Breton: il passoit des après-dînées entières dans la chambre de sa
femme fait comme un clerc du Palais; car il ne portoit plus la
soutane, et n'avoit autre emploi que de barbouiller quelquefois du
papier en gardant sa femme. Un jour il lui dit sérieusement: «Que je
suis malheureux de vous avoir épousée! Plût à Dieu que feu
Louvigny[297] eût eu assez d'éloquence pour persuader à ton père,
comme il en avoit envie, de me refuser!» Elle ne s'en offensa point,
car elle est d'humeur douce et caressante et qui n'avoit besoin que
d'être bien gouvernée; au contraire, elle lui sauta au cou. Quelque
temps après, comme elle étoit prête à sortir, il lui demanda où elle
alloit: «Je vais en tel lieu.--Je ne veux pas que vous y alliez, La
Vespière y doit être.--Si vous craignez cela, venez avec moi; vous
pouvez bien venir où je vais.--Non, non, reprit-il, vous n'irez pas.»
Il fallut demeurer. Ce La Vespière étoit cadet d'un gentilhomme de
Picardie nommé Liambrune; c'étoit un bon gros dada qu'elle n'aimoit
point. Ce garçon vint à Paris du temps de feu M. le comte de Soissons;
n'ayant pas encore tâté de l'adversité, il étoit assez fier. Il arriva
que ce bon gentilhomme s'alla baigner devant l'Arsenal à un endroit où
M. le comte jetoit de l'eau à tout le monde; il en jeta donc à La
Vespière, qui, comme _Picouart_, avoit la tête _caude_, et dit que
celui qui l'avoit mouillé étoit un sot. M. le comte se mit à rire, et
disoit à ceux de sa troupe: «Ce garçon est nouveau-venu; je crois
qu'en descendant du coche il est entré dans le bateau pour se venir
baigner.» Le provincial s'échauffoit. Quelqu'un s'approcha de lui, et
lui dit: «C'est M. le comte.--Quand ce seroit, répondit-il, M. le
marquis, je suis fâché de ne lui avoir pas donné une tape.» Les gens
de M. le comte le prirent, et en riant le firent boire. Sans Ruvigny,
qui par bonheur se trouvoit là, il couroit quelque fortune. Depuis, au
siége d'Arras, où M. d'Enghien fit sa première campagne, comme s'il
lui eût été fatal de tomber entre les mains de jeunes princes,
celui-ci trouva l'homme et le nom si ridicules, qu'il s'en moquoit
sans cesse.
[297] Il mourut d'apoplexie à Charenton. (T.)
Ce jaloux pourtant a laissé aller sa femme tous les jours au bal la
même année: elle cabaloit pour se faire prier partout. Je crois qu'ils
étoient las l'un de l'autre; car souvent elle paroissoit fort
chagrine, et ce n'étoit pas son ordinaire, car quoiqu'elle fût un peu
inégale, elle étoit pourtant assez gaie.
Le galant qui suit La Roche Giffard, car je ne mets que ceux qui ont
eu de l'attachement, fut le feu marquis de La Case, frère de
mademoiselle de Pons[298]: c'étoit un grand parleur et par conséquent
un grand diseur de sottises; il étoit marié avec la veuve de
Courtaumer, car les trois principaux galants de madame de Gondran
étoient tous trois mariés. Cet homme faisoit le bel esprit; il
reprenoit un endroit de l'Epitre de Voiture à M. de Coligny, où il y
a:
Ces dieux des fables
Sont pesants comme tous les diables,
parce que, disoit-il, les diables sont des esprits; et une autre fois
que chacun disoit à quel âge il eût souhaité de demeurer sans
vieillir, il dit que pour lui il eût voulu demeurer à trois mois,
parce qu'on en étoit d'autant plus loin de la mort. Par cette raison,
il devoit donc souhaiter de demeurer à un jour. Il disoit que madame
de Gondran étoit la plus complaisante femme du monde; qu'à Charenton
il n'avoit qu'à lui faire signe qu'il vouloit voir son bras et sa
main, qu'elle ôtoit aussitôt son gant, si sa gorge, qu'elle faisoit
semblant d'avoir à raccommoder un devant, si son visage, qu'elle
levoit le masque comme si c'eût été pour se moucher. Il avoit trouvé
moyen de faire société avec Gondran, et les deux femmes en étoient.
Madame de La Case ou étoit bien stupide ou bien complaisante. Entre
autres extravagances qu'ils firent, une fois La Case[299], en soupant,
donna un coup à madame de Gondran sur la joue avec une éclanche rôtie,
et le jus lui gâta tout son mouchoir; il crut faire une belle
galanterie, et elle en rit de tout son cœur. Je crois pourtant qu'il
n'y a rien eu entre eux, et en voici une preuve. Un jour Rambouillet
l'alla voir, il y trouva une jolie huguenote qui avoit épousé un oncle
de Gondran; elle s'appelle madame de L'Orme. Rambouillet se mit à
causer avec la belle qui étoit au lit, et madame de L'Orme avec
Saintot-Lardenay, qui y arriva en même temps: ils chuchotèrent si
fort, que madame de Gondran ne put s'empêcher de leur en faire la
guerre. «Sans doute ils nous vendent, dit-elle à Rambouillet.--Point,
répondit Saintot, nous ne parlions point de vous; mais nous parlions
d'une personne, que vous ne haïssez pas.--Vous pourriez vous tromper,
reprit-elle, je ne me soucie de guère de gens.--Ah! madame,
répliqua-t-il, nous parlions de M. le marquis de La Case; ne vous
souciez-vous point de celui-là?--Pas plus que d'un autre,» dit-elle.
Rambouillet, qui vit que Saintot avoit fait une impertinence, et qui
craignoit que la dame n'en fît aussi quelqu'une, dit qu'il voyoit bien
qu'on lui vouloit faire prendre le change, et qu'il voyoit que c'étoit
à ses dépens qu'on avoit parlé tout bas. Madame de L'Orme, de l'autre
côté, juroit qu'ils n'avoient pas dit un mot du marquis de La Case.
Durant ce temps-là, la maîtresse du logis, qui avoit eu tout le loisir
de songer à ce qu'elle avoit à faire, tout d'un coup se mit à pleurer,
et dit en colère qu'elle ne trouvoit nullement plaisant qu'on se vînt
moquer d'elle en sa propre maison; qu'elle savoit bien que depuis que
M. le marquis de La Case venoit chez elle, on avoit dit mille
sottises; qu'on avoit fait courir le bruit qu'il étoit amoureux
d'elle. «Jésus, madame, disoit Saintot, vous m'apprenez là des choses
que j'ignorois.» Ils dirent l'un et l'autre mille extravagances.
Saintot et madame de L'Orme sortirent dans ce désordre, et Rambouillet
les suivit, car il ne savoit que dire à cette femme. Ils allèrent tous
trois prendre une sœur de madame de L'Orme, et se rendirent tous
ensemble au Cours. Là, Saintot, comme s'il eût été enragé ce jour-là
(il n'avoit guère fréquenté d'honnêtes femmes), voyant passer
Turcan[300], dit à madame de L'Orme: «Madame, voilà Turcan; madame,
c'est Turcan lui-même; regardez Turcan, madame.» Ce Turcan l'avoit
fort cajolée autrefois. Elle ne faisoit pas semblant d'entendre.
«Madame, reprit-il après, pourquoi me poussez-vous du genou (elle n'y
avoit pas songé)? quelle finesse y entendez-vous?» Rambouillet ne
savoit que dire; la dame étoit déferrée; tout ce qu'il put faire, ce
fut de changer de discours. Il gronda ensuite Saintot, qui lui dit,
pour excuse, une grande impertinence: «J'entendois, dit-il, par le
marquis de La Case, le _patron de la case_, c'est-à-dire Gondran.»
Cependant, dès qu'ils furent sortis de chez madame de Gondran, le
marquis de La Case y vint. Elle lui dit qu'elle le prioit de ne la
plus voir, que cela faisoit dire des sottises. La Case s'en alla en
Saintonge quelques jours après.
[298] Mademoiselle de Pons, qui épousa le marquis d'Heudicourt,
et dont il est souvent question dans les livres du temps. Elle
fut l'amie intime de madame de Maintenon.
[299] Le père de La Case étoit un original sur sa noblesse. Pour
ses enfants, quoiqu'il les appelât monsieur un tel et
mademoiselle une telle, il les traitoit de sujets, toujours
debout et tête nue devant lui à table: s'il ne disoit: «Monsieur
un tel, mangez de cela,» ils n'eussent osé toucher à rien. On
servoit chez lui des plats de vingt grandeurs et de vingt façons
différentes, de même des assiettes et du reste. Il disoit que
c'étoit aux maisons nouvelles à avoir de la vaisselle d'argent
neuve. Cela me fait souvenir d'un avocat nommé Sevin, qui, ayant
eu un brevet de conseiller d'État par la faveur de La Chambre,
son beau-frère, acheta pour quatre mille livres de vaisselle
d'argent, et toute la nuit ne fit que la rouler par les montées
afin qu'elle se bosselât, et qu'on crût qu'elle n'étoit pas
neuve. Une de ses filles, qui avoit trente ans, n'eût pas osé
aller dans le parterre sans sa permission. Cet homme s'étoit fait
faire chevalier de Saint-Michel. (T.)
[300] _Voyez_ plus bas l'historiette de Turcan.
En ce temps-là, il y eut grand désordre en Bretagne entre La Roche
Giffard et sa femme. Elle se douta de quelque chose; et, ayant
remarqué qu'il recevoit souvent des lettres sans lui dire de qui elles
étoient, un jour qu'il étoit à la chasse, elle rompt la serrure de sa
cassette, et trouve vingt lettres d'écriture de femme, et toutes d'une
même main. Ces lettres parloient bon françois, et ne laissoient
aucun sujet de douter. Elle les prend toutes, se retire chez sa
mère, et sans perdre de temps en va prendre acte par-devant le
procureur-général du Parlement de Rennes, où les lettres furent toutes
lues. La Roche Giffard ne trouve ni ses lettres ni sa femme; il
apprend qu'elle étoit chez sa mère; furieux, il assemble ses amis pour
la ravoir de force, ou du moins ses lettres, car c'étoit ce qui lui
tenoit le plus au cœur. La belle-mère se met en état de le recevoir.
Cette première fureur passée, il fallut venir à composition; il promet
de bien vivre avec sa femme, et de ne faire plus tant de voyages à
Paris, pourvu qu'on lui rendît ses lettres. Cela fut exécuté. Or, on a
su d'un ami commun[301] du gendre et de la belle-mère, qu'il y avoit,
dans une de ces lettres: «Nous allons à la Honville, nous en partirons
à telle heure, il y aura telles personnes; prenez vos mesures, etc.»
En une autre: «Nous serons tant de temps à la Bretonnière (c'étoit
chez sa belle-mère), tâchez de me voir, etc.» Mais le pis de tout, est
une réponse à quelques reproches sur les bruits qui couroient de M. le
marquis de La Case, où il y avoit: «Vous avez grand tort d'avoir
soupçon de moi; je n'ai jamais aimé qu'un garçon qui est mort, et
vous.» Je crois que c'est Du Livet[302], fils d'un président de Rouen.
Il mourut d'une blessure qu'il reçut à la bataille de Sédan, et dont
il fut long-temps malade. Elle le vit à Bourbon. Ensuite il y avoit:
«Je n'ai jamais couché qu'avec mon mari et avec vous. Je souhaite si
fort de vous voir, que si vous voulez, je vous suivrai en Catalogne.»
Il parloit d'y aller en ce temps-là: il n'y fut pas pourtant.
[301] Il l'a dit à feu Martin, intendant de M. de Rohan, de qui
je le tiens. Ce Martin ne m'eût pas menti, il avoit été notre
commis. (T.)
[302] Il étoit enseigne des gendarmes de la Reine. (T.)
A Paris, car il y vint ensuite, madame de L'Orme, qui avoit toujours
été jalouse de madame de Gondran, aussi n'a-t-elle garde d'être si
bien faite, entreprit de se faire aimer de La Roche Giffard: elle lui
fit tant d'avances, que le cavalier n'y fut pas plus de temps qu'à
l'autre. La sœur Charlotte d'Esgorry avoit aussi son galant; c'étoit
Fercourt, son voisin, fils du président Perrot; tous quatre alloient
faire des promenades sans aucune fille de chambre, et se
divertissoient tout à leur aise. Elles avoient de qui tenir, car la
mère a été de bonne composition: Gillot[303], conseiller-clerc de la
grand'chambre, l'entretenoit; en ce temps-là, on fit ce vaudeville:
La d'Esgorry, ta hantise
Trop fréquente avec l'Église,
Nous a fait croire de toi
Que tu branles dans ta foi[304].
Gillot n'a pas été le seul; le maréchal de Saint-Luc en a aussi tâté
depuis.
[303] Jacques Gillot, conseiller-clerc au parlement de Paris,
mort en 1619, l'un des auteurs de la _Satire Ménippée_. (_Voyez_
la Notice sur sa Vie et ses ouvrages, t. 49, p. 241 de la
première série de la _Collection des Mémoires relatifs à
l'histoire de France_.)
[304] Elle étoit huguenote.
Les deux sœurs depuis se brouillèrent, et la cadette ayant été mariée
à un jouvenceau de la campagne, nommé Montpinson, elle donna
rendez-vous à Fercourt chez madame Du Tort, où ils dînèrent: c'est une
veuve, cousine-germaine de Fercourt, qui est aussi une bonne dame. La
dame sortit aussitôt qu'ils eurent dîné, et pour lui dire adieu, le
galant la roncina fort bien; après elle jura qu'elle ne vouloit plus
ouïr parler d'amourettes. Je ne sais ce qui en est, c'est à son mari à
s'en informer.
Madame de Gondran alors voyoit plus de monde que jamais. Il prit une
vision au mari; il remplit d'eau les galoches de tous les galants de
sa femme, et quand ils voulurent sortir, ils trouvèrent leurs galoches
toutes trempées.
Un soir qu'on dansoit chez elle, trouvant sa chemise un peu humide,
car elle étoit déjà bien grosse, elle alla dans la ruelle du lit,
changea de chemise, remit des taffetas à ses cheveux, se rhabilla, se
reboucla et revint danser sur nouveaux frais. Elle se serroit
tellement pour paroître de belle taille, qu'elle se blessa si fort au
côté qu'il s'y fit un trou. Cela me fait ressouvenir de quelques
filles de la Reine, qui, pour être chaussées mignonnement, se
serrèrent une fois les pieds avec les bandelettes de leurs cheveux, et
de douleur, s'évanouirent dans le cabinet de la Reine.
Gondran, qui avoit toujours aimé la goinfrerie, se mit tout-à-fait
dans le vin; il l'obligeoit à boire avec lui. Le vin pur qu'elle
avaloit la maigrit, et elle devint de plus belle taille qu'elle
n'avoit été il y avoit long-temps. Un jour qu'il revint ivre, il tira
des bouchons de bouteille de sa poche, et les étalant sur la table:
«Tiens, dit-il, voilà de quoi filer.» En ce temps-là, un des
Rambouillet, nommé Chavanes, capitaine en Hollande, c'étoit le
quatrième à qui madame de Gondran plaisoit fort, fut d'une partie dont
elle étoit pour aller à la Honville. Il me dit qu'il l'avoit trouvée
fort dévergondée, et que, jouant une farce à trois personnages où elle
avoit son habit, elle juroit un _mordieu_ aussi sèchement que personne
eût pu faire. A table, elle fit un couplet sur Cabou, cet avocat au
conseil, qui danse aux ballets du Roi: c'est une espèce de coquin,
qui tire du volant, qui joue, qui danse et qui boit, et qui est
maltôtier parmi tout cela.
Elle fit bien d'autres gaillardises, et tout cela ou la plupart à la
barbe de son père. En ce voyage de La Honville, on donna du chicotin à
Chavanes: c'est une sotte coutume bourgeoise qu'on a là-dedans. Madame
Tallemant, la maîtresse des requêtes, en railla fort ce pauvre garçon,
qui disoit que, par complaisance, il s'en étoit laissé donner trois
jours durant, parce que cela divertissoit la belle; et, quelqu'un
ayant appelé, en riant, La Honville _l'empire du Chicotin_, Sablière
et Rambouillet firent deux triolets que voici:
Dans l'empire du Chicotin[305]
On vit d'une plaisante sorte;
On y jeûne soir et matin
Dans l'empire du Chicotin.
On n'y dort non plus qu'un lutin[306],
On s'y jette fenêtre et porte,
Dans l'empire du Chicotin.
Si vous mangez du chicotin,
Vous passerez pour galant homme;
Vous serez toujours le plus fin,
Si vous mangez du chicotin,
Et fussiez-vous le plus badin
Qui soit de Paris jusqu'à Rome,
Si vous mangez du chicotin.
Le bonhomme, quelque mine qu'il fît, ne trouva point tout cela trop
bon, et dit, comme on lui parloit de sa bonne chère: «Vous vous
moquez, on n'y mange que du chicotin.» Ce pauvre Chavanes, qui étoit
un garçon de grand cœur, fut tué depuis à Barcelonne, quand le
maréchal de La Mothe fut blessé; il étoit si estimé, que le régiment
de Piémont le retira de dessous les pieds des chevaux, et le porta
dans la ville, où il mourut au bout de quelques jours. Je veux croire
que le nom de Rambouillet, car on l'appeloit ainsi, servit à le faire
considérer, car bien des gens croient qu'il étoit fils de M. le
marquis de Rambouillet. Il avoit assez d'équipage et étoit fort
libéral.
[305] Celui-ci est de Sablière. (T.)
[306] Ils se faisoient des malices toute la nuit.
Un certain fou d'abbé de Romilly[307] s'étoit rendu insensiblement si
familier chez la belle, qu'en visite, devant tout le monde, il se
jetoit sur son lit, et mettoit même la main dedans, et elle ne faisoit
qu'en rire. Elle disoit de Mandat, le conseiller, et d'un autre:
«Avez-vous jamais vu de si sottes gens; je leur ai mandé qu'il n'y
avoit céans ni mari ni belle-mère, et ils n'ont pas l'esprit d'y
venir?»
[307] Voyez les _Mémoires de Conrart_, dans la _Collection des
Mémoires relatifs à l'histoire de France_, deuxième série, t. 48,
p. 191. Conrart est d'accord avec Tallemant sur l'incroyable
dévergondage de cette madame de Gondran, mais il entre dans
beaucoup moins de détails. Cette femme a eu la triste célébrité
d'avoir été la cause du duel dans lequel fut tué le marquis de
Sévigné.
La Case, qui étoit à M. d'Orléans, se rendit à Paris auprès de lui en
1652; il avoit envie, car il étoit toujours amoureux, de dîner avec la
Gondran (on commençoit à l'appeler ainsi), et que le mari n'y fût
point: il s'avise pour cela de convier Gondran à dîner, qui part à
midi ou environ pour s'y rendre. La Case part en même temps de son
logis et va chez madame de Gondran, où il se met à dîner avec elle:
Gondran alla chercher à dîner où il put, et revint à deux heures, et
trouve La Case chez lui, qui dit: «Je suis venu pour dîner avec vous,
voyant que vous ne veniez point.--J'étois chez vous à midi et demi,
dit Gondran.--Vous vous moquez, répliqua La Case, je vous ai attendu
jusqu'à une heure.» Le carnaval suivant, madame de Gondran, qui buvoit
comme un Templier, convia madame de Genlis, mademoiselle de Congis et
madame de Boudarnault à souper: elles burent si bien, que mademoiselle
de Congis, ne pouvant s'en retourner, fut mise au lit avec bien des
singeries; elle y vomit si bien qu'elle gâta draps, couverture,
carreaux et tapis d'alcôve; une autre en ayant envie, on lui apporta
un bassin. En carrosse, la seule qui n'avoit pas vomi dégobilla sur la
portière.
Un homme qui avoit la fièvre quarte alla chez elle, c'étoit la
première visite: «Je vous veux guérir, lui dit-elle, je vous veux
donner de ma tisane, et tout-à-l'heure.» Aussitôt elle envoie quérir
du vin d'Espagne et se met à boire avec lui. Il lui prit fantaisie en
été de changer de chemise, elle en changea devant un homme qu'elle
n'avoit jamais vu que cette fois-là. La première fois qu'elle alla
chez madame d'Ombreval, elle donna un grand coup de cul dans le
derrière au mari, qui est avocat-général de la cour des aides, disant
qu'il falloit faire bientôt connoissance. Etant accouchée depuis trois
jours, elle vit sa garde accroupie devant le feu; elle se lève, lui
fait prendre un parterre, puis court vite se recoucher.
Une fois La Case, Sablière et Hippolyte[308] se trouvèrent ensemble
chez elle. «Or çà, dit Sablière, il n'y en a pas un qui n'en ait été
fou; contons ce que nous en savons.» Hippolyte donne dans le panneau
et conte son histoire. Elle n'y étoit pas. Sablière et La Case firent
semblant de disputer à qui parleroit le premier, et ne dirent rien.
[308] Sans doute un membre de la famille Rambouillet.
Sur la mort de Sévigny on faisoit faire à Hippolyte de beaux
compliments à Gondran: «Il étoit votre allié, disoit Hippolyte.--Mais
bien plutôt le vôtre, répondoit Gondran, à cause du bonhomme.» Et
Hippolyte répliquoit: «Les cornes d'un père ne touchent pas tant que
celles qu'on porte soi-même.»
L'abbé de Sainte-Croix, fils du premier président Molé, depuis
garde-des-sceaux, fut ensuite le patron. On dit que le mari y
consentoit, car il s'étoit incommodé à la débauche et aux braveries de
sa femme. Gondran dit à sa femme: «Fais-toi jolie, il faut que ce
garçon-là soit amoureux de toi.» Il lui donna, à ce qu'on dit, un
collier de perles de sept mille livres. Voici comme cela se fit: un
vieux garçon, ami de Sainte-Croix, lui montroit des raretés et ce
collier entre autres: «Ah! qu'elles sont belles! dit la dame.--A votre
service, répondit-il.--Vraiment, cela n'est pas de refus.» Et en
badinant elle les emporta. On dit que pour une _discrétion_[309], il
donna une toilette de cinq cents écus où tout est d'orfévrerie, et on
parle de pendants de six mille livres.
[309] Une _discrétion_ étoit une gageure indéterminée, dont
l'importance étoit laissée à l'arbitrage de celui qui la perdoit.
(_Dictionnaire de Trévoux._)
Le commandeur de Saint-Simon lui fit une terrible malice; c'étoit
quelque temps après le combat de Saint-Antoine. «Il n'y avoit rien
plus pitoyable, disoit-il; vous eussiez vu apporter ce pauvre M. _de
La Roche_....» Elle rougit. Il s'arrête, et puis ajoute:
_Foucauld_[310]. Elle croyoit qu'il alloit dire _Giffard_. Il lui prit
en ce temps-là une haine étrange pour La Case; elle lui défendit son
logis. On ne sait pourquoi, si ce n'est que Sainte-Croix ne trouvoit
pas bon qu'il y allât.
[310] Il y fut fort blessé au visage. (T.)
Gondran tomba malade au mois de mars 1653; il ne fut malade que douze
jours: on lui fit venir un ministre, il l'écouta. Madame de Genlis
alla dire au curé de Saint-André que Gondran étoit catholique. «J'y
irai, dit le curé, quand on m'appellera.» Elle alla au premier
président, qui lui demanda si cet homme vouloit des prêtres. «Il ne
parle point, dit-elle.--Eh bien, répondit-il, ayez patience.» Elle fut
enfin à la Reine, qui y envoya un exempt et des archers du
grand-prevôt. Il y entra aussitôt des capucins, et le Père Vigner de
l'Oratoire, fils d'un ministre; c'est un religieux fort impétueux et
fort impertinent. Sa femme dit: «Il faudroit envoyer quérir M. de
Sainte-Croix, c'est son meilleur ami. Il lui fera dire ce qu'il est.»
Sainte-Croix apporte l'abjuration de Gondran, faite il y avoit près
d'un an. La femme et Sainte-Croix parlent tout bas; Gondran déclare
qu'il est catholique. Cependant il avoit été pendant l'été au prêche
auprès de Pontoise avec son beau-père; il n'alloit ni à prêche ni à
messe. Il appela toujours Sainte-Croix son bon ami. On disoit que
Sainte-Croix damnoit la femme et sauvoit le mari. Gondran mourut comme
une bête: il disoit à sa garde: «Ah! vieille m........., dès que je me
porterai un peu mieux, je te ferai un enfant pour ta récompense.»
Quand on lui parloit de mourir, il disoit mille sottises. Le curé de
Saint-André conseilla à madame Galland de ne faire qu'un enterrement à
la sourdine; cette sotte femme dit qu'il falloit faire les choses
honorablement, et il lui en coûta cinq cents écus. Gondran dit à sa
femme le soir de ses noces: «Tu m'as bien de l'obligation; ce n'est
que pour t'épouser que je ne me suis pas fait catholique.»
Dès qu'elle fut veuve, elle vécut régulièrement, et rendit à sa
belle-mère tous les devoirs imaginables. On commençoit à dire que le
mari avoit plus de torts qu'elle, et que c'étoit lui qui avoit voulu
qu'elle fît galanterie; elle fut plus d'un an et demi à mener la plus
triste vie du monde. Elle étoit garde-malade de sa belle-mère, qui
puoit d'une façon épouvantable; il ne falloit pas faire semblant de
s'en apercevoir et se tenir toujours là à entendre gronder; le
meilleur temps qu'elle eût, c'étoit de lire des sermons; avec cela en
même temps elle faisoit faire des habits magnifiques. Elle eut cette
complaisance pour faire avantager ses enfants par sa belle-mère. A
vingt-six ans, elle s'avisa de commencer à apprendre à jouer du grand
et du petit luth; mais cela demeura là au bout de quelque temps. Je la
fus voir peu après la mort de sa belle-mère (en 1655), je la trouvai
qui parloit en personne détachée des choses du monde, qui n'aime que
la solitude, les livres et l'ouvrage: «Car, disoit-elle, je ne
comprends pas comment on peut s'ennuyer, quand on sait faire du point
d'Espagne. J'aime sur toutes choses à rêver, j'y prends le plus grand
plaisir du monde; j'aime ma liberté, non pour vivre dans le
libertinage, mais pour pouvoir me coucher sur mon lit quand il me
plaît. N'y a-t-il pas, ajouta-t-elle, bien du plaisir à pleurer tout
son soûl quand on a été quinze jours sans pleurer?» Tantôt elle
regrettoit son mari, parloit contre les seconds mariages. Quelque
temps après elle se mit en tête de maigrir. Pour cela, elle étoit
vingt-quatre heures sans manger, buvoit du vinaigre, mangeoit des
citrons et autres vilainies. Elle se joua à se faire hydropique; elle
maigrit, mais elle n'a quasi plus de santé; elle est un peu cruche; il
lui prend des visions de faire fermer ses fenêtres en plein midi, et
de lire sur son lit avec de la bougie. Elle ne voit plus tant d'hommes
et est fort mélancolique. Il est vrai qu'elle a perdu assez de procès.
On dit pourtant toujours que Sainte-Croix continue à la voir, et il y
en a qui disent qu'ils sont mariés, mais qu'à cause des bénéfices on
n'en déclare pas le mariage. Je sais bien que Sainte-Croix a vu les
sœurs de madame de Gondran quand il y a eu quelque affliction dans la
famille. Cette galanterie a cessé, aujourd'hui qu'elle est logée vers
le Petit-Luxembourg.
Villars de M. le prince de Conti, Villars, qu'on appelle vulgairement
Villars _Orondate_, à cause de sa mine de héros[311], l'alla voir. Je
dirai en passant que madame Pilou ne sachant ce que c'étoit
qu'Orondate, l'appela Villars _La Rondache_; elle en a fait elle-même
une plaisanterie, et on ne l'appelle quasi plus que Villars _La
Rondache_.
[311] _Orondate_, personnage du roman de Cyrus. Saint-Simon
raconte, dans ses Mémoires, l'anecdote qui fit donner ce surnom
au père du maréchal de Villars. (_Mémoires de Saint-Simon_;
Sautelet, 1829, t. 2, p. 114.)