Ce voyage d'Angleterre lui valut encore beaucoup en une chose, c'est

qu'il en apporta l'_invention des chaises_, dont il eut le don en

commun avec madame de Cavoie[193]. Pour les faire valoir, il n'alloit

plus autrement, et durant un an on ne rencontroit que lui par les

rues, afin qu'on vît que cette voiture étoit commode. Chaque chaise

lui rend toutes les semaines cent sous; il est vrai qu'il fournit de

chaises, mais les porteurs sont obligés de payer celles qu'ils

rompent. Souscarrière enleva la fille d'un nommé Roger, écuyer _in_

_ogni modo_, à ce qu'on dit, de feu M. de Lorraine[194]. L'affaire

s'accommoda, et on disoit qu'il eût eu beaucoup de bien, sans le

désordre qui arriva. Cette femme se laissa cajoler par Villandry,

cadet de celui que Miossens tua. Il en découvrit quelque chose. On dit

qu'il la menaça du poignard, et qu'il fit semblant de la vouloir jeter

dans le canal de Souscarrière (c'est vers Gros-Bois). Enfin il eut

avis qu'elle avoit donné un bracelet de cheveux à Villandry, et qu'il

y avoit eu des rendez-vous[195]. Notre homme en colère, et sans

considérer qu'il avoit jusque là donné assez mauvais exemple sur la

fidélité à sa femme, rencontre Villandry aux Minimes de la place

Royale, à la messe, où il lui donna un soufflet, et mit l'épée à la

main dans l'église. Villandry l'appela, et, craignant un peu son

adresse, voulut se battre à cheval contre lui dans la place Royale

même; mais il ne laissa pas d'être battu. On dit que Villandry lui

dit: «Je vous poignarderois si ma réputation étoit établie; mais il

faut que je me batte.» Il lui falloit dire à ce jeune homme: «Mais il

faut que vous le battiez;» car c'est justement l'épigramme de

Gombauld:

Il fut battu, le bon seigneur,

En présence de plus de quatre,

Et, pour réparer son honneur,

Il s'alla faire encore battre.

[193] _Voyez_ les _Antiquités de Paris_ par Sauval, t. 1, p. 192.

[194] Elle s'appeloit Anne des Rogers; son père étoit intendant

de la duchesse Nicole de Lorraine. Elle mourut le 20 août 1650.

(Voyez le père Anselme au lieu cité.)

[195] Étant à la campagne avec sa femme, il surprit une lettre

d'elle à Villandry; il la mena dans le parc, puis il la fit

entrer dans un cabinet qui y étoit, et là lui dit en lui montrant

sa lettre qu'elle priât Dieu. Ce ne fut point pour faire

semblant, car il tira une baïonnette, et lui voulut donner un

coup qu'elle para, et eut deux doigts blessés. Voyant son sang,

il en eut pitié, et lui pardonna, mais à condition de ne se voir

jamais. Il servit deux mille louis d'or dans un plat au roi

d'Angleterre en un repas à Paris. Il eut l'insolence de faire

prendre le deuil de la duchesse de Lorraine (Nicole) à un bâtard

qu'il avoit. (T.)

On blâma la Reine de n'avoir point puni l'irrévérence de Montbrun (il

s'appela ainsi depuis qu'il fut marié) d'avoir frappé et mis l'épée à

la main dans une église, et encore durant qu'on disoit la messe.

Montbrun n'avoit point acquis de réputation à l'armée, car il fut à

Arras, au moins au convoi; mais il en revint bientôt. Il dit que cette

vie-là n'étoit pas sa vie.

Montbrun, après le combat, tint sa femme un an et demi dans une

religion à la campagne; puis il lui manda qu'elle pouvoit aller où il

lui plairoit, mais qu'il ne la tiendroit jamais pour sa femme. Elle se

retira en Lorraine. On se moqua fort de Montbrun d'avoir été à la

cavalcade du Roi, et encore côte à côte du marquis de Richelieu. Après

il s'avisa d'aller faire fanfare tout seul à la place Royale; car il

n'y eut que lui qui alla faire comme cela l'Abencerrage. Au reste,

c'est un vrai Sardanapale; il a toujours je ne sais combien de

demoiselles; il en élève même de petites pour s'en divertir quand

elles seront grandes. Il a des valets de chambre qui jouent du violon;

il se donne tous les plaisirs dont il s'avise. Il a entre autres une

fille d'une bourgeoise huguenotte, qu'on appelle madame Guionches; il

avoit fait changer de religion à cette fille dont il a eu des enfants.

Or, à Charenton, on ne veut point recevoir la mère à la communion, à

cause qu'elle a vendu sa fille. Un matin, pendant que madame de Rohan,

la douairière, logeoit avec Montbrun, ils ne s'étoient pas mal

rencontrés; il avoit fait ajuster une fort jolie maison, et s'en étoit

gardé une partie en la louant. Ruvigny, qui est député général des

huguenots, en attendant que madame de Rohan fût éveillée, alla voir

Montbrun; il y trouva cette femme qui se vint jeter à ses pieds, et

lui dit: «Eh! monsieur, vous qui êtes député général, représentez,

s'il vous plaît, à messieurs du Consistoire que si j'ai scandalisé

l'Eglise, je l'édifie bien aussi; car voilà M. le marquis, dit-elle en

montrant Montbrun, qui vous dira comme j'ai résisté à tous les

religieux, à tous les curés, à tous les docteurs qu'il m'a fait

venir.--Mais, ma pauvre madame, dit Ruvigny en riant, que veut-on de

vous à Charenton?--Ils sont bien difficiles à contenter, monsieur,

reprit-elle; regardez quelle injustice; ils veulent que je quitte M.

le marquis, à qui nous avons tant d'obligation. Ne seroit-ce pas une

ingratitude punissable devant Dieu et devant les hommes?--Oui, dit

Ruvigny, ils ont le plus grand tort du monde. Si vous voulez, j'en

parlerai à M. le cardinal.»

En 1660, au commencement, Montbrun s'avisa de semer tout doucement le

bruit que son fils (c'est un bâtard adultérin comme lui) étoit fils

d'une personne de fort grande qualité[196]. Et après on contoit qu'en

Lorraine autrefois la feue duchesse lui dit un jour: «M. de

Montbrun,» ou M. de Souscarrière, je ne sais comment il s'appeloit en

ce temps-là, «ne servez-vous point de dame; c'est encore la mode ici.

Il faut que vous soyez le chevalier de quelque belle.» On ajoute qu'il

lui répondit: «Madame, je n'ose me déclarer, car la seule dame pour

qui je le pourrois faire, ne le trouveroit sans doute pas bon; elle

m'accuseroit de témérité.--Pourquoi? dites? Nommez-la.» Il lui dit que

c'étoit elle. Elle lui en sut si bon gré, que depuis, en France, comme

il étoit amoureux à l'hôtel de Lorraine d'une mademoiselle Guerelle,

une belle fille qui étoit à elle, la duchesse lui fit si bon visage,

qu'enfin il en eut ce petit garçon. Eh bien, ne voilà-t-il pas

enchérir sur le jubilé? Quand on lui en a parlé il a fait le fin et

n'a pas fait semblant d'entendre. Je ne sais ce qui en est; mais il

faut que la duchesse ait eu de grandes privautés avec Termes, frère de

M. de Bellegarde-Montespan, car il est constant que M. de Langres (La

Rivière) a un diamant qui vient d'elle, et que Termes lui a vendu

vingt mille livres. Ce bâtard de Montbrun se noya avec tous ceux qui

se trouvèrent dans le vaisseau de la Lune, au retour de Gigery.

Montbrun en pensa mourir de douleur.

[196] Charles-Henri de Bellegarde, fils naturel de Souscarrière

et de Jeanne Corolin, fut légitimé et anobli en décembre 1652. Il

mourut en 1668, au retour de l'expédition de Candie. (_Voyez_ le

P. Anselme audit lieu). Plus bas Tallemant dit que ce jeune homme

fut noyé en revenant de Gigery.

A la mort de M. le Grand[197], de Bellegarde-Montbrun se présenta pour

le voir; M. de Bellegarde d'aujourd'hui, alors appelé M. de Montespan,

voulut s'y opposer. «Capitan, Capitan,» lui dit Montbrun (je ne sais

pourquoi il lui donna ce nom, si ce n'est pour se moquer de son peu de

bravoure), «il t'en coûteroit la vie.» L'autre, voyant cette fierté,

le laissa entrer, et il y eut la bénédiction de M. le Grand.

[197] Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand écuyer de

France, prétendu père de Souscarrière. Il mourut à l'âge de

quatre-vingt-trois ans, en 1646.

La fin de Montbrun n'a pas été agréable. J'ai déjà dit qu'il étoit

pipeur. Il alloit jouer chez Frédoc. Un jour qu'il jouoit à la prime

contre Mongeorge, brave garçon, fils de M. Gomin l'escamoteur,

Mongeorge s'aperçut qu'il avoit escamoté une prime qu'il tenoit sur

ses genoux. Voilà un bruit du diable. Mongeorge le traite de fripon et

de filou. Par bonheur pour lui, le maréchal de La Ferté entre, et, par

compassion pour lui, il parvint à obliger Mongeorge à achever la

partie. Mais depuis cela il n'osoit plus guère aller chez Frédoc, ou

du moins il envoyoit voir si Mongeorge n'y étoit point. Il avoit

soixante-dix-sept ans. La vieillesse et le chagrin de cette aventure

le tuèrent.

LA LIQUIÈRE.

C'étoit la femme d'un procureur de Castres nommé Liquière; elle étoit

belle, avoit de l'esprit, et étoit d'une complexion fort amoureuse;

mais c'étoit une personne assez extraordinaire, car elle donnoit à ses

galants, au lieu de recevoir d'eux, et c'étoit la plus grande joie

qu'elle pût avoir au monde. Les guerres de la religion obligèrent son

mari, qui restoit catholique, à se retirer à Toulouse avec toute sa

famille. Comme on commençoit à pacifier toutes choses, un avocat de

Castres fut obligé d'aller à Toulouse pour y poursuivre quelques

affaires: par hasard il se trouva logé vis-à-vis de cette femme; il la

connoissoit déjà: les voilà les plus grands amis du monde. Il devient

amoureux d'elle, et lui déclare sa passion. Elle lui répondit

naïvement qu'elle étoit engagée ailleurs; «car il faut que vous

sachiez, lui dit-elle, que comme je ne puis vivre sans ami, aussi ne

puis-je en avoir plus d'un à la fois. Tout ce que je puis faire pour

vous présentement, c'est de vous prendre pour mon confident en

attendant que la place soit vide; car je vous trouve bien fait et

discret, et ce sont les deux seules qualités que j'estime.» Celui qui

la possédoit alors étoit un jeune homme nommé Canabère, frère d'un

président au mortier, et un des garçons de Toulouse le mieux fait. Le

jeune avocat savoit tout ce qui se passoit entre eux, voyoit les

poulets du galant, et aidoit quelquefois à la belle à faire réponse;

mais quoi qu'il fît, il n'en put jamais rien obtenir, et cette femme,

qui gardoit si mal la foi à son mari, la gardoit si exactement à son

galant. Enfin Canabère la quitta pour se marier, et, prenant la

connoissance du jeune avocat pour prétexte, lui écrivit une lettre

pour rompre avec elle. Elle en fut sensiblement touchée, en pleura la

moitié d'un jour avec autant de douleur qu'il se pouvoit. Le jeune

avocat tâcha de la consoler; mais il n'en put venir à bout. Le soir il

la fit souvenir de sa promesse; aussitôt toute son affliction cesse;

elle se donne à lui, et d'une extrême tristesse passe en un instant à

une extrême joie. Ils vécurent en fort bonne intelligence, et eurent

bientôt pour se voir la plus grande commodité du monde; car la chambre

de l'édit, qui étoit séparée à cause des troubles[198], se rejoignit

après la déclaration du Roi, et fut envoyée à Béziers; de sorte que le

mari de cette femme y transporta sa famille; et l'avocat, qui étoit

fils d'un conseiller, et qui commençoit à travailler au barreau, fut

aussi obligé de s'y rendre.

[198] C'étoit du temps de M. de Rohan. (T.)

Le mari, qui n'étoit pas autrement satisfait de la conduite de sa

femme, étoit en mauvais ménage avec elle, et elle couchoit d'ordinaire

seule dans une arrière-chambre, où l'on ne pouvoit aller sans passer

par la chambre du père du mari, dans laquelle il y avoit toujours de

la chandelle allumée, parce que cet homme étoit extrêmement vieux et

incommodé; et, quoiqu'elle eût assez de commodité de voir de jour son

galant, elle eut la fantaisie de passer une nuit avec lui. Il fallut

obéir, et passer par cette chambre dont je viens de parler. Le

vieillard, qui ne dormoit presque point, soit qu'il eût entendu du

bruit, ou qu'il eût entrevu quelque chose, se leva du mieux qu'il put,

et, prenant la chandelle, trouva les deux amants couchés ensemble. Ce

spectacle le surprit, de sorte qu'il laissa tomber sa chandelle, sans

dire autre chose que _Jesus Maria_, et s'en retourna comme il étoit

venu. La belle voulut persuader au galant de sauter par la fenêtre

dans le jardin; mais il ne voulut point quitter un chemin qu'il

connoissoit pour un autre qu'il ne connoissoit pas, et, retournant sur

ses pas, il ne trouva personne qui l'empêchât de se retirer.

Soit que cet accident l'eût dégoûté, ou qu'il pensât à quelque nouvel

amour, il commença fort à se relâcher. Il arriva qu'un nommé Gérard,

qui étoit de Béziers, s'imagina que ce garçon en vouloit à une

personne qu'il aimoit, et, pour se venger, il entreprit de faire

l'amour à la Liquière. Elle, qui ne pouvoit endurer qu'on l'aimât à

demi, après avoir gagné absolument Gérard, le mit en la place de

l'avocat. Sur cela la peste prit à Béziers. Gérard, qui étoit marié,

sous prétexte de mettre sa femme et ses enfants en sûreté, les envoya

à un village nommé Florensac, après leur avoir promis de les y aller

bientôt trouver. La Liquière, de son côté, laissa aussi partir toute

sa famille, et, ayant feint d'avoir quelque affaire pour un jour, alla

trouver Gérard qui n'étoit point sorti de la ville. Là, malgré la

peste et l'affliction générale, ils passèrent le temps aussi

tranquillement que de nouveaux mariés eussent pu faire. Cela ne dura

guère; car Gérard fut attaqué de la peste, et par conséquent obligé de

sortir. Elle le suivit dans la hutte, le servit jusqu'à l'extrémité,

et après sa mort, résolut aussi de mourir, baisa cent fois ses

charbons, afin de prendre le mal; «car aussi bien, disoit-elle, je me

laisserai mourir de faim.» On eut bien de la peine à l'arracher de

dessus le corps de cet homme; on la mena dans une autre hutte, où elle

fut attaquée. Elle en eut de la joie, et ne recommanda autre chose en

mourant sinon qu'on l'enterrât dans la même fosse où l'on avoit mis

son amant.

M. DE GUISE,

PETIT-FILS DU BALAFRÉ[199].

M. de Reims, aujourd'hui M. de Guise, est un des hommes du monde le

plus enclin à l'amour. Tandis qu'il possédoit tous ces grands

bénéfices de la maison de Guise, il devint amoureux de madame de

Joyeuse, fille du baron Du Tour, et femme d'un M. de Joyeuse, de

Champagne, de la vraie maison de Joyeuse[200]. Le mari, quoique

accommodé, se fit l'intendant du galant de sa femme. Ce Joyeuse étoit

si lâche que de prendre pension du marquis de Mouy de la maison de

Lorraine, qui étoit aussi un des galants de sa femme. Fabri a dépensé

cent mille écus auprès d'elle. Elle ne profitoit point de tout cela,

et dépensoit tout. C'étoit une fort bonne femme. Joyeuse étoit un

original. Il avoit je ne sais quelle fille avec laquelle il

couchoit[201], mais il juroit qu'il ne lui faisoit rien, et qu'en cela

il n'offensoit pas Dieu.

[199] Henri de Lorraine, duc de Guise, né à Paris en 1614, mort à

Paris en 1664.

[200] La fille de cette dame de Joyeuse a été la comtesse de

Brosses. (_Voyez_ l'article de Maucroix.)

[201] Elle s'appeloit Toussine. (_Voyez_ l'article de Maucroix.)

Madame de Joyeuse n'étoit plus ni jeune ni belle; mais elle avoit bien

de l'esprit et jouoit bien de la harpe. Durant cette amourette, M. de

Guise donna au frère de la suivante une prébende de Reims. «Mais je

veux, lui dit-il, que tu prennes l'habit de chanoine, car c'est à toi

que je donne la chanoinie.» En effet, il lui mit l'habit d'hiver de

chanoine, et en cet état la _croqua_. Ce n'étoit pas la première fois.

M. de Reims aima ensuite la Villiers, qui est encore à l'hôtel de

Bourgogne[202]. Elle n'étoit pas trop belle. Pour lui plaire, il

portoit des bas de soie jaune sous sa soutane: elle aimoit cette

couleur.

[202] Cette actrice mourut en 1670; on l'apprend par une lettre

en vers de Robinet, citée par les frères Parfaict dans

l'_Histoire du Théâtre-François_, t. 11, p. 119. Elle jouoit les

grands rôles tragiques. Son mari, acteur comme elle, a composé

plusieurs pièces, et particulièrement la comédie des _Coteaux, ou

les Marquis friands_, dont on se souvient à cause de la troisième

satire de Despréaux. (_Histoire du Théâtre-François_, t. 8, p.

264.)

En ce temps-là, quoique cadet, il le portoit si haut, que, pour imiter

les princes du sang, il se faisoit donner la chemise aux plus relevés

qui se trouvoient à son lever. Il se trouva huit ou dix personnes qui

firent cette sottise-là. Une fois on la présenta comme cela à l'abbé

de Retz, qui la laissa tomber dans les cendres et s'en alla.

J'ai parlé ailleurs de ses amours avec madame d'Avenet et la princesse

Anne[203].

[203] _Voyez_ l'article de madame d'Avenet et de la princesse

Palatine, à la suite de l'article de Marie de Gonsague, reine de

Pologne, leur sœur, t. 2, p. 435.

Etant devenu l'aîné[204], sous prétexte qu'il étoit marié, le

cardinal de Richelieu lui voulut ôter ses bénéfices. Cela l'obligea à

se retirer à Sedan. Après la mort de M. le comte (_de Soissons_),

étant passé en Flandre, il prit l'écharpe rouge[205], et ce fut pour

cela qu'on lui fit ici son procès. Là il devint amoureux de la veuve

du comte de Bossu, une fort belle personne; il l'épousa du soir au

matin, et, parce qu'il y avoit quelque formalité omise, le mariage fut

confirmé par l'archevêque de Malines.

[204] Le Prince de Joinville, l'aîné, ne fit qu'une seule

campagne, en Piémont, l'année que le Roi naquit. Il se déroba ou

feignit de se dérober, et alla servir Madame; il mourut de

maladie au retour. Il étoit bien fait et fort civil; il étoit

accordé avec mademoiselle de Bourbon. (T.)

[205] Les couleurs d'Espagne.

Des chevaliers de Malte, natifs de Provence, se mirent en fantaisie la

conquête de l'île de Saint-Domingue, aux Indes, et jetèrent les yeux

sur M. de Reims, depuis M. de Guise, pour le mettre à leur tête. Le

dessein étoit bien pris; mais le cardinal de Richelieu ne le voulut

pas.

M. de Guise revint en France après la mort du cardinal de Richelieu.

J'ai dit déjà comme la princesse Anne lui parla et comme elle n'en eut

aucune raison. Il alla voir sa sœur l'abbesse de Saint-Pierre à

Reims. Il dîna dans un parloir; après il entra dans le couvent comme

prince, comme un homme qui avoit été leur archevêque, et comme frère

de madame l'abbesse. Là il se mit à courir après les religieuses, et

surtout après une qui étoit fort belle fille. «Mon frère, crioit

madame de Saint-Pierre, vous moquez-vous? Aux épouses de

Jésus-Christ!!!--Ah! ma sœur, disoit-il, Dieu est trop honnête homme

pour craindre d'être cocu.» La religieuse, assez fière naturellement,

faisoit bien du bruit de cette insolence. L'abbesse eut peur qu'elle

n'en fît faire des plaintes à la Reine, et, pour y remédier, elle dit

à son frère tout bas: «Faites-en autant à celle-là qui n'est point

jolie.--Ma sœur, elle est bien laide. Mais n'importe, puisque vous le

voulez, elle sera tâtée.» Cette laide lui en sut si bon gré qu'elle se

garda bien de s'en plaindre, et la belle s'apaisa, voyant qu'elle

n'étoit pas la seule.

Il alla voir madame de Longueville, chez laquelle M. d'Enghien se

trouva. Là il se mit à se vanter, et dit, entre autres choses, qu'en

une certaine rencontre il avoit commandé l'armée d'Espagne. «Nous y

étions, dit M. d'Enghien qui vouloit rire; il me souvient d'un homme

fait de telle façon, avec des plumes de telle couleur, monté sur un

tel cheval; tout le reste sembloit lui obéir.» M. de Guise donne dans

le panneau, et dit: «C'étoit moi. Justement j'étois habillé comme vous

dites.» Il ne fut pas long-temps à la cour sans oublier madame de

Bossu, tout de même que la princesse Anne: il devint amoureux d'une

fille de la Reine nommée mademoiselle de Pons[206]. Elle étoit fille

du marquis de La Case, de la maison de Pons; son père et sa mère

étoient venus ici pour quelque affaire. Madame d'Aiguillon fit cajoler

cette fille, qui, mourant d'envie de demeurer à la cour, changea de

religion, afin d'entrer chez la Reine. Madame de Bossu étoit tout

autrement belle; celle-ci étoit trop grossière et trop rouge en

visage pour des cheveux blonds, d'ailleurs un accent de Saintonge le

plus désagréable du monde, et l'esprit comme le corps; mais coquette

et folle de beaux habits autant que fille du monde. On en avoit déjà

un peu parlé avec le maréchal d'Aumont, qui n'étoit alors que

capitaine des gardes-du-corps, mais qui étoit marié il y avoit quinze

ans.

[206] Bonne de Pons, depuis marquise d'Heudicourt. Elle devoit

être très-belle, malgré ce que Tallemant en dit quelques lignes

plus bas, car elle fut sur le point de devenir la maîtresse de

Louis XIV, et de l'emporter sur madame de La Vallière. (Voyez les

_Souvenirs de madame de Caylus_, dans la deuxième série de la

_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, t. 66,

p. 443.)

Il a écrit à madame de Bossu qu'il étoit vrai qu'il l'avoit épousée,

mais que tant de docteurs lui avoient assuré qu'elle n'étoit pas sa

femme, qu'il étoit obligé de les en croire; qu'il alloit mettre ordre

à ses affaires et qu'il la satisferoit; car il lui avoit mangé quatre

cent mille livres qu'elle avoit, et il la laissa gueuse. Cette femme

n'étoit pas de si bonne maison que le comte de Bossu; elle étoit

pourtant bien demoiselle[207], et une des plus belles personnes de son

temps. Elle vint jusqu'à Rouen, il y a treize ou quatorze ans,

déguisée, avec dessein, disoit-elle, de lui demander au milieu du

Cours s'il la reconnoissoit pour sa femme, et, s'il disoit que non, de

lui tirer un coup de pistolet, et de se tuer elle-même après.

Mademoiselle de Rambouillet, aujourd'hui madame de Montausier, qui

étoit alors à Rouen pour un procès, quêta pour elle. Le crédit de

madame de Guise fit qu'on lui ordonna de se retirer, et elle ne vint

point à Paris.

[207] Elle s'appeloit Honorée de Glimes, et étoit fille de

Geoffroy, comte de Grimberg. Elle étoit veuve d'Albert Maximilien

de Hennin, comte de Bossu. Son mariage avec le duc de Guise fut

célébré le 11 novembre 1641.

M. de Guise fit d'abord entendre à mademoiselle de Pons que son

mariage avec madame de Bossu étoit nul, et qu'il le feroit casser si

elle vouloit l'aimer. L'ambition d'être duchesse et princesse fit

goûter la proposition à la demoiselle, et insensiblement elle s'y

engagea si bien, que M. de Guise n'étoit que douze heures du jour avec

elle; car en ce temps-là, comme bien depuis encore, la Reine laissoit

faire à ses filles tout ce qu'il leur plaisoit, et on les cajoloit à

ses yeux. Pour leur chambre, leur gouvernante la pauvre madame du Puys

n'y avoit pas grand pouvoir; elles lui faisoient même des malices

épouvantables; car non contentes de lui avoir coupé des crins de

vergette dans son lit, pour l'empêcher de dormir, à Fontainebleau, un

été qu'il fit un chaud étrange (1646), elles lui mirent des réchauds

de feu sous son lit. Elle crut que c'étoit l'air étouffé de

Fontainebleau qui lui causoit cette incommodité; elle se leva pour

respirer à la fenêtre, pensant que son lit, découvert, se

rafraîchiroit, et elle le trouva encore plus chaud; elle fut

long-temps avant que de deviner ce que c'étoit.

On voyoit durant cet amour M. de Guise expliquer devant tout le monde

à sa maîtresse un rescrit du pape qu'il avoit obtenu, et elle lui

faire des difficultés. Un jour, M. d'Orléans la rencontra seule et lui

dit plaisamment: «Mademoiselle, si vous n'y prenez garde, mon frère de

Guise vous épousera; au moins, je vous en donne avis.» Toutes les fois

que la Reine sortoit, on le voyoit suivre le carrosse des filles, et

ses folies amoureuses étoient si publiques, que tous les artisans de

la rue Saint-Honoré, approchant du Palais-Royal, ne s'entretenoient

d'autre chose. On lui rapporta qu'un médecin nommé ........[208], qui

servoit la maison, fit quelques vers où il rioit des amours de M. de

Guise et de mademoiselle de Pons. Tout ce qui touchoit cette fille

étoit à son égard un crime de lèse-majesté; de sorte que, sans

s'informer si ce qu'on lui avoit dit étoit vrai, il fit monter ses

gens chez cet homme, et il demeura à la porte tandis qu'on le

bâtonnoit. Cela est assez vilain, ce me semble.

[208] Le nom est en blanc dans le manuscrit.

Un automne que la cour étoit à Fontainebleau, la demoiselle demeura

chez sa belle-sœur de La Case, pour se baigner. On la purgea; il se

voulut purger aussi. Il prit de la même drogue, la même dose, et de la

main du même apothicaire, disant qu'il en avoit besoin, et qu'il ne

pouvoit pas se bien porter, puisque mademoiselle de Pons étoit

indisposée. Une fois, il lui prit je ne sais quelle vision sur ce

qu'elle lui avoit dit qu'il ne l'aimoit point, de tirer son épée, pour

se tuer, disoit-il. On entendit un grand cri: on y courut; elle se

tuoit de lui dire: «Remettez votre épée, M. de Guise, remettez votre

épée, je crois que vous m'aimez plus que votre vie.»

M. d'Orléans le fit nommer son lieutenant-général en Flandre. Il ne

put se résoudre à partir; il envoya son train. Il fut fort long-temps

en juste-au-corps; mais il n'alla pas plus loin que Fontainebleau; là,

pour le moins aussi fou qu'à Paris, il prit des eaux parce qu'elle en

prenoit; il les prenoit à même heure qu'elle, et avec les mêmes

précautions; soit qu'il fût plus échauffé qu'elle, il les rendoit fort

mal, quoiqu'elle les rendît fort bien. Pour y remédier, il lui prit

une de ses jupes, et se la mettait quand il buvoit, et cela

sérieusement. Toute la cour l'a vu en cet état quinze jours et

davantage.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome quatrième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 12 / 28 段