M. Servien, qui lui fait la rente de l'argent au denier dix-huit. En
ce temps-là on le pria de faire quelque chose pour le bonhomme
Gombauld; Servien promit de lui faire toucher quinze cents livres,
mais il ne se hâtoit pas autrement. Ménage lui déclara qu'il ne
signeroit point le contrat de vente de cette terre (que Servien avoit
achetée) qui étoit à la bienséance de Sablé, qu'il ne lui tînt parole
touchant M. Gombauld. Et cela fut fait; mais il l'a tant chanté que
Gombauld ne put s'empêcher de faire cette épigramme, car quoiqu'il ne
l'ait point montrée, et qu'il le nie comme beau meurtre, je suis
certain que c'est ce qui lui en a fait venir la pensée. La voici:
Si Charles[145], par son crédit,
M'a fait un plaisir extrême,
J'en suis quitte; il l'a tant dit,
Qu'il s'en est payé lui-même.
[145] Il n'a pas osé mettre _Gilles_. (T.)
Il disoit aussi: «M. Servien et M. le premier président sont de mes
amis; Scarron me divertit; par leur moyen je lui ai fait toucher
treize cents livres; et à cause de madame de Rambouillet, deux cents
livres à ce pauvre diable de Neuf-Germain[146].» A l'entendre,
mademoiselle Scudéry ne touchoit de l'argent que par son moyen.
Trillepert[147], que Sarrazin et lui ont cabalé depuis long-temps, et
qui se croit un grand personnage, à cause qu'ils l'ont mis dans un
dialogue, lui donna son indult qu'il mit sur Clugny. Cela lui a valu
le prieuré de Montdidier qui, dit-on, est, en bon temps, de quatre
mille livres de rente; il a eu bien des procès pour cela, et je ne
sais où il en est présentement, mais il est M. l'abbé; il n'a pourtant
point de carrosse encore.
[146] On a vu précédemment un article sur ce poète ridicule.
[147] Trillepert étoit l'un des fils du président Aubry. (_Voyez_
l'article de la présidente Aubry et de son mari.)
Ménage de tout temps avoit aimé à voir bien du monde chez lui: quand
il fut sorti de chez le cardinal de Retz, il se mit à faire une espèce
d'académie où M. Chapelain a encore moins manqué qu'au samedi; il y a
bien du fretin. Je ne sais quel président mena une fois son fils à
Ménage, c'étoit au mois de septembre, et le pria de trouver bon que ce
jeune garçon allât _à ses petites académies_; Furetière, qui étoit
présent, dit malicieusement à ce président: «Mais, monsieur, vous ne
songez pas qu'il n'est pas encore la Saint-Rémi.» C'est cette ridicule
académie qui a fait faire tant d'épigrammes et de bagatelles contre M.
Chapelain et les autres, car ce fut là que les petits Linières, les
petits Boileau, etc., firent connoissance avec Chapelain; et Linières
ayant offert à M. Chapelain de le mener chez une dame avec laquelle il
vouloit faire connoissance, Chapelain s'y fit mener par un autre, ne
voulant pas peut-être être présenté de sa main; cela lui fit faire une
ou deux épigrammes contre lui, et ensuite contre Conrart, Pellisson,
mademoiselle de Scudéry, et enfin contre les principaux de l'Académie,
jusques au marquis de Coislin: même on disoit que celui-là le devoit
payer pour tous les autres.
Ménage fit en ce temps-là l'églogue intitulée _Christine_; il la fit
imprimer avec ce titre:
CHRISTINE.
ÉGLOGUE.
On dit que le commandeur de Souvré dit, en voyant cela: «Je ne croyois
pas que la reine de Suède eût deux noms,» et qu'on lui fit accroire
qu'il y avoit une famille d'Églogues comme de Paléologues. Je ne
saurois croire que cela soit vrai; le commandeur n'est pas tel qu'on
l'a chanté; il est toujours fâcheux qu'on lui ait mis cela sur la
tête. Or, il faut conter d'où vient l'_Avis à Ménage_[148] sur cette
églogue. Boileau[149], jeune avocat de vingt-deux ans, fils du
greffier de la grand'chambre, porta un jour à Ménage une élégie latine
qu'il avoit faite; car il veut faire des vers et en latin et en
françois, quoiqu'il n'y soit nullement né; Hallé, poète royal, étoit
alors avec Ménage. Boileau dit qu'_Ægidius Menagius, Guillelmi
filius_, le traita fort de petit garçon en présence de cet homme, et
lui dit: «Nous lirons cela une autre fois; mais lisez mon élégie
latine à la reine de Suède; vous en apprendrez plus là que chez tous
les anciens.» Le jeune homme, qui naturellement est mordant, fut bien
aise d'avoir trouvé un homme sur qui il y avoit à mordre; mais il ne
considéroit pas qu'il imitoit celui à qui il donnoit sur les doigts en
entrant comme lui dans le monde par une médisance; il fit l'_Avis à
Ménage_. Bautru, que Ménage croyoit de ses meilleurs amis, en eut une
copie, je ne sais comment; car le jeune homme, qui avoit tant promis
de n'en point donner, fit comme Ménage à la _Requête des
Dictionnaires_; il la montra au premier président, qui dit à Boileau,
qui s'étoit attaché à lui, qu'il la falloit faire imprimer. Le premier
président n'avoit trouvé nullement bon que Ménage les eût mis, Servien
et lui, comme des égaux; il lui conseilla d'y ajouter quelque chose
sur la pédanterie, en cet endroit où il dit que
Pour lui seul les Bergères
Cessent d'être légères[150].
«Voyez-vous, lui dit-il, si vous étiez des gens d'épée, il y auroit du
danger; mais pour des gens de lettres, ils ne versent que de l'encre.»
Au bout de quelque temps on vit cet _Avis_ imprimé. Le petit Boileau
dit qu'il en avoit donné copie au bon homme Pailleur, et qu'à sa mort,
quelqu'un, l'ayant trouvée dans ses papiers, la fit imprimer. Le
Pailleur en avoit donné copie à mademoiselle de La Vergne; Ménage l'a
su, et il en a été furieusement piqué. Mais ils ont fait leur paix. Il
y avoit trois mois que cette pièce couroit, mal imprimée et pleine de
fautes, que Ménage, qui l'avoit vue, à ce qu'il dit, ne savoit de qui
elle étoit. Quand il sut qui l'avoit faite, la colère le saisit; il
vouloit répondre. Chapelain lui conseilla de n'en rien faire. En
effet, qu'y avoit-il à dire contre un garçon qu'on ne connoissoit
point encore? et pour la critique, c'eût été une chose pitoyable et
que personne n'eût lue. Il y eut quelque misérable réponse d'un
certain Le Bret qui alloit à son Académie; mais on conseilla à Ménage
de la faire supprimer; en effet, il en acheta tous les exemplaires. Il
changea donc de batterie, et dit: «Pour Boileau le fils, n'importe,
pourvu que le père n'écrive point contre moi.» Et quand on lui
demanda: «Qu'avez-vous fait à ce garçon?» il répondit: «Je lui ai fait
son Épictète[151].» Boileau, piqué de cela, prend prétexte de ce que
sa pièce étoit mal imprimée, et se met à la faire imprimer avec un
endroit où il donne sur les doigts à Costar, qui avoit dit dans la
_Suite de la Défense de Voiture_, adressée à Ménage: «Vous avez donc
trouvé aussi votre Girac.» Costar n'a osé répondre non plus que
l'autre. Avant cela, dès qu'il eut avis de ce que Boileau vouloit
faire, il écrivit à quelqu'un une lâche lettre qu'on me fit voir pour
l'en empêcher; mais cela ne l'empêcha pas. Patru avoit obtenu de
Boileau qu'il se contenteroit de faire imprimer sa lettre, mais qu'il
n'y ajouteroit rien; mais Conrart, irrité contre Costar de ce qu'il
déchiroit Balzac, avoua à Boileau qu'après ce que Costar avoit dit de
lui, il pouvoit mettre tout ce qu'il voudroit. Pellisson, qui est
joint par cabale à Ménage, déclara assez brusquement à Boileau que
s'il imprimoit, il ne seroit plus son ami ni son serviteur. Il eut
tort de prendre parti; car c'est aux amis communs à réconcilier leurs
amis; et peut-être s'il n'eût point fait cela, ne se seroit-il point
fait certains couplets de chanson contre lui et mademoiselle de
Scudéry.
[148] _Avis à M. Ménage sur son Églogue intitulée Christine._
Cette pièce a été réimprimée par La Monnaie dans son _Recueil de
pièces choisies_. La Haye, 1714, in-8º, 1re partie, p. 277.
[149] Gilles Boileau, frère aîné de Despréaux.
[150] Indication de ces vers de la deuxième églogue de Ménage:
De ces aimables lieux les nymphes, les bergères,
Pour toi seul aujourd'hui cessent d'être légères.
[151] La Vie et la Morale d'Épictète; cela est imprimé pour la
deuxième fois. (T.)
Patru, qui ne trouvoit point qu'il fût avantageux à Boileau non plus
qu'à Ménage, de rendre cette pièce plus publique qu'elle n'étoit, alla
porter parole à Ménage que Boileau supprimeroit tout ce qu'il faisoit
imprimer, quoique cela lui coûtât trente pistoles; qu'après il le lui
amèneroit, et que Boileau le prieroit d'oublier le passé, etc. Ménage
fit le fier mal à propos, et dit: «Je ne lui veux point de mal, je lui
rendrai ses trente pistoles s'il veut; mais je ne puis souffrir qu'il
mette le pied céans.» Tout le monde dit que ce procédé étoit ridicule,
et le premier président dit: «Refuser d'en croire M. Patru (car le
premier président étoit fort persuadé de son mérite)! je vous
conseille de mettre cela au bout de votre lettre.» Ménage voulut
gronder de ce que Patru et quelques autres, quand Boileau leur
demandoit leur avis sur des façons de parler qu'il employoit dans
cette lettre, lui dissent leur sentiment et le corrigeassent. On lui
répondit: «Pourvu qu'on ne lui donne point de mémoires contre vous,
vous ne sauriez vous plaindre qu'on corrige ce qu'il fait contre vous;
on corrigera de même ce que vous ferez contre lui. On a fait ce qu'on
a pu pour empêcher que vous n'eussiez ce déplaisir, vous ne voulez
pas; que voulez-vous qu'on y fasse?» Chapelain disoit: «Ménage est
fou, et il lui en cuira.» En effet, jamais rien ne s'est mieux vendu,
et je n'ai vu quasi personne qui ne fût bien aise qu'on eût donné sur
les doigts à la vanité de Ménage. On disoit: «Gilles a trouvé Gilles
(ils s'appellent tous deux ainsi); mais Ménage est Gilles le niais (un
enfariné qui s'appelle ainsi).» Je ne voudrois pas jurer qu'on n'eût
fait dire à Scaramouche, pour se moquer de Ménage, ce qu'il dit une
fois; car, en faisant le pédant, il disoit: «_La regina de Suecia
scrive à me._»
Depuis, Boileau a encore ajouté la preuve des larcins de Ménage à une
nouvelle édition, et cela se vend comme le pain. M. Nublé, avocat,
homme de bon sens et de vertu, ami de Ménage de tout temps, et qui ne
peut pardonner à Boileau, dit chez M. Lefèvre Chantereau[152], qui a
écrit des généalogies de Lorraine et autres, en présence de messieurs
Valois et d'un garçon nommé Sauval[153], «qu'il ne trouvoit pas
supportable ce qu'avoit fait Boileau contre Ménage,» et s'emporta
terriblement. Sauval lui fit l'apologie de Boileau. Nublé lui dit que
c'étoit être fou que de défendre une si méchante cause. «Vous êtes fou
vous-même, lui dit brusquement l'aîné Valois; vous parlez bien haut;
il n'y a que trois jours que vous ne souffliez pas; et vos Ménage et
vos Costar ne m'envoient-ils pas tous les jours leur latin et leur
grec à corriger? et il y a souvent des barbarismes et des solécismes.»
Dans les Mémoires de la Régence il sera encore parlé de Ménage à
propos de la reine de Suède.
[152] Ce M. Lefèvre est président des bureaux des trésoriers de
France, à Soissons. Ce fut autrefois le premier intendant qu'on
envoya en Lorraine; il ne tint qu'à lui d'y gagner deux cent
mille écus. Tout le conseil étoit étonné de la fidélité et de
l'intégrité de cet homme: il en eut pour toute récompense le
remboursement d'un office de vingt mille écus qui avoit été
supprimé. En voici un exemple. Il amassa de lui-même pour plus de
quatre cent mille livres de grains de çà et de là, sans que la
cour le sût; il eut ordre d'en acheter pour l'armée qui y alloit.
Il manda qu'il en avoit déjà pour quatre cent mille livres. Il
n'y avoit rien plus aisé que de prendre tout cet argent. Il n'a
pas été employé depuis. (T.)
[153] Sauval est un garçon de Paris qui fait trois volumes
in-folio, intitulés: _Paris ancien et moderne_, où il remarque
tout ce qu'il y a de beau. Ce travail sera utile. Furetière
disoit: «Les gens de lettres qui voient cela disent: Je pense que
pour ce qui est de la peinture et de l'architecture, il en parle
bien; mais pour le reste, ce n'est point bien écrit; et que les
peintres et les architectes disent: Nous croyons que cela est
bien écrit; mais il ne parle point bien de l'architecture ni de
la peinture.» (T.)
Les recherches de Sauval ont été publiées depuis en trois volumes
in-folio, sous le titre d'_Antiquités de Paris_.
Boileau dit de la préface de Pellisson sur Sarrazin, et de la lettre
dédicatoire de Ménage du même livre, que Pellisson disoit: «Il n'y a
rien de si beau que l'Épître dédicatoire;» et que Ménage disoit: «Il
faut avouer que la préface est divine.»
Quand Ménage eut cinquante ans, il alla chez toutes les belles de sa
connoissance prendre congé d'elles, comme un homme qui renonçoit à la
galanterie. Hélas! il n'avoit que faire de cette déclaration; ses
galanteries n'ont jamais fait mal à la tête à personne.
M. DE LAVAL.
M. de Laval[154] étoit le second fils de la marquise de Sablé; il fut
destiné à être chevalier de Malte. Il y fit quelque caravane au
retour, dans le dessein de se faire connoître; et, ne pouvant tirer
grand secours de sa maison, il prit une compagnie au régiment de la
marine. Le cardinal de Richelieu en eut de la joie, car il étoit bien
aise d'avoir un chevalier de Bois-Dauphin capitaine dans son régiment;
ce régiment fut embarqué sur l'armée navale que commandoit
l'archevêque de Bordeaux[155]. Le chevalier n'y fut pas long-temps
sans se faire aimer de tout le monde; il y accordoit les querelles et
étoit en grand crédit auprès du général. Je veux croire que sa beauté
n'y avoit pas nui; car c'étoit un des plus beaux gentilshommes et des
mieux faits de France. Le cardinal mort[156], le chevalier s'attacha à
M. d'Enghien, acquit beaucoup de réputation à la bataille de Rocroy et
au siége de Thionville, et fut député pour porter la nouvelle de la
prise. Il fut reçu admirablement bien à la cour; on le regarda comme
une personne qui avoit bien servi, et que M. d'Enghien affectionnoit.
Il eut quatre mille livres pour son voyage, et la Reine lui fit donner
mille écus de pension. Cela le mit en équipage; d'ailleurs il étoit
logé et nourri chez sa mère, alors veuve, qui pour lui avoit vaincu
l'aversion qu'elle avoit à voir de grands enfants autour d'elle. En ce
temps-là madame de Coislin, fille du chancelier, veuve depuis quelques
années[157], visitoit fort souvent la marquise de Sablé, qui logeoit
alors à la Place-Royale avec la comtesse de Maure. La jeune veuve
logeoit assez près de là dans la rue Barbette, dans la maison de
Goulas, secrétaire des commandements de M. d'Orléans, à cette heure
l'hôtel d'Estrées[158], dont elle donnoit deux mille écus de loyer;
car ce fut elle qui fit enchérir les maisons au point où nous les
avons vues. La marquise n'avoit pas autrement recherché l'amitié de
madame de Coislin, qui est une personne comme cent autres: on dit même
qu'elle est naïve, et qu'il n'y a pas long-temps que, croyant faire
plus d'honneur à madame de Longueville, elle mit au-dessus d'une
lettre, _A madame, madame de Longueville, Longueville_[159], mais
elle n'avoit pu s'empêcher de la recevoir, tant cette pauvre femme
s'étoit donnée à elle à corps perdu. Or, Chabot avoit fait
connoissance avec madame de Coislin, un peu après la mort du mari,
chez madame de Sully; et, quoiqu'il eût déjà mademoiselle de Rohan en
tête, il voyoit pourtant si peu de jour à ce qui est arrivé depuis,
qu'il voulut tenter cette aventure, et il y réussit si bien, que s'il
eût poussé, il l'eût assurément épousée; mais il en fit sa cour auprès
de mademoiselle de Rohan, et lui dit ensuite que si, en méprisant
l'avantage qu'il trouvoit, il étoit assuré de faire quelque chose qui
lui fût agréable, il n'y penseroit jamais. Il ajouta ensuite tout ce
qui pouvait servir à son dessein; car on dit qu'il ne s'y entendoit
pas mal. Mademoiselle de Rohan fut touchée de cette générosité; et,
comme j'ai dit ailleurs, elle lui donna assurance que ses services
seroient reconnus. Dès ce moment Chabot négligea un peu madame de
Coislin, et à mesure qu'il s'avançoit auprès de mademoiselle de Rohan,
il s'éloignoit de notre veuve. Durant ce refroidissement elle
rencontra un jour sur l'escalier de la marquise le chevalier de
Bois-Dauphin, qui se sauvoit de crainte d'être arrêté, car il alloit
voir mademoiselle de Pons[160] dont il étoit amoureux. Il donna dans
les yeux à madame de Coislin; par bonheur il étoit ce jour-là ajusté
comme un amant qui espère voir ce qu'il aime. La veuve monte, et dit à
la marquise: «Je viens de trouver M. le chevalier de Bois-Dauphin;
vraiment, il est bien fait.» Ensuite, toutes les fois qu'elle alloit
là-dedans, elle demandoit toujours où étoit M. le chevalier de
Bois-Dauphin. Enfin elle le demanda tant, que la marquise fut obligée
de lui promettre qu'elle le lui enverroit. On eut assez de peine à l'y
faire aller; car c'étoit un vrai jeune homme qui ne songeoit qu'à
suivre ses inclinations; il y fut pourtant, et, comme il en sortoit,
il trouve madame la chancelière dans la cour, qui dit à sa fille en
riant, après avoir demandé qui il étoit, qu'elle ne prendroit point
plaisir à trouver souvent de grands chevaliers comme cela auprès
d'elle.
[154] Guy de Laval Bois-Dauphin, dit _le marquis de Laval_, mort
en 1646.
[155] Henri d'Escoubleau de Sourdis, frère du cardinal de ce nom,
fut nommé archevêque de Bordeaux après la mort de son frère, et
lui succéda en 1628. Par un abus très-commun en ce temps, il
allia les commandements militaires aux dignités de l'Église.
[156] Tallemant nous semble ici confondre Henri de Sourdis avec
le cardinal, son frère. Henri n'a pas été revêtu de la pourpre.
Ses différends avec le duc d'Épernon lui ont donné de la
célébrité.
[157] Son mari fut tué à Aire. (T.)
[158] C'étoit vraisemblablement l'hôtel qui est maintenant une
succursale de la Légion-d'Honneur. Il appartenoit, avant la
révolution, à M. de Corberon dont il portoit le nom.
[159] Cela me fait souvenir d'un enfant qui, voulant écrire au
valet-de-chambre de son père, sans lui mettre _monsieur_, mit _à
Chaumat, Chaumat_; c'étoit le nom du valet, et celui de l'enfant
c'est Marbaut, dont il sera parlé dans l'Historiette de la
Gaillonnet. (T.)
[160] C'étoit vraisemblablement Bonne de Pons, depuis marquise
d'Heudicourt, amie de madame de Maintenon. On verra plus bas,
dans l'article de M. de Guise, petit-fils du Balafré, comment
mademoiselle de Pons vint à la cour, et y fut nommée fille
d'honneur de la reine Anne d'Autriche.
Quelque temps après, M. d'Enghien alla en Allemagne mener des troupes
au maréchal de Guébriant; ce voyage ne fut pas long; cependant notre
veuve s'ennuyoit fort de ne point voir le chevalier qui avoit suivi M.
d'Enghien; elle en parla tant que la marquise crut qu'elle en tenoit,
et un jour elle lui dit: «Vous parlez tant de ce chevalier, comment
l'entendez-vous? N'avez-vous pas conclu avec Chabot?--Vraiment, lui
dit l'autre, c'est un plaisant homme que Chabot.» Elle se mit sur sa
friperie. Chabot avoit le nez mal fait, Chabot avoit de petits yeux,
Chabot ne savoit pas même danser. Le chevalier revient; sa mère lui
parle sérieusement, et, à force de le haranguer, le fait résoudre à
quitter mademoiselle de Pons, et à penser à sa fortune. Il y eut de la
répugnance; mais quand une fois il eut donné sa parole, il fit tout ce
qu'on voulut.
La marquise, qui est très-adroite, ne trouva pas à propos que le
chevalier allât chez madame de Coislin. Il ne la voyoit que chez sa
mère. De longue main les gens de madame de Coislin avoient accoutumé
de s'en retourner quand elle étoit chez la marquise, où elle dînoit ou
soupoit de deux jours l'un. Le chevalier ne mangeoit pourtant point
avec elle; car la marquise tient pour maxime qu'il faut qu'un amant ne
fasse devant sa maîtresse que ce qui est de l'essentiel de l'amour, et
que, par exemple, il ne faut qu'une grimace en mangeant, ou quelque
petite indécence pour tout gâter. Elle appelle cela faire des
_mortalités_. Ces entrevues se faisoient secrètement, car qui que ce
soit ne se seroit avisé qu'un garçon comme lui fût si souvent avec sa
mère, et puis on savoit, comme j'ai déjà dit, qu'elle n'aimoit point à
voir ses enfants. Elle aimoit si fort celui-ci, qu'avant cette
amourette, comme il ne se retiroit qu'à minuit, pour avoir le plaisir
de l'entretenir, elle veilloit fort souvent jusqu'à trois heures du
matin. Ces entrevues durèrent quatre mois. Elle qui s'ennuie quasi de
tout, jugez comment elle se divertissoit là. Tantôt elle lisoit,
tantôt elle leur disoit en passant: «Mais pensez-vous que je ne sois
point lasse de vos coquetteries? Cela durera-t-il long-temps?» ou
quelque autre chose de semblable. Enfin mademoiselle de Chalais[161]
revint de Sablé fort heureusement pour la marquise, car elle la
déchargea d'une partie de la peine, même elle l'en déchargea
tout-à-fait; car elle dit du troussement que tout cela n'étoit rien si
on n'épousoit. On lui faisoit la guerre de ce qu'elle avoit dit: Si on
ne couchoit ensemble; la marquise de Sablé et la veuve eurent dispute,
sur ce que cette innocente disoit qu'elle vouloit bien épouser, mais
non pas coucher.
[161] Mademoiselle de Chalais étoit dame de compagnie de la
marquise de Sablé. Voiture lui a adressé plusieurs lettres.
La résolution prise d'épouser, la marquise en parla à ses amis, et
entre autres à son frère le commandeur de Souvré, qui demanda au
cardinal Mazarin sa protection. Le cardinal promit tout ce qu'on
voulut, et l'on étoit assuré de l'amitié de M. d'Enghien. On presse
donc tout de nouveau madame de Coislin, qui, éprise du chevalier, ne
put résister davantage. On fait jeter un ban sous leurs véritables
noms, à quelque chose près; il n'y avoit que Saguier pour Séguier, et
Lavau pour Laval, et cela pouvoit passer pour une faute de copiste.
Pour le nom du marquis de Coislin, il étoit connu de fort peu de gens,
et on ne savoit guère qui étoit César Du Cambout[162]. Pour les deux
autres, on en eut dispense. Ils vouloient avoir permission d'épouser
en quelque village, car la veuve craignoit d'être reconnue de son
curé[163]. Le grand-vicaire, car il n'étoit pas sûr de s'adresser à
l'archevêque, qui eût tout reconnu incontinent, dit qu'il ne pouvoit
donner la dispense, et qu'il les renvoyoit pour cela à leur curé. Le
curé refuse. On retourne encore au grand-vicaire, qui renvoie une
seconde fois au curé.
[162] Pierre-César Du Cambout, marquis de Coislin,
colonel-général des Suisses.
[163] Loisel, curé de Saint-Jean en Grève. (T.)