vouloit mêler quelquefois de l'admonester de son devoir. «Je vois
bien, lui disoit-elle, que vous êtes en humeur de prêcher.» Elle lui
apportoit un grand fauteuil. «Mettez-vous là, lui disoit-elle, et
prêchez tout votre soûl.» Puis, quand il avoit bien harangué: «C'est
là, lui disoit-elle, le plus court chemin que vous puissiez prendre
pour vous faire bien haïr.» Enfin le mari se rebuta, et ne couchoit
plus avec elle; mais elle couchoit avec Brancas, et elle se sentit
grosse. Or, elle se prévalut de l'arrivée de leur fermier, appelé
Fissier, qui étoit un paysan qui avoit bon sens et qu'ils aimoient
assez; ils le faisoient toujours manger avec eux. Le soir, quand il
fut temps de se coucher, le mari dit: «Je m'en vais, adieu.--Hé!
où allez-vous? dit cet homme qui avoit le mot.--Dans mon
appartement.--Par ma foi, je vous trouve bien de loisir de faire ainsi
lit à part: il ne faut jamais user quatre draps, quand on peut n'en
user que deux.» Tout en goguenardant, il les fit coucher ensemble. Une
fois, en pareille rencontre, elle fit ôter toutes les vitres de sa
chambre, et le soir, feignant que le vitrier lui avoit manqué de
parole, elle dit à son mari: «Je m'enrhumerai bien cette nuit; si vous
vouliez, je demeurerois ici.--Ce que vous voudrez.» Elle le caressa
bien, et il adopta encore cette fois-là l'enfant d'un autre.
Les coquetteries de cette femme firent tourner la cervelle à son mari.
Quand elle eut lieu de le traiter un peu de fou, elle l'enferma dans
une chambre sur le devant du logis, dont les fenêtres étoient grillées
et même condamnées, de peur qu'il ne vît le beau monde qui alloit voir
sa femme. On disoit qu'elle avoit Brancas[235] pour brave, le
chevalier de Gramont[236] pour plaisant, Charleval[237] pour bel
esprit, et le petit Barillon[238] pour payeur. Un jour elle et deux ou
trois autres coquettes étoient au Cours avec le chevalier de Gramont
et autres. Le petit Coulon, enfant gâté, y étoit; il est leur voisin;
elles l'avoient pris en badinant dans leur carrosse. Ces jeunes gens
prirent leurs manteaux, à cause d'un vent frais qui se leva, et après,
par-dessous leurs manteaux, portèrent la main à ces femmes où vous
savez. Ce sont là leurs belles façons de faire. Quelques jours après,
cet enfant étoit chez madame la présidente de Pommereuil avec sa mère,
et là, ayant froid, il prit son manteau, puis mit la main où vous
savez à la présidente. Elle et sa mère le grondèrent. «Ouais! dit-il,
je vis faire comme cela l'autre jour au Cours.» On approfondit
l'affaire, et la Pommereuil disoit: «Mais ce sont donc des perdues! Il
ne les faut plus voir.» Cela se sut, il y eut une querelle du diable.
Enfin on les accommoda.
[235] Brancas, le fameux distrait, le _Ménalque_ de La Bruyère.
[236] Le chevalier de Gramont, le héros d'Hamilton, et l'ami de
Saint-Évremont.
[237] Jean-Louis Faucon de Ris, seigneur de Charleval, poète
agréable et léger, dont les ouvrages, épars dans les Recueils du
temps, ont été réunis en 1759 par Lefebvre de Saint-Marc, et
publiées avec les _Œuvres de Saint-Pavin, de Lalanne et de
Montplaisir_.
[238] Il a été ambassadeur en Angleterre au moment de la
révolution qui renversa les Stuarts. Il en est souvent parlé dans
les _Lettres_ de madame de Sévigné.
La maréchal d'Albret s'avisa, il y a quelques cinq ans, d'en conter à
la Courcelles; elle étoit veuve alors; elle étoit éprise de
Bachaumont[239], comme elle l'est encore. Le bruit court qu'ils sont
mariés. Le maréchal n'y fit rien, et Roquelaure en faisoit une
plaisanterie. «Ce brave Miossens[240], disoit-il, ce conquérant, à qui
rien ne résistoit, a été trois mois devant une bicoque, une méchante
place qu'on appelle _Marguenat_, et a levé le piquet honteusement.»
Les goguenards disoient: «Il n'avoit garde de la prendre, il y a trop
de gens dedans.»
[239] François Le Coigneux de Bachaumont, auteur de quelques
poésies légères; il n'est connu aujourd'hui que par le _Voyage_
qu'il publia conjointement avec Chapelle.
[240] César Phœbus, maréchal d'Albret, porta le titre de comte
de _Miossens_, ou _Miossans_, jusqu'au moment où il fut élevé à
la dignité de maréchal de France.
Son mari devint hébêté. Elle l'enferma fort bien dans une chambre.
Cependant Bachaumont Le Coigneux s'en éprit, et, le mari étant mort,
il vécut avec elle comme avec sa femme. Enfin, au bout de dix ou douze
ans, ils firent jeter des bans, et se marièrent comme s'ils n'eussent
jamais couché ensemble[241].
[241] Cet alinéa a été écrit par l'auteur à la marge du manuscrit
plusieurs années après ce qui précède. C'est ce qui explique la
différence qu'on remarque entre deux passages qui se suivent
d'aussi près.
Un nommé Cotignon, successeur de Chauvry, étoit conseiller au
Parlement; depuis il a vendu sa charge, et vit de ses rentes. Il est
fils d'un bonhomme Cotignon[242], qui étoit à la Reine-mère; il a
épousé une jolie personne, petite et brune, mais qui a l'esprit fort
vif[243]. Ménébrolles, fils de Roullier, homme d'affaires fort riche,
fut le premier qui l'entreprit, mais en vain. Ce Ménébrolles est un
étourdi qui se disoit le Roquelaure des bourgeois.
[242] Gabriel Cotignon, seigneur de Chauvry, étoit secrétaire des
commandements de la reine Marie de Médicis. Il devint, en 1613,
généalogiste des ordres du Roi. Nicolas Cotignon, son fils,
l'objet de l'article de Tallemant, succéda à son père dans cette
charge.
[243] Elle s'appeloit Marie Royer, dame Du Breuil.
Depuis, cette madame de Chauvry eut la connoissance de madame de
Courcelles; et le mari, qui n'y prenoit pas plaisir, et qui peut-être
savoit que Rambouillet, blondin de réputation, qui étoit frère de sa
femme, avoit été de quelques parties de madame de Courcelles, lui
défendit absolument de la voir. Or, il y eut je ne sais quelle
promenade, où elle alla en cachette; il le sut, chassa le cocher et
les laquais, et donna, dit-on, le fouet à sa femme. En voici deux
autres vaudevilles:
Du temps de Ménébrolle,
Petite Chauvry,
Vous n'étiez pas sur le rôle
Des coquettes de Paris.
Dieu! quelle misère
En ce siècle-ci:
On donne des étrivières
A madame de Chauvry!
Jusqu'à cette heure[244]
Tu n'es pas cocu;
Mais tu le seras, je meure.
Mon ... vengera mon ...
[244] Elle parle au mari. (T.)
Elle étoit tellement jalouse de lui, que durant six années elle ne
voulut pas souffrir qu'il mît le pied chez sa sœur des Réaux, une des
plus belles femmes de la ville, et il ne la voyoit plus que chez le
père avec lequel il logeoit. Peu de gens s'en aperçurent. Peut-être
avoit-elle remarqué que ce garçon parloit de sa sœur avec trop de
tendresse. Lui, comme discret cavalier, a conté à son propre père que
pour posséder cette femme il avoit loué une maison proche de la sienne
(c'était en un quartier fort éloigné, près les Carmes déchaussés), et
que là il avoit fait une ouverture au mur qui rendoit dans une grande
armoire de bois de poirier noirci, où elle faisoit semblant de mettre
des confitures; et cette armoire étoit scellée dans la muraille. Il
passoit comme cela des nuits entières avec elle.
SAINT-GERMAIN BEAUPRÉ,
LE FEU PRÉSIDENT LE BAILLEUL ET SES FILS.
Saint-Germain Beaupré, gouverneur de la Marche, est fils de feu
Saint-Germain Beaupré, qui avoit fait sa fortune par le moyen de
madame de Sourdis, tante de M. de Beaufort, car ce n'étoit ni un homme
de cœur, ni un homme d'une maison fort illustre. Foucault est le nom
de la famille. Il devint gouverneur de la Marche, et embellit fort sa
maison de Saint-Germain Beaupré, qui est en ce pays-là. C'a été un
fort grand tyran en toutes choses: quand un paysan ou un bourgeois
avoit du bien, il le forçoit à donner sa fille à quelqu'un des gens de
M. le gouverneur, et c'étoit ainsi qu'il récompensoit ses domestiques;
grand voleur, grand emprunteur à ne jamais rendre, et grand
distributeur de coups de bâton. Quelquefois il lui est arrivé de faire
assassiner des gens. Enfin madame de Rambouillet, eu égard au pays
montueux où il étoit, et à sa manière de vie, disoit que c'étoit un
autre _Vieil de la Montagne_. Celui dont nous parlons, qui est son
aîné, n'a pas eu meilleure réputation que son frère pour la bravoure,
et n'est peut-être guère moins pillard. Il eut une querelle avec un
gentilhomme de feu M. le Prince, nommé Villepréau, qu'il attaqua si
bien à son avantage dans la rue Saint-Antoine, qu'un grand laquais
qu'il avoit lui donna un coup d'épée dont il mourut. Saint-Germain
voulut faire passer cela pour une rencontre; on demanda sa grâce au
Roi, qui dit: «Ce n'est pas à lui qu'il la faut donner, c'est à son
grand laquais.» Au siége de Hesdin, Le Drouet, capitaine aux gardes,
lui donna un soufflet, et Saint-Germain se laissa accommoder avec ce
soufflet par-devers lui. Tout cela le mit en si méchante réputation,
qu'encore qu'il ne fût pas mal fait de sa personne, qu'il eût douze
mille écus de rente, un gouvernement, de la plus petite province de
France à la vérité, mais toujours un gouvernement de province, une
belle maison et pour cent mille écus de meubles, le marquis de
Rochefort ne lui voulut jamais donner sa fille, quoiqu'elle eût bien
des frères et bien des sœurs, et qu'il ne lui donnât pas un gros
mariage. Madame de Bouteville lui refusa sa fille, aujourd'hui madame
de Châtillon; elle n'avoit pourtant que cinquante mille écus tout au
plus. Enfin, voyant le feu président Le Bailleul, surintendant des
finances, il épousa la plus jeune de ses trois filles, qui est une
fort jolie personne; il n'en eut que cent mille francs; mais il
espéroit tout de la faveur du surintendant. Il fut bien attrapé, car
l'année ne passa point que d'Émery ne fût surintendant au lieu de Le
Bailleul.
Sa femme et lui ne furent pas long-temps bien ensemble: tous les jours
ce n'étoit que gronderies. Enfin elle découvrit à son père ce que
Saint-Germain vouloit exiger d'elle. Il falloit que l'accusation fût
puissante, car Saint-Germain, tout avare qu'il est, se résolut à
donner huit mille livres de pension à sa femme qui alla demeurer chez
le président.
Depuis cet impertinent s'avisa de dire que sa femme se divertissoit
avec un valet-de-chambre qu'il avoit. Peut-être a-t-il trouvé plus à
propos de passer pour cocu, que pour s........, et qu'il a voulu être
du côté du plus grand nombre. Il dit que ce valet l'avoit trahi, et
qu'il étoit cause de tout le désordre qui arriva entre lui et sa
femme. Ce fut le bonhomme Perrochel, maître des comptes, qui négocia
cette séparation. On disoit qu'il avoit séparé Saint-Germain pour le
redonner à sa femme[245], car cette vieille étoit la seule bonne
fortune que le cavalier avoit eue.
[245] Cette madame Perrochel, une fois chez madame de Rohan,
voyant des portraits, demanda de qui ils étoient. «Des princesses
de Rohan, lui dit-on.--Jésus! vous m'étonnez, répondit-elle, ils
sont blancs comme neige!» (T.)
Au bout d'un an et demi, Saint-Germain et sa femme se remirent
ensemble. En un voyage à Paris, comme il fut de retour au logis, un
soir, il demanda où étoit sa femme. Elle a mandé, dit-on, qu'elle
soupoit chez madame la Princesse, la jeune. Le soupçon le prend, il y
va; elle n'y soupoit point. Elle revient à minuit. «D'où venez-vous?
De chez madame la Princesse.--Ah! carogne!» Le voilà à coups de pied
et à coups de poing.
Le président Le Bailleul, quoiqu'il se dise d'une bonne maison de
Normandie, qui s'appelle de Bailleul, n'en est point; car il seroit
tout de même descendu des _Ballioli_, roi d'Écosse, si le nom y
faisoit quelque chose. Son père étoit Normand, fort expert à remettre
les os disloqués et rompus, et à panser les descentes de boyau: il
épousa une bourgeoise. Il est vrai qu'il n'avoit point de boutique,
car il n'étoit pas chirurgien, et qu'il se mit je ne sais quelle
vision de noblesse dans la tête. On dit qu'il avoit toujours l'épée au
côté. Le feu président avoit le talent de son père, et de leur nom on
appelle tous les remetteurs des _Bailleuls_. Le feu Roi avoit quelque
affection pour celui-ci, et le fit lieutenant civil, puis il devint
président au mortier. Il s'attacha à la Reine, qui le fit surintendant
des finances, métier auquel il n'étoit nullement bon, car c'étoit un
assez pauvre homme. On faisoit un conte sur cela. On disoit qu'une de
ses filles, ou son fils, voyant qu'il disoit en marchandant un cheval:
«Je n'en veux point donner soixante écus; mais je vous en donnerai
deux cents livres,» lui avoit dit: «Vous verrez qu'on vous fera
surintendant des finances, tant vous comptez bien.» On le fit ministre
d'État, en lui ôtant les finances. On lui dit que son gendre dépensoit
trop, et qu'il s'incommoderoit. «Nous avons accoutumé, répondit-il, de
faire comme cela dans notre maison.»
L'aînée de ses filles, qui est une personne de bonne mine, fut mariée
avec Girard, seigneur de Tillet, qui est une terre de trente mille
livres de rente, à quatre lieues de Paris; c'étoit un des plus riches
garçons de la ville. Il l'épousa pour l'estime qu'il faisoit de
l'alliance, car il eut si peu de chose en mariage que cela ne valoit
pas la peine d'en parler. C'étoit avant la surintendance. Elle
commença de bonne heure à faire bien de la dépense, car de trois mille
louis d'or qu'il lui envoya, il n'en trouva pas un sou le lendemain de
ses noces: le reste alla à proportion. Un an ou deux après son
mariage, elle souhaita d'avoir des lettres de recommandation d'une
veuve d'un avocat-général de Grenoble, nommée madame de Revel, qui a
beaucoup d'esprit et qui faisoit fort joliment des vers; c'étoit pour
quelque affaire au parlement de Dauphiné. Madame de Revel les écrivit
et les lui voulut porter elle-même. Madame de Tillet n'étoit pas
habillée, et ne se voulut pas laisser voir; elle envoya sa suivante en
sa place. Mais la Dauphinoise connut aussitôt la vérité. Quelques
jours après, pour faire voir à l'autre qu'elle n'étoit pas trop aisée
à duper, elle y retourne; mais madame de Tillet fit dire qu'elle n'y
étoit pas, et cela arriva plus d'une fois. Enfin madame de Revel
emprunte un carrosse et des laquais afin qu'on ne reconnût point son
équipage, et y va à une heure précisément. On la fait monter; madame
de Tillet la reçoit, ne sachant qui ce pouvoit être; car elle étoit
montée en même temps que le laquais. Elle lui dit: «Madame, je
demandois madame de Tillet.--Madame, on m'appelle ainsi.--Ce n'est pas
vous pourtant que je demande.--Madame, il n'y a que moi céans de ce
nom-là.--Mais, madame, j'ai vu céans même une autre madame de Tillet
qui ne vous ressemble point du tout.» L'autre reconnoît ce que
c'étoit, et se déferre. La Dauphinoise en eut pitié, et lui dit:
«Madame, c'est assez joué; je ne voulois que vous faire voir que les
provinciales ne sont pas plus bêtes que les autres.» Et après fit une
visite comme si de rien n'eût été. Madame de Tillet, avec sa mère,
l'alla visiter ensuite; mais elle étoit encore déferrée.
Sa galanterie avec Lillebonne, cadet d'Elbeuf, a bien fait du bruit.
Il y en a qui ont dit que La Cour des Bois, cadet de Tillet (il est
président je ne sais où), devint amoureux d'elle, et que, pour se
venger de ce qu'elle ne l'avoit pas voulu aimer, il fit avertir ou
avertit lui-même le mari de tout ce qui se passoit. Tillet alla pour
quelque temps au Tillet et envoya un petit laquais chez lui, à Paris,
fort adroit, avec ordre de s'amuser, et de se laisser surprendre par
le soir, afin d'avoir prétexte d'y demeurer à coucher. Ce petit garçon
se met à jouer, après souper, avec un petit laquais de madame, et sur
les onze heures et demie il entend bien du bruit. «Qu'est-ce que cela?
dit-il. Ne seroient-ce point des voleurs?--Voire! dit l'autre, joue
seulement.--Mais je meurs de peur.--Joue seulement, te dis-je; c'est
M. de Lillebonne qui vient comme cela coucher tous les soirs avec
madame, quand monsieur n'y est pas.» Le lendemain, Le Tillet enleva le
Suisse, car la vanité de cette femme en avoit voulu avoir un, et la
demoiselle, à qui La Cour des Bois donna fort vilainement des coups de
plat d'épée. Le Suisse confessa tout, et le mari renvoya la dame au
président Le Bailleul, son père. On dit que les Suisses, qui servent
de portiers à Paris, allèrent au nombre de trois cents enlever leur
camarade au Tillet; après ils allèrent demander les gages au
président. «Paie-le, dirent-ils, il t'a servi et a servi ta fille
selon son goût.» Il le fallut payer. Tout cela se fit, dit-on, à la
campagne. J'en doute un peu.
Madame Pilou alla comme les autres voir madame Le Bailleul dans cette
affliction. Cette sotte femme lui dit: «Ah! madame, mes pauvres filles
sont bien malheureuses! (On avoit aussi parlé terriblement de madame
d'Uxelles, auparavant madame de Nangis[246].) Le monde est bien
acharné sur elles. Mais on dira ce qu'on voudra; mes filles sont bien
demoiselles. Celles qui ne sont point demoiselles peuvent bien tomber
en ces fautes-là, mais non pas elles.--Ah! ah! madame, dit madame
Pilou, me voilà donc bien _encarognée_, moi qui suis fille et femme de
procureurs. Vraiment, vous me donnez là un beau _casse-museau_.» Le
père parloit à peu près de même. Madame de Tillet prit huit mille
livres de pension. Le mari est ferme et n'en veut point ouir parler;
il dit: «Revenez si vous voulez; mais gare la tour.» Elle est chez sa
mère depuis la mort du président Le Bailleul, le père, où elle a sa
fille. Lillebonne continue toujours et fort scandaleusement.
[246] Elle sortit de Paris au blocus à la tête d'une compagnie de
chevau-légers qu'avoit un Chaumont, parent du bonhomme Chaumont,
beau-frère du président Le Bailleul; elle étoit déguisée en
homme. On disoit à Chaumont: «Vous avez là un joli cadet.» Ce
garçon faisoit entrer les jeunes gens de la cour tous les jours à
Paris. Meret, une fois, pour avoir mal contenté ses porteurs, fut
en danger, car ils crièrent: «Au Mazarin!» (T.)
MADAME DE CHOISY,
CHAMPAGNE LE COIFFEUR.
Madame de Choisy est sœur de Belesbat. Choisy, maître des requêtes,
aujourd'hui chancelier de M. d'Orléans, l'épousa pour avoir de
l'alliance; car pour lui c'est peu de chose; et la maltôte a enrichi
son père. Elle a été jolie, a de l'esprit, et dit les choses
plaisamment. Elle est gaie, et cherche toujours à se divertir: c'est
un original en certaines choses. Elle plaisoit tellement au cardinal
Mazarin, au commencement de la régence, qu'un jour il dit chez le
maréchal d'Estrées: «Quoi! vous vous divertissez céans, et madame de
Choisy n'en est pas! Comment se peut-on divertir sans elle[247]?»
[247] Madame de Choisy faisoit le charme de la haute société par
les agréments de son esprit. Mademoiselle de Montpensier, madame
de Brégis, Segrais, dans _les Divertissements de la princesse
Aurélie_, et Somaize, dans _le grand Dictionnaire des
précieuses_, ont fait d'elle les portraits les plus flatteurs. On
a parlé ailleurs de cette dame avec quelque détail. (Voyez la
_Notice sur l'abbé de Choisy_, en tête de ses Mémoires, dans la
deuxième série des _Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t.
63, p. 123.)
On dit que jamais elle n'a été déferrée qu'une fois. Elle n'étoit pas
trop bien avec La Rivière[248]; or, il y avoit une partie de lui, de
Goulas[249], de Tambonneau[250] et de sa femme, et de feue
mademoiselle de Belesbat, pour aller chez Goulas. Madame de Choisy
mouroit d'envie d'en être, et ne savoit comment s'en mettre. Enfin
elle résolut de payer d'effronterie. Un jour, à dîner, quoi qu'on lui
dît, elle ne déferra point. Cependant La Rivière la poussa de telle
force, que mademoiselle de Belesbat en vint contre lui aux grosses
paroles. Cela s'apaisa. Elle avoit alors une demoiselle qui n'étoit
pas trop sage: cette fille s'avisa de lui dire qu'on ne lui rendoit
pas assez d'honneur. «Tu verras, une telle, combien je me vais faire
respecter.» La Rivière et les autres surent cela. Ils lui donnent un
grand fauteuil, un cadenas, et laissent deux places entre elle et les
autres. Elle reçoit tout cela sans s'étonner, comme une chose due. Au
milieu du repas, après lui avoir rendu bien des déférences, tout d'un
coup La Rivière et Goulas se lèvent, le verre à la main, et lui
disent: «A toi, la Choisy.» Cela la déferra tout plat.
[248] Louis Barbier, dit l'abbé de La Rivière, évêque de Langres.
C'étoit le favori de Gaston, duc d'Orléans, quoique, dit le
_Gallia christiana_, d'après tous les Mémoires du temps, il ne
lui ait pas toujours tenu sa foi. C'étoit un véritable roué
revêtu des habits d'un prélat.
[249] Secrétaire des commandements de Gaston, duc d'Orléans, dont
il est souvent parlé dans les Mémoires de mademoiselle de
Montpensier.
[250] Le président Tambonneau, il étoit à la chambre des comptes.
On se souvient que Louis XIV fit, avec madame de Montespan, un
couplet sur la présidente Tambonneau. (_Œuvres de Louis XIV_,
tome 6, page 264.)
La Rivière fit un jour un conte de maître Girard, le concierge des
Petites Maisons, qui s'amusa une fois si fort à crosser[251], que les
fous, qui n'étoient pas liés, se pensèrent tous sauver. Depuis, quand
madame de Choisy disoit des folies, il lui crioit: «Madame, maître
Girard crosse; madame, maître Girard crosse.»
[251] _Crosser_; c'étoit un jeu qui consistoit à chasser une
balle ou une pierre avec un bâton recourbé. (_Dict. de Trévoux._)
Ce jeu devoit beaucoup ressembler à celui du mail.
Elle appelle ses yeux _ses vainqueurs_. Un jour qu'elle étoit allée
voir madame de Vendôme, une bonne idiote[252], elle lui dit pour
excuses de ne lui avoir pas rendu plus souvent ses devoirs, que _ses
vainqueurs_ avoient été malades. La bonne princesse crut qu'elle avoit
dit ses chevaux, et lui demanda: «Qu'avoient-ils donc? Avoient-ils le
farcin?»
[252] On pourra juger de l'étendue de l'esprit de Françoise de
Lorraine, duchesse de Vendôme, par ce passage d'une lettre écrite
à Conrart, le 13 novembre 1665, par Marie-Éléonore de Rohan,
abbesse de Malnoue. (Nous avons copié cette lettre sur l'original
autographe qui fait partie du manuscrit de la Bibliothèque de
l'Arsenal, no 151, in-4º, t. 2, p. 239)
«Il faut encore vous dire que madame de Vendôme, en remerciant le
Roi des honneurs qu'il a fait rendre à M. de Vendôme, lui dit:--Il
ne manque rien à ma satisfaction, sinon que M. de Vendôme vît
lui-même les honneurs que Votre Majesté lui rend après sa mort; il
en auroit été bien content, et moi aussi.--Je n'ai rien vu d'elle
de plus joli que ce compliment, non pas même quand elle prioit
Dieu afin que la mer ne fût point débordée durant que son fils de
Beaufort seroit dessus.»
Elle disoit familièrement à M. de Candale: «Mais allez au moins faire
un tour dans l'antichambre. «Croyez-vous qu'on n'ait point envie de
pisser?» Un jour elle eut envie de manger d'une tourte; elle en fait
faire une par son sommelier; on la lui apporte devant tout le monde;
elle se met à la manger, sans en donner à personne, et puis quand elle
en eut assez: «Tenez, leur dit-elle, en voilà encore; mangez si vous
voulez.» Elle dit aux gens familièrement: «Vous ne m'accommodez pas;
si je puis m'accoutumer à vous, je vous le ferai savoir;» et elle fait
ce qu'elle dit.
Quand elle voit trop de gens chez elle à la fois, elle leur dit: «En
voilà trop; voyez qui de vous s'en ira.» Elle fit sortir une fois
comme cela deux hommes à leur première visite. On trouve tout bon
d'elle. Le comte de Roussy, homme grave, qu'elle avoit rencontré le
jour de devant quelque part, heurtoit à sa porte: elle met la tête à
la fenêtre. «Monsieur le comte, je vous vis hier, c'est assez; j'ai
affaire à monsieur que voilà.» C'étoit un jeune homme de quinze ans.
On n'en a pourtant jamais médit. Elle dit familièrement aux gens:
«Combien y a-t-il que vous ne m'aviez vue? Vous venez un peu trop
souvent.»
Jerzé lui fit un jour une malice: il emporta une de ses lettres qu'il
trouva sur la table de la princesse Marie[253], à qui elle étoit
adressée. Il la fait imprimer et envoie crier devant sa porte: «_Voilà
la lettre de madame de Choisy à madame la princesse Marie._» Jerzé la
va trouver. Elle étoit dans une colère enragée: il lui dit qu'elle
avoit grande raison, et qu'il ne falloit point souffrir de ces
choses-là. Elle croyoit que la princesse Marie lui avoit fait le
tour. Enfin on en sut la vérité; et, ravie de n'avoir point sujet de
se plaindre de la princesse, elle pardonna de bon cœur à Jerzé.