trouve l'autre dans le _Miscellanea_ de 1652, comme dans l'édition
Elzevir de 1663, et vraisemblablement dans toutes les
réimpressions des poésies de Ménage.
Il eut prise avec l'abbé d'Aubignac sur une comédie de Térence, et ils
ont écrit l'un contre l'autre; Ménage n'est pas le plus fort[133].
Pour exercer son humeur mordante, il s'avisa de faire la Vie de
Montmaur, le Grec; c'étoit un impertinent et insolent pédant; mais, ma
foi, il falloit bien avoir envie de mordre pour s'amuser à mordre un
pauvre diable comme celui-là. Cependant tout un temps ce fut la mode,
car le centon latin que Ménage fit contre (j'appelle ainsi cette
Vie[134] composée de pièces rapportées des anciens) réussit assez, et
ce fut ce qui servit le plus à le faire entrer chez l'abbé de Retz,
qui, sur la recommandation de M. Chapelain principalement, le reçut de
fort bonne grâce; car n'ayant point de chambre chez lui (il étoit
déjà au Petit Archevêché), il envoya ordre partout le cloître de ne
louer aucune chambre à M. Ménage, et il lui en loua deux à ses dépens
quasi vis-à-vis de son logis.
[133] Voyez le _Discours sur l'Héautontimoruménos de Térence_ et
la _Réponse_ de Ménage dans les _Miscellanea_; Paris, 1652,
in-4º.
[134] _Vita Gargilii Mamurræ Parasitopædagogi, scriptore Marco
Licinio_, dans les _Miscellanea_ déjà cités.
Ogier, le prédicateur, fit en ce temps-là un sonnet qui disoit qu'il
étoit surpris de voir que Ménage persécutoit un pédant bien moins
pédant que lui. On croit que ce _maltalent_[135] d'Ogier vient de ce
qu'un jour qu'il avoit prêché, Ménage, à la collation du prédicateur,
dit:
A la santé de monsieur Ogier! (_bis._)
Ogier crut qu'il vouloit dire qu'il avoit déjà prononcé deux fois ce
sermon. Cela étoit peut-être vrai; mais l'autre n'y pensoit pas, il
n'est pas malin. Ogier est hargneux et grossier, et peut-être aussi
pédant pour le moins qu'un autre. Pour l'éloquence, il se prend pour
le premier homme du monde. On les accommoda.
[135] _Maltalent_, du mot italien _maltalento_, mauvaise volonté,
disposition défavorable.
Ce fut après l'édition de la Vie de Montmaur, et des vers latins et
françois, que Ménage et ceux à qui il en avoit demandé avoient
faits[136], que la _Requête des Dictionnaires_ courut les rues.
Girault, beau garçon, qui étoit l'apprenti de Ménage, comme
Pauquet[137] l'est de Costar, dit que Montreuil, surnommé le fou, lui
avoit escroqué cette pièce. Je ne sais ce qui en est, mais l'auteur
est assez vain pour l'avoir laissé aller. Plusieurs de l'Académie s'en
offensèrent, mais surtout Bois-Robert qu'il y traitoit de _patelin_ et
de s......., sans qu'il lui eût jamais rien fait. Bois-Robert fit une
méchante réponse, et après il fit amitié avec lui. Les plaintes de
Bois-Robert et des autres recommencèrent quand Ménage, faisant
imprimer ses _Miscellanea_, y mit cette pièce, lui qui avoit dit
qu'elle avoit couru sans son consentement. Bois-Robert dit qu'un de
ses neveux, qui portoit l'épée, attendit Ménage trois heures à une
porte du cloître pour lui donner des coups de bâton, mais que Ménage
sortit par l'autre. Il fit une satire contre Ménage, où il l'accuse de
se servir de Girault à bien des choses. Cette seconde querelle se
raccommoda comme la première, mais il faut avouer qu'il n'y a guère
l'exemple d'une pareille chose, qu'on aille imprimer une pièce comme
celle-là, qui est contre tout un corps d'honnêtes gens, et qu'on ait
la hardiesse d'y mettre son nom; c'est là qu'est ce livre _adoptivus_,
à la manière de Balzac; car, pour grossir son volume, il y a ajouté
toutes les pièces qui s'adressèrent à lui.
[136] L'abbé de Retz étoit déjà coadjuteur. (T.)
[137] _Voyez_ plus haut la note sur l'abbé Pauquet, page 96 de ce
volume.
Il avoit déjà imprimé, avant cela, _les Origines de la langue
françoise_, qui est la plus utile chose qu'il ait faite; sa vanité y
paroît encore, car en un endroit il dit: «Cela se prouvera par la
Relation que M. de Loire[138] me doit dédier.» Et de Loire ne la lui
dédia point.
[138] C'étoit un gouverneur des pages de M. d'Orléans, qui avoit
fait un voyage. (T.)
Vaugelas, Chapelain, Conrart et les politiques de l'Académie,
craignant sa _mordacité_, se firent de ses amis. J'ai cent fois ri en
mon âme de voir ce pauvre M. de Vaugelas envoyer bien soigneusement
l'un après l'autre les cahiers de ses _Remarques sur la langue
françoise_ à un homme qui n'a nul génie, et qui ne s'entend point à
tout cela, quoiqu'à le voir faire, il semble qu'il n'y ait que lui qui
s'y entende. Pour Chapelain, comme j'ai remarqué ailleurs, il lui
montrait tout ce qu'il faisoit; et, quand il crut mourir, il avoit
ordonné que ce seroit Ménage qui reverroit _la Pucelle_; cependant il
avoit avoué à Patru que ce n'étoit qu'un étourdi. Il n'a pas épargné
_la Pucelle_ non plus que les autres. Pour moi, je ne nierai pas qu'il
n'ait bien la lecture, que ce ne soit, si vous voulez, un _savantasse_
(il ne l'est pas tant pourtant qu'on disoit bien), mais il n'écrit
point bien, et pour ses vers il les fait comme des bouts rimés; il met
des rimes, puis il y fait venir ce qu'il a lu, ou ce qu'il a pu
trouver. Il a dit parfois les choses assez plaisamment; mais ce n'est
nullement un bel esprit. Sa vision d'écrire en tant de langues
différentes, car j'espère qu'au premier jour il écrira en espagnol,
est une preuve de la vanité la plus puérile qu'on puisse avoir.
D'Ablancour lui disoit: «J'ai mauvaise opinion de tes vers grecs, car
je les entends trop aisément.» Je ne veux pas dire qu'il ait de la
malice, mais au moins n'a-t-il guère de charité ni de jugement. Il se
mit à décrier les sonnets de Gombauld, et porta chez MM. Du Puy, qui
ne s'y connoissoient point, les premières feuilles de ses poésies. On
le pria de ne point nuire à ce pauvre homme. Il retourne chez MM. Du
Puy, et dit devant cent personnes: «Je n'oserois plus rien dire de
Gombauld, car ses amis m'en ont prié.»
A la vérité, on ne peut pas nier qu'il ne serve ses amis quand il
peut; mais on ne sauroit aussi nier qu'il ne s'en vante furieusement.
Il n'est point intéressé; mais, comme nous le verrons par la suite, il
fait aussi terriblement le libéral, et encore plus l'homme
d'importance. Il a quelque fierté, et jamais personne n'a plus fait
claquer son fouet: il est de ceux qui perdroient plutôt un ami qu'un
bonnet. Dès qu'on parle de quelque chose: «Vous souvient-il, dit-il,
du mot que je dis sur cela?» car jamais il n'y eut une plus sèche
imagination, et il n'entretient les gens que de mémoire. Toutes les
fois qu'il a mangé chez moi, nous avons pris plaisir à lui faire dire
une même sottise. On n'avoit qu'à lui dire: «Monsieur Ménage, je vous
prie, donnez-moi une pomme de reinette; il me semble que vous vous y
connoissez bien.--Vous avez raison, disoit-il aussitôt, car je me
pique de me connoître en trois choses, en œufs frais, en pommes de
reinette et en amitié.» Voyez le bel assemblage. Cela me fait souvenir
de M. de Mâcon (Lingendes), qui disoit «que les trois livres qu'il
aimoit le mieux, c'étoit la Bible, Érasme et l'Astrée.» Et aussi de M.
de Beaufort. Un jour qu'il étoit chez madame de Longueville, cette
princesse dit qu'il n'y avoit rien au monde qu'elle haïsse plus que
les araignées; mademoiselle de Vertus dit qu'elle ne haïssoit rien
tant que les hannetons. «Et moi, dit M. de Beaufort, je ne hais rien
tant que les mauvaises actions.» Voilà qui étoit à peu près assorti
comme les œufs frais, les pommes de reinette et l'amitié.
D'abord, comme c'étoit par estime que l'abbé de Retz l'avoit voulu
avoir, il fut comme une espèce de petit favori; mais cela ne dura pas
toujours. Il se vouloit tirer du pair, et se mêloit même de donner des
avis aux autres de la maison. Rousseau, l'intendant, qui étoit bien
avec le coadjuteur, ne fut pas fâché que notre homme donnât prise sur
lui; et le docteur Paris, un fin Normand qui avoit autrefois servi le
coadjuteur dans ses études, homme accrédité de longue main, et duquel
il sera parlé souvent dans les Mémoires de la Régence, car il a rendu
de grands services au coadjuteur durant la _Fronderie_, et encore plus
durant sa prison. Je dirai, en passant, que ce docteur, ayant un
procès avec l'abbé de La Victoire pour un bénéfice (il en plaidoit
toujours plusieurs à la fois), le coadjuteur voulut les accommoder.
Paris lui dit: «Monsieur, taillez, rognez, faites comme il vous
plaira.» Ce Paris donc étoit fort familier avec le coadjuteur. Ménage
s'avisa de lui dire qu'il ne vivoit pas avec assez de respect; cet
homme le remercia bien humblement, et un jour que quelqu'un, comme
Bragelonne, qui étoit de longue main au coadjuteur, et qu'il avoit
fait chanoine, s'émancipoit un peu: «Chut! lui dit Paris, en lui
montrant Ménage du doigt, vous aurez tantôt une censure.»
Il dit familièrement qu'il ne voit que lui d'homme d'honneur. Il
s'étoit engagé à un de ses amis, nommé Lafon, de lui faire obtenir de
M. le chancelier des lettres de vétéran au parlement de Rouen, où il
n'avoit guère été conseiller. M. le chancelier lui dit: «Cela n'est
pas juste, monsieur.--Pour une chose juste, je ne vous la demanderois
pas en grâce; je l'ai promis, il faut bien que cela soit.» Le
chancelier le fit. A Servien, il s'agissoit des gages d'un cocher
chassé, il dit: «Monsieur, pour les cinquante écus dont il s'agit,
j'ai promis de les lui faire toucher; je les paierai si vous ne les
payez.» Servien les paya.
Le coadjuteur prit quelque temps après un Ecossois, nommé Salmonet,
qui devoit être évêque en son pays, mais qui fut contraint d'en sortir
à cause des troubles. Il a des lettres, et ne manque point d'esprit:
je suis assuré qu'il vendroit Ménage et le livreroit sans que l'autre
s'en aperçût. Le coadjuteur lui fit donner une pension du clergé, car
il s'étoit fait catholique; outre cela, le coadjuteur prit encore deux
ecclésiastiques. Regardez combien en voilà, sans compter un vieux
prêtre qui avoit été son précepteur et qui lui servoit d'aumônier.
Cependant le coadjuteur n'avoit jamais un ecclésiastique avec lui,
mais parfois son écuyer ou un autre gentilhomme. Le père de Gondy s'en
fâcha. Il fallut donc mener des gens d'Église. Ménage s'en plaignoit
hautement, et disoit que de toutes les visites qu'il faisoit avec M.
le coadjuteur, il n'y en avoit aucune qu'il ne pût faire de son chef;
les autres, qui s'estimoient autant que lui, n'y vouloient point aller
s'il n'y alloit, et ne trouvoient nullement bon qu'il se prétendît
mettre entre leur maître et eux.
La Fronde l'acheva, car il se mit à pester, et disoit qu'elle lui
ôtoit trois mille livres de rente en bénéfices qu'il auroit sans doute
si M. le coadjuteur ne s'étoit point avisé de fronder. Non content de
cela, il disoit des choses dont il se fût fort bien passé: «A quoi bon
tenir table, disoit-il, quand on doit, et qu'on n'a encore récompensé
personne?» Après, il blâmoit toujours le parti du coadjuteur.
Avant la Fronde, il avoit déjà témoigné assez de chagrin d'être à
quelqu'un, surtout depuis la mort de son père, qu'il se voyoit du bien
honnêtement; mais il eût bien voulu faire rouler un carrosse, et, pour
cela, il lui falloit demeurer chez le coadjuteur. «Morbleu! disoit-il
quelquefois, je veux faire plus de bien à Girault que M. le coadjuteur
ne m'en fera.» Cependant, c'est une chose constante, qu'il est obligé
au coadjuteur et au grand abord de sa maison, de presque toute la
réputation, et de presque toutes les connoissances qu'il prise le
plus, je veux dire celle des grands seigneurs et des grandes dames.
Enfin, le coadjuteur s'en fâcha, et, en pleine table, aussi
imprudemment que l'autre, dit tout haut, Chapelain y étant présent,
que Ménage étoit un étourdi, et pria Chapelain de lui dire qu'il
n'étoit nullement satisfait de sa petite conduite[139]. Ménage
s'emporta, dit qu'il avoit fait trop d'honneur au coadjuteur. «Si je
jouissois de mon bien, dit-il, si l'Anjou étoit paisible, je le
planterois là.» Et après il fut quatre jours sans aller chez lui.
Chapelain raccommoda la chose, et fit tant que le coadjuteur alla chez
Ménage, le prit par la main et le mena dîner avec lui. L'été suivant,
dans le dessein d'aller en Anjou, où il vouloit mener deux laquais, il
en prit un de plus, et le faisoit manger chez le coadjuteur. Cela
n'étoit pas raisonnable, et on ne souffre point ces choses-là dans les
grandes maisons, à cause des conséquences; on lui en dit quelque
chose; il répondit que ce n'étoit que pour huit jours. Ce laquais y
fut quatre mois, et Ménage vouloit que l'argentier prît tant par jour
pour la dépense de son laquais, «ou bien, disoit-il, je jetterai cet
argent dans la rivière.--De quelle manière mettrai-je cela sur mon
compte, disoit cet homme, et prétendez-vous que M. le coadjuteur ait
tenu le laquais de M. Ménage en pension?» Au retour, ce même laquais y
fut encore un mois.
[139] C'étoit à la fin de 1649. (T.)
Il fait profession d'être le plus fier des humains, et dit
familièrement qu'il ne voit que lui d'honnête homme. Si fier se prend
simplement pour vain, d'accord; mais vous voyez bien que l'affaire de
ce laquais n'a que voir avec le magnanime. Il se trouvera par la suite
quelque autre chose qui n'y convient peut-être pas plus que celle-là.
Son orgueil est bon à quelque chose, à rabattre le caquet à des petits
Barillon et autres jeunes gens comme cela.
Quand il vit le coadjuteur cardinal, il se radoucit pourtant un peu
pour lui. En ce temps-là lui et Girault se séparèrent. Il s'est vanté
diverses fois qu'il avoit donné mille écus à Girault pour amortir la
pension d'une prébende du Mans qu'il lui avoit fait avoir; qu'outre
cela, il lui donnoit trois cents livres de pension viagère, et qu'il
l'avoit fait faire bibliothécaire de M. le cardinal de Retz. Ce petit
fat de Girault devint tout-à-coup si fier qu'il fit son apologie à un
homme qui le rencontra à pied dans la rue Coquillière, disant qu'il
n'avoit pu trouver de chaise.
Ménage, entre autres dames, prétendoit être admirablement bien avec
madame de Sévigny la jeune[140], et mademoiselle de La Vergne,
aujourd'hui madame de Lafayette. Cependant Le Pailleur m'a juré qu'il
leur avoit ouï dire qu'elles aimoient mieux Girault que lui, et
qu'elles le trouvoient plus honnête homme; et la dernière, un jour
qu'elle avoit pris une médecine, disoit: «Cet importun Ménage viendra
tantôt.» Mais la vanité fait qu'elles lui font caresse. Il y a bien
des hommes qui ont cette foiblesse. Un jour qu'il étoit chez Nanteuil,
le graveur, avec Lionne qui se faisoit faire sa taille-douce, il
parloit sans cesse et disoit «qu'il avoit sept cents pistoles qui ne
devoient rien à personne; qu'il avoit envie de les employer à un
voyage de Rome.--Vous ferez bien mieux, lui dit Nanteuil, de m'en
envoyer dix que vous me devez de reste de votre portrait.» Cela le
mortifia un peu. Il y a autour de ce portrait: _Ægidius Menagius,
Guillelmi filius_. Son père a fait je ne sais quel petit Traité.
«Venez une autre fois tout seul, dit Nanteuil à Lionne.--Voyez-vous,
dit l'autre, cela nous sert dans le monde de mener de ces
beaux-esprits avec nous.»
[140] Marie de Rabutin-Chantal, dame de Sévigné, notre immortelle
épistolaire. Il y avoit une autre dame de Sévigné (ou Sévigny),
belle-tante de Marie de Rabutin; c'étoit la mère de madame de
Lafayette qui avoit épousé, en secondes noces, le chevalier René
Renaud de Sévigné.
Il est quelquefois bien grossier et bien peu civil chez lui; il s'est
rogné une fois les ongles devant des gens avec lesquels il n'étoit
point familier. Je lui ai ouï dire à deux fort jolies femmes, et il
n'y en a pas à la douzaine d'aussi bien faites: «Mesdames, excusez si
je vous rends si peu de visites, je ne vois plus que des héroïnes.» Un
jour il étoit dans le carrosse de M. de Laon, fils du maréchal
d'Estrées; Quillet y étoit aussi. M. de Laon lui dit: «Il faut que
j'aille chez M. de Senecterre (Ménage ne le connoissoit pas), après
nous irons nous promener.» M. de Senecterre n'y étoit point: «Dites,
dit M. de Laon, que c'est l'évêque de Laon, qui étoit venu pour avoir,
etc.--Dites, dit Ménage ensuite, qu'un nommé Ménage étoit aussi venu
pour avoir l'honneur de le voir.» Quillet, quelques jours après, alla
chez la comtesse de Charrost avec M. de Laon. Elle n'y étoit pas:
«Dites, dit-il, que c'est l'évêque de Laon.--Dites, ajouta Quillet,
que c'est aussi M. Ménage qui, etc.» M. de Laon dit que madame de
Sévigny est dans les ouvrages de Ménage ce qu'est le chien du Bassan
dans les portraits de ce peintre; il ne sauroit s'empêcher de l'y
mettre.
Quelquefois il a mieux rencontré que cela, témoin un jour que le feu
premier président voulant dire le conte de Du Montier, _le
Bourguemestre de Sodome_, et ne sachant que mettre au lieu de Sodome,
Ménage dit: «Il ne faut que dire, _Bourguemestre de Vendôme_.»
J'ai déjà remarqué ailleurs qu'il n'étoit pas aimé chez le cardinal de
Retz, si ce n'est des gens de livrée et des bas officiers, à cause
qu'il leur donnoit les étrennes avec trop de profusion. Outre cela, il
se vantoit d'être libre, de n'être à personne. Il disoit des choses
messéantes à table, comme de dire que le petit Scarron alloit tenir
b..... de filles et de garçons à Saint-Cloud, pour gagner plus que la
Durier; tantôt il alloit en Italie, tantôt en Suède, dont la Reine lui
avoit envoyé une chaîne d'or; je crois que ce fut pour l'épître qu'il
lui fit en lui dédiant les vers de Balzac, car je ne pense pas qu'il y
en ait une plus pédantesque au reste du monde. Il y a quelque chose de
démonté dans cet esprit, car au même temps qu'il faisoit le libéral,
qu'il disoit qu'il n'étoit à personne, il ne laissoit pas d'envoyer
quérir tous les soirs sa chandelle chez le cardinal, quoiqu'il ne fût
plus logé si près de chez lui, et il se faisoit fort bien saigner,
quand il en avoit besoin, par le chirurgien des domestiques, avec
lequel on étoit abonné à quinze sols pour saignée; cela se voit par
les comptes qu'on m'a voulu montrer.
Il se vantoit d'avoir plus acheté de _Cyrus_ que personne, et d'en
avoir le moins lu. Il employoit son argent à aller en chaise, à faire
peindre celle-ci ou celle-là, et à envoyer tous les livres nouveaux au
maréchal de Brezé, qui, à la vérité, lui demandoit souvent son
mémoire; mais Ménage n'avoit garde de le lui envoyer. Le maréchal
avoit tort. Ménage, comme j'ai dit, n'est pas vilain, mais il est vain
à outrance.
Tout ce que j'ai dit faisoit qu'il n'y avoit pas un ecclésiastique,
pas un suivant chez le cardinal qui ne lui en voulût; il arriva une
aventure qui le fit bien voir. Un président de Pau, qui croyoit avoir
obligation à Rousseau, comme intendant du cardinal de Retz, le convia
à dîner dans un jardin avec l'abbé Rousseau son frère, Ménage,
Salmonet et cinq autres personnes de la maison. On fit carrousse[141];
on se jeta des bouteilles et des verres après dîner dans ce jardin
(c'étoit au mois d'août 1652). Rousseau et trois autres prirent Ménage
en badinant, et, l'élevant en l'air, se mirent à dire: «Voilà notre
philosophe, il faudroit le mettre dans ce tonneau, ce seroit Diogène.»
Ménage crut qu'on se vouloit moquer de lui; il dit qu'il ne prenoit
point plaisir à cela, et en mordit un bien serré. Rousseau en voulut
faire réprimande à Ménage, quoique le blessé n'en eût pas fait grand
bruit. Ménage ne reçut pas bien cela; ils se querellèrent; Rousseau
lui donna un soufflet, et son frère l'abbé, qui est un vrai
crocheteur, lui donna en même temps un coup de poing à assommer un
bœuf, comme s'il falloit tant de gens contre un philosophe. Salmonet
voulut faire passer tout cela pour jeu d'ivrognes; l'intendant offrit
de lui demander pardon, et son frère aussi, et d'avouer qu'ils étoient
ivres: Ménage n'y voulut point entendre, et s'en alla tout furieux
dire au cardinal, après lui avoir fait ses plaintes, qu'il ne lui
demandoit pas qu'il chassât son intendant qui, quoique insolent,
fripon, stupide, lui étoit pourtant nécessaire; mais qu'il le
supplioit de lui permettre par un billet signé de sa main de lui faire
donner des coups de bâton; et qu'à moins de lui laisser prendre cette
petite vengeance, il sortiroit de la maison. Avez-vous jamais vu une
plus belle proposition? Le cardinal le regarda comme un homme en
colère, tâcha de l'apaiser, mais pourtant ne le mit point en balance
avec son intendant. On en fit des contes par la ville. Mademoiselle de
Longueville s'en moqua, et on disoit qu'on avoit joué d'une étrange
façon à _Remue-Ménage_; et, pour faire l'histoire meilleure, on disoit
que Ménage étoit entré d'un côté en criant au cardinal de Retz: _Sire,
sire, justice!_ et que Rousseau de l'autre avoit dit: «_Ah! sire,
écoutez-nous_, etc.[142].» Dans sa fureur Ménage disoit qu'il feroit
donner des coups de bâton à Rousseau; que pour cent pistoles il le
pouvoit faire assassiner; que dès le soir même on s'étoit offert à
lui pour cela. Depuis, il mit de l'eau dans son vin, et se contenta de
sortir d'avec le cardinal de Retz. Quelques-uns de ses amis vouloient
qu'il y demeurât, et qu'il essuyât plutôt toutes les railleries qu'on
pouvoit faire, que de n'avoir pas de quoi vivre comme il avoit
accoutumé; d'autres dirent qu'il avoit bien fait. Pour moi, je lui dis
que j'eusse pris congé du cardinal avant tout cela, car il ne savoit
que trop qu'il n'y étoit plus bien.
[141] Débauche.
[142] Paroles du _Cid_, acte 2, scène 9.
Depuis la plainte qu'il fit au cardinal de Retz, il ne mit pas le pied
chez lui, ni le cardinal ne lui fit pas dire la moindre parole de
consolation, ni ne lui parla point d'aller à Compiègne avec lui,
quoiqu'il y menât tout son monde. Il s'en plaignit hautement, dit
qu'il avoit mangé douze mille écus à son service, et perdu dix ans de
temps. Le cardinal disoit que Ménage ne lui avoit jamais rendu le
moindre service en tout ce temps-là. Ménage dit et écrit à toute la
terre que s'il n'eût point été au cardinal, Boislève[143] ne lui eût
point enlevé une prébende d'Angers qui lui venoit par l'indult que lui
avoit donné M. de La Margrie; mais que M. le chancelier ne la voulut
jamais signer, et lui en envoya faire des excuses, disant qu'il en
avoit ordre: «Ni le cardinal Mazarin, ajoutoit-il, ne m'eût point ôté
le joyeux avénement sur Angers que M. de Lionne m'avoit fait avoir.»
Mais, comme j'ai déjà remarqué, ni La Margrie ni Lionne ne lui eussent
rien donné s'il n'eût été comme le petit favori du coadjuteur. Enfin,
le cardinal de Retz a été ravi de s'en défaire.
[143] Depuis évêque d'Avranches. (T.)
Sarrazin, son ami, ayant appris cette aventure, lui fit écrire par le
prince de Conti. La lettre étoit fort civile; le prince lui demandoit
son amitié, et Sarrazin lui offroit toutes choses de sa part, mais il
n'accepta point, «parce que, disoit-il, il ne vouloit plus de maître.»
Ce lui fut une grande consolation que cette lettre, car il la porta
trois mois dans sa poche, et la lisoit à tout le monde.
A un an de là ou environ, mademoiselle de Rambouillet lui fit un
étrange compliment: «Monsieur, lui dit-elle, j'ai ouï dire que vous me
mêliez dans vos contes, je ne le trouve nullement bon, et vous prie de
ne parler de moi ni en bien ni en mal.» Pour moi, si elle m'en avoit
dit autant, je n'aurois pas mis le pied à l'hôtel de Rambouillet
qu'elle n'eût été mariée, quoique ce soit peut-être un terme bien
long[144]. Il ne laissa pas d'y aller et de manger même avec elle à la
table de M. de Montausier. Cela ne s'accorde guère avec ce qu'il conte
de M. de Rohan-Chabot: «M. de Rohan, disoit-il, qui m'avoit quelque
obligation, car je l'ai servi en ce que j'ai pu, et je lui conseillai
de se battre après qu'il fut marié (il me sembloit qu'il avoit besoin
d'un combat), s'avisa de me dire que dès qu'il seroit à Angers il
feroit mettre mon frère, lieutenant particulier, en prison (c'est
qu'il étoit maire et ne s'accordoit pas avec lui). Je ne pus
souffrir cela, et lui en dis mon sentiment. Depuis, je le saluai
très-humblement chez madame de Sévigny en une petite chambre, face à
face: il n'ôta point son chapeau. Je déclarai à tout le monde et à
ses gens que je ne le saluerois plus: je ne l'ai jamais salué depuis.
A Angers, il m'auroit fait assommer: à Paris, on a une liberté qui ne
se peut payer.»
[144] Mademoiselle de Rambouillet épousa le comte de Grignan,
comme on l'a déjà vu plus haut.