Il s'amusa ici à _pindariser_, et fut contraint d'épouser une vieille

madame Du Pile, veuve du maître des comptes. Il a toujours fait le

plaisant, et il s'avisa de faire je ne sais quels articles de mariage

en prose, qui étoient, à dire vrai, une assez mauvaise galanterie. Il

y avoit, entre autres choses, qu'il ne seroit plus _sans croix ni

pile_. A rendre turlupinade pour turlupinade, on lui eût pu dire assez

long-temps qu'il n'étoit point _sans croix_, mais bien _sans pile_;

car sa femme le tourmentoit et ne lui donnoit pas un sou. Elle lui

devoit donner mille écus; mais elle vouloit qu'il couchât avec elle;

lui ne le vouloit point. «Mais, lui disoit Ménage, que n'y

couchez-vous?--Couchez-y vous-même, si vous voulez,» lui répondoit-il.

Je crois que Ménage l'a assisté, et la table du coadjuteur, dont il

lui donna la connoissance, lui fut d'un grand secours. Une fois qu'il

y étoit, Du Bois[177], qu'on appeloit vulgairement le fastidieux M. Du

Bois, s'avisa, tandis que tout le monde s'étoit levé pour recevoir un

évêque, et qu'on faisoit des révérences, d'arranger les siéges

derrière chacun; il oublia Sarrazin, qui, croyant trouver son siége où

il l'avoit laissé, voulut s'asseoir, et donna du cul à terre. Quand il

fut relevé, on lui demanda quelle pensée il avoit eue en ce moment-là;

il prit un ton sérieux, et dit: «J'ai songé si j'étois un homme à qui

on dût faire un tour comme celui-là.» Le coadjuteur fut obligé de

rechercher d'où cela venoit, et de lui dire qu'il en étoit bien fâché.

Pour moi, cela me fait croire que Sarrazin n'avoit pas toute la

présence d'esprit imaginable, car il falloit faire accroire que

c'étoit sa faute, qu'il étoit bien maladroit, etc.

[177] L'amant de mademoiselle Paulet. (T.)--C'étoit un docteur en

théologie, mais Tallemant dit lui-même qu'on n'en a pas médit.

(_Voyez_ l'article de mademoiselle Paulet, t. 1, p. 196.)

Il fut près de quatre ans comme le courtisan du coadjuteur, jusqu'à

aller à Bourbon avec lui. Je me souviendrai toujours de la burlesque

carrossée de gens que c'étoit. Sarrazin, quoique grand et bien fait de

sa personne, étoit pourtant ce jour-là terriblement fagoté en auteur,

et tous les autres en prêtres de village; cela sentoit la pédanterie à

cent pas à la ronde.

J'oubliois que Sarrazin fut mis dans la Bastille, comme on verra dans

les Mémoires de la Régence, parce qu'on le soupçonnoit d'avoir fait de

méchants vers contre le Roi à l'occasion des machines des comédiens

italiens. On lui faisoit tort, il ne les eût pas faits si mauvais. Il

jura, au sortir de là, de n'en faire plus; mais il recommença dès le

blocus de Paris, ou peut-être plus tôt.

A la guerre de Paris, le coadjuteur fit tant par le moyen de madame de

Longueville, que le prince de Conti prit Sarrazin pour secrétaire. La

nécessité, ou l'humeur normande, ou peut-être toutes les deux

ensemble, firent que Sarrazin, quoiqu'il eût été couché sur l'état de

M. le Prince, à la vérité, c'étoit pour la première place vacante, ne

fit aucune difficulté d'accepter cet emploi. Le prince de Conti avoit

plus de tort que lui; car tandis que Montereul[178] l'académicien

étoit à Rome pour lui avoir un chapeau, il lui ôtoit la moitié d'un

emploi pour lequel il avoit refusé les plus belles résidences.

Montereul, de retour, ne fit point le fâché; il étoit plus fier que

l'autre, c'étoit un Français italianisé, _Francese romanescato_, comme

on dit à Rome; et quoiqu'il eût été traité en cadet, lui qui étoit le

premier en date, il fit semblant d'être content du partage. Il n'avoit

que les bénéfices, et l'autre avoit la maison et le gouvernement

(c'étoit la Champagne). On disoit que madame de Longueville avoit

porté Sarrazin. Dès la première année, Sarrazin dit à un homme de ma

connaissance qu'il n'avoit aucune obligation au coadjuteur de l'avoir

fait entrer chez le prince de Conti, et que le coadjuteur lui en

devait encore de reste; qu'un temps fut qu'il l'eût voulu voir noyé,

et qu'il le donneroit encore au diable sans cet établissement, que

quatre ans de son temps ne se pouvoient assez payer. Notez qu'il fût

peut-être mort de faim sans lui.

[178] Jean de Montereul, frère de Mathieu, duquel on a des

lettres et de jolis madrigaux. Il n'existe rien d'imprimé de

l'académicien.

Dès que la paix fut faite, il fit le petit ministre et l'homme

passionné pour son maître. Quelqu'un lui ayant dit: «Qu'est-ce cela?

je vous trouve tout triste.--Je ne me porte pas bien, répondit-il

gravement, M. le prince de Conti se trouve mal.» Il ne s'épargna pas à

faire des friponneries. Le coadjuteur présenta l'abbé Amelot au prince

de Conti, à qui l'abbé demandoit quelque prieuré. Le prince de Conti

accorda le prieuré. L'abbé, pour plus prompte exécution, donne cent

pistoles à Sarrazin; Montereul étoit absent, si je ne me trompe. Le

premier président de la Cour des aides demande le même bénéfice; le

prince de Conti le lui donne. Voyez quelle manière de faire! L'abbé

demande ses cent pistoles à Sarrazin, qui répond: «Il n'a pas tenu à

moi que vous n'ayez eu le bénéfice; je tiendrai ce que j'ai promis,

faites que M. le prince de Conti en fasse de même.» L'abbé se plaint

au coadjuteur qui peste: «Comment! ce _poétereau_, prendre de l'argent

de mes amis! un homme dont j'ai fait la fortune!» Sarrazin répondit à

cela ce que j'ai déjà dit, qu'il ne lui en avoit aucune obligation,

etc. Ménage et lui se brouillèrent là-dessus, et Ménage disoit: «Ils

se sont bien rencontrés Montereul et lui pour se tirer de belles

bottes de fourberie.»

Il s'est trouvé qu'un nommé Du Bois, qui commandoit les chevau-légers

du prince de Conti en Champagne, durant le quartier d'hiver, avoit

tant volé, que ce prince fut contraint d'envoyer un exempt de ses

gardes pour le faire arrêter; il avoit six mille livres en argent

qu'il avoit volées en moins de rien, sans toutes les autres choses. Il

ne parut point étonné de se voir pris, et dit qu'il savoit bien qu'il

ne seroit pas désavoué. Il avoit été résolu que des six mille livres

il en rendroit cinq, quand il arriva un ordre de l'en quitter pour

trois mille livres; cet ordre venoit de Sarrazin; cela a fait croire

que les deux autres mille livres étoient sa part.

Un gentilhomme de Brie pria Courtin[179] de parler à Sarrazin pour

faire déloger des gens de guerre de son village. Sarrazin lui dit:

«Cela vaut fait.» Quatre jours se passent; il fallut quarante

pistoles, et le village étoit mangé avant que l'ordre arrivât. Il fit

pis que tout cela; car après avoir expédié tout ce qu'il falloit pour

un quartier d'hiver à Bourgogne, homme de service qui étoit dans le

parti du prince de Conti: «Vous verrez, lui dit-il, s'il n'y auroit

point dix pistoles pour nous.» Avec cela il n'a pas eu l'occasion de

s'enrichir: les brouilleries lui ont nui, et la cour l'a trompé. Il

n'eut rien du cardinal qui lui avoit tant promis. Le mariage du prince

de Conti fut fait sans qu'on lui donnât un sou; Cosnac[180] n'eût pas

même été évêque sans que le prince de Conti s'y obstina. Ils avoient

pourtant tous deux bien servi le cardinal, et fort mal leur maître.

[179] Le petit Courtin qui avoit été à Munster; il est maître des

requêtes.

[180] Daniel de Cosnac, évêque de Valence. Le huitième livre des

_Mémoires de Choisy_ lui est presque entièrement consacré.

(_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_,

deuxième série, tome 63, p. 36.)

Sarrazin n'étoit point fin, quoiqu'il fût Normand; il n'a jamais eu de

cervelle: pour preuve de cela, il ne faut que dire qu'il affectoit de

faire accroire à Bordeaux qu'on lui envoyait de l'argent de chez lui;

car ayant fait une garniture de ruban couleur de rose, il dit qu'il

avoit reçu une petite lettre de change de Normandie. Madame de

Longueville se moqua fort de cette impertinente vanité. Angerville,

gentilhomme de Caen, qui étoit au prince de Conti, lui dit: «Notre

cher, je vous avertis qu'il n'y a nulle apparence, dans l'emploi que

vous avez (Montereul étoit mort), de croire que les gens seront assez

sots pour s'imaginer que vous n'y gagnez pour avoir du ruban.» Le

lendemain, pensant bien raccommoder la chose, il prit un méchant

habit, et fut quelque jour en linge sale. Il vouloit passer pour un

homme qui prévoyoit les choses, et toujours il étoit surpris; il se

faisoit toujours de fête mal à propos.

M. le prince de Conti étant demeuré seul à Bordeaux, et se défiant de

Marsin[181], se servoit de Chouppes[182], qui un jour lui voulut faire

faire quelque chose contre les ordres de la guerre. Angerville tourna

cela en raillerie, et lui dit: «On voit bien que c'est pour nous

éprouver.» Sarrazin sait cela; il va dire à Angerville que Chouppes

s'étoit plaint, et que M. le prince de Conti étoit mal satisfait de

son procédé. Angerville, qui connoissoit bien le pélerin[183], va

trouver le prince de Conti, qui lui dit qu'il n'y avoit pas songé, et

il vouloit en faire recevoir le démenti à Sarrazin devant tout le

monde. Angerville le supplia de n'en rien faire. Cent fois le Prince

l'a traité de coquin, de fripon, en présence de ses officiers. L'autre

sortoit sans rien dire, et puis revenoit aussitôt en bouffonnant:

«Quoi, prince, vous rêvez!» disoit-il parfois, et continuoit sur ce

ton-là. Tantôt il rimoit, tantôt il contrefaisoit quelqu'un, et

faisoit tant qu'il le faisoit rire.

[181] Jean-Gaspard Ferdinand, comte de Marchin (on prononçoit

_Marsin_) et du Saint-Empire; il quitta le service de France en

1653 pour passer à celui d'Espagne. C'est le père du maréchal de

Marchin.

[182] On a du marquis de Chouppes des Mémoires importants qu'on

regrette de ne pas trouver dans la _Collection des Mémoires

relatifs à l'histoire de France_. Ils forment deux parties in-12.

(Paris, Duchesne, 1753.)

[183] On surprit une lettre de Sarrazin au cardinal Mazarin, qui

commençoit ainsi: «Ce petit bossu, qui fait le vaillant et qui ne

l'est pas, vous demande de l'argent pour donner à des gens qui ne

vous aiment point.» Le prince de Conti, sur cela, lui dit en

particulier (il n'y avoit que le P. Talon, Jésuite, autrefois son

précepteur, et un valet-de-chambre): «Traître, tu mériterois que

je te fisse jeter par les fenêtres; va, que je ne te voie

jamais.» A deux jours de là, le P. Talon, à la prière de

Sarrazin, qui pleuroit comme une vache, obtint que cet homme lui

donnât la comédie; et il se mit à bouffonner si plaisamment, que

le pauvre prince lui sauta au cou. (T.)

Pour le mariage, le prince de Conti ne s'y résolut qu'à cause qu'il

intercepta une lettre de M. le Prince, par laquelle il ordonnoit aux

gens de guerre d'obéir effectivement à Marsin, et en apparence au

prince de Conti. Marsin et Lenet[184] avoient brouillé les deux

frères. Pour madame de Longueville, ce qui la brouilla avec lui, ce

fut la galanterie de Matha[185]; car le prince, qui avoit eu la vision

de vouloir qu'on crût qu'il avoit couché avec sa propre sœur, dont il

avoit été amoureux, ne trouvoit pas bon que Matha eût l'avantage sur

lui.

[184] Pierre Lenet. On a de lui des _Mémoires_ assez importants;

ils font partie de la deuxième série de la _Collection des

Mémoires relatifs à l'histoire de France_, dont ils forment le

cinquante-troisième volume.

[185] Ce Matha devoit être un frère de Barthélemy de Bourdeille,

baron de Matha, ou _Mata_, ou _Mastas_. Barthélemy mourut en

1640, laissant un fils posthume. Ce ne peut donc être ni le père

ni le fils. Il est vraisemblable que celui dont parle Tallemant

est ce Matha dont Hamilton raconte des traits si plaisants dans

ses _Mémoires de Grammont_.

Pour revenir à Sarrazin, madame de Longueville le méprisoit

furieusement et ne le pouvoit souffrir. Il est temps de parler de sa

mort. Le prince de Conti ne l'a jamais outragé que de paroles; on a eu

tort de dire qu'il l'avoit frappé. On croit qu'il a été empoisonné par

un certain Catelan, dont la femme couchoit avec lui, après avoir

couché, à ce qu'on dit, avec bien d'autres. On a cru cela d'autant

plus aisément, que cette femme tomba malade le même jour, eut les

mêmes accidents et mourut le même jour que lui et à la même

heure[186].

[186] Le P. Talon dit que la femme ne fut point empoisonnée; que

son mari, qui étoit bon gentilhomme, l'épargnoit à cause de ses

parents qui étoient plus de qualité que lui; il empoisonnoit les

galants d'un poison bien lent. Il croit que M. de Candale en est

mort, comme Sarrazin lui fit envie de coucher avec cette femme,

lui disant qu'il n'en avoit jamais trouvé de si agréable... (T.)

Sa femme s'est encore remariée.

Pour ses ouvrages, il n'y a, ce me semble, rien d'achevé. S'il ne se

fût point jeté dans la plaisanterie, il eût été capable de quelque

chose de grand. La meilleure chose que nous ayons de lui, c'est la

_Pompe funèbre de Voiture_, où il ne le traite pas bien; et, pour

montrer qu'il n'a pas eu dessein de l'épargner, c'est qu'il ne voulut

jamais corriger quelques endroits qui ont empêché qu'on ne l'ait

imprimée à la suite des œuvres de Voiture[187].

[187] On a de Sarrazin un poème badin intitulé: _Dulot vaincu, ou

la Défaite des bouts rimés_. L'un des éditeurs possède un imprimé

en huit pages in-4º, intitulé: _la Défaite des bouts rimés, poème

héroïque, par M. Sarrazin, avec les éloges et acclamations des

plus beaux esprits de ce temps_. On y lit un _Avertissement de

l'imprimeur au lecteur_, par Pellisson, et quelques pièces de

vers dont deux sont d'Ysarn. Cette brochure s'est trouvée dans

des portefeuilles de Tallemant des Réaux, qui font partie de la

bibliothèque de M. Monmerqué. Tallemant y a joint la note

suivante: «Sarrazin avoit fait _la Défaite des bouts rimés_, mais

il ne la vouloit point donner. C'étoit du temps du mariage du

prince de Conti. Pour lui faire malice, Pellisson et Ysarn firent

imprimer ceci pour le faire crier devant la porte de Sarrazin. Ce

qu'il y eut de meilleur, c'est que l'imprimeur trouvoit la

préface admirable.» Cette préface est une véritable facétie.

LA MARQUISE DE SY.

M. de Sy étoit de la maison de Bourtomont de Lorraine; mais il

demeuroit en Champagne. Sa femme étoit une des plus belles femmes, et

lui un des plus pauvres hommes du monde: Amoureux d'elle, c'étoit au

commencement de leur mariage, il lui faisoit familièrement des

caresses en présence de feu M. le comte (_de Soissons_), gouverneur de

Champagne. Aussi s'en trouva-t-il comme il méritoit, car M. le comte

le fit cocu.

Depuis, un nommé Neufchâtel, cadet du baron de Chapelaine, dont le

père[188] gagna tout son bien dans les gabelles, acheta la terre de

Chapelaine en Champagne, et plusieurs autres, la fit bâtir

magnifiquement, et y fit une fort grande dépense. L'Argentier se mit

en tête de faire un somptueux bâtiment. A Chapelaine, ce n'est que

craie; il fallut faire venir la pierre de fort loin, et le bois aussi.

Il y fit porter jusqu'à de la terre, car il n'y pouvoit venir un

arbrisseau. Il détourna des ruisseaux, et fit de fort beaux étangs et

de beaux moulins. On dit qu'il laissa à son fils quarante mille écus

de rente, plus six cent mille livres en argent, sans les meubles. Il y

avoit je ne sais quel pronostic, ou plutôt je ne sais quelle vision

dans la famille, que cette maison seroit brûlée. Elle le fut, je ne

sais comment. Les enfants de Chapelaine ont dissipé la plus grande

partie du bien, et sottement rompirent une opale grande comme une

assiette pour en avoir chacun un morceau; elle valoit bien quarante

mille livres. Cependant il reste encore quarante mille livres de rente

dans la maison.

[188] Ils s'appellent L'Argentier en leur nom. (T.)

Ce Neufchâtel, qui étoit un brave garçon, et fort bien fait, devint

amoureux de la belle, et en jouit. L'affaire se faisoit si hautement,

que les parents du marquis de Sy l'obligèrent à appeler Neufchâtel.

Cet homme, quoique fort peu vaillant, se battit, mais si mal, qu'on

voyoit bien qu'il ne s'étoit battu que pour n'avoir osé contrevenir à

un avis de parents. Ce combat donna encore plus de liberté à

Neufchâtel: il continue à voir la dame avec tant d'autorité, que le

mari et lui partagèrent, et même il eut une nuit par semaine plus que

le mari. Cette folle se dégoûte du marquis à tel point, qu'elle ne

veut plus qu'il couche avec elle.

C'étoit, comme j'ai dit, un fort pauvre homme, et de plus fort

amoureux de sa femme. Ne sachant plus que faire, il se jette aux

genoux de Neufchâtel pour obtenir cette grâce de sa femme qui n'y

voulut jamais consentir. Les parents de Lorraine, sans qu'il y fût,

viennent avec main forte, et surprennent Neufchâtel couché avec la

marquise. Il se sauve pourtant, suivi d'un valet, dans un cabinet au

bout d'une galerie. Là, avec quelques armes qu'ils avoient, ils se

défendirent, en tuèrent un, et puis se sauvèrent. Tout cela ne servit

qu'à rendre ces amants plus insolents: ils vendent les troupeaux et

coupent les bois; enfin elle se trouve grosse, et, parce que tout le

monde savoit qu'il y avoit deux ans que son mari n'avoit couché avec

elle, elle s'en alla en Hollande pour y accoucher. Neufchâtel l'y fut

trouver, et après, elle retourna en Champagne.

Voici qui est encore pis que tout le reste. Elle maria sa fille, qui

n'avoit que onze ans, à Neufchâtel, et le baisoit devant tout le monde

comme son gendre, et ils étoient tombés d'accord..... Une nuit qu'elle

et Neufchâtel ne pouvoient dormir, ils allèrent fouetter son pauvre

mari pour se divertir.

Neufchâtel fut tué au blocus de Paris un an ou environ après qu'il se

fut marié. Elle remaria sa fille aussitôt à un gentilhomme nommé

Juvigny, à condition que le père de ce garçon coucheroit avec elle;

mais elle le trouva bientôt trop vieux. Enfin elle en vint jusqu'à ses

valets. Elle mourut, il y a cinq ans ou environ, âgée de trente-neuf à

quarante ans.

SOUSCARRIÈRE[189].

Il y avoit un pâtissier à Paris, à l'enseigne _des Carneaux_, qui

traitoit par tête. Ce pâtissier avoit une femme assez jolie, à qui

plusieurs personnes firent leur cour, et entre autres M. de

Bellegarde. Vers le temps où ce dernier la fréquentoit, cette femme se

sentit grosse et accoucha d'un fils. Ce garçon devint adroit à toutes

sortes de jeux et d'exercices; il étoit bien fait et heureux au jeu;

il se pousse, il gagne. Comme il étoit adroit de la main, il s'adonna

à des tours d'adresse, comme de faire tenir une pistole dans la fente

d'une poutre, et autres choses semblables. Il y gagna beaucoup, mais

son plus grand butin fut dans ce commencement une fourberie. Il trouva

un inconnu nommé Dalichon, qui jouoit fort bien à la paume; lui y

jouoit bien aussi; il ne faisoit pourtant que seconder; mais c'étoit

un des meilleurs seconds de France. Il fait acheter des pourceaux, des

bœufs, des vaches à cet homme, et fait courir le bruit que c'étoit un

riche marchand de bestiaux, à qui on pouvoit gagner bien de l'argent;

que cet homme aimoit la paume: on y jouoit fort en ce temps-là.

Souscarrière, c'est le nom d'une maison qu'il acheta dès qu'il eut du

bien, faisoit des parties contre cet homme qui faisoit l'Allemand, et

découvroit insensiblement son jeu. Notre galant trahissoit ceux qui

étoient de son côté, et quand il parioit contre Dalichon, Dalichon se

laissoit perdre, et faisoit perdre ceux qui étoient de son côté, ou

qui parioient pour lui; et avant que la fourbe fût découverte, on dit

que le marchand de bestiaux, à qui Souscarrière ne savoit que donner,

gagna plus de cent mille écus. Comme il eut un grand fonds, le petit

La Lande[190], qui le connoissoit, étant du même métier, car il avoit

appris à jouer à la paume au feu Roi, lui dit un jour: «Pardieu:

monsieur de Souscarrière, vous êtes bien fait, vous avez de l'esprit,

vous avez du cœur, vous êtes adroit et heureux; il ne vous manque que

de la naissance; promettez-moi dix mille écus, et je vous fais

reconnoître par M. de Bellegarde pour son fils naturel. Il a besoin

d'argent; vous lui en pouvez prêter. Voici le grand jubilé: votre mère

jouera bien son personnage; elle ira lui déclarer que vous êtes à lui

et point au pâtissier; qu'en conscience elle ne peut souffrir que vous

ayez le bien d'un homme qui n'est point votre père.» Souscarrière s'y

accorde. La pâtissière fit sa harangue; M. de Bellegarde toucha son

argent, et La Lande pareillement. Voilà Souscarrière, en un matin,

devenu _le chevalier de Bellegarde_[191].

[189] Pierre de Bellegarde, dit le marquis de Montbrun, seigneur de

Souscarrière.

[190] Ce petit homme étoit une espèce de m........ et d'escroc.

On a dit de lui dans un vaudeville:

M........ et franc cocu,

Lanturlu.

Ses deux filles sont du métier. Ce qu'il y a d'extraordinaire en

cet homme, c'est qu'il étoit aussi franc athée qu'on en ait jamais

vu: à sa mort il ne se vouloit point confesser. M. de Chavigny,

qu'il appeloit Eumènes, parce qu'il étoit secrétaire comme

Eumènes, y alla pour le persuader à se confesser. «Bien, lui

dit-il, Eumènes, je le ferai pour l'amour de vous, et à condition

que le grand _prototrosne_ (il nommoit ainsi le cardinal de

Richelieu) croira que je meurs son serviteur.» Sa femme lui dit:

«Si vous ne vous confessez pas, nous voilà ruinés; on ne nous

paiera plus notre pension.» Il se confessa donc, et en se

confessant, il disoit à sa femme: «Voyez, ma mie, ce que je fais

pour vous.» (T.)--Eumènes a été secrétaire de Philippe, roi de

Macédoine, et ensuite d'Alexandre le Grand.

[191] Le Père Anselme a été la dupe de cette reconnoissance; et

qui ne l'auroit été, puisqu'il y avoit des lettres de

légitimation? Voici la mention de ce généalogiste: «Fils naturel

de Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, et de Michelle ou

Léonarde Aubin ou Aubert, femme absente de son mari; Pierre de

Bellegarde, dit le marquis de Montbrun, seigneur de Souscarrière,

près de Grosbois en Brie, fut légitimé par lettres du mois

d'avril 1628, etc.» (_Histoire généalogique de la maison de

France_, t. 4, p. 307.)

Quelques années après, Souscarrière, pour se remplumer de quelque

perte qu'il avoit faite, alla en Angleterre pour y attraper aussi les

gens, car c'est un maître pipeur; il y mena des joueurs de paume, des

joueurs de luth et des chanteurs, et tout cela pour amuser le monde.

Il eût bien voulu que Ruvigny, dont la sœur étoit mariée en ce

pays-là, eût fait le voyage pour l'introduire à la cour. Ruvigny

n'avoit garde de vouloir avoir rien de commun avec un homme comme

cela. Souscarrière gagna beaucoup en Angleterre, soit au jeu, soit à

ses tours d'adresse; il est vrai qu'une fois il fut attrapé, car comme

il s'exerçoit à faire tenir une balle dans un nid de pie, qui étoit

sur un arbre dans le parc Saint-James, où le Roi alloit quelquefois se

promener, un Anglois qui le vit y alla mettre de la mousse, en sorte

que la balle n'y pouvoit tenir. Ainsi, quand Souscarrière, ou _le

chevalier de Bellegarde_[192], comme vous voudrez, fit une grosse

gageure, se croyant bien assuré de son bâton, l'Anglois, encore plus

sûr que lui, gagna tout ce que l'autre voulut, et se moqua fort de

lui. A propos de gageure: il fut une fois cause d'une plaisante chose

à Ruel, où il y a un jeu de paume. Le cardinal de Richelieu, le

maréchal de Brezé et Nogent-Bautru voyoient jouer une partie dont il

étoit. Or, il avoit accoutumé de mettre une légère perruque sur ses

cheveux, après les avoir bouclés, car il est fort propre, afin de

n'avoir qu'à se peigner quand il avoit joué. Le cardinal et le

maréchal donnèrent le mot à Souscarrière, afin d'attraper Nogent, qui

est avare en diable et demi. Le maréchal commence donc à dire que

Souscarrière avoit ce jour-là la tête belle. «Voire, dit Nogent, c'est

une perruque.--Gage que non,» dit le maréchal. Ils gagent et qu'on

iroit voir quand la partie seroit achevée. Souscarrière cependant est

averti que Nogent disoit que c'étoit une perruque; il l'ôte, et Nogent

trouva que c'étoit ses cheveux. On fait une autre partie; Souscarrière

joue encore. M. de Chavigny arrive. Nogent, qui mouroit d'envie de

regagner, fait tomber le discours sur la belle tête de Souscarrière.

Chavigny, averti de tout, dit que c'étoit une perruque. Nogent,

croyant avoir trouvé sa dupe, gage ce qu'il avoit perdu. Souscarrière

eut le mot, remit sa perruque, et Nogent perdit pour la seconde fois.

[192] Une fois chez M. d'Olonne, à propos d'un bâtard d'Espagne,

Montbrun dit qu'en France on traitoit trop mal les bâtards, etc.

Quelqu'un dit: «De quoi se plaint-il? on sait ce que sa mère

étoit, une fort honnête femme.» C'est que beaucoup de gens disent

que M. de Bellegarde n'avoit point couché avec elle, et qu'il

disoit qu'au moins n'en avoit-il nul souvenir. Il étoit fils d'un

loueur de chevaux, premier mari de la pâtissière (T.)

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome quatrième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 11 / 28 段