A propos de noblesse, avant cela, il entreprit de se faire déclarer
noble à la cour des aides; et, comme il fallut des témoins pour
déposer comme son père avoit vécu noblement, il fait ajourner pour
témoins le maréchal de Châtillon, le maréchal de La Meilleraye et le
marquis de Montausier, et n'en avertit point le rapporteur, qui
n'avoit point de greffier, et n'étoit pas seulement en état de les
recevoir: il fallut remettre à une autre fois. Le maréchal de
Châtillon dit que, sans Cérisante, Arras n'eût pas été pris. Les deux
autres, qui avoient étudié à Saumur, dirent que feu M. Duncan avoit
été visité et honoré de tous ceux qui venoient étudier à Saumur,
quelques grands seigneurs qu'ils fussent. Cérisante prenoit tout cela
pour argent comptant, et ne voyoit pas que l'on se moquoit de
lui[275].
[275] Depuis peu, Sainte-Hélène n'a pu se faire déclarer noble.
(T.)--Il ne faut pas confondre ce frère de Cérisante avec le
Cormier de Sainte-Hélène, l'un des juges du surintendant Fouquet.
M. de Metz écrivit en Suède l'extravagance de cet homme, et que, sans
le respect de la Reine, on l'auroit traité comme il le méritoit. Au
bout de quelque temps, endetté par-dessus les yeux, il fut contraint
de s'en aller sans dire gare. Du présent qu'on lui fit en Suède, il
envoya de quoi payer ce qu'il devoit ici; et, voyant qu'il n'y avoit
guère rien à faire, de là il alla en Pologne, où quelques
gentilshommes qu'il avoit connus dans ses voyages lui firent saluer la
Reine: il n'y trouva point d'emploi; et il revint à Paris, où il fut
quelques jours _incognito_, de peur de ses créanciers; après il alla à
Venise. Là, le marquis de Clermont-Gallerande, aîné de Saint-Aignan,
dont nous avons parlé ci-dessus, qui étoit au service de la
république, lui conseilla de se faire Turc. Notre homme lui confessa
que sans la circoncision cela seroit déjà fait, mais qu'un vieux
renégat lui avoit dit que c'étoient de trop grandes douleurs.
Il alla donc à Rome, où il se fit catholique; le pape lui donna pour
cela six cents livres de pension. Il étoit sur le point de se faire
prêtre. Mais M. de Guise allant à Naples, il lui fut donné par les
ministres de France, M. de Saint-Nicolas (Arnauld) en étoit un, pour
tenir les chiffres auprès de M. de Guise; car il disoit naïvement
qu'il avoit bien voulu laisser le premier lieu à ce prince, et il
juroit qu'il ne quitteroit pas ses prétentions pour la fortune du
maréchal de Gassion. Il assembla, de son chef, le conseil chez Gennaro
Annèse, en qualité d'ambassadeur de France, et fit demander la charge
de mestre-de-camp général. Il fit mettre un jour un carreau avec de
l'or à l'église, comme ambassadeur. M. de Guise, devant tout le monde,
le menaça des Petites-Maisons.
M. de Guise, ne trouvant pas bon qu'il donnât avis de tout à la cour,
comme il faisoit, le fit mettre en prison. Ce fut Modène[276], qui,
voyant qu'il les traversoit, le fit arrêter comme un homme suspect. Il
y avoit trois semaines qu'il étoit en prison, quand un valet adroit
qu'il avoit prit son temps de se jeter aux pieds de M. de Guise,
devant le peuple, et fit si bien que son maître sortit. Gennaro
Annèse, avec lequel il avoit quelque intrigue, le fit sortir. Il eut
ensuite quelque commandement vers Salerne; enfin il revint à Naples.
Après l'attaque des postes des Espagnols, M. de Guise, voyant que le
colonel, qui commandoit à cette attaque, avoit été tué, dit à
Cérisante, qui étoit auprès de lui: «Il n'y a plus personne là pour
commander.» Cérisante pour cela ne s'offrit point, de peur que M. de
Guise ne dît qu'il s'étoit fait de fête; ainsi le duc fut contraint de
lui dire qu'il le prioit d'y aller. Il y fut et reçut un coup de
mousquet dans le talon dont il mourut au bout de douze jours; il
écrivoit à M. de Chapelain, ne croyant pas être blessé si
dangereusement, «qu'au moins s'il mouroit, il mourroit comme
Achille[277]» On dit que Modène fut cause de cela, et qu'il ne donna
pas comme il avoit ordre; de sorte que tout fondit sur notre
aventurier. Il fit un testament par lequel il ordonna qu'on l'enterrât
à la _Madonna del Carmine_, et il fit une inscription latine pour
mettre sur son tombeau, qui disoit qu'il s'étoit dévoué pour la
liberté du peuple de Naples. Il donnoit à son hôte quelque peu
d'argent qui lui restoit, avec son équipage qui étoit assez médiocre,
et après il ajoutoit: «Quant à mes autres biens, villes, forteresses,
châteaux, seigneuries, terres, et tous autres lieux, de quelque titre
qu'ils soient titrés, mes héritiers les partageront selon la coutume
des lieux où ils sont situés.» Ce testament a été apporté ici, et je
le sais d'homme qui l'a vu[278].
[276] Esprit de Raimond de Mormoiron, comte de Modène, né en
1608, mort en 1673. On a de lui l'_Histoire des révolutions de
Naples_, complément nécessaire des _Mémoires du duc de Guise_.
Cet ouvrage, qui étoit devenu fort rare, a été réimprimé par les
soins de M. le comte de Fortia-d'Urban, membre de l'Académie des
inscriptions; Paris, Sautelet, 1826, ou Pellicier, 1827. Les
exemplaires de cette dernière date sont de la même édition que
ceux de 1826; mais, en réimprimant des titres, on a retranché la
généalogie de la maison de Raimond-Modène.
[277] M. de Guise dit qu'il fut blessé en mettant chausses bas,
et que ce fut à la jambe. La vérité est que ce fut au gros
orteil. Lui, pour se comparer en quelque chose à Achille, écrivit
à M. Chapelain qu'il eût mieux aimé que c'eût été au talon pour
mourir de la mort d'Achille. (T.)
[278] Cet homme-là a tort; car moi j'ai eu curiosité à Saumur de
lire ce testament; il y a dans le style du notaire, qui le
prenoit pour un grand seigneur, quelques termes de châteaux et
seigneuries; mais où il parle de lui, il n'y en a pas un mot. Son
frère Sainte-Hélène, qui m'a montré ce testament, prétend qu'en
1641, qu'il fut à Constantinople, il y alla par ordre du cardinal
de Richelieu. Il se peut faire qu'y voulant aller, il se fit
donner quelque patente par la faveur de madame du Vigean auprès
de madame d'Aiguillon. (T.)
MADAME DE GONDRAN.
Cette belle fille, cette Lolo[279], dont nous avons dit que Cérisante
devint amoureux, est celle qu'on appela depuis madame de Gondran: elle
est fille d'un nommé M. Bigot de La Honville, contrôleur-général des
gabelles. La famille des Bigots est une assez bonne famille; mais il
n'y a point de gens au monde qui s'estiment plus les uns les autres
que ceux-là. Le frère de celui-ci avoit fait un arbre généalogique de
leur famille, et écrivoit soigneusement la naissance de tous les
enfants issus de Bigots ou de Bigottes; c'est pour cela que l'abbé
Tallemant[280] appeloit cette famille _la maison d'Autriche_. Ils
emploient toute la matinée leurs laquais à envoyer savoir des
nouvelles les uns des autres. La Honville, comme l'aîné de tous, est
aussi le plus grimacier; la première chose qu'il fait quand il est
levé, c'est d'aller dans la chambre de sa fille aînée, avec laquelle
il loge depuis qu'il est veuf[281], pour savoir comment elle a passé
la nuit. Il fit une fois un voyage à Bourbon avec elle, et Louvigny,
son mari, qui étoit devenu aveugle; d'Agamy, beau-frère de Louvigny,
et sa femme, y étoient aussi. Tout le long du chemin, cet homme venoit
dire à sa fille: «Ma fille, ne vous plaît-il pas qu'on mette les
chevaux?» La fille, bien instruite, répondoit: «Ce qu'il vous plaira,
mon papa, c'est à vous à ordonner.» Il en falloit autant pour
déjeûner, autant pour monter en carrosse, autant à la dînée et à la
couchée, pour savoir en quelle hôtellerie on iroit; et, sans d'Agamy,
car, pour le gendre, il ne souffloit pas, je pense qu'il eût fallu
retourner dès l'entrée d'Essone; peut-être même ne fussent-ils point
partis, car un jour que cet homme devoit mener chez lui, à la
campagne, une de ses sœurs, il fallut, avant que de se quitter,
résoudre à quelle heure ils partiroient le lendemain; voilà donc le
frère qui, d'un ton grave, dit à sa sœur: «Ma sœur, à quelle heure
vous plaît-il que nous partions?--A quelle heure il vous plaira, mon
frère.--Mais, ma sœur, c'est pour vous que je vais à La
Honville.--Mais, mon frère, c'est vous qui me menez.» Ils furent comme
cela un gros quart-d'heure. Moi, qui n'avois point là mon carrosse, et
qui voulois que ce monsieur me menât quelque part, j'enrageois de
cette cérémonie. Enfin je m'approchai, et leur dit: «Ne sait-on pas
bien que pour faire huit ou neuf lieues (car il y en avoit autant de
Paris à cette maison), il faut partir à onze heures?» Je terminai
tous leurs compliments.
[279] Diminutif de Charlotte.
[280] François Tallemant Des Réaux, abbé du Val-Chrétien, membre
de l'Académie françoise, oncle de l'auteur de ces _Mémoires_,
mourut en 1693.
[281] Sa femme étoit fille de Sarrau, secrétaire du Roi.
(_Mémoires de Conrart_, dans la Collection des _Mémoires
relatifs à l'histoire de France_, deuxième série, t. 48, p. 188).
Or, La Honville est situé entre le chemin de Lyon et le chemin
d'Orléans; de sorte que cet homme épie tous ceux de sa connoissance
qui prennent l'une ou l'autre de ces deux routes, pour les prier de
loger chez lui, non pas qu'il y prenne si grand plaisir, mais par
vanité; car quand on lui a conseillé de se délivrer de cette servitude
qui lui a coûté bon, il a répondu que ses pères en avoient usé ainsi,
et qu'il ne vouloit pas dégénérer. Il y mène souvent ses sœurs et
leur _mesgnie_[282], et quand il est dans la cour, il descend le
premier, et leur fait un compliment avec autant de sérieux que s'il
recevoit M. le chancelier. Ce cérémonieux pourtant fit une chose que
les plus libres ne feroient pas; car, quand sa sœur de Mérouville
maria sa fille, il lui offrit sa maison des champs; il n'y avoit
qu'une carrossée de personnes. Cependant lui laissa faire toute la
dépense, et ne leur donna que de l'eau. Il fit la même chose pour ma
sœur de Ruvigny, et n'eut pas l'esprit de ne s'y pas trouver. Je m'en
crevois de rire, et surtout quand il fallut se mettre à table; car,
comme maître de la maison, il vouloit être au bas bout, et d'autre
côté, ne donnant point à manger, il voyoit bien qu'il étoit comme un
étranger chez lui-même; enfin on le fit mettre au milieu comme un
amphibie. Un M. d'Harambure l'attrapa bien, car il lui écrivit: «Je
vais moi-même me marier chez vous; je vous prie de nous traiter
familièrement, et de retrancher quelque chose de votre ordinaire.»
Effectivement il y fut.
[282] Leur famille.
Revenons à Lolo. J'ai connu cette personne dès sa plus tendre enfance,
car mon frère aîné a épousé sa sœur, et j'ai vu de quelle manière
elle a été élevée; je n'ai jamais vu une plus aimable enfant: elle
étoit belle, mais elle étoit plus agréable que belle; un air, un
enjouement, une vivacité, la plus charmante qu'on se puisse imaginer.
Par malheur, sa mère lui manqua de trop bonne heure; car, quoique ce
ne fût pas la plus habile personne du monde, elle avoit une sévérité
qui étoit très-utile à ses enfants, et les deux filles qu'elle a
nourries n'ont fait parler d'elles en façon quelconque: l'aînée même a
fort bien vécu avec son mari aveugle; je veux croire qu'il y avoit
bien autant de tempérament que de vertu, car elle a bien fait voir, à
la nourriture qu'elle a faite de sa sœur Lolo, qu'elle ne voyoit
guère plus clair que son mari; car elle souffrit insensiblement un si
grand abord de jeunes gens, et même de cavaliers, auprès de cette
jeune fille, que quelquefois on y en a compté jusqu'à quinze. Depuis,
quand on lui a dit qu'elle avoit perdu sa sœur, elle a paru étonnée
comme une personne qui n'y entendoit aucune finesse. Je disois en ce
temps-là, de tous ces galants de Lolo: «Voilà les plus sottes gens du
monde; ils s'amusent tous à une fille qui n'oseroit conclure avant
qu'elle soit mariée, et voilà une femme de vingt-cinq ans, jolie, et
dont le mari est aveugle, et au diable l'un, qui a l'esprit de lui en
conter.» La bonne opinion qu'elle avoit de sa race est apparemment ce
qui l'aveugloit, car elle et les autres de la famille sont
naturellement curieux, et remarquent fort bien les défauts d'autrui.
Elle et sa sœur mirent la vanité dans la tête de cet enfant; car
elles la cajoloient sans cesse, et lui disoient qu'au Cours on n'avoit
regardé qu'elle. Un gros frère qu'elle avoit, à qui on avoit donné le
nom de Chaumont, et qu'on appeloit vulgairement le gros Lolo, lui
disoit tous les jours qu'il n'y avoit rien de si beau que d'être
galante. Les cajoleries des étrangers sont suspectes, mais celles des
proches passent pour des vérités. Ainsi cette petite fille s'en
faisoit un peu bien accroire. Tous les jours ses sœurs et ses frères
racontoient à tout le monde combien de gens venoient voir leur Lolo,
ce qu'avoit fait celui-ci, ce qu'avoit fait celui-là, et comme, en
badinant, elle avoit été enfermée avec le comte de Pas[283] ou quelque
autre; car la mode de leur famille, c'est de redire à tort et à
travers tout ce que font et disent leurs jeunes gens. Elle fut cajolée
par deux Rambouillet, mes cousins-germains, et depuis mes
beaux-frères, mais l'un après l'autre. L'aîné, par mon avis, s'en
retira de bonne heure; le second, qui s'appelle Sablière[284], ne me
crut pas absolument, et s'engagea plus avant que l'autre; mais ayant
trouvé moyen de savoir où il en étoit avec cette fille, je lui en dis
mon sentiment. Elle l'aimoit, ne songeoit qu'à l'attraper. Il en
avoit eu la petite oie[285]. Elle lui eût donné volontiers le reste;
s'il eût eu du sens, il étoit aisé de la mitonner de façon qu'il en
eût tout eu après qu'elle fut mariée, et elle le fut bientôt; mais il
s'alla éprendre d'une autre fille. Masclary[286], secrétaire du Roi,
et le meilleur parti qu'elle pouvoit espérer, l'eût épousée sans sa
mère, qui ne voulut jamais consentir qu'il épousât une fille qui étoit
si fort dans le monde.
[283] Cadet de Feuquières. (T.)
[284] Antoine Rambouillet de La Sablière, auteur de jolis
madrigaux, publiés en 1680. M. Walkenaer, de l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres, a donné, sur ce poète, des
détails jusqu'alors inconnus, dans l'article de la _Biographie
universelle_ qu'il lui a consacré, et dans la notice qu'il a
placée à la tête de l'édition de ses _Poésies diverses_ (Paris,
Nepveu, 1825). Il a puisé ces détails dans les Mémoires de
Tallemant Des Réaux que nous publions.
[285] Des privautés, de menues faveurs. (_Dict. de Trévoux._)
[286] Gaspard Masclary, fils, secrétaire du Roi en 1636. (Voyez
_l'Histoire de la chancellerie de France_, de P. Tessereau, t. 1,
p. 403.)
Enfin Gondran, fils de l'avocat Galland[287], dont il est fait si
honorable mention dans les Mémoires de M. de Rohan, la fit demander;
c'étoit pour la seconde fois. D'abord on la lui avoit refusée, en
prenant excuse sur la trop grande jeunesse de la fille. Cette fois-ci,
le père, qui, comme on a su depuis, n'avoit point d'argent (il avoit
trop dépensé à sa maison[288], et son fils aîné lui avoit mangé vingt
mille écus), ne fut pas fâché de trouver un amoureux qui ne songeât
pas autrement à avoir le mariage avec la fille.
[287] A l'enterrement de son père, il dit à un avocat: «Ferai-je
porter le poêle par des avocats ou bien par des gens d'honneur?»
(T.)--Ce mot prouve que Gondran, ce qui n'arrive que trop
souvent, avoit la sottise de renier son origine, et de rougir de
n'être pas né gentilhomme.
[288] La maison de Rambouillet située à Reuilly. Il en reste
encore quelques murailles, et la porte d'entrée, à l'extrémité de
la rue de Charenton. (Voyez la _Vie de La Sablière_, par M. le
baron Walckenaer, à la tête des Poésies de cet auteur, p. 9.)
Ce Gondran étoit un brutal, mais il avoit du bien, car son aîné étoit
mort sans enfants, et un autre frère s'étoit fait père de l'Oratoire.
Une fois il jouoit au tric-trac avec Turcan[289]; ils furent en
dispute sur un coup; Turcan lui dit qu'il faisoit bien le roi Gontran
d'Orléans[290]. Gondran répliqua quelque sottise, et l'autre lui donna
un beau soufflet.
[289] Turcan, maître des requêtes, dont on verra plus bas
l'historiette.
[290] L'un des fils de Clotaire, qui eut pour sa part le royaume
d'Orléans, en 562.
Par vanité, Gondran fit mettre quarante mille livres dans le contrat,
au lieu de dix mille écus, et il dit à Patru qu'on lui donnoit une
pièce de quarante mille francs. Dans les annonces, il se fit
conseiller d'État et point du tout avocat, quoiqu'il allât au Palais
tous les jours. Son frère aîné avoit mis _monsieur maître_[291],
n'osant pas mettre _messire_[292]; il étoit avocat avocassant: il est
vrai qu'il avoit un brevet de conseiller d'État. Je ne sais si Gondran
en avoit un. Le jour de ses noces, il avoit un habit long. Après dîner
on s'alla promener au bois de Vincennes: là le marié ôta sa soutane,
et fut tout le jour en habit court, bâti comme un cuistre et sans
manteau. Le lendemain nous fûmes tous voir si la mariée étoit morte;
elle n'étoit pas morte à la vérité, mais elle ne se portoit pas
tout-à-fait bien. Elle fut plus de huit jours à se plaindre. Dès
qu'elle aperçut son gros frère qui entra le premier dans la chambre:
«Ah! lui dit-elle, mon pauvre Chaumont, ne crains pas que je sois
jamais p......» Elle dit cent naïvetés que son père redisoit lui-même
comme si c'eût été un enfant; elle avoit pourtant dix-sept à dix-huit
ans; mais cette innocente... s'est dédite depuis de ce qu'elle avoit
promis à son _gros Lolo_.
[291] On appeloit un magistrat, _monsieur maître_; _monsieur_
étoit l'expression d'honneur, et _maître_ indiquoit le _gradué_.
[292] _Messire_ n'appartenoit qu'aux nobles ou aux
ecclésiastiques.
Le mari, d'humeur jalouse, mais qui ne vouloit pas qu'on le crût,
s'imagina qu'il couvriroit bien son jeu s'il donnoit à sa femme la
même liberté qu'elle avoit eue: il menoit des jeunes gens déjeuner
avec elle, et la faisoit saluer à quelques-uns. Cette jeune femme,
naturellement étourdie, chez des gens qui ne savoient point vivre, car
feu madame Galland n'étoit qu'une _happelourde_[293], fit bien des
sottises en peu de temps. Je ne m'amuserai point à mille petites
choses qui lui sont arrivées, je dirai seulement les principales.
Quelque temps avant que d'être mariée, un gentilhomme de qualité de
Bretagne, huguenot, nommé La Roche Giffard, jeune et bien fait de sa
personne, grand parleur, grand vanteur, et tout propre pour réussir
auprès d'une coquette de la ville[294], s'étoit mis à la cajoler,
encore qu'il fût marié; mais sa femme étoit à la province, et il avoit
été marié de si bonne heure, qu'il en étoit déjà las. Elle l'aimoit
quand il fut marié, et au bout de huit jours elle avoua à Sablière et
à un autre qu'elle ne pouvoit aimer son mari. Voyez le grand sens de
la demoiselle.
[293] C'est-à-dire qu'elle avoit du brillant, mais qu'en
l'examinant avec attention, on ne lui reconnoissoit aucun mérite.
(Voyez _le Dict. de Trévoux_.)
[294] C'étoit un assez sot homme; il se fâchoit si un laquais
disoit, La Roche Gifflard, au lieu de La Roche Giffard. Il fut
tué au combat du faubourg Saint-Antoine. (T.)
Quand elle fut chez son mari, La Roche Giffard fit des parties de
promenade, car c'étoit l'été; les sœurs de la belle en étoient, et
le Breton et elle les prenoient tous pour dupes. Voici comment on sut
qu'il en avoit eu toute chose. Madame d'Agamy avoit une cuisinière
catholique qui mouroit d'envie de donner sa fille à madame de Gondran:
cette fille étoit jeune et jolie, mais elle étoit catholique. On lui
dit qu'il falloit que Margot, c'étoit son nom, se fît huguenote.
«Bien, dit-elle, il faut donc qu'elle soit de cette _chorre_-là[295],
puisque vous le voulez.» La fille fait profession; la voilà avec
madame de Gondran. Bientôt après on s'aperçut chez madame Galland que
Margot avoit bien des louis d'or et de beaux bracelets, où il y avoit
quelques rubis. On l'accuse d'avoir volé; elle se défend, et dit que
si on la presse, elle dira tout. Elle va chez sa mère, et toutes deux
ensemble vont trouver madame de Louvigny, à qui elles dirent que le
jour du jeûne qui se célébra à Charenton pour le synode national[296],
madame de Gondran fit semblant d'être indisposée, et que M. de La
Roche Giffard la vint trouver, et que, pour se défaire de Margot, le
cavalier avoit fait semblant d'avoir perdu une bague en entrant, et la
pria de l'aller chercher; elle chercha long-temps, et La Roche Giffard
lui donna bien de l'argent pour la peine qu'elle avoit prise. Depuis,
cette Margot fut chassée, se refit catholique et épousa un potier
d'étain; car elle avoit gagné honnêtement avec sa maîtresse. La Roche
Giffard couchoit aussi avec elle; elle se vantoit qu'il l'alloit voir
quelquefois et qu'il lui prêtoit son carrosse pour se promener avec
ses voisines. Depuis, elle continua à se divertir; des jeunes gens de
sa connoissance l'envoyèrent quérir en chaise: elle vint le plus
secrètement qu'elle put; or, elle étoit prête d'accoucher; le mal la
prit à table: on la remet vite dans la chaise; elle y accoucha. Les
porteurs se déchargèrent de la vache et du veau dans sa boutique, et
s'en allèrent le plus vite qu'ils purent.
[295] Mot de jargon, terme de mépris, que nous n'avons vu nulle
part. Peut-être faut-il prendre cette expression comme _chorea_,
danse. Rabelais s'est servi du mot _chorée_ dans ce dernier sens.
(_Voyez_ le Glossaire des _Œuvres de Rabelais_; Janet, 1823.)
[296] En mai 1645. (T.)
Une autre fois madame de Gondran fit bien pis. Un soir qu'elle avoit
soupé chez son père, qui logeoit au quartier Montmartre, on lui donna
un carrosse, une fille et un homme pour l'accompagner chez elle,
auprès de Saint-André. Au lieu d'y aller, elle fait passer au faubourg
Saint-Germain, à la Ville de Brissach dans la rue de Seine, où logeoit
le cavalier de Bretagne. Elle entre seule et monte dans sa chambre
sans que personne l'aperçût. En sortant, l'hôtesse la vit et se mit à
faire un bruit de diable, que, merci Dieu! elle ne souffriroit point
qu'on menât des g...... chez elle. Le galant lui dit qu'elle rêvoit,
et que c'étoit une femme de condition. «Voire, reprit-elle, les
honnêtes femmes viennent bien toutes seules trouver des hommes à onze
heures du soir dans leur chambre.» Cela se sut, car les valets qui
l'accompagnoient n'étoient point gagnés. L'hôte et l'hôtesse sont
huguenots et étoient assez exacts; c'est une honnête auberge, et tout
est plein de gens de la religion, là autour.
En ce temps-là Gondran alla faire un voyage à une terre qu'il avoit en
Picardie; il fit ce voyage fort à propos, car, pendant son absence, on
empêcha sa femme d'être vache à lait. Elle logeoit chez son père;
elle sentit de la cuisson, le dit à sa sœur, qui en parla au jeune
Guenaut, leur médecin ordinaire. Lui, qui savoit que le mari étoit
débauché, se douta de ce que ce pouvoit être. Le Large la traita et la
guérit avant que le mari fût de retour. Nous la trouvions toute
changée; mais on nous disoit qu'elle avoit la fièvre toutes les nuits.
Il y a toutes les apparences du monde que c'étoit un présent de
l'auberge. Le galant, qui ne voyoit pas la belle autant qu'il eût bien
voulu, avoit sans doute été en lieu qui n'étoit pas sûr; c'étoit un
grand étourdi. Pour le mari, il étoit amoureux et tenoit si grand
ordinaire, qu'il n'avoit pas besoin d'aller ailleurs. Cela n'empêcha
pas que La Roche Giffard ne retournât chez la belle. On l'a vue
montrer à tout le monde les robes qu'elle faisoit faire pour les
petites filles du Breton; et si Gondran n'y eût mis ordre, il eût pu
habiller les enfants du cavalier en pensant habiller les siens
propres; mais il le chassa avant que sa femme devînt grosse.