peine de ce qu'il lui pouvoit tant dire; enfin, on découvrit qu'il lui
disoit bien souvent des choses par cœur; et un jour qu'elle lui avoit
demandé le second volume de _Cassandre_, il ne le lui envoya pas, mais
il le lut toute la nuit, et le lendemain, il le lui récita d'un bout à
l'autre, sans s'amuser aux paroles de l'auteur, car il est constant
qu'il a la mémoire excellente. Son grand jugement au moins ne
l'empêche pas d'en avoir beaucoup. Il sait quelque chose, a de
l'esprit, dit les choses agréablement, n'est pas méchant, a de la
générosité, du cœur et est fort civil. «C'est dommage qu'il est fou,»
comme disoit M. de Chevreuse. A propos de sa civilité, on dit qu'un
savetier qu'il salua, car, par une tradition de sa maison, il salue
volontiers, lui dit: «Boutez sus, boutez sus; ce n'en est plus le
temps;» voulant dire qu'il n'y avoit plus lieu de faire une Ligue. On
disoit qu'à une collation à Meudon, il fit venir des marionnettes et
des joueurs de passe-passe, et que le bateleur, au lieu de dire à son
chien: _Pour le roi de France_, disoit: _Allons, pour mademoiselle de
Pons_, et qu'au lieu du roi d'Espagne, il disoit: _Pour madame de
Bossu_.
Cet amour ne plaisoit nullement à madame ni à mademoiselle de Guise;
et cela les mit si mal, qu'il ne les voyoit plus. Un jour,
mademoiselle de Guise se résolut de lui parler, et le disposa à voir
madame sa mère. Elle n'y perdit point de temps et fit si bien que
madame de Guise et son fils conclurent toutes leurs affaires. Or, il y
avoit dans la maison pour deux cent mille livres de pierreries; elles
lui appartenoient, il les vouloit avoir. Sa mère, qui voyoit bien que
c'étoit pour donner à mademoiselle de Pons, fit ce qu'elle put pour ne
s'en point dessaisir; mais voyant qu'il s'y opiniâtroit, elle donna
les mains, à condition toutefois qu'il trouveroit bon qu'on lui
rembourseroit un collier de dix mille livres que mademoiselle de Guise
avoit accoutumé de porter. Il n'y voulut pas consentir, et
mademoiselle de Guise, indignée de cette dureté, défit ses perles sur
l'heure, et les lui alloit donner, quand un homme vint dire quelque
chose à l'oreille de M. de Guise. Il y a apparence que c'étoit un
message de la demoiselle. Il part sans songer à ses pierreries. Madame
de Guise, voyant cela, porte la cassette de pierreries à madame
d'Orléans, et, quand M. de Guise la redemanda, on lui dit qu'elle
étoit chez Madame. Cela l'irrita tellement, qu'il commanda à un des
siens d'aller dire de sa part à madame de Guise qu'elle sortît tout
présentement de l'hôtel de Guise. Ce gentilhomme s'en voulut excuser;
mais il lui dit que s'il ne le faisoit, il lui feroit sauter les
fenêtres. Il y alla donc; mais l'affaire s'accommoda. Madame de Guise,
qui avoit tant craint madame de Bossu, eût bien voulu la tenir, tant
elle avoit peur de mademoiselle de Pons.
Quelque temps après il partit pour aller à Rome, avec un frère de
mademoiselle de Pons, qu'on appeloit le comte de Rochefort, disant
qu'il vouloit sortir d'embarras; que madame de Guise, avant qu'il
aimât mademoiselle de Pons, lui disoit qu'il n'étoit point le mari de
madame de Bossu, et qu'à cette heure elle dit que si; et que, pour
lui, il s'en vouloit tenir au jugement du Saint-Père. Il ne fut pas
plus tôt parti que les rieurs disoient: Que ce Pont pourroit bien être
à la fin un _Pont au change_; et d'autres que ce _Pont_ avoit grand
besoin d'un _garde-fou_; d'autres que les fondemens n'en valoient
rien, et qu'il pourroit bien devenir _Bossu_. Et on dit qu'en passant
en Provence, il pria un président de demander pour lui mademoiselle
d'Alez en mariage. Il laissa à Paris un train complet dans une maison
proche du Palais-Royal, dont mademoiselle de Pons se servoit quand
elle en avoit besoin, jusqu'à se faire apporter à manger dans sa
chambre, car elle en avoit une à part. Elle y fit même tendre un lit
de M. de Guise, parce qu'elle devoit faire des remèdes durant quelques
jours, et qu'elle vouloit qu'on la vît dans un beau lit.
Son combat avec Coligny, son voyage de Naples, la suite de ses amours
et ses autres aventures seront dans les Mémoires de la Régence.
M. de Guise parloit un jour d'un jeune garçon nommé Quinault, qui fait
des comédies où il y a beaucoup d'esprit. «Vous voyez, dit-il, c'est
le fils d'un boulanger; il n'enfourne pas mal. C'étoit le valet de
Tristan; Tristan étoit à moi; c'est comme Élie, qui laissa son manteau
à Élisée.--Cela seroit bon, dit Bourdelot qui étoit présent, si
Tristan eût eu un manteau.» M. de Guise ne sut que répondre, lui qui
s'étoit vanté que Tristan étoit à son service[209].
[209] M. Beffara, dont on connoît les patientes et utiles
recherches, a retrouvé sur les registres de la paroisse de
Saint-Eustache, à Paris, sous la date du 3 juin 1635, l'acte de
naissance de Philippe Quinault; il y est dit être fils de Thomas
Quinault, _maître boulanger_, et de Perrine Riquier. Quinault n'a
jamais servi Tristan l'ermite, mais ce poète l'avoit élevé avec
son propre fils qu'il perdit fort jeune. Pénétré de
reconnoissance, Quinault demeura près de Tristan, et il tâcha,
par ses soins assidus, de le consoler dans sa douleur. (Voyez la
_Notice sur Quinault_, à la tête de ses _Œuvres choisies_;
Paris, Crapelet, 1824, in-8º, p. 5.)
MADAME DALOT.
Madame Dalot est fille d'un simple bourgeois d'Agen, qui la laissa en
fort bas âge riche de cinquante mille écus. Elle avoit encore sa mère
qui avoit aussi du bien. La chambre de l'édit étoit alors à Agen.
Viger, conseiller huguenot, songea à épouser la mère, et à faire
épouser la fille à son fils; mais la fille étoit si jeune qu'on ne put
que les accorder. Elle eut de l'aversion pour ce garçon, et elle
n'avoit pas encore douze ans qu'elle devint amoureuse d'un jeune homme
de la ville, nommé Dalot, qui étoit bien fait et entreprenant; elle
consentit qu'il l'enlevât; mais cela n'étoit pas aisé; car madame de
Viger, sa mère, la gardoit soigneusement. Néanmoins, il gagna une
servante qui l'avertit de tout, et madame de Viger étant absente, il
fut introduit dans la maison trois heures avant jour. Comme il alloit
à tâtons, au lieu de sa maîtresse il enleva une jeune fille qui
couchoit avec elle. Il étoit déjà assez avant dans la rue quand il
reconnut son erreur; il fallut donc retourner. Par bonheur il étoit
le plus fort, et encore il avoit eu la prévoyance de mettre des
tire-fonds aux portes voisines, de peur qu'on ne vînt au secours. Il
sortit avec la demoiselle par un trou qu'il avoit fait faire à la
muraille de la ville, et se retira dans un château d'un homme de
qualité. Là, il fut assiégé dès le lendemain, et il tint le siége tant
qu'il eut des vivres. Une belle nuit qu'il faisoit fort obscur, il se
sauva avec sa maîtresse en Rouergue, après l'avoir descendue par une
fenêtre; ce fut chez M. d'Arpajon, qui lui donna retraite dans une de
ses maisons; mais le crédule Viger lui faisant peur, ils se déguisent
en pélerins et prennent le chemin de Notre-Dame-de-Craux. En ce
voyage, la pauvre petite eut bien de la peine à s'empêcher d'être
reconnue; elle étoit déguisée en homme. Enfin, ils passèrent en Savoie
et s'allèrent jeter aux pieds de la princesse de Piémont, aujourd'hui
madame de Savoie[210]. Elle les prit en affection et fit instruire la
dame en sa créance, car elle étoit huguenote. Viger, qui avoit des
amis à la cour, fit tant envers le cardinal de Richelieu, que la
princesse fut obligée de la renvoyer à Paris, où elle fut mise chez
feu madame la comtesse[211]. On dit que M. le cardinal en devint
amoureux, et que Dalot en eut bien de la jalousie. Par arrêt du
Conseil, elle fut mise dans un couvent, afin d'être en liberté de dire
si Dalot l'avoit enlevée de gré ou de force, et si elle le vouloit
toujours pour mari. Quelque temps après étant introduite au Conseil
d'en haut, elle dit que Dalot l'avoit enlevée de son consentement, que
c'étoit son mari et qu'elle n'en auroit jamais d'autre. Ils
retournèrent en Savoie, d'où, je ne sais par quelle aventure, ils
s'allèrent établir en Guienne. Dalot mourut bientôt après. Elle disoit
qu'elle n'avoit point de peur du Roi ni des princes quand elle parla
au Conseil, mais seulement du cardinal de Richelieu, et qu'il la
faisoit trembler.
[210] Chrétienne de France, duchesse de Savoie, fille de Henri
IV.
[211] On joint ici une lettre de la princesse de Savoie au
cardinal de Richelieu, relative à madame Dalot. Elle fait partie
de la collection d'autographes de M. Monmerqué, un des éditeurs:
«MONSIEUR MON COUSIN,
«Je vous ay fait une prierre sur un fait qui regarde l'Eglise et
la religion; je m'asseure que ces raisons vous auront esmue,
oultre ma considération, à y porter vostre assistance; de quoy
j'ay désiré de vous remercier. Le Roy et la Reyne madame ma mère
m'ont fort obligée de considérer à ma prierre les justes plaintes
de cette damoiselle fort persécutée en hayne de sa conversion. Je
recepveray à beaucoup de faveur sy vous les assistez et secondez
les intentions de leurs majestés, affin qu'elle obtienne justice
du tort que beau père et mère luy ont fait en sa personne et en
ses biens. Le sieur Dallot, son mary, va interiner son abolition.
Je vous recommande l'un et l'autre en la suite de cest affaire,
parce que je serois bien ayse de les mettre en repos, et que je
crois en cela faire une grande charité, en quoy je m'asseure vous
voudrez prendre part, et me tesmoigner que vous avez agréables
mes prierres, vous asseurant que j'estime tousjours
très-véritablement vostre amitié, et que je vous continue la
mienne, comme estant,
Monsieur mon cousin,
Vostre affectionnée cousine,
CHRESTIENNE.
De Thurin, le 3 janvier 1626.»
Il prit une vision à elle et à deux veuves de qualité de faire un
couvent comme celui des chanoinesses de Miremont, et elles disoient
qu'elles attendoient des bulles du pape pour cela. Cette femme avoit
été fort belle et fort galante: elle eut une fille de Dalot, dont elle
étoit furieusement jalouse, car elle avoit vingt-trois ou vingt-quatre
ans de plus que sa fille, qui n'étoit pas moins belle qu'elle avoit
été à cet âge-là. La fille de son côté n'étoit pas moins galante, et
elle haïssoit sa mère comme la peste. Toutes deux sont _pestes_, mais
ne manquent point d'esprit. Dans les derniers troubles, le comte
d'Harcourt coucha, dit-on, avec la mère. Un page de Saint-Luc, qui
cherchoit le comte, ne le trouvant point dans tout le logis de madame
Dalot (on lui avoit dit qu'il y étoit), ouït du bruit en passant près
d'un cabinet; il prête l'oreille, il entend madame Dalot qui disoit:
«Ah! mon prince, que faites-vous? que voulez-vous faire?» Parmi cela,
il y avoit un bruit de chaises; peu de temps après on ne dit plus mot;
il n'y avoit que les chaises qui parloient. Saint-Luc fit faire le
conte au page devant tout le monde. Le prince de Conti en conta un peu
à la fille; Sarrazin un peu davantage et quelques autres; mais M. de
Candalle pouvoit bien avoir mis l'aventure à fin.
M. DE ROQUELAURE[212],
BOISSAC, MADAME DE LESDIGUIÈRES.
Le maréchal de Roquelaure eut des garçons de sa seconde femme, et des
filles aussi en assez bon nombre. Du premier lit il n'avoit eu que des
filles. Il en maria une à feu M. de Gramont, père du maréchal; une
autre à feu M. de Noailles, et une troisième à M. de La Vauguyon, père
de feu Saint-Mégrin. L'aîné de ses garçons, qui est aujourd'hui duc à
brevet, entra dans le monde long-temps après la mort de son père. La
mère a vécu fort long-temps, et ils ont eu bien des choses à démêler
ensemble. Il y avoit assez d'argent; mais il n'y avoit que vingt mille
livres de rente en fonds de terre. On n'a jamais guère vu un homme
plus gascon ni plus haut à la main, sans avoir la réputation de brave.
Il avoit un tel empire sur les gens de sa volée qu'il les appeloit
presque tous par leur nom, et les autres ne le traitoient guère ainsi.
Feu Saintot-Lardenay, maître des cérémonies, pour faire l'homme
d'importance, un jour à l'hôtel de Bourgogne, crioit d'une loge à
Roquelaure, qui étoit vis-à-vis: _Roquelaure! Roquelaure!_ L'autre lui
répondit: _Saintot, este familiarité ne se font_.
[212] Antoine, baron de Roquelaure, né en 1543, maréchal de
France en 1615, mort à Lectoure en 1625.
En une assemblée, un conseiller au parlement, nommé Blancmesnil, de la
famille des Potiers, fils de feu M. d'Ocquerre, secrétaire d'État, et
par conséquent cousin de M. de Fresnes, eut prise avec lui pour un
siége; et, sur ce que quelqu'un dit que c'étoit un conseiller au
parlement, «Un conseiller, mesdioux,» reprit-il, «des bâtons, des
bâtons.» L'affaire s'accommoda; mais Blancmesnil s'éloigna pour
quelque temps; depuis il s'est fait président aux enquêtes. Roquelaure
trouva son _Roquelaure_ quelque temps après; car ayant été pris avec
Saint-Mégrin à la bataille d'Honnecourt, ce neveu, qui étoit pourtant
aussi vieux que lui, en je ne sais quelle rencontre, lui donna un beau
soufflet au sortir de prison. Le maréchal de Gramont les accommoda. En
une assemblée, madame Aubert, dont nous parlerons ailleurs, l'ayant
pris à danser, il se tourna vers un homme de la cour qu'il appeloit
son gouverneur: «Mon gouverneur, lui dit-il tout haut, danserai-je
avec cette bourgeoise?» Sur cela on fit ce vaudeville:
Roquelaure est un danseur d'importance;
Mais
S'il ne connoît l'alliance,
Il ne dansera jamais.
On en fit un autrefois qu'il étoit amoureux de madame de Guemenée;
c'est, je pense, sa première galanterie. Le voici:
Marquis de Roquelaure,
Vous êtes un faux galant;
Allez, petit frelaure[213],
Cajoler la Beaustant;
Car pour une princesse,
Vos brusques gentillesses
N'ont pas assez d'attraits;
Retournez au Marais.
[213] _Frelaure_, ou _frelore_, vieux mot qui vient de
_verloren_, qui signifie en allemand, perdu, gâté. Pendant les
guerres de religion, les Landsknechté ou Lansquenets avoient
introduit beaucoup de mots dérivés de l'allemand dans la langue
françoise.
Un jour qu'il étoit dans le carrosse d'un homme de la cour, je n'ai pu
savoir son nom ou je l'ai oublié, comme ils passoient par la Place
Royale, madame de Guemenée, qui sortoit en carrosse, pria celui avec
qui étoit Roquelaure qu'elle lui pût dire un mot. Il arrête, et ils se
parlent portière à portière. Roquelaure étoit de l'autre côté, elle ne
fit pas semblant de le voir. Son ami l'en railla et lui dit:
«Roquelaure, la princesse ne te connoît plus.» Cela le mit en colère.
«La princesse ne me connoît plus, dit-il, j'ai pourtant pièces en main
pour prouver qu'elle me doit bien connoître.» Il dit encore bien
d'autres sottises en divers lieux; et sur cela mademoiselle de Rohan
lui ayant voulu faire des reproches de ses médisances, et lui ayant
dit que madame de Guemenée étoit une personne de laquelle on ne
parloit point: «On parle de tout le monde, lui répondit-il;
mademoiselle, on parle même de vous.» Depuis il a dit à M. d'Avaugour,
en présence de Barrière: «Te souvient-il, Avaugour, quand je te
rencontrai sur les escaliers de la Guemenée, que tu avois une croix du
bois de la vraie croix, dont elle t'avoit fait présent? Je venois de
la b..... trois fois, ou Dieu me damne! et cependant elle faisoit la
bigotte avec d'Andilly. Je me moquois bien de toi, qui pensois gagner
quelque chose avec ta croix.»
Avant que de parler de madame de Lesdiguières, il faut dire ce qui
arriva à Roquelaure en une compagnie particulière. Quelques femmes
avoient soupé chez feu Du Gué Bagnols[214], depuis grand janséniste,
alors garçon. Madame d'Orgères,[215] qu'on appeloit alors mademoiselle
Garnier, aujourd'hui madame de Champlâtreux, y étoit. L'après-souper,
Châtillon, La Moussaye, Roquelaure et quelques autres y allèrent. On
eut beau dire que c'étoit une compagnie fort particulière, ils
entrent; on fut contraint de leur faire bon visage, et enfin chacun
s'attacha à celle qu'il rencontra le plus à propos. Il y avoit un lit
dans la chambre; plusieurs y étoient couchés: Roquelaure se mit à
badiner avec une femme qui lui sembla d'assez bonne composition. Il y
avoit du feu; mademoiselle Garnier étoit auprès de la cheminée; la
plupart de la compagnie s'en approcha. Le marquis trouva tout assez
bien disposé: il tire un homme de sa connoissance à part, et lui dit
qu'il le prioit de faire en sorte qu'on amusât mademoiselle Garnier...
L'autre y va, et Roquelaure, retourné à sa dame,...... en eut tout ce
qu'il voulut sans partir de là. L'insolence qu'il fit à feu madame de
Lesdiguières est ce qui a fait le plus de bruit, et avec raison; car
un soir, au bal, s'étant mis derrière elle et madame de Longueville,
il dit à cette princesse: «Madame, que vous avez été trahie! Toutes
les confidences que vous avez faites à cette ingrate, dit-il en
montrant madame de Lesdiguières, n'ont pas été tenues secrètes, comme
elles devoient. Voici le sein qui les a toutes reçues; c'est à moi
qu'elle a tout dit.» Et ensuite, il dit d'étranges choses de la pauvre
duchesse. Non content de cela, il écrit au mari même ce qu'il disoit à
tout le monde, à savoir que, dans une grande maladie que lui,
Roquelaure, venoit d'avoir à Fontainebleau, madame de Lesdiguières, au
commencement, avoit envoyé tous les jours pour savoir de ses
nouvelles, puis de deux jours l'un, après de loin en loin, et enfin
plus du tout; que, le voyant en danger, elle avoit trouvé moyen de
retirer toutes ses lettres, et que quand il fut guéri, elle ne le
voulut plus recevoir. On dit que se voyant exclu, il dit au suisse:
«Suisse, que je voie au moins mon fils; apporte-moi mon fils.» Perdant
contre Créqui, héritier présomptif de M. de Lesdiguières avant qu'il
eût un fils, il lui disoit: «Créqui, tu te venges, tu te venges.
Créqui, sans moi tu eusses eu une belle succession; c'est moi qui lui
ai fait un héritier.» On fit en ce temps-là un testament au nom de
Roquelaure, où on lui faisoit donner son fils à M. de Lesdiguières, et
son esprit à Créqui. Ce M. de Créqui, aujourd'hui premier gentilhomme
de la chambre, et duc à brevet, n'a jamais passé pour un grand
personnage. On disoit, pour rire, que, quand on manda par lui au
cardinal de Valençay qu'il se retirât, le cardinal avoit dit: «Je vois
bien qu'on veut que je m'en retourne; car on m'a envoyé un cheval.»
Roquelaure disoit qu'il avoit dépensé quarante mille écus auprès de
cette _carogne_; il l'appeloit ainsi. Une demoiselle qu'elle avoit
nommée Saint-Nazaire en avoit un diamant de douze cents écus. Le jeu,
où il est très-heureux, lui fournissoit de quoi faire toute cette
dépense. On disoit qu'il avoit pris quelque jalousie de M. d'Enghien,
qui pourtant ne s'est jamais attaché à elle, quoiqu'elle fût bien
faite, et qu'elle ne manquât point d'esprit; il avoit le cœur
ailleurs. Cette insolence fit un bruit épouvantable. Le coadjuteur,
cousin germain de la duchesse, qui avoit été un peu amoureux d'elle,
et qui dès le temps de la princesse de Guemenée en vouloit déjà à
Roquelaure, le coadjuteur donc, voyant que son frère le duc de Retz ne
s'en remuait pas autrement, alla trouver le cardinal Mazarin et lui
dit: «Si on ne fait taire Roquelaure, je ne réponds pas que mes amis,
que j'ai eu de la peine à retenir, ne le punissent de son insolence.»
Le cardinal promit d'y mettre ordre. Le jour même, Roquelaure étant
allé, assez bien accompagné, aux Tuileries, le duc enfin se réveilla,
et avec ses amis et ceux de son frère y alla si bien secondé que le
marquis fut contraint de se retirer. Roquelaure envoya sur cette
insulte appeler le duc, qui fut trois quarts d'heure à l'attendre au
rendez-vous (c'étoit à la Place Royale), jusqu'à ce qu'un des siens
l'y surprit; car il étoit seul. Il envoya ce gentilhomme dire à
Roquelaure qu'il falloit aller derrière les Petits-Pères, et qu'il se
pourvût d'un second. Roquelaure s'y fait porter en chaise; mais la
chose étoit si secrète que ses porteurs le savoient, et le furent dire
à Montauron, qui étoit dans l'église à la messe; car il étoit fête;
ainsi ils furent arrêtés. Il y en a qui ne le content pas si à
l'avantage de ce duc, qui à la vérité n'est pas un grand personnage;
mais j'ai ouï dire à gens non suspects une chose de lui qui me feroit
croire qu'il n'a pas manqué au rendez vous, c'est qu'un simple
gentilhomme de Bretagne l'ayant fait appeler, il y alla. C'est un si
grand rêveur, qu'une fois il se jeta, en rêvant, dans un canal où il
se pensa noyer. Une fois il fit une sottise sans rêver. A Ingrande,
sur la rivière de Loire, il y a une espèce de barque armée pour les
traites foraines qui va visiter les bateaux: il crut qu'on lui faisoit
tort d'en user ainsi envers lui, et fit jeter dans l'eau le commis
sans dire gare; après il se trouva que le commis lui venoit présenter
des melons.
[214] Il a été intendant de Lyon. La spirituelle madame de
Coulanges étoit sa fille.
[215] Voyez plus bas l'article de madame d'Orgères.
Pour Roquelaure, il est fanfaron. Je crois qu'il ne s'est battu qu'une
fois, où il n'eut qu'un coup dans ses chausses pour toute blessure:
jamais on ne put l'obliger à changer d'habit, et il alla faire des
visites avec ce haut-de-chausses. Le coadjuteur, avec son
empressement, fit un peu rire les gens, et on disoit: «Ce prêtre en
veut donc aussi à la duchesse.» M. de Lesdiguières ne s'ébranla point
pour tout cela, et fit par stupidité tout ce qu'un autre auroit pu
faire par philosophie. Enfin Roquelaure eut ordre de s'éloigner pour
quelque temps.
Roquelaure ne fut pas plus tôt de retour que le bruit courut, car il
suffit qu'un homme soit en réputation de bonnes fortunes pour lui en
attribuer cent, que madame de Sully, fille du chancelier, avoit pris
la place de madame de Lesdiguières, et qu'on y avoit vu entrer
Roquelaure par la porte de derrière à heure indue. On l'y avoit vu
entrer parce qu'étant sur le soir avec d'autres fainéants comme lui,
il leur dit: «Vous autres, vous allez les uns au Palais-Royal, les
autres jouer, moi je vais à dames;» disant cela, en se peignant et
faisant l'homme accablé de bonnes fortunes. On le suivit et on le vit
entrer à l'hôtel de Sully, comme j'ai dit; mais c'étoit pour une
suivante appelée Pelloquin[216]. Roquelaure dit qu'il avoit gagné la
confidente de madame de Lesdiguières, et que M. le duc d'Enghien,
comme il l'avoit su d'elle, écrivoit à madame de Lesdiguières dans les
lettres de madame de Longueville. M. le duc fit une fête pour elle, où
Roquelaure ne vouloit pas qu'elle allât. Elle s'excusa sur ce qu'il
avoit eu tort de la laisser engager, et qu'elle ne pouvoit pas du soir
au matin feindre une maladie; elle y fut donc quoiqu'il fût encore
venu pour la prier de n'y pas aller; cela acheva de le désespérer. Il
dit pour ses excuses du vacarme qu'il fit, qu'elle le menaça de le
faire maltraiter. Je doute que cela soit vrai.
[216] Il y avoit un maréchal-ferrant de ce nom-là à la rue
Saint-Antoine, qui avoit un mouton qui le suivoit partout; il lui
disoit toujours: «Plus tu deviens grand, plus tu deviens bête.»
Cela a fait un proverbe: _il ressemble au mouton de Pelloquin,
plus il devient grand, plus il devient bête_. (T.)
Madame de Lesdiguières, pour vérifier la médisance de Roquelaure,
souffrit depuis les galanteries de M. d'Émery: on voyoit Césarin, fils
de l'intendant de la duchesse, aller et venir sans cesse dans le
cabinet de cet homme. Dès le vivant du maréchal de Créqui, son
beau-père, elle avoit fait parler d'elle. C'est sur cela que
Boissat[217] l'académicien, frère de Boissat, bon officier de
cavalerie, s'avisa de lui donner la _baie_, comme font les masques en
Dauphiné et en Provence. Au carnaval, c'étoit à Grenoble, il s'habilla
donc en sage-femme, et avoit un écriteau sur l'estomac, où il y avoit:
Il n'y a que moi de _sage-femme_. Il dit quelque chose à la dame dont
elle s'offensa fort, outre qu'elle prit l'écriteau à son désavantage.
Il lui dit aussi en lui présentant des ciseaux, «qu'il les lui donnoit
parce qu'elle découpoit fort bien.» Irritée au dernier point, et fière
de sa lieutenance de roi, car M. le comte de Soissons, qui étoit
gouverneur de Dauphiné, vivoit encore, elle obligea son mari, qu'on
appeloit alors le comte de Saulx, à le faire maltraiter. Boissat eut
des coups de bâton, et fut fort blessé à la tête. Par une démangeaison
d'écrire, il écrivit sa déconvenue à l'Académie; car il croyoit
qu'elle engageroit le cardinal de Richelieu à venger l'affront fait à
une personne du corps. Mais il n'avoit pas plus de jugement en cela
qu'en autre chose[218]. C'est un homme d'esprit, mais il est hâbleur
en diable. Ce qu'il a fait en vers et en prose n'est que médiocre. Je
me souviens qu'il vint à Paris incontinent après, et que madame
d'Harambure qu'il vit de nuit, car il ne se montroit point, lui ayant
dit: «Oseroit-on vous parler d'oublier?--Ah! répondit-il, j'ai reçu
des coups trop près de la mémoire.»