Cependant on avoit pris jour pour épouser, et madame de Coislin devoit

se rendre chez la marquise le lendemain à dix heures du matin. La

marquise, qui avoit de bons espions, fut avertie, avant que de se

coucher, que La Feuillade[164], qui fut depuis tué à Lens avec le

maréchal de Gassion, avoit été le soir jusqu'à minuit chez madame de

Coislin. Il s'étoit avisé, depuis quinze jours ou environ, qu'elle eût

bien été son fait, et elle, qui avoit à faire le lendemain une si

grande affaire, souffroit un galant chez elle jusqu'à minuit. On a

remarqué depuis que cette femme, tant qu'elle a un mari, ne souffre

pas la moindre ombre de galanterie, mais que dès qu'elle est veuve

elle écoute tout le monde. Pour sa personne, elle est assez belle,

mais il n'y a point d'excès. La marquise n'en passa pas mieux la nuit

pour avoir su que La Feuillade avoit été si tard chez madame de

Coislin; elle se défioit fort de la cervelle de la dame; car une autre

fois qu'elle devoit se rendre en un lieu, où l'on croyait les épouser,

ne prévoyant pas la difficulté qui se rencontroit, elle n'y alla point

pour ne pas perdre une comédie. Le lendemain donc, jour assigné pour

épouser, le chevalier de Bois-Dauphin et le chevalier de Rivière[165]

avec Couleau, homme d'affaires de la marquise, furent à Saint-Jean;

ils demeurèrent à la porte, et Couleau seul entra pour demander au

curé permission d'épouser à Saint-Laurent, hors la ville. Le curé,

bien loin de la lui donner, se douta de quelque chose, et ne voulut

plus rendre la dispense des deux bans que Couleau lui avoit mise entre

les mains. Couleau la lui voulut arracher, et rompit un petit morceau

du papier qu'il fut contraint de lui laisser, et va conter tout le

désordre aux deux chevaliers. Le chevalier de Bois-Dauphin, sans

s'émouvoir autrement, voyant qu'il n'y avoit pas moyen d'épouser ce

jour-là, s'en alla en franc jeune homme chez les baigneurs; car il

s'étoit levé de bonne heure, et n'avoit pas eu le loisir de s'ajuster.

Cependant madame de Coislin, qui devoit venir à dix heures, n'étoit

pas venue à onze: elle arrive enfin sur le midi, dit pour ses excuses

que Pepin, son intendant, l'avoit arrêtée; elle parut assez froide et

assez interdite; elle étoit étonnée de ce qu'elle alloit faire.

Couleau arrive là-dessus qui conte toute la déconvenue: voilà tout le

monde bien déferré. On envoie chercher le commandeur; sa sœur le prie

d'aller parler au curé. Il y va et retire la dispense; ensuite il va

trouver le grand-vicaire, qui refuse la permission et renvoie encore

au curé. Jugez de l'inquiétude de la marquise. Elle voyoit que

beaucoup de gens savoient la chose, car elle avoit été obligée de la

dire à tous ses amis. Il y avoit jusqu'à quatre-vingts personnes qui

savoient ce secret, en comptant M. d'Enghien et la Reine, à qui le

cardinal l'avoit dit le matin. Cependant, comme on l'a su depuis, ils

ne s'en étoient rien dit l'un à l'autre, et chacun, hors la Reine, le

savoit du chevalier, de la marquise ou de son frère. A la vérité, il

faut avouer que le peu de cas que l'on faisoit du chancelier avoit

fort contribué à faire garder le secret. La marquise craignoit que le

curé n'eût lu les noms et n'y eût fait réflexion, ou même que le

grand-vicaire ne se doutât de quelque chose; mais ce qui la fâchoit le

plus, c'étoit que son fils y eût mis autant de légèreté. Dans ce

chagrin on servit à dîner, car on s'attendoit de venir dîner après

avoir épousé; mais personne ne put jamais se résoudre à manger, et on

fut contraint de tout remporter. Madame de Coislin et la marquise se

grondèrent un peu, et l'amante, avec un ton aigre, demanda où étoit

donc M. le chevalier de Bois-Dauphin. La marquise l'excusa du mieux

qu'elle put, et on passa le temps fort mélancoliquement jusqu'à quatre

heures que le chevalier arriva. Sa mère et mademoiselle de Chalais lui

parlèrent avant qu'il vît sa future épouse, et le haranguèrent bien

pour lui faire promettre qu'il la presseroit d'épouser de quelque

façon que ce fût. Il le leur promit; mais il ne le fit que foiblement,

ou plutôt ne le fit point du tout; car il lui sembloit que cela

n'étoit pas dans la bienséance: il avoit l'âme belle et généreuse; je

l'ai remarqué encore à une chose. Il s'étoit fait peindre en Achille,

et, pour marquer que c'étoit Achille, le peintre avoit voulu mettre

dans l'éloignement, comme il traînoit Hector autour de Troie. Laval

lui dit: «Mettez-y autre chose, je vous prie; je n'approuve nullement

cette cruauté.» Dès qu'il parut on n'eut plus de peine après madame de

Coislin, et elle étoit d'autant plus gaie qu'elle voyoit la nuit

approcher (c'étoit l'hiver), pensant qu'elle n'épouseroit point ce

jour-là. Elle reculoit toujours par timidité, craignoit le pouvoir

d'un chancelier de France, et considéroit que son père l'aimoit

tendrement, et beaucoup plus que son autre fille. J'oubliois que la

marquise gronda un peu le chevalier, toutefois elle étoit ravie de le

voir; car elle avoit appréhendé que, ne croyant pas qu'il y eût rien à

faire ce jour-là, il ne retournât qu'à minuit, à son ordinaire.

Cependant quarante gentilshommes ou environ qu'il avoit priés de se

promener aux environs de Saint-Laurent deux à deux, et tous séparément

sans faire semblant de rien, se promenèrent tout leur soûl, car il les

oublia et ne leur envoya rien dire.

[164] Léon d'Aubusson, comte de La Feuillade, tué à la bataille

de Lens, en 1647. C'étoit le frère aîné du maréchal de La

Feuillade.

[165] Le chevalier de Rivière fit une chanson sur l'air de

_Catane la belle jardinière_:

Beau, bien fait, de grande naissance

Vous êtes, mon cher Bois-Dauphin;

Mais avouez, en conscience,

Que c'est un grand coup du Destin,

Que le cadet d'un pauvre frère

Soit gendre de la chancelière.

Quand le galant vit l'assemblée

Qui assistoit à son bonheur,

Il dit d'une voix non troublée:

Messieurs, vous me faites honneur,

Ma foi! monsieur l'évêque d'Aire,

Vous me tirez de grand'misère.

(T.)

Le chevalier de Rivière a fait beaucoup de chansons et

vaudevilles; on lui attribue les recueils de ces sortes de pièces.

La marquise, voyant que le commandeur n'avoit fait qu'une partie de ce

qu'il falloit, conclut qu'il falloit les faire épouser par le premier

prêtre, parce qu'il étoit impossible que la chose ne se sût, et,

qu'elle, qui avoit bien des affaires, s'alloit mettre pour rien un

chancelier de France sur les bras. Pour cela elle envoya prier

l'évêque d'Aire[166] de prendre la peine de venir chez elle; il avoit

été élevé auprès de M. d'Auxerre, frère de la marquise, et lui devoit

toute sa fortune. M. d'Aire arrive comme on ne trouvoit point de

prêtre: «Vraiment, dit-il, ce seroit une étrange chose que, faute d'un

prêtre, l'affaire manquât, je les marierai plutôt moi-même; car je ne

doute pas, ajouta-t-il, que M. de Saint-Jean ne me donne la

permission.» Il y va. Le curé la lui donne à condition qu'il se

chargera de l'événement. L'évêque prend ce qu'il falloit pour les

marier (un livre et un surplis), et le donne à un de ses parents, qui

depuis a été à M. de Laval, pour le porter chez la marquise. Et lui,

au lieu d'aller vite achever une affaire si importante et si délicate,

s'en alla à une comédie où M. de Bordeaux l'avoit convié. Celui qui

avoit apporté le livre pour marier étoit un jeune homme qui s'en alla

dans la cuisine de la marquise, et se mit à lire dedans. «Oh! dit-il,

c'est un livre à marier.» Le bruit s'épand aussitôt parmi les

domestique, les laquais du commandeur et ceux du chevalier de Rivière,

qu'on devoit marier quelqu'un ce soir-là. Enfin M. d'Aire arrive à dix

heures du soir et les marie[167]. Après tout le monde les laissa, et

ils furent une heure et demie ensemble. Les gens de madame de Coislin

vinrent à minuit, selon l'ordre qu'ils en avoient. Elle leur dit

qu'ils étoient venus bien tard, et s'en retourna comme si de rien

n'eût été. Le nouveau marié alla courir chez ses amis pour le leur

dire, et éveilla madame de Lansac, sœur de sa mère, à trois heures du

matin, et de là il s'alla reposer chez Prudhomme[168]. Le matin, dès

cinq heures, il y avoit trois laquais avec des billets à la porte de

la marquise pour lui en faire compliment. Madame de Lansac vint après

qui lui dit que tout le monde le savoit, et qu'il falloit mettre

madame de Coislin en lieu de sûreté. Elle étoit encore au lit que

Pepin, son intendant, lui vint dire que tout le monde par la ville

disoit qu'elle avoit épousé M. le chevalier de Bois-Dauphin. Elle fit

la rieuse au commencement; mais enfin elle le lui avoua. M. le

chancelier fut celui qui le sut le plus tard. Sa femme pensa attraper

madame de Laval (ce fut ainsi que le chevalier l'appela après avoir

été marié, car il est de cette maison) chez la marquise: elle n'eût

que le temps de sortir par la porte de derrière. On la mena au

Palais-Royal, dans la chambre de madame d'Hautefort qui lui avoit

offert retraite.

[166] Boutaut, de Tours. (T.)

[167] Il lui assigna son douaire sur une pièce de vingt francs;

c'est qu'il tira un quadruple, quand il fallut donner une pièce,

comme on les épousoit. (T.)

[168] Un baigneur célèbre. (T.)

Ce fut le cardinal qui le dit au chancelier. Cet homme, assez étonné

de ce que le cardinal le mandoit, car ils avoient parlé ensemble le

jour même au conseil, alla au Palais-Royal avec quelque inquiétude. Le

cardinal lui dit: «Monsieur, j'ai une mauvaise nouvelle à vous dire.»

Le chancelier crut qu'on lui alloit ôter les sceaux, et lui répondit:

«Monsieur, il y a long-temps que je m'y prépare.» Le cardinal

continua, et lui conta le mariage de sa fille. On a cru que le

cardinal lui voulut donner exprès l'épouvante, afin que, trouvant

moins de mal qu'il n'en avoit attendu, il fût plus disposé au pardon;

mais je croirois, tout au contraire, que cela fut cause en partie de

l'éclat qu'il fit après, fâché de la frayeur qu'il avoit montrée, et

d'avoir témoigné qu'il se défioit de son crédit, car il s'emporta

autant qu'on se peut emporter. Avant que sa colère eût fait du bruit,

M. d'Émery le fut trouver, et lui donna un conseil judicieux: «Vous

êtes, lui dit-il, monsieur, en une place où vous ne pouvez vous

cacher. Si vous voulez éclater, allez jusqu'au bout; sinon, pardonnez

de bonne heure.» Le chancelier ne fit ni l'un ni l'autre, comme on

verra par la suite. D'abord il jeta feu et flamme; envoya tout saisir

chez sa fille, jusqu'aux chevaux, et prit ses petits enfants chez lui.

La chancelière, qui n'aime que sa fille de Sully, la cadette, ou du

moins qui l'aime sans comparaison plus que l'autre, elle est plus

aimable aussi, l'aigrissoit autant qu'il lui étoit possible; car elle

est même jalouse de l'amitié qu'il a pour l'aînée. Ce fut elle qui

l'empêcha de voir son gendre pendant un an entier.

Les nouveaux mariés se retirèrent pour quelque temps à Berny; on

voulut donner cette petite satisfaction au chancelier. On dit que les

gueux qui avoient accoutumé de se bien trouver de la cuisine de madame

de Coislin, quand ils virent que M. le chancelier faisoit emporter les

meubles de chez sa fille, disoient entre eux: «Vraiment, ce M. le

chancelier est plaisant de se fâcher; il a marié sa fille une fois à

un petit bossu mal bâti, et il trouve mauvais qu'une autre fois elle

se soit mariée à un gentilhomme qui est aussi beau qu'un ange.»

Cependant M. le cardinal, M. d'Enghien et cent autres ne perdoient pas

une occasion de parler au chancelier pour les nouveaux époux, et ils

firent tant qu'il consentit que M. de Meaux, son frère, et M. et

madame de Sully les vissent; et quelque temps après il promit lui-même

de les voir, mais il ne dit pas quand ce seroit.

En ce temps-là M. d'Enghien fut demander à M. le chancelier la grâce

de Saint-Etienne[169]: M. le chancelier la lui refusa, dont le prince

irrité lui dit des choses assez fâcheuses, et entre autres qu'on

voyoit qu'il faisoit cela à cause de Laval. Laval ayant su la chose,

alla vite trouver M. d'Enghien, et lui dit: «Ah! monsieur, vous m'avez

perdu.» M. d'Enghien dit qu'il feroit tout ce qu'il voudroit pour

raccommoder ce qu'il avoit gâté. En effet, il vit M. le chancelier en

lieu tiers, et le satisfit. Le chancelier vit en cela l'estime qu'on

faisoit de son gendre, et que sans lui il n'auroit reçu aucune

satisfaction de l'injure qu'on lui avoit faite.

[169] Saint-Etienne, dont le père étoit gouverneur de

Château-Renault, avoit enlevé, à Reims, mademoiselle de

Sallenauve, et il s'étoit battu en duel. (Voyez plus bas

l'article de mademoiselle de Sallenauve.)

Il arriva encore une autre aventure dont Laval tira avantage; car,

comme si les gens eussent pris à tâche de faire insulte au chancelier,

Tréville, dont la compagnie de mousquetaires avoit été cassée au

commencement de la régence, avoit eu un don qui étoit fort à la charge

du Béarn, sa patrie; M. le chancelier refusa de lui en donner les

expéditions, et lui, par une insolence inouie (c'est un homme fort

brutal), rompit les lettres en plein sceau, et se retira en menaçant.

Le chancelier faisoit état de s'en plaindre au conseil d'en haut; le

lendemain, Laval en est averti par Sainte-Maure, un brave homme de ses

amis; il l'envoie appeler Tréville; Tréville dit qu'il voyoit bien

d'où cela venoit, et qu'il ne se vouloit point battre: l'autre lui

propose tous les expédients imaginables pour faire passer cela pour

une rencontre. Tréville n'y voulut jamais entendre, dit qu'il ne se

cacheroit point, et qu'on se rencontreroit bien toujours. Sainte-Maure

le menace de dire à tout le monde qu'il a refusé un appel. «Je ne m'en

soucie pas, dit Tréville, on sait assez qui je suis.» L'appel se sait,

et, en même temps, la cause de l'appel; la Reine, pour satisfaire le

chancelier, fit tenir prison à Tréville durant quelques jours. Le

chancelier fut touché de la bravoure et de la générosité de son

gendre, et le vit bientôt après. La chancelière enrageoit, et fut

trois semaines à Pontoise sans vouloir revenir que le chancelier n'eût

donné une assez grosse somme d'argent à madame de Sully.

Voilà notre cavalier aux bonnes grâces de son beau-père. Le chancelier

ne pouvoit plus vivre sans lui, et lui ne perdoit point occasion de

lui rendre ses devoirs. Le désordre de Saint-Eustache servit encore à

le faire aimer et estimer du chancelier; voici comment cela arriva. Le

curé de Saint-Eustache étant mort, Merlin, un de ses neveux, et le

frère d'un maître des requêtes, nommé Poncet, disputèrent cette cure.

Les femmes de la paroisse, au moins celles des halles, se trouvèrent

au grand conseil le jour de l'audience; ensuite tout le menu peuple de

cette grande paroisse s'émut; et, parce que le chancelier portoit

Poncet, près de quatre cents femmes voulurent aller chez lui pour lui

parler en faveur du neveu de leur curé; car le peuple espéroit qu'il

seroit aussi charitable que son oncle avoit été. Le suisse ouvrit pour

les repousser, mais il ne put refermer la porte, et ces femmes le

pressèrent tellement qu'il fut contraint de s'enfuir, et il se sauva

dans une maison vers Saint-Eustache, où il s'enferma: c'étoit le

matin. On en vint avertir M. de Laval, qui logeoit dans la rue

Saint-Thomas-du-Louvre; il n'étoit pas achevé d'habiller; il prend son

pourpoint à la main, et se fait mener par le carrosse de madame Lansac

qui étoit chez lui; il s'habille en chemin faisant. Ses gens avec des

armes arrivent presque aussitôt que lui chez le chancelier; ils

suivirent leur maître, qui passa sur le ventre à toute cette populace

émue, car on avoit sonné le tocsin, et il alla délivrer le suisse. Cet

exploit ne se fit pas sans péril, il essuya bien des coups de pierre,

et entre autres un gros grès qu'on jeta d'une fenêtre, et qui tomba

justement à ses pieds. Avant que d'y aller, il avoit envoyé son frère

le chevalier demander à la Reine une compagnie des gardes; cette

compagnie fut long-temps à venir, et le suisse étoit délivré quand

elle arriva. Dès qu'il ouit le tambour, il y courut encore, et avec ce

renfort perça jusqu'à Saint-Eustache, et on a dit qu'à la chaude il

tira un coup de pistolet dans l'église. Pour achever l'histoire de

l'émeute, j'ajouterai que les femmes des halles allèrent en corps au

Palais-Royal, et que là une dame Denise dit à la Reine qu'ils

vouloient ce curé-là, parce qu'ils avoient accoutumé de les avoir de

père en fils, et qu'ils n'avoient que faire de cet _adultère_ de

Poncet; elles vouloient dire _indultaire_[170]. Enfin, comme on vit

que cela alloit trop loin, on fit dire aux paroissiens par Tubeuf,

alors marguillier de la paroisse, que la Reine, à leur prière, donnoit

la cure au neveu du feu curé. On en chanta le _Te Deum_, et le peuple

disoit que ce M. Tubeuf étoit un honnête partisan. On ajoute encore

qu'un charbonnier alla embrasser le nouveau curé, et que, comme

l'autre lui disoit: «Vous me gâtez mon surplis,» il lui répondit:

«J'ai encore un quart d'écu, monsieur le curé, pour le faire savonner;

laissez-moi vous embrasser tout à mon aise.»

[170] Poncet avoit droit à cette cure en vertu de l'Indult, qui

appartenoit à son frère, comme maître des requêtes.

Depuis le désordre de Saint-Eustache jusqu'à sa mort, Laval fut le

tout puissant chez le chancelier, et la marquise de Sablé y étoit

quasi aussi bien que lui. Par une bonté assez rare à la cour, il avoit

toujours sur lui une liste de ceux dont il vouloit recommander les

affaires à son beau-père. Outre qu'il étoit aimable de sa personne,

quoiqu'il commençât un peu à grossir (son père étoit fort gros), il

étoit fort civil et dans un perpétuel enjouement. Partout où il se

trouva, il fit toujours tout ce qu'un homme de cœur pouvoit faire, et

s'il eût vécu, il eût sans doute été bien loin. Le chancelier se

résolvoit à ouvrir la grand'bourse pour lui acheter quelque belle

charge. A Dunkerque, où il fut tué, il avoit acquis tant de réputation

que M. d'Enghien le regardoit comme un appui de sa grandeur. A ce

siége pourtant il fit une jeunesse peu excusable. Lui et quelques

petits maîtres faisoient la débauche dans une maison devant laquelle

on alloit pendre un soldat; ils étoient déjà gaillards, quand

quelqu'un, peut-être fut-ce lui-même, car il étoit pitoyable, dit dans

la chaleur du vin: «Il faudroit sauver ce pauvre diable et tuer le

bourreau.» En effet, ils tirèrent et tuèrent, non pas le bourreau,

mais un soldat qui assistoit à l'exécution. Cela fit du désordre:

cependant on l'apaisa. On conta cela à la Reine, et le vin fit tout

excuser.

Il se piqua de faire un logement qui étoit si important que de là

dépendoit le succès du siége; il y alla après que deux autres

maréchaux de camp en eurent été repoussés. Il avoit avec lui un

ingénieur huguenot, nommé Dutens, qui lui dit qu'il n'y iroit sans

casque. Laval lui donna un chapeau de fer qu'il avoit, et après fit le

logement; mais il y reçut un coup de mousquet par la tête, dont il

mourut au bout de dix-sept jours. Le chevalier Chabot, autre maréchal

de camp, garçon de cœur et de mérite, y fut aussi tué en même temps.

Cependant, quoiqu'il fût fort estimé, Laval l'obscurcit de telle façon

qu'on ne songea pas à le plaindre. Le chancelier pleura de la mort de

son gendre comme un enfant, et eut cent fois plus de déplaisir de sa

perte, qu'il n'en avoit eu de son mariage. Pour madame de Laval, au

bout de quelque temps elle s'apaisa, et bientôt il n'y parut plus. On

disoit qu'elle étoit entre deux selles, le cul en terre, parce que sa

sœur et les sœurs de son premier mari avoient toutes le tabouret.

Deux mois après, elle fut passer l'automne à Saint-Liébaud[171], vers

Moret. Vardes, qui l'avoit vue en divers lieux, mais sans lui en

conter, au lieu de prendre occasion du voisinage et de la parenté qui

étoit entre lui et l'abbé de Bois-Dauphin[172], qui étoit avec elle,

s'avisa mal à propos d'envoyer un gentilhomme à la belle avec une

lettre dont elle se mit fort en colère. Il demandoit permission de

l'aller voir, et aussi, je pense, de la servir. L'abbé, qui alloit à

la chasse, ayant appris cela, rentre et l'apaise du mieux qu'il peut,

puis le lendemain va trouver Vardes: «On ne ferme pas la porte aux

gens comme vous, lui dit-il; vous n'en deviez point user ainsi.»

Vardes confessa qu'il avoit tort. Le chancelier, et c'est ce qui fit

parler, prit cela de travers, crut que sa fille vouloit encore se

marier à sa fantaisie, et, bien loin de la laisser revenir à Paris, il

l'obligea à aller pour quelque temps à Sully.

[171] Une des terres que le chancelier a eues à vil prix. (T.)

[172] Aujourd'hui évêque de Léon. (T.)

Elle dit qu'elle est encore un peu jalouse de celles que M. de Laval a

aimées, et qu'une de ses plus grandes joies seroit de voir que

quelqu'une de celles-là fût devenue laide. Elle prend plaisir, quand

elle est en confidence avec quelqu'un, à parler de la passion qu'elle

a eue, à dire ce qu'elle a senti et ce qu'elle sent encore, et elle

n'a garde de faire tant la coquette cette fois-ci que l'autre.

ESPRIT.

Esprit[173], l'académicien, sortit de chez le chancelier à cause de ce

mariage; car jamais le chancelier ne se put persuader qu'un homme qui

ne bougeoit de chez madame de Laval ignorât cette amourette: cependant

la marquise (de Sablé) et mademoiselle Chalais jurent qu'il n'en

savoit rien. Esprit avoit un frère aîné, petit homme, mais qui a de

l'esprit comme un lutin: il étoit précepteur de l'abbé de Fiesque,

parent de madame de Rambouillet; ainsi il eut entrée à l'hôtel de

Rambouillet, et il y introduisit son second frère, aujourd'hui

premier médecin de M. d'Anjou[174]; le troisième, dont nous parlons, y

fut aussi introduit. A son arrivée de Béziers, lieu de leur naissance,

il faisoit de si longues visites qu'on croyoit qu'il vouloit demeurer

à coucher chez les gens.

[173] Jacques Esprit, de l'Académie françoise, né à Béziers en

1611, mourut dans sa patrie en 1678.

L'abbé de Cerizy, qui étoit chez M. le chancelier, fit en sorte que le

chancelier le prit; après on le fit de l'Académie. Il ne sait pourtant

quasi rien, et n'avoit que quelques paraphrases de psaumes assez

médiocres[175]. Là il intriguoit assez, servoit qui il pouvoit, et

parloit plus hardiment que les autres beaux esprits de la maison; car

il a toujours fait le plaisant, mais quelquefois il ne l'est guère.

Or, un jour Verpillière, qui étoit à madame de Longueville, et dont il

sera parlé amplement dans les Mémoires de la Régence, ayant quelque

chose à demander à M. le chancelier, Chapelain écrivit à Esprit qu'il

se rencontroit la plus belle occasion du monde pour un coquet comme

lui, qu'une des plus belles filles de France, etc. Il fit ce qu'on

souhaitoit de lui; de sorte que, quand il fut dehors de chez le

chancelier, il s'alla loger auprès de l'hôtel de Longueville, où

Verpillière le mit bien avec sa maîtresse. Il a eu, par sa faveur,

deux mille livres de rente sur une abbaye qu'on donna à La Croisette,

intendant de la maison. Il avoit déjà mille livres de pension sur le

prieuré d'Argenteuil, que depuis il a remise par scrupule. Madame de

Laval les lui avoit fait donner. Il suivit madame de Longueville à

Munster; on parlera de lui ailleurs.

[174] Frère de Louis XIV, depuis duc d'Orléans, et père du

régent.

[175] On a de l'abbé Esprit le livre _de la Fausseté des vertus

humaines_, ouvrage médiocre, qui est une faible contre-épreuve

des _Maximes_ du duc de La Rochefoucauld. On croit qu'il n'a pas

été étranger à la composition de ce dernier ouvrage, et que la

marquise de Sablé y a aussi eu quelque part.

Depuis, passant du blanc au noir, après la délivrance de M. le Prince,

il se mit dans l'Oratoire où son frère aîné étoit déjà. A cause de ses

austérités, il avoit là des maux de tête qui l'eussent rendu

tout-à-fait fou, si le médecin ne l'en eût fait sortir. Ce médecin se

plaignoit de lui, et disoit: «Quelle folie! il leur faut une

inspiration du Saint-Esprit pour se laisser voir à leur parents.» Au

sortir de là, il alla se promener. Il fut voir M. et madame de

Montausier à Angoulême; il alla en Languedoc, où il se donna au prince

de Conti, avec lequel il est présentement; mais il n'est pas si dévot

qu'on diroit bien. Depuis il s'est marié avec une assez belle fille,

et cela, dit-il, pour l'acquit de sa conscience. Sa maison a une porte

dans le jardin du Palais-Royal; on l'y voit toujours avec sa femme.

L'abbé d'Effiat prétend qu'elle a dit: «Mon Dieu! je ne m'aperçois

point que ce soit par principe de conscience que M. Esprit s'est

marié!» Elle l'a dit comme moi.

SARRAZIN.

Sarrazin[176] étoit fils d'un homme de Caen qui étoit comme le

parasite d'un vieux garçon nommé Foucault, qui étoit trésorier de

France à Caen. Foucault le logeoit chez lui, et enfin lui vendit sa

charge, dont il ne toucha que sept ou huit mille livres, qui étoit

peut-être tout le vaillant de Sarrazin; le reste se devoit prendre sur

les émoluments de l'office. Foucault mourut au bout de deux ans, et

Sarrazin épousa la gouvernante du vieux garçon, pour ne rien dire de

pis. La donzelle et lui s'étoient apparemment entendus ensemble à

piller le vieux garçon. Le Roi obligea les trésoriers de Caen de se

faire conseillers de la cour des Aides de Rouen que l'on fit semestre

en ce temps-là. Voilà comment notre Sarrazin étoit fils d'un trésorier

de France à Caen, et conseiller de la cour des Aides de Rouen. C'étoit

si peu de chose pour la naissance qu'il y a encore en Normandie un de

ses cousins germains qui est fils d'un ciergier, et qui est curé de

village. Cependant quand il vint à Paris, il faisoit l'homme de bonne

naissance, et l'homme accommodé. Il eut d'abord la connoissance de

mademoiselle Paulet qui, en le présentant, ne manquoit jamais de dire

que c'étoit une personne de bon lieu et fort à son aise. Il est vrai

qu'il avoit un carrosse; mais ses chevaux étoient les plus mal

nourris de France.

[176] Jean-François Sarrazin, né en 1605, mort en 1655.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome quatrième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 10 / 28 段