âgé de cinquante-huit ans.
[218] Pellisson a donné la relation détaillée de ce différend. On
y lit toutes les pièces du procès, à l'exception de la première
lettre dans laquelle Boissat racontoit les traitements dont il se
plaignoit. On voit plus bas qu'il en avoit demandé lui-même la
suppression. (Voyez l'_Histoire de l'Académie françoise_; Paris,
1730, t. 1, p. 183.)
La Noye, aujourd'hui le marquis de Piennes, son ami, dès le temps que
Monsieur étoit en Flandre (ils l'avoient suivi tous deux), tâcha de
faire que le comte de Saulx se battît contre Boissat; mais il n'en put
venir à bout. Quand Pellisson fit l'_Histoire de l'Académie_, on
voulut savoir de lui s'il trouveroit bon qu'on y mît sa lettre à
l'Académie, comme on y mettoit toutes celles qui avoient été écrites à
la Compagnie. Il dit qu'on supprimât la première lettre; et quand on
lui demanda si on mettroit le reste, il ne répondit rien. Voilà son
silence pris pour approbation. On croit que, comme feu M. de Créqui
avoit dit qu'il n'étoit gentilhomme, il ne fût fâché qu'on vît dans ce
livre une assemblée de noblesse en sa faveur. Depuis, il s'est ravisé,
et un an après a demandé qu'on ôtât tout cela. On lui a promis de
l'ôter à la seconde édition; mais à quoi cela servira-t-il? La
première édition en sera plus chère. Si j'étois en la place du
libraire, je garderois dès à présent ce qui reste, je ferois une
seconde édition, et je vendrois sous main les premières; car on dira:
Je veux des bons, je veux de ceux où sont les coups de bâton de
Boissat.
Il est devenu dévot, a fait des vers latins de dévotion, et s'est
marié à Vienne; on ne l'a point revu à Paris. Il dit une plaisante
chose, une fois, à un gueux du Cours: «Mon ami, lui dit-il, je
m'appelle Boissat, je suis à Monsieur, et je viens de Flandre.»
Reprenons madame de Lesdiguières. Elle eut depuis un autre garçon. On
a parlé depuis de M. d'Humières avec elle.
La petite de La Vergne[219], fille de La Vergne, gouverneur de M. de
Brezé, qui, dit-on, ressemble à madame de Lesdiguières, dit un jour à
Roquelaure, comme il se mettoit auprès d'elle: «Monsieur, prenez garde
à la ressemblance.--Mademoiselle, répondit-il, prenez-y garde
vous-même.»
[219] Marie-Madeleine-Pioche de La Vergne, depuis comtesse de La
Fayette, auteur de _Zayde_ et de _la Princesse de Clèves_. Aymar
de La Vergne, son père, étoit gouverneur du Havre. Il nous semble
qu'on ignoroit jusqu'à présent qu'il eût été attaché à
l'éducation du maréchal de Brézé.
Enfin, il falloit que Roquelaure fût puni de toutes ses insolences en
apprenant ce que c'est que jalousie. Il devint amoureux de
mademoiselle Du Lude, une des plus belles, pour ne pas dire la plus
belle de la cour. Il promit cinq cents pistoles à une femme de la
mère, si l'affaire réussissoit; car la pucelle eût mieux aimé Vardes
que lui, qui n'étoit plus jeune. Le comte Du Lude, depuis un combat
qu'il fit avec Vardes durant le blocus de Paris, où ils se blessèrent
tous deux cruellement, avoit fait une amitié étroite avec ce jeune
cavalier, vouloit lui donner sa sœur et disoit: «Je n'aurai point
d'enfants, ma femme est stérile.» (C'est une chasseuse à outrance et
qui joue ici au mail publiquement en justaucorps[220].) «J'aime mieux
que mon ami ait tout qu'un autre.» Cependant l'affaire réussit, car
il fit bien de l'avantage à sa femme; et le lendemain des noces
Roquelaure compta les cinq cents pistoles à la suivante, et lui dit:
«Mademoiselle, en voilà encore cent par-dessus; mais prenez la peine
de vous aller marier où il vous plaira.» Il ne la voulut plus souffrir
auprès de sa femme. Nous en parlerons amplement dans les Mémoires de
la Régence.
[220] Rénée-Éléonore de Bouillé, princesse, femme du comte Du
Lude. Madame de Sévigné la présente aussi dans ce caractère, mais
elle la peint de cette manière qui lui est propre: c'étoit en
1672, au moment où l'armée se rendoit sur les bords du Rhin. «Je
fus hier à l'Arsenal,...... je trouvai La Troche qui pleuroit son
fils, et la comtesse Du Lude qui pleuroit son mari: elle avoit un
chapeau gris, qu'elle enfonçoit dans l'excès de ses déplaisirs;
c'étoit une chose plaisante; je crois que jamais chapeau ne s'est
trouvé à pareille fête: j'aurois voulu ce jour-là mettre une
coiffe ou une cornette. Enfin ils sont partis tous deux ce matin,
la femme pour le Lude, et le mari pour la guerre.» (_Lettre_ à
madame de Grignan, du 27 avril 1672.)
Deux ans après, il lui vint huit mille livres de rente d'une plaisante
façon. Un gentilhomme gascon, vieux garçon, en colère contre ses
parents, sur le point de mourir, voyant par sa fenêtre une maison qui
est à Roquelaure: «Je donne tout mon bien à M. de Roquelaure, dit-il.
Ecrivez, notaire. Sa terre m'a fait souvenir de lui.»
Quand il recherchoit mademoiselle Du Lude, la comtesse, mère de la
demoiselle, alla naïvement s'informer de lui à madame de Lesdiguières,
qui ne put s'empêcher d'en rire, et après lui en dit bien sérieusement
ce qu'elle en pensoit, c'est-à-dire que si sa fille vouloit avoir de
la complaisance, elle serait fort heureuse avec lui. En effet,
Roquelaure est bon mari.
LA TOUR ROQUELAURE.
La Tour, surnommé La Tour-Roquelaure, étoit bien parent de Roquelaure,
mais n'étoit point de la même maison, si ce n'est par les femmes; mais
on l'appela ainsi à cause qu'il étoit toujours avec le marquis, et que
ce fut lui qui l'introduisit dans le monde. Il étoit bien fait et
dansoit fort bien; vrai parent de Roquelaure pour l'insolence. Il eut
une forte galanterie avec madame de Montglas[221]. Un jour qu'il étoit
brouillé avec elle, il dit à la comtesse de Fiesque: «Pensez-vous que
je m'en soucie? J'en ai eu assez de choses.» Il dit aussi qu'il avoit
couché avec madame de Comminges, avec madame de Fosseuse et avec
madame d'Uxelles[222]. «Qui vous croiroit? dit la comtesse, vous
n'avez pas une lettre.--Vous avez raison, dit-il, je suis un fat. Je
ne coucherai plus avec pas une qu'elle ne m'ait écrit auparavant.
Cette Montglas ne m'a jamais voulu écrire à cause de cela.» Leur
querelle vint de ce qu'elle ne vouloit pas qu'il entrât, je ne sais
quel jour qu'elle avoit fait quelque remède; il entra pourtant et lui
parla du style de son cousin. On disoit à cette femme, en la consolant
des insolences de cet homme, qu'il falloit pardonner aux amoureux.
«Ah! pour amoureux, dit-elle en franche coquette, il l'est autant
qu'on le peut être.»
[221] Cécile-Élisabeth Hurault de Cheverny, petite-fille du
chancelier, avoit épousé, en 1645, François de Paule de Clermont,
marquis de Montglas. Elle a été maîtresse de Bussy-Rabutin,
qu'elle abandonna dans sa disgrâce. Le comte se vengea en la
faisant peindre sous les traits de la Fortune, avec cette devise:
_Ambo leves, ambo ingratæ_. (Voyez les _Souvenirs d'une visite
aux ruines d'Alyse, et au château de Bussy-Rabutin_, par M.
Corrard de Breban; Troyes, 1833, in-8º, pag. 18.)
[222] Marie de Bailleul, mariée, en 1645, à Louis Châlons Du Blé,
marquis d'Uxelles, mère du maréchal. Son mari étoit gouverneur de
Châlons, et n'étoit pas riche. Elle passoit pour galante; on fit
sur elle le couplet suivant:
Mon mari s'en est allé
A Châlons, en Champagne;
Il m'a laissé sans argent,
Mais avec mon enjouement
J'en gagne, j'en gagne, j'en gagne.
(_Airs et vaudevilles de cour, dédiés à Mademoiselle_; Paris,
Sercy, 1665, p. 295.)
Le comte de Fiesque écrivit en ce temps-là un billet sans signer à
Belesbat en ces termes: «M. de Belesbat est prié de se trouver chez M.
le marquis de Roquelaure pour, conjointement avec M. de La Tour,
vaquer aux affaires de leur vacation.» La Tour fut fort déferré de
cette équipée. On lui proposa, pour se raccommoder avec tout le sexe,
de faire la fête du Menteur, et que celles qui s'y trouveroient
seroient obligées de le recevoir chez elles; car les dames lui avoient
fermé la porte. Il n'y mordit point. Avant cela, se trouvant en lieu
obscur ou écarté avec madame d'Uxelles, il voulut entreprendre quelque
chose; elle le repoussa rudement. «Pardioux, lui dit-il, madame,
qu'auriez-vous dit d'un gascon qui n'eût rien entrepris en si belle
occasion?» La Tour fut tué à la guerre.
La comtesse de Fiesque écrivit un jour à madame de Montglas: «Ma
chère, venez me voir; il est quatre heures, et il n'est venu encore
personne; je suis au désespoir.»
Au carnaval de 1652, madame de Montglas fit une plaisante extravagance
chez la présidente de Pommereuil. On y devoit jouer _Pertharite, roi
des Lombards_, pièce de Corneille qui n'a pas réussi[223].
Mademoiselle de Rambouillet dit à Segrais, garçon d'esprit, qui est à
cette heure à Mademoiselle[224], qu'elle n'avoit point vu _l'Amour à
la mode_[225]; et qu'elle l'aimeroit bien mieux. «Dites-le à la
comtesse de Fiesque.» La comtesse le dit à Hippolyte; c'est le fils du
président de Pommereuil du premier lit, un benêt qu'on appeloit ainsi
parce qu'on lui faisoit la guerre qu'il étoit amoureux de sa
belle-mère. Hippolyte, qui étoit épris de la comtesse, alla dire aux
comédiens que, quoi qu'il coûtât, il falloit absolument jouer _l'Amour
à la mode_, et les envoya changer d'habits. On joue; madame de
Montglas réclame et fait bien du bruit. La comtesse et elle se
harpignèrent; les autres ne dirent rien. Au troisième acte, patience
échappa à madame de Montglas; elle crie tout haut: «Mon carrosse
est-il venu?--Non, madame.--Celui de l'abbé de Richou y est-il?
(Notez que c'étoit son galant.)--Oui, madame.» Elle sort, et, par une
plaisante rencontre, le comédien qui étoit sur le théâtre dit:
Retraite ridicule et fort extravagante.
C'étoit justement où il en étoit, et dans la comédie une femme se
retiroit comme cela brusquement. Cela fit rire jusqu'aux larmes.
[223] _Pertharite_, tragédie de Pierre Corneille, ne fut
représentée qu'une seule fois, en 1653.
[224] Il s'étoit attaché au comte de Fiesque, quand ce dernier
fut relégué en Normandie. Segrais est de Caen. (T.)
[225] Comédie de Thomas Corneille, en cinq actes, représentée en
1653.
LE CHEVALIER DE ROQUELAURE.
Le chevalier de Roquelaure[226] est une espèce de fou, qui est avec
cela le plus grand blasphémateur du royaume. On dit qu'il s'est un peu
corrigé. A Malte, il fut mis dans un puits, où on le laissa quelque
temps par punition. A l'armée navale, le comte d'Harcour fut sur le
point de le faire jeter dans la mer avec un boulet au pied. Cela ne le
rendit pas plus sage[227]; car quelques années après, ayant trouvé à
Toulouse des gens aussi fous que lui, il dit la messe dans un jeu de
paume..., baptisa et maria des chiens, et fit et dit toutes les
impiétés imaginables. On en avertit la justice. On y fut; mais ils se
défendirent. Enfin pourtant il fut pris. Quelques jours après il
corrompit le geôlier moyennant six cents pistoles: le geôlier se sauva
avec lui, dont mal lui en prit, car le chevalier lui prit son argent,
et le renvoya comme un coquin. On les suivit, et le chevalier fut
repris. Son frère aîné ne perdit point de temps, et obtint une
évocation à Paris, ou, pour mieux dire, une jussion de ne passer point
outre. Cela lui sauva la vie. Voilà le chevalier à Paris, qui, au lieu
de se retirer, ou du moins de vivre modestement, se promenoit à la vue
de tout le monde, ne bougeoit du cabaret, et menoit toujours sa vie
ordinaire. Quelques dévots représentèrent à la Reine que sa régence ne
prospéreroit point si elle laissoit ce sacrilége impuni. On donne donc
ordre, à l'insu du cardinal Mazarin, au prévôt de L'Ile de prendre le
chevalier; ce qu'il fit, non sans perdre de ses archers; et, du côté
du chevalier, Biran[228], un de ses frères, grand gladiateur, y fut
blessé. On le mena à la Bastille, où il fut assez long-temps. Le
cardinal assura le marquis de la vie de son frère; car pour la prison,
ses parents eussent été ravis qu'on l'y eût tenu à perpétuité. A la
cour on murmuroit de cette sévérité, et les femmes même disoient tout
haut: «qu'on n'avoit jamais vu arrêter un homme de condition pour des
bagatelles comme cela.» Madame de Longueville étoit de ce nombre.
Après il fut mené à la Conciergerie, et on parla tout de bon de lui
faire son procès. En ce temps-là, comme quelqu'un lui disoit qu'il
couroit fortune, et qu'il avoit Dieu pour partie, il répondit: «Dieu
n'a pas tant d'amis que moi dans le Parlement.» Quoiqu'il y eût bien
des témoins, on ordonna pourtant qu'il seroit plus amplement informé,
et cela peut-être pour lui donner le temps de faire évader les
témoins; mais le chevalier trouva que le plus sûr, sans doute, étoit
de s'évader lui-même. La femme du geôlier, nommé Du Mont, qui étoit
une grande coquette, à qui souvent le prisonnier donnoit les violons,
devint amoureuse de lui. Il se consoloit avec elle tout doucement; il
la gagna, et elle fit faire un trou par lequel il se sauva au bout
d'un an de prison. On dit qu'il jouoit au piquet avec le gros La
Taulade, qui étoit là pour dettes, quand on lui vint dire à l'oreille
que le trou étoit fait; il ne se le fit pas dire deux fois, et fit
semblant d'aller dire un mot à quelqu'un. Le chevalier sort; La
Taulade, las de l'attendre, alla voir pourquoi il étoit si long-temps;
il trouva le trou; l'occasion lui sembla belle, il voulut en faire
autant; mais il n'y put jamais passer: la mesure n'avoit pas été prise
pour lui. Le lendemain de l'évasion du chevalier il arriva douze
témoins contre lui; il en avoit eu peut-être avis, et c'est
apparemment ce qui obligea son amante à ne pas différer davantage: on
la prit avec son mari, et on la mena au Châtelet. Je pense qu'il n'y a
pas eu de preuves contre elle; pour moi, je le lui aurois pardonné, à
cause de sa générosité; car elle avoit mieux aimé se priver d'un homme
qu'elle aimoit, que de le voir prisonnier.
[226] Antoine de Roquelaure, chevalier de Malte. On dit dans
Morery que ce chevalier mourut jeune. Les généalogies dans ce
Dictionnaire ont été fournies par la famille. On verra par la
suite de cet article que les Roquelaure avoient intérêt à
dissimuler l'existence du chevalier.
[227] Un jour qu'il jouoit et perdoit, il blasphéma tant, qu'un
orage étant survenu, tout le monde eut peur et se retira; il
demeura seul à dîner, et disoit en regardant le ciel: «Tonne,
tonne, mordieu! tonne; tu penses me faire peur.» Un nommé
Frissart, grand joueur de paume et grand blasphémateur, fit un
jour venir un maçon pour lever un carreau d'un jeu de paume, où
il y avoit, disoit-il, un diable dessous. Il fallut le lever, et
il fit mille signes de croix avant qu'on le remît. (T.)
[228] Ce brave fut tué en second par un bâtard de Montauron qu'il
vouloit marquer, disoit-il, sur le nez. (T.)
Il revint à un an de là, et on ne lui dit plus rien. C'est un assez
plaisant _Robin_; il appelle son beau-frère cocu. On ne se fâche point
de tout ce qu'il dit. On croit qu'il a été amoureux de madame la
Princesse; il lui disoit tout ce qu'il lui plaisoit. Il la suivit à
Bordeaux; mais il ne l'a pas suivie en Flandre. Il dit plaisamment,
quand M. de Luynes, le janséniste, envoya demander dispense pour
épouser sa tante, mademoiselle de Montbason: «Des gens de notre
religion ne voudroient pas faire cela.» Il étoit tout mélancolique,
disoit-il, de ce qu'on lui avoit défendu de chanter la messe. Une fois
il disoit: «Je viens de ce bordel de la maréchale de Roquelaure.» Elle
lui disoit: «Chevalier, je suis toute triste, faites-moi rire.» Il lui
disoit cent extravagances. Un jour Romainville, illustre impie, son
ami, étoit à l'extrémité; un Cordelier vint pour le confesser. Le
chevalier prend un fusil, et couchant le Père en joue, lui dit:
«Retirez-vous, mon père, ou je vous tue: il a vécu chien, il faut
qu'il meure chien.» Cela fit tellement rire Romainville, qu'il en
guérit. Cependant le chevalier se confessa à quelques années de là, et
mourut comme un autre homme, en disant qu'il ne craignoit que de
n'avoir pas assez de temps pour se bien repentir. Il avoit les jambes
fort enflées, et il disoit: «Je les veux léguer à Laverdens.» C'est un
gros frère qu'il avoit.
BELESBAT.
Belesbat[229] se nomme Hurault, et est de bonne maison. Cette maison a
trois branches, celle de Vibraye, celle du chancelier de Cheverny,
dont madame de Montglas est petite-fille, et celle de laquelle
descendoit le père de M. de Belesbat. C'étoit un maître des requêtes,
et il l'a aussi été, et ensuite conseiller d'Etat. Il est demeuré
comme un amphibie entre la ville et la cour, quoi que dise ce couplet
contre lui:
Ah! que j'aime ce Belesbat,
Quoiqu'il soit un peu fat.
Barbe à coquille,
Et long en ses discours,
Galant de ville,
Et non galant de cour.
[229] Henri-Hurault de L'Hôpital, seigneur de Belesbat, fut reçu
conseiller au Parlement en 1633. Il devint ensuite maître des
requêtes, et mourut en 1684.
Depuis, quoiqu'il fût marié, il ne laisse pas de faire furieusement le
galant. Il avoit quarante ans qu'on l'appeloit en riant _le Beau
Ténébreux_, car il a l'honneur d'être pour le moins aussi brun qu'un
autre. Il cajoloit, il y a onze ans ou environ, la sœur de Du Gué
Bagnols[230], femme d'un maître des comptes, nommé Moussy. Or, durant
l'absence de Belesbat, qui, pour avoir dit quelque chose dont il se
fût bien passé sur la perte d'Armentières, eut ordre de faire un petit
voyage à Vannes, en Bretagne, la dame souffrit quelques autres galants
qui effacèrent un peu _le Beau Ténébreux_ de sa mémoire. Au retour, il
s'imagina de se maintenir par autorité; il lui défendoit tantôt
d'aller au Cours, de voir tels et tels hommes, et ne lui vouloit pas
donner la liberté de voir madame de Courcelles-Marguenat, sa bonne
amie, aussi femme d'un maître des comptes. Non content de cela, il
alla quereller cette madame de Courcelles, et, en présence de quelques
personnes, il lui reprocha de l'avoir ruiné auprès de madame Moussy,
qu'elle lui avoit donné un autre galant, et qu'elle vouloit que son
amie l'imitât, et ne se contentât pas d'un à la fois, «car,
ajouta-t-il, madame, on sait bien que tels et tels vous servent,» et
les nomma. Comme cette femme se plaignoit hautement de cette
insolence, Brancas, l'un des galants que Belesbat avoit nommés, entra;
elle lui dit l'outrage qu'on lui venoit de faire. Brancas maltraita
l'autre de paroles, et le menaça de le faire sortir s'il continuoit,
et enfin Belesbat continuant toujours, il le prit par les épaules et
le mit dehors, puis ferma la porte de la chambre. Belesbat ne s'en
tint pas là, car il alla prier le prince d'Harcour, qui lui donnoit
quelque ombrage, de ne plus voir cette madame de Moussy. «J'y suis
engagé il y a long-temps, lui dit-il en présence de Laigues[231], et
si elle vous voyoit, je lui ferois un affront.» Il lui en fit un en
effet, car il fit avertir Moussy par un billet de se trouver à
Saint-Gervais (c'est leur paroisse), où une personne lui diroit une
chose qui lui importeroit extrêmement. On dit qu'il reçut ce billet en
présence de sa femme, et qu'elle fut aussi à Saint-Gervais, sans dire
rien, car elle se doutoit de quelque chose. Là, elle vit que madame de
Belesbat[232] présentoit des lettres à Moussy. Cette femme, ravie de
se venger, lui dit: «Monsieur, ce sont des lettres de votre femme à M.
de Belesbat; où vous verrez _Pierre_, c'est vous.» Moussy, chose
extraordinaire pour un maître des comptes, et qui passe pour une assez
pauvre cervelle d'homme, et qui, d'ailleurs, étoit jaloux, car on dit
que souvent il a fait faire des représentations à sa femme par toute
la famille assemblée, et que là on vespérisoit[233] terriblement la
pauvre chrétienne; Moussy prit les lettres, et répondit à madame de
Belesbat que ce n'étoit pas là l'écriture de sa femme, et que c'étoit
une imposture. Pour faire le conte bon, on ajoutoit qu'il lui avoit
dit: «Madame, si vous étiez tant soit peu jolie, je pourrois me venger
de votre mari; mais ma foi je me punirois plus que lui.»
[230] Il est parlé de ce maître des requêtes dans l'Historiette
de Roquelaure. (T.)
[231] Ce Laigues est mêlé dans toutes les intrigues du temps. Il
étoit fort lié avec Montrésor; le cardinal de Retz en parle
fréquemment dans ses _Mémoires_.
[232] Renée de Flexelles, fille de Jean de Flexelles, seigneur de
Bregy. Elle se maria en 1637, et mourut en 1707.
[233] _Vespériser_, réprimander. Cette expression, tout-à-fait
hors d'usage, est dérivée du mot _vespérie_: on appeloit ainsi le
dernier acte de théologie que devoit soutenir le licencié avant
de prendre le bonnet de docteur; cet acte se faisoit la veille au
soir du jour où devoit avoir lieu la réception; celui qui
présidoit donnoit au répondant quelques avis, qui pouvoient bien
quelquefois sentir la réprimande. (Voyez le _Dict. de Trévoux_.)
La dame accusée a dit pour sa défense que Belesbat avoit ôté à un de
ses laquais une lettre qu'elle écrivoit à une de ses amies, et que sur
son écriture il en avoit fait contrefaire quantité; et assez de gens
ont dit que cela étoit vrai, et que Belesbat étoit homme à se vanter
sans fondement; mais cette femme a fait encore une galanterie depuis
avec Fieubet, maître des requêtes. Cela n'a pas servi à contredire
l'histoire de Belesbat. Le mari prit cela pour argent comptant, ou
feignit de le prendre, et envoya prier l'abbé de Belesbat[234] de
venir parler à lui chez M. de Saint-Gervais, et lui dit qu'il s'étoit
voulu plaindre à lui de l'injure que son frère lui avoit faite, parce
qu'il le croyoit homme d'honneur; qu'il lui déclaroit que si M. de
Belesbat ne se dédisoit de ce qu'il avoit dit, il le tueroit partout
où il le rencontreroit. On disoit qu'il étoit assez étourdi pour cela.
Il est bien vrai qu'il fit un peu de peur au galant, et qu'il lui tira
vingt coups de pistolet dans ses fenêtres; mais enfin la fureur
martiale d'un maître des comptes ne peut pas durer long-temps. Il
traita sa femme à l'ordinaire, et on les a vus en ce temps-là à la
promenade ensemble. Belesbat, se voyant blâmé par tout le monde, dit
que c'étoit sa femme qui avoit surpris ces lettres, et que c'étoit un
tour de jalouse. Roquelaure dit là-dessus: «Ce galant de ville veut
m'imiter, mais c'est un poltron; il désavoue tout, moi je ne désavoue
rien.» Cela mit _le Beau Ténébreux_ en si méchante réputation,
qu'ayant été proposé dans une compagnie, lequel il vaudroit mieux
être de Belesbat ou de Saint-Germain-Beaupré, tout le monde conclut
pour le dernier.
[234] Paul-Hurault de L'Hôpital, prieur de Saint-Benoît-du-Sault,
mort d'apoplexie le 7 mars 1691.
Plus de quinze ans après, cette madame de Moussy et son mari se sont
séparés; le jeu en est plus cause que la galanterie, car elle étoit
bien passée. Elle jouoit quelquefois d'une telle fureur, qu'elle
couchoit pour cela dehors deux et trois nuits. On dit d'elle que pour
demeurer à coucher dans des maisons pour rejouer dès le matin, comme
on lui refusoit de la retenir, elle subornoit une servante pour
coucher avec elle.
MADAME DE COURCELLES-MARGUENAT,
ET MADAME DE CHAUVRY.
Cette madame de Courcelles, que Belesbat ne vouloit pas que madame de
Moussy vît, est fille d'un homme riche de Paris qui s'appeloit
Passart: elle a un frère maître des comptes. On la maria à un maître
des comptes, homme qui n'étoit point mal fait. Elle est petite et a
les yeux petits, mais elle est fort jolie et fort coquette. Sa mère
lui avoit tant fait entendre de messes, qu'elle n'en fut guère friande
quand elle fut mariée. Elle souffrit bien avec son beau-père, un vieux
fou, chez qui il falloit aller passer tous les ans six mois, en
Champagne; mais en revanche elle en tiroit beaucoup. Le premier qui a
fait galanterie avec elle est un conseiller au grand-conseil, nommé
Gizaucour; il est de Champagne et étoit voisin du beau-père, et frère
de la première femme de Courcelles. Ce Gizaucour se jeta dans la
débauche; c'étoit avant que d'être conseiller, et négligea la dame, ou
bien en fut négligé; mais il a eu la curiosité d'avoir toujours
quelqu'un des gens de la belle à lui, qui lui conte tout ce qu'elle
fait. Il dit que Brancas lui succéda, et que durant sa gueuserie,
madame de Courcelles répondit pour lui aux marchands. Un soir que
Courcelles vint par hasard, et contre sa coutume, dans la chambre de
sa femme, il y trouva Brancas qui prenoit congé; il le conduisit en
bas. Un valet, favori du mari, dit assez haut pour être entendu de la
femme: «Mordieu, je ne saurois souffrir que monsieur fasse comme cela
de l'honneur à un homme qui le fait cocu.» Elle le fit chasser; mais
il fallut six mois pour cela.