[253] Marie de Gonzague, qui devint reine de Pologne en épousant

Wiesnovieski. «Ma mère, dit son fils, avoit un commerce réglé

avec la reine de Pologne, Marie de Gonzague, avec madame royale

de Savoie, Christine de France, avec la fameuse reine de Suède,

et avec plusieurs princesses d'Allemagne.» (_Mémoires de l'abbé

de Choisy_, deuxième série de la Collection des _Mémoires

relatifs à l'histoire de France_, tome 63, page 153.)

On écrit de Naples qu'une dame de fort bonne compagnie, et qui mettoit

tout le monde en train, avoit été huée dans les désordres. «Ah!

dit-elle, voilà la _Choisy_ de Naples morte.»

Un jour, étant au bal auprès de madame d'Angoulême[254] la jeune, qui

seroit bien sa fille, elle lui disoit: «Il faut avouer que les blondes

éclatent plus ici; mais nous autres brunes, nous avons l'agrément.»

Elle disoit cela du meilleur sérieux qu'elle eût.

[254] Henriette de La Guiche, veuve de Jacques de Matignon, comte

de Thorigny, femme de Louis de Valois, duc d'Angoulême.

Elle fit une fois un vilain tour au curé de Saint-Germain de

l'Auxerrois: elle avoit pris un remède; ce remède fut si long-temps à

opérer, qu'elle se résolut à aller à la messe avant que de rendre.

Mais à peine la messe fut-elle vers la fin, qu'elle se sentit pressée.

Elle entre chez le curé, et trouve deux hommes dans sa salle qu'il

avoit conviés à dîner; elle leur dit: «Messieurs, M. le curé vous

demande.» Elle plante son paquet dans la cuvette où il y avoit du vin

à la glace, puis se sauve. Elle loge là, auprès de l'hôtel de

Blainville. Le curé la vouloit excommunier: elle répondit «qu'il

valoit mieux qu'elle eût fait tout dans la cuvette que dans l'église;

et qu'après tout, si elle n'eût été bien craignant Dieu, elle n'eût

pas été à la messe en cet état-là.»

Champagne le coiffeur contoit, il y a long-temps, une chose d'elle

que personne n'a crue: il disoit qu'étant une fois allé trouver la

princesse Marie à Notre-Dame-des-Vertus, où elle prenoit l'air chez

Montelon, son avocat, il étoit entré dans la chambre de madame de

Choisy, qui y étoit aussi, et que, l'ayant rencontrée au lit, il avoit

été assez heureux pour trouver l'heure du berger; mais que ce n'étoit

pas ce qu'on pensoit, et qu'elle avoit les cuisses fort maigres. Un

des parents de la dame, qui m'a conté cela, dit qu'il chercha quelque

temps Champagne pour le rouer de coups, mais que le coquin se cacha.

Je ne sais comment, après une chose comme celle-là, la reine de

Pologne a pu emmener Champagne avec elle.

Ce faquin, par son adresse à coiffer et à se faire valoir, se faisoit

rechercher et caresser de toutes les femmes. Leur foiblesse le rendit

si insupportable qu'il leur disoit tous les jours cent insolences: il

en a laissé telles à demi coiffées; à d'autres, après avoir fait un

côté, il disoit qu'il n'achèveroit pas si elles ne le baisoient;

quelquefois il s'en alloit, et disoit qu'il ne reviendroit pas si on

ne faisoit retirer un tel qui lui déplaisoit, et qu'il ne pouvoit rien

faire devant ce visage-là. J'ai ouï dire qu'il dit à une femme, qui

avoit un gros nez: «Vois-tu, de quelque façon que je te coiffe, tu ne

seras jamais bien tant que tu auras ce nez-là.» Avec tout cela elles

le couroient, et il a gagné du bien passablement; car, comme il n'est

pas sot, il n'a pas voulu prendre d'argent, de sorte que les présents

qu'on lui faisoit lui valoient beaucoup. Lorsqu'il coiffoit une dame,

il disoit ce que telle et telle lui avoit donné, et quand il n'étoit

pas satisfait, il ajoutoit: «Elle a beau m'envoyer quérir, elle ne m'y

tient plus.» L'idiote, qui entendoit cela, trembloit de peur qu'il ne

lui en fît autant, et lui donnoit deux fois plus qu'elle n'eût fait.

Avec cela il étoit médisant comme le diable: il n'y avoit personne à

sa fantaisie. De Pologne il alla en Suède, et revint ici avec la reine

Christine.

M. ET MADAME DE BRÉGIS.

Brégis est fils d'un président des comptes, qui s'appeloit Flesselles.

Cet homme, par la vision de conserver de grandes pièces en terres, en

charges et en maisons à Paris, payoit une si grande quantité de rentes

constituées, qu'on payoit chez lui, à la lettre, comme on fait à

l'Hôtel-de-Ville. Brégis étoit cadet[255], et se mit dans le régiment

des gardes, où il acheta un drapeau; depuis il devint l'aîné. Son père

l'obligea à quitter l'épée. Jamais on ne l'y put faire résoudre qu'en

lui disant qu'un conseiller au parlement passoit devant un capitaine

aux gardes. Il n'y a pas de difficultés pour des contrats de mariage,

enterrements et autres choses semblables. Voilà donc Brégis de robe;

mais il n'en fut pas long-temps. Il devint amoureux d'une

femme-de-chambre de la reine, appelée mademoiselle de Charan[256],

fille du premier lit de madame Hébert, autre femme-de-chambre de la

Reine. Pour la lui faire épouser, on donna à cette fille, qui étoit

jolie, quoique brune et petite, la qualité de fille de la Reine, de

dehors. Le père ne consentit point au mariage; depuis il s'apaisa. On

fit un couplet.

Brégis s'est fait de la cour,

Épousant Charan, la belle;

Mais il sera quelque jour

Aussi cocu que Courcelle[257].

[255] Madame de Belesbat est sa fille.

[256] Ce passage de Tallemant donne le véritable nom de la

comtesse de Brégis, ainsi c'est par erreur qu'elle a été appelée

Charlotte de Saumaise dans une note des _Œuvres de Louis XIV_,

t. 5, p. 19.

[257] Un homme de qualité qui, par amour, avoit épousé une

gourgandine. Depuis elle consentit à la dissolution du mariage,

et il épousa madame d'Auriac, sœur du maréchal de Villeroy. (T.)

On dit qu'il lui avoit fait présent de quelque galanterie pour

laquelle il lui fallut subir une opération. Cela se sut, quoique

secret, et on l'appela _le Petit Castillan_, à cause que les chevaux

de ce pays-là ont le bout d'une oreille coupé.

Brégis eut, par le crédit de sa femme, je ne sais quel emploi quand on

parla d'envoyer à Munster, et de là il fut envoyé en Pologne, où après

il eut qualité d'ambassadeur. Du temps du mariage de la reine de

Pologne, il alla en Suède, où la Reine se laissa apparemment tromper à

la hablerie du cavalier; car pour sa physionomie, quoiqu'il soit bien

fait, il a furieusement de ganache. Sa femme cependant s'étoit bien

mise dans l'esprit de la Reine, et y a gagné, dit-on, plus de quatre

cent mille livres. Elle est coquette en diable; cependant on n'a

jamais tranché le mot avec personne. Elle ne manque point d'esprit;

mais c'est la plus grande façonnière et la plus vaine créature qui

soit au monde. Elle dit une chose jolie quand les Polonois étoient

ici. La Reine lui dit: «Mais entendez-vous ce qu'ils disent quand ils

vous cajolent?--Hélas! madame, répondit-elle, en cette matière-là on

entendroit des Topinamboux.» Or, la reine de Suède fit faire un

compliment à madame de Brégis, et lui offrit une province entière, si

elle y vouloit venir. Sur cela madame de Brégis lui écrivit la lettre

que voici. Je l'ai gardée exprès, parce que le monde étoit si sot que

de la trouver belle, et qu'on en a fait, plus de cent copies.

«MADAME,

«Il m'auroit été avantageux de garder le silence pour ne pas détruire

la bonne impression que Votre Majesté a reçue en ma faveur, si je ne

l'avois jugé trop contraire à la reconnoissance que je lui dois des

bontés qu'elle me témoigne sans les avoir méritées, si ce n'est que

son divin esprit ait pénétré qu'elle a en moi une personne qui est

remplie d'un respect et d'une vénération toute particulière pour une

reine, qui mériteroit le nom de la plus illustre qui ait jamais

existé, si celle que je sers n'étoit d'un mérite qui ne peut être

surpassé, et qui m'oblige de lui faire partager un cœur que je lui

offrirois tout entier s'il n'étoit préoccupé par une rivale avec

laquelle il est toujours heureux d'avoir quelque chose à contester, et

si je n'avois cru qu'une infidélité est un sentiment indigne d'être

offert à Votre Majesté, ni d'être pris par une personne qui ose

désirer son amitié, que je regarde comme une chose qui ne peut être

méritée, mais que je lui demande en faveur des sentiments respectueux

que M. de Brégis a pour elle, qui sont tels qu'elle ne les peut

attendre plus grands de pas un de ceux qui sont assez heureux de voir

Votre Majesté en la présence de laquelle il me seroit doux de

protester que je suis, etc.[258].»

[258] Cette lettre, quoique multipliée par des copies, n'a pas

été insérée dans les _Lettres et Poésies de madame la comtesse de

B._ (Brégis); Leyde, Antoine Du Val, 1666, petit in-12, ou Jean

Sambix, 1668. Cette pièce, en effet, ne méritoit pas la

publication, et Tallemant l'a bien jugée en la présentant comme

un exemple de ridicule et d'affectation.

Sur cette lettre, Comminges, qui haïssoit madame de Brégis, avec

laquelle il avoit eu prise jusqu'à se dire des injures, car elle

l'appela _cocu_, et lui l'appela p....., écrivit à Benserade en ce

sens: «Au reste, après avoir considéré de quelle importance est à

l'État l'alliance des Suédois, je souhaiterais qu'on pensât à

satisfaire la Reine. On voit bien qu'elle est rivale de la Reine, et

qu'elles aiment toutes les deux madame de Brégis, et qu'après l'offre

d'une province entière pour l'attirer en son pays, il n'y a point

d'apparence qu'elle souffre qu'on lui refuse cette dame. Mon avis

seroit donc de lui accorder madame de Brégis, attendu que toutes les

inondations des Goths sont venues de ce pays-là, et que si, pour se

venger, la reine de Suède en faisoit faire encore une, ils seroient

bien plus à craindre maintenant qu'en un autre temps, à cause des

frondeurs qui se joindraient à eux infailliblement.»

A La Haye, au retour de Suède, Brégis disoit à la reine de Bohème,

qu'il avoit fait à qui tireroit le mieux à coups de pistolet

avec je ne sais quel prince d'Allemagne, dont il vantoit fort

l'adresse. «Ce prince, madame, tire, et donne droit au milieu d'une

_richedalle_[259]. Moi (dit-il, en montrant son chapeau, qu'il mit

exprès pour cela, et avançant le bras), avec mes pistolets de

Langen[260], madame, je donne dans le même trou.» Je vous laisse à

penser si on se moqua de lui. Cette cour de La Haye n'étoit pas trop

mal polie.

[259] _Reichsthaler_, pièce de monnoie allemande.

[260] Célèbre arquebusier. (T.)

Il disoit au prince de Tarente: «J'ai vu une princesse en tel lieu (il

nommoit le lieu et la princesse), monsieur, croyez-moi, il y a quelque

chose à faire avec elle; ce n'est pas une chose à négliger.» Notez

qu'il y avoit trois cents lieues de Hollande pour le moins. Il est en

méchante réputation du côté du cœur: je l'ai vu une fois (en 1651) à

un bal l'épée au côté; un garçon de la ville nommé Bigot, commissaire

des guerres, dit à demi-haut: «De quoi diable s'avise cet homme de

porter une épée au bal?» Brégis l'entendit, et quand il eut dansé:

«Qui est-ce, dit-il, qui a parlé de mon épée?» Bigot répondit: «C'est

moi.» Voilà Brégis surpris; il croyoit qu'on lui feroit des excuses.

«Je porte une épée, dit-il, parce qu'étant à la Reine (c'est donc de

par sa femme), on ne doit pas aller sans épée en un temps si peu

tranquille que celui-ci.»

Brégis avoit amené une belle fille qui avoit résolu, disoit-il,

d'entrer aux Filles Repenties; mais elle n'y entroit point. Madame de

Brégis, un beau jour, la prend et l'y mène; elle avoit fait promettre

à son mari, avant qu'il arrivât, qu'ils feroient lit à part; elle

avoit trop souvent des enfants. Au bout de quelque temps pourtant, il

fallut coucher ensemble. Le lendemain elle faisoit comme une nouvelle

mariée; elle devint grosse aussitôt, et a continué depuis, de sorte

qu'elle s'est fort gâtée. Son mari se mit à cajoler la suivante: cette

fille le dit à sa maîtresse, qui lui dit: «Donnez-lui rendez-vous au

Calvaire, et là je l'irai trouver.» Il y va, et, comme il croyoit

tenir la fille, il trouve sa femme et la parenté qui lui chantèrent sa

gamme: il se met en colère, donne un soufflet à la fille, et puis s'en

va. Il y a eu depuis bien des noises en ménage. Elle s'est fait

séparer de biens. Pour sa gloire pourtant elle l'a fait faire

lieutenant-général, et il a servi deux campagnes en Italie. Nous en

parlerons ailleurs[261].

[261] On a attribué au comte de Brégy, ou Brégis, les _Mémoires

de M. de ***, pour servir à l'histoire du dix-septième siècle_;

Amsterdam, 1760; 3 vol, petit in-8º. Cette opinion ne repose sur

rien de solide. _Voyez_ la Notice de M. Alexandre Petitot en tête

de l'ouvrage, dans la deuxième série de la Collection des

_Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 58.

CÉRISANTE[262] ET MARIGNY.

Cérisante se nommoit Duncan, et étoit fils d'un Écossois huguenot, qui

étoit médecin et principal du collége de Saumur; c'est celui qui

disoit qu'un médecin étoit _une incombustibilité propter religionem_.

Ce garçon avoit de l'esprit, et faisoit des vers latins aussi bien que

personne; mais il avoit une vanité enragée. Il fit dessein de suivre

la profession de son père, et fut reçu docteur en médecine à

Montpellier. Au retour, on le donna pour précepteur et gouverneur tout

ensemble au feu marquis de Fors, fils de M. du Vigean; ce fut ce qui

le perdit, car, à l'Académie, il se mit à faire les exercices comme

son pupille, et enfin il jeta le froc aux orties. Le marquis, en

changeant de religion, acheta le régiment de Navarre, et donna à

Cérisante[263] la lieutenance de mestre-de-camp. Le marquis de Fors

fut tué à Arras, il avoit bien du cœur et bien de l'esprit; et notre

homme fut obligé de se retirer, car on le traitoit de pédant. Par

malheur, il étoit devenu amoureux de mademoiselle de Fors, depuis

madame de Pons, et aujourd'hui madame la duchesse de Richelieu[264],

et, comme la demoiselle n'étoit pas si persuadée du mérite du

cavalier que le cavalier en étoit persuadé lui-même, par désespoir il

résolut d'aller voir si la fortune lui seroit plus favorable chez les

Ottomans que chez les François; mais il en revint sur des lettres de

madame du Vigean, qui, par le moyen de madame d'Aiguillon, lui vouloit

procurer quelque avancement. En effet, on lui voulut donner un

vaisseau, mais il méprisa cela.

[262] Marc Duncan de Cérisante, né vers 1600, mort en 1648.

[263] Ce fut en prenant le parti des armes que Duncan adopta ce

nom de roman. (T.)

[264] Anne Poussart, fille de François Poussart, marquis de Fors,

seigneur du Vigean, dame d'honneur de la Reine, et ensuite de

madame la Dauphine, veuve en premières noces de

François-Alexandre d'Albret, sire de Pons, comte de Marennes,

mariée en secondes noces à Armand-Jean Du Plessis, duc de

Richelieu. Elle est morte en 1684.

Au retour, ayant touché trois ou quatre mille francs, que M. du Vigean

lui devoit, il s'en alla en Suède. M. Grotius[265], ambassadeur de

Suède en France, lui donna une lettre de recommandation au chancelier

Oxenstiern[266], mais peu pressante. Chapelain, que Cérisante

connoissoit, s'avisa que M. de Longueville avoit à faire réponse au

maréchal Horn[267], qui l'avoit remercié par une lettre de ses

civilités, et il lui parla de Cérisante, pour porter sa lettre, le

priant de le lui recommander. Le maréchal reçut Cérisante à bras

ouverts, le retint chez lui quelques jours, puis le présenta au

chancelier, son beau-père, qui, tout puissant en ce temps-là, car la

reine étoit encore mineure, lui fit donner un régiment de cavalerie en

Allemagne; mais s'étant trouvé qu'on vouloit envoyer ambassadeur en

France un homme qui est venu depuis en 1648, le chancelier, qui le

haïssoit, l'empêcha, et dit qu'un gentilhomme suffiroit. Il jeta les

yeux sur Cérisante, qui se faisoit tout blanc de son épée, et l'envoya

ici résident pour agir conjointement avec Grotius que le chancelier

vouloit débusquer. En effet, Grotius demanda bientôt son congé, et

Cérisante demeura. Chapelain le recommanda à Lionne[268]. Il étoit

payé des neuf mille livres qu'on lui donnoit sur l'argent que le Roi

fournissoit aux Suédois, il le prenoit même par avance.

[265] Hugues Grotius (ou de Groot), homme universel, poète,

historien, diplomate. Il vint en France comme ambassadeur de

Suède, en 1635, et il y remplit ces hautes fonctions pendant dix

années. Né en 1583, il mourut en 1645.

[266] Alexandre, comte d'Oxenstiern, chancelier de Suède, et l'un

des premiers hommes d'État de son temps. Né en 1583, il mourut en

1654.

[267] Gustave, comte de Horn, maréchal de Suède, et l'un des plus

habiles généraux de Gustave Adolphe, mourut en 1657, à l'âge de

soixante-cinq ans.

[268] Hugues de Lionne, secrétaire d'État au département des

affaires étrangères, mort en 1671.

Le feu Roi mourut en ce temps-là; on lui demande à lui, qui ne parloit

que de madame d'Aiguillon, qui seroit premier ministre. Il dit que ce

seroit apparemment le cardinal Mazarin. Cela s'étant trouvé vrai, ils

le prirent, pour un plus habile homme qu'il n'étoit.

Voilà notre homme bien à son aise; il se met en équipage, il avoit

quatre chevaux, un carrosse bien armoirié, et trois laquais. Il prend

un secrétaire, et se fait porter à Charenton un carreau de velours

avec de l'or. Il appeloit ce jour-là le jour de son triomphe. Partout

il affectoit d'avoir un fauteuil, jusque-là que des dames firent, par

malice, clouer tous les fauteuils de leur chambre, afin qu'il n'en pût

prendre un, car il en alloit prendre lui-même en un besoin, et

c'étoit chez M. du Vigean qu'il tenoit le plus de gravité.

Une fois, à l'hôtel de Rambouillet, M. Chapelain, qui y soupoit avec

Voiture et Arnauld, s'y fit mener par Cérisante, qu'on y retint aussi,

et en causant avec ces messieurs durant que Cérisante étoit allé

parler à quelqu'un, comme il vit que les autres s'en moquoient, il

leur dit: «Voyez-vous, c'est un étrange perroquet, ne vous y jouez

point.» Ils se mirent à rire, et tout le soir, dès que Chapelain

disoit quelque chose, ils lui disoient sans cesse: «Ah! pour cela vous

êtes un étrange perroquet;» et se moquèrent de Cérisante en la

personne de son ami. Quand il fallut se retirer, Cérisante le remena,

et, comme Chapelain est fort cérémonieux, et qu'il ne vouloit pas que

l'autre passât le coin de la rue, Cérisante lui dit: «Mais, vraiment,

je dirai donc comme les autres que vous êtes un étrange perroquet.»

Chapelain se mit à rire, et le conta le lendemain à madame de

Rambouillet.

En ce temps-là Bertaut l'_Incommode_[269] revint de Suède, et rapporta

que Marigny[270] étoit fort bien avec la reine de Suède. Par malice,

un jour que Cérisante étoit avec elle, elle envoya chercher Bertaut,

et lui fit conter cela en sa présence. Cérisante, qui étoit assez fou

pour avoir quelque dessein de plaire à la Reine, à mesure que l'autre

contoit les progrès de Marigny, se déferroit, et ne savoit ce qu'il

vouloit dire. En effet, Marigny étoit assez bien pour avoir été prié

par le comte Magnus de La Gardie de le tenir bien dans l'esprit de la

Reine, pendant le voyage qu'il venoit faire ici. Marigny, qui a

toujours été un fou, frondoit tout haut contre le chancelier

Oxenstiern. Ce Marigny étoit fils d'un officier de Nevers, appelé

Carpentier. Connoissant la princesse Marie, il alla à Mantoue, où il

ne trouva rien à faire; de là il passa à Rome, où je l'ai vu

misérable. De retour ici, il trouva moyen d'être secrétaire de M.

Servien, qui s'en alloit à Munster; mais il le quitta en Hollande, à

cause de quelque démêlé, et s'en alla en Suède. Il est bien fait, il

parle facilement, sait fort bien l'espagnol et l'italien, et n'ignore

pas un des bons contes qui se font en toutes les trois langues; fait

des vers passablement: pour du jugement, il n'en a point; mais la

Reine, à qui il avoit affaire, a bien fait voir qu'on n'avoit pas

besoin de jugement pour réussir auprès d'elle. Cérisante, jaloux de

Marigny, dépêche un de ses frères, nommé Montfort[271], pour tâcher de

le détruire. Montfort en dit du mal; Marigny se défend; et, comme il

avoit eu avis de toutes les folies de Cérisante, il en fit des contes

à la Reine, et le rendit ridicule. Enfin Marigny fit tant de sottises

qu'on le voulut assassiner: il se défendit; la Reine prit son parti,

mais avec tout cela on lui conseilla de se retirer. On parlera de lui

dans la _Fronderie_.

[269] Voir pour l'origine de ce surnom, t. 3, p. 179.

[270] Jacques Carpentier de Marigny, auteur d'une multitude de

vaudevilles sur le temps de la Fronde. Son poème du _Pain-Bénit_,

imprimé en 1673, est le plus connu de ses ouvrages. Marigny

mourut en 1670.

[271] Ce garçon, pour avoir fait quelque insolence dans une

débauche, fut battu par le comte Jacques de La Gardie, cadet du

comte Magnus, et à tel point qu'il en mourut de regret. (T.)

Voici les folies que Cérisante avoit faites à Paris. Il devint

amoureux, à Charenton, d'une belle-fille nommée Lolo: il songea à

l'épouser, et fit consulter, disoit-on, si on pouvoit assigner un

douaire sur les bienfaits qu'on espéroit recevoir; car il avoit de

grandes prétentions sur l'ambassade de Suède en France, et disoit à

tout bout de champ, qu'un tabouret siéroit bien à cette fille. On la

maria quelque temps après[272]. Quand il sut que l'affaire étoit

conclue, par galanterie, il se fit son épitaphe à lui-même. Il s'en

fût fort bien passé, car c'étoient des vers françois pitoyables. Pour

se moquer de lui, Sablière Rambouillet, comme on l'a su depuis, fit

imprimer un billet d'enterrement que voici:

«Vous êtes prié d'assister à l'enterrement de messire Marc Duncan,

seigneur de Cérisante, conseiller d'État de la couronne de Suède,

résident et prétendant à l'ambassade de France?»

[272] Elle épousa Gondran, fils de l'avocat Galland. (_Voyez_

plus bas l'Historiette de madame Gondran.)

On porta un de ces billets dans une maison où il étoit: il s'emporta,

et dit mille extravagances. Cela ne servit qu'à rendre la chose plus

plaisante. Il alla voir la belle deux ou trois jours après qu'elle eut

été mariée; elle étoit encore chez son père; il lui voulut dire

quelque chose tout bas: le mari ne le trouva pas bon, ils se

querellèrent. Le mari le menaça de le jeter par les fenêtres.

Cérisante lui répondit que sans le respect de madame, il lui

donneroit cent coups d'éperon, et se retira après avoir dit adieu pour

jamais à cette belle.

Il jeta les yeux sur une autre jolie huguenotte, fille de La Rallière,

qui a fait le parti des Aisés[273] et bien d'autres. A cause de lui et

de Catalan, autrefois huguenot, on appela la maltôte de la Théologie

de Charenton. Il envoya demander cette fille en mariage, et dit à

celui qu'il chargea de cette belle commission: «Je pense que le

bourgeois sera bien aise.» Il en fut si aise, qu'il répondit que sa

fille n'avoit que douze ans, et que quand elle en auroit vingt, il

penseroit à la marier. Cependant un an après il la maria avec le comte

de Saint-Aignan, fils du marquis de Clermont-Gallerande, de la maison

d'Amboise.

[273] Ce partisan avoit pris à ferme la taxe établie sur les

_gens aisés_.

Mais voici la plus grande folie de toutes. Un jour qu'il étoit au

Cours avec madame de Besançon et sa fille, dans un embarras, Jerzé,

qui étoit à la portière du carrosse de M. de Candale qui étoit au

fond, dit au cocher de madame de Besançon: «Hé! mon ami, recule un

pas; si tu savois ce que tu nous ôtes et le peu que tu nous donnes, tu

me ferois cette grâce.» Ce carrosse l'empêchoit de voir quelque belle.

Mademoiselle de Besançon s'offensa de cela, et dit en se tournant vers

Cérisante: «Vraiment, ces princes chimériques s'en font un peu bien

accroire.» Cérisante pensa avoir trouvé une belle occasion de se

signaler. Il envoya le lendemain de bonne heure son frère, nommé

Sainte-Hélène, faire un appel à M. de Candale. Par bonheur pour ce

frère, M. d'Épernon n'en sut rien, car je crois qu'il eût mal passé

son temps. M. de Candale dormoit encore: on ne voulut point

l'éveiller. Ce garçon attendit si long-temps qu'on se douta de quelque

chose; toutefois on le fit parler enfin. M. de Candale, qui ne s'étoit

jamais battu, et qui n'avoit point encore été à l'armée, crut que ce

seroit mal enfourner que de refuser un appel; il lui demanda donc

rendez-vous derrière les Minimes de la Place-Royale. Cependant cela

s'évente; M. de Candale alla pourtant au lieu de l'assignation; mais

Cérisante fut en grand'peine, et il fallut que le cardinal le prît en

sa protection; car on craignoit d'offenser les Suédois. Si feu M.

d'Épernon eût vécu, il ne s'en seroit pas sauvé, et les Simons[274]

eussent eu là une bonne curée. Il fut si fou que de dire, pour

s'excuser, qu'il venoit des rois d'Écosse, et qu'il y en avoit de son

nom, et il porta je ne sais quels vieux parchemins à M. de Lionne, par

lesquels il prétendoit prouver sa noblesse.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome quatrième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 16 / 28 段