, voilà l'homme du monde que je hais le plus.--Madame, lui
dirent-ils, voulez-vous qu'on le pende, qu'on le noie, qu'on
l'extermine?--Non, dit-elle, il suffit qu'on le jette dans la
fontaine.» En ces entrefaites, la compagnie avec laquelle Laeger étoit
venu parut; elle reconnut des gens et n'osa faire affront à ce garçon
devant eux. «Arrêtez, dit-elle, voilà de mes parents avec lui.» C'eût
été un beau tour à elle.
TURCAN.
Turcan est un maître des requêtes qui a été conseiller au grand
conseil: cet homme a toujours été un diseur banal de fleurettes, et, à
tout prendre, fort sot homme. Madame Des Etangs, sœur du président
Perrot, fit autrefois ce vaudeville sur lui:
Turcan ne sauroit vivre
S'il ne fait le coquet;
A l'une il donne un livre,
Et à l'autre un bouquet.
Il dit de belles choses,
Ne parle que de roses,
Que d'œillets et de lys;
C'est un _Quand pour Philis_[326].
[326] Le commencement d'une chanson de Porchères, qui avoit eu
grande vogue autrefois. (T.)
Il se maria avec la fille d'un intendant de M. de Guise; ils furent
quelques années ensemble sans qu'on ouît dire qu'il y eût noise en
ménage; mais à la fin elle voulut savoir si les autres hommes......,
car il étoit si décrié de ce côté-là, qu'on l'appeloit vulgairement
_Turcan brin de vergette_. Elle trouva facilement un galant, quoique
médiocrement belle, et comme Turcan étoit à la campagne vers
Châtellerault (il est originaire de ce pays-là[327]), un de ses amis
lui écrivit qu'un cavalier d'Auvergne, nommé Canillac, visitoit fort
soigneusement sa femme, et qu'on commençoit à en murmurer. Turcan
revint aussitôt à Paris, et, après avoir ôté le nom de celui qui lui
avoit écrit, montre la lettre à sa femme, et lui dit qu'encore qu'il
n'y ajoutât point foi, il la prioit pourtant, afin d'éviter scandale,
de ne voir plus ce gentilhomme. «Il n'y a rien plus aisé, lui
dit-elle, il ne faut qu'en avertir les gens de céans.» Cela n'ôta pas
au mari tout le soupçon qu'il pouvoit avoir. Il donna à sa femme un
petit laquais qu'il avoit reconnu fidèle en d'autres rencontres, afin
qu'il fût l'espion de la donzelle. Or, un jour d'été qu'il revint au
logis d'assez bonne heure, il trouva ce petit laquais sur la porte,
qui lui dit que madame s'étoit défait de lui, et qu'il ne savoit où
elle étoit. Cela mit notre homme de si mauvaise humeur, que, pour
rêver à son aise, il prend le chemin du Luxembourg seul, en habit
court et à pied; il logeoit au quartier des Cordeliers. Comme il
sortoit par la porte Saint-Germain, il aperçut un carrosse dont on
avoit ôté fraîchement les armoiries; cela lui donna du soupçon; il le
laissa pourtant passer; mais après, venant à considérer qu'il y avoit
vu des femmes, et qu'elles avoient tiré le rideau, il se confirma dans
son soupçon, et se mit à le suivre de loin. Ce carrosse cherchoit à se
décharger de sa marchandise dans quelque église; mais par malheur il
n'y en avoit pas une d'ouverte; il fallut donc aller jusqu'à la rue
des Deux-Portes. Là madame Turcan et sa suivante, car c'étoient
elles-mêmes, furent contraintes de descendre à la porte d'une femme de
leur connoissance. A peine furent-elles descendues, que le mari en
furie demanda à sa femme d'où elle venoit, et lui dit même quelque
injure. Elle lui soutint effrontément qu'elle ne descendoit point de
carrosse et qu'il étoit jaloux. Lui, pour la convaincre, court après
ce carrosse, et ne put pourtant l'attraper que vis-à-vis de
Saint-Severin; il étoit déjà entre chien et loup, de sorte que,
croyant n'être point connu, il prit prétexte, en un passage si sujet
aux embarras, de quereller le cocher, en lui disant qu'il l'avoit
pensé rouer. Sur cela, faisant semblant de s'en vouloir plaindre à son
maître, il tire le rideau et vit que c'étoit Canillac. Il en fut
tellement transporté, qu'il ne put s'empêcher de lui donner un coup de
poing. L'autre sortit du carrosse, et avec ses laquais eût outragé ce
pauvre homme en sa personne aussi bien qu'en celle de sa femme, sans
que Turcan cria au secours, et que le bourgeois s'émut aussitôt en sa
faveur.
[327] Il avoit fait mettre sur la porte de sa maison: _In
fundulo, sed avito_. Châtelet, l'académicien, l'interprétoit
ainsi: «Je suis gueux, mais c'est de race.» (T.)
Cette femme cependant se retira chez la mère de Turcan, avec qui elle
étoit fort bien, parce qu'elles n'avoient rien, à ce qu'on dit, à se
reprocher l'une à l'autre, et que le fils n'était pas en bonne
intelligence avec sa mère[328]. On fit une chanson sur cette aventure,
à l'imitation de la grande, qui commençoit: _Gérard est fort bon
compagnon_, etc.
CHANSON.
Canillac fut bon compagnon
De suborner dame _Prudence_[329],
Qui se targuoit de haut renom,
Faisant la femme d'importance.
Elle blâmoit fort le déduit.
Le passe-temps, le badina a a a a a age,
Et cependant on la surprit
En revenant de garoua a a a a a age[330].
Son mari la vit en passant
Dans un carrosse sans livrée;
Il la poursuit au même instant
D'église en église fermée.
La surprenant, elle jura
Qu'elle venoit du voisinage;
Mais en effet il la trouva
Qu'elle venoit de garouage.
Lui, plus ardent qu'un fier dragon,
L'appela louve carnassière
Et la chassa de sa maison.
Hélas! qui eût dit que sa mère,
J'entends la mère du cocu,
La reçut sans mauvais visage;
Si bien que l'on s'est aperçu
Qu'elle approuvoit le garouage.
Le beau-frère[331], trop prétendant
A la faveur du codicile,
Prenant en main le différend,
La reçut en son domicile,
Et fit rendre à ce mécontent
Entièrement le mariage,
Et consentit que le galant
Continuât le garouage.
[328] Le marquis de Royan, de La Trémouille, l'a depuis épousée.
On fit un couplet contre d'Olonne, où il y avoit:
Digne fils de ton père Royan,
Et de ta mère Turcan, etc. (T.)
[329] Elle faisoit fort la prude, et on l'appela ainsi pour se
moquer d'elle. (T.)
[330] _Garouage_, débauche. _Courir le garou_, _courir le
guilledou_. (Voyez le _Dictionnaire de Trévoux_, et le
_Dictionnaire comique_ de Leroux.)
[331] Perrot de La Malmaison espéroit d'hériter de cette
belle-sœur qui n'avoit point d'enfants. (T.)
La femme, quelques années après, demanda à être démariée: il furent
visités l'un et l'autre. Elle vouloit être masquée; Guenaut, qui étoit
pour Turcan, l'obligea à se démasquer..... Cependant, sans en venir au
congrès, ils furent démariés. Après, elle épousa Canillac, qui la bat
comme il faut. Ainsi, Turcan a eu de son vivant le plaisir qu'un
innocent disoit à sa femme qu'il auroit s'il étoit mort: «Car, lui
disoit-il, si j'étois mort et que tu fusses remariée à un autre qui te
battît, je rirois tant, je rirois tant....»
Tout ce désordre n'empêcha point Turcan de faire le fat. Il alla une
fois chez la sénéchale de Rennes, avec qui Montreuil[332] le fou
couchoit. «Vous êtes tout chagrin, lui dit-elle.--Je le crois bien,
dit-il, j'approche de quarante ans.--Allez, allez, reprit-elle, ne
soyez point chagrin de cela, vous n'en approcherez jamais.» Il en
avoit plus de quarante-cinq.
[332] Mathieu de Montereul, le poète, celui duquel madame de
Sévigné disoit qu'il étoit _douze fois plus étourdi qu'un
hanneton_. (Lettre à Ménage, t. 1, p. 47 de l'édition de Blaise;
Paris, 1818, in-8.)
NINON DE LENCLOS.
Ninon est fille de Lenclos, un suivant de M. d'Elbeuf, qui jouoit fort
bien du luth[333]. Elle étoit encore bien petite quand son père fut
obligé de sortir de France pour avoir tué Chaban[334], de façon que
cela pouvoit passer pour un assassinat, car l'autre avoit encore le
pied dans la portière quand Lenclos le perça d'un coup d'épée.
[333] Lenclos étoit un gentilhomme de Touraine, qui avoit épousé
une demoiselle de Raconis, d'une famille noble de l'Orléanais.
Anne, leur fille, plus ordinairement appelée Ninon, née à Paris
le 15 mai 1616 (d'autres disent 1615), y mourut en octobre 1706.
[334] Il est parlé de ce Chaban dans l'historiette de la
maréchale de Themines.
Durant son absence, cette fille devint grandette. Elle n'eut jamais
beaucoup de beauté, mais elle avoit dès-lors beaucoup d'agrémens; et
comme elle avoit l'esprit vif, jouoit bien du luth et dansoit
admirablement, surtout la sarabande, les dames du voisinage (c'étoit
au Marais) l'avoient souvent avec elles.
Saint-Etienne fut le premier qui lui en conta: il avoit de grandes
libertés là-dedans. La mère croyoit qu'il épouseroit Ninon; mais enfin
ce commerce finit, non, à ce qu'on dit, sans la mettre à mal. Le
chevalier de Barai en fut amoureux ensuite. On dit qu'une fois qu'on
ne vouloit point qu'elle lui parlât; l'ayant vu passer dans la rue,
elle descend vite à la porte, et lui parle. Un gueux les incommodoit
fort; elle n'avoit rien pour lui donner: «Tiens, dit-elle en lui
donnant son mouchoir où il y avoit de la dentelle, laisse-nous en
paix.»
Cependant Coulon[335] poussoit sa fortune, car il lui en vouloit
aussi. Je pense qu'il traita avec la mère au Mesnil-Cornuel. Madame
Coulon découvrit tout le mystère; alors toutes les honnêtes femmes, ou
soi-disant, abandonnèrent Ninon et cessèrent de la voir. Coulon leva
le masque et l'entretint tout ouvertement; il lui donnoit cinq cents
livres par mois, qu'il a, dit-on, continué de lui donner jusqu'en
1650, huit ou neuf ans durant, quoiqu'il fût bien arrivé des désordres
entre eux[336]. Aubijoux, quelque temps après, fut associé à Coulon,
et contribuoit aussi de son côté.
[335] Coulon, conseiller au Parlement, qui a beaucoup marqué dans
les troubles de la Fronde. (_Voyez_ plus haut l'Historiette de sa
femme, où il est un peu question de lui.)
[336] Ceci ébranleroit fort la réputation de désintéressement que
la plupart des biographes de Ninon s'étoient accordés à lui
faire. «Elle poussoit les scrupules du désintéressement, lit-on
dans la _Biographie universelle_, jusque-là que ceux dont elle
avoit satisfait les désirs, perdoient le droit de lui faire
accepter les dons les plus légers.» Toutefois, sans crainte de se
contredire, Tallemant n'en dit pas moins, quelques pages plus
loin: «_Elle n'est point intéressée._»