elle avoit affaire à un pauvre mari: il avoit cinq ou six calottes
l'une sur l'autre, et en ôtoit et en mettoit selon que son thermomètre
l'ordonnoit. Quand il couchoit avec elle, tout l'État de Toscane étoit
en prière: cela n'arrivoit pas souvent. Je pense qu'enfin elle a eu
un héritier.
A Venise, où nous allâmes ensuite, l'ambassadeur de France[114]
(c'étoit le président Mallier, un vrai cheval mallier) le logea seul
avec un valet-de-chambre. Le comte de Laval, frère de M. de La
Trimouille, étoit retiré à Venise. Je pense qu'il dit, en parlant de
l'abbé: «Il ne manquera pas de me venir voir.» L'abbé n'y alla point,
et en parloit avec fort peu d'estime. Il disoit que quand le comte
alla à La Rochelle, les Rochellois mirent sur sa porte: «Ni plus ni
moins,» voulant dire qu'ils ne se tenoient pour lui ni plus ni moins.
[114] L'ambassadrice étoit si sotte qu'elle disoit: «Ma charge,»
en parlant de l'ambassade. (T.)--Cet ambassadeur est appelé _de
Maillé_ dans les Mémoires du cardinal. (_Mémoires du cardinal de
Retz_ déjà cités, p. 102.)
A Rome, il se logea bien, et tenoit assez bonne table; on en faisoit
cas à cause qu'il en savoit plus que beaucoup de cardinaux et de
prélats. Il nous voulut faire accroire que le connétable Colonne, à la
maison duquel il disoit que celle de Gondi étoit alliée étroitement,
s'étoit fort plaint de ce qu'il ne l'avoit pas vu; mais qu'il n'avoit
osé à cause que le connétable étoit du parti des Espagnols, car
c'étoit de Naples qu'il étoit connétable.
Il n'étoit pas moins inquiet à Rome qu'à Paris, et il nous fit faire
au mois de novembre un fort ridicule voyage pour voir des mines
d'alun. Nous partîmes, comme s'il eût été question de quelque chose
d'importance, par une fort grosse pluie, et les Italiens disoient:
«_Questo è partir à la francese._» Nous ne fûmes pas plus de trois
mois et demi à Rome, et il nous en fit partir à Noël, pour revenir en
France. Il feignit qu'un homme l'étoit venu trouver dans une église,
et qu'il lui avoit donné un avis qui l'obligeoit à quitter l'Italie
promptement[115]. Quoique je n'eusse que dix-huit ans, je vis bien que
l'argent commençoit à lui manquer; et if eût même été embarrassé en
arrivant, car ses lettres de change tardèrent, sans que nous lui
donnâmes tout ce que nous avions à recevoir. Il le faut louer d'une
chose, c'est qu'à Rome, non plus qu'à Venise, il ne vit pas une femme,
ou il en vit si secrètement, que nous n'en pûmes rien découvrir. Il
disoit qu'il ne vouloit pas donner de prise sur lui.
[115] C'étoit à la naissance du Roi. (T.)--En 1638.
Après la mort du cardinal de Richelieu, M. l'archevêque trouva bon
que, pour épargner un loyer de maison, il se logeât au petit
Archevêché, où il a toujours logé depuis, car il ne dépensoit que
trop, et la galanterie de madame de Pommereuil avoit déjà
commencé[116].
[116] _Voyez_ l'article de Bezons, et celui de la présidente de
Pommereuil qui suit.
Le reste se trouvera dans les Mémoires de la régence.
LA PRÉSIDENTE DE POMMEREUIL.
Bordeaux, aujourd'hui intendant des finances, a quatre filles:
l'aînée, qui est celle dont nous parlons, eut ordre du père de
regarder Fromont, qui est mort, l'un des secrétaires des commandements
de M. d'Orléans, comme un homme qui seroit son mari. Après, tout d'un
coup, Bordeaux change d'avis, et tombe d'accord d'articles de mariage
avec Pommereuil, président au grand-conseil, qui étoit veuf
nouvellement. Il le mène à la campagne, et, en badinant avec sa fille,
il lui fait signer des articles, et après il lui déclare que c'est
tout de bon. Pommereuil, car l'un et l'autre ne doutoient pas qu'elle
ne fût engagée d'affection avec Fromont, avoit porté des perles, etc.
Elle les refusa, et lui déclara qu'elle ne l'aimeroit jamais: elle se
jeta aux genoux de son père; mais en vain. On les maria la nuit. Elle
ne vouloit pas dire oui, car elle espéroit que Fromont viendroit
l'enlever; mais quand elle vit l'heure passée, de dépit, elle dit oui.
D'autres disent que le père lui donna un soufflet pour le lui faire
dire. Quoi que c'en soit, son mari et elle firent un terrible ménage.
Elle ne revenoit avec sa sœur de Cossigny qu'à cinq heures du matin;
et lui, qui avoit fait enrager sa première femme, trouvoit bien à qui
parler. Il y eut bien des galanteries, et, au bout de dix ans, ils se
séparèrent.
BEZONS[117].
.... Bazin, seigneur de Bezons, est fils d'un trésorier de France, et
petit-fils d'un médecin de Troyes, qui étoit de basse naissance. Sa
mère étoit Talon. C'est un petit homme tout rond, et joufflu comme un
des quatre vents, et aussi bouffi d'orgueil qu'il y en ait au monde,
et qui se prend autant pour un autre. Étant avocat, mais ce n'étoit
qu'en attendant quelque charge d'avocat-général, car il a toujours eu
de l'ambition, il se fit je ne sais quelle société au faubourg
Saint-Germain, où l'on avoit la comédie quelquefois. Un jour, ce petit
monsieur qui en étoit, à tout bout de champ venoit sur le théâtre,
ordonnoit, décidoit, parloit aux comédiennes, et faisoit furieusement
l'empressé... Des gens de la cour qui étoient là demandèrent qui il
étoit. Quelque femme assez simple, pensant accoucher de gros, leur
dit: «Messieurs, c'est M. de Bezons.--Ah! ah! dirent-ils tout haut, le
nom est aussi plaisant que l'homme;» et le bernèrent tout leur saoul.
Ce petit monsieur traita après de la charge d'avocat-général au
grand-conseil, et avoit mis le siége devant la présidente de
Pommereuil, pour parler comme Charleval[118], qui datoit _du camp
devant une telle_, quand l'abbé de Retz s'y attacha. Pour ne pas
effaroucher le président, on trouva à propos de ne se pas défaire de
Bezons, afin que le mari crût que c'étoit cet homme-là, et non l'abbé,
qui en contoit à sa femme. Quelque temps après on parla de le marier
avec une parente proche de M. Conrart qui, s'informant de lui à Patru,
lui demanda, entre autres choses, s'il étoit vrai qu'il eût tant
d'attachement à madame de Pommereuil. «Que cela ne vous mette pas en
peine, dit Patru, je vous promets qu'il ne tient à rien de ce
côté-là.» Le voilà marié sur la parole de Patru, qui répondit qu'il
avoit certainement quarante mille écus de biens. Il fallut, au bout
d'un an, parler à la présentation d'Hocquincourt à la charge de
grand-prévôt. Notre petit homme, qui ne sait rien, y étoit bien
empêché. Conrart et lui vont trouver Patru qui, sur l'heure, dressa
une harangue qui fut le lendemain en état d'être prononcée. Conrart,
par cabale, comme j'ai dit ailleurs, voulut faire son allié de
l'Académie[119]; Patru fit encore le compliment ou la petite harangue
qu'on a accoutumé de faire quand on est reçu, et la fit devant eux
deux; ce que je ne conçois pas, car, pour moi, quoique je n'aie pas
plus de peine qu'un autre à composer, je ne pourrois pourtant rien
produire si je n'étois seul, et, en cette rencontre, je serois un peu
_greffier de Vaugirard_. Mais voici une chose qui m'étonne bien plus,
c'est que ce petit homme eut l'insolence de lire ces deux pièces
comme siennes, en présence de Patru, même chez le premier président de
la cour des Aides. Patru m'a dit: «Mon ami, j'en étois déferré
moi-même.» On en fit une à M. le chancelier protecteur. En ce temps-là
Bezons disoit: «J'ai la place de M. le chancelier, je lui
succède.--C'est bien, lui dit Patru, c'est signe que vous lui
succéderez aussi un jour en celle de chancelier.» Une fois il disoit:
«Si je n'eusse été hier à l'Académie, le plus sot avis du monde eût
passé.» Un jour il dit à M. Conrart, parlant d'un docteur de Sorbonne,
nommé d'Autry, qui avoit été précepteur de M. Talon: «Le bon homme a
demandé en grâce qu'on l'enterrât dans notre chapelle. Vous savez
bien, ajouta-t-il, comment cela s'entend; c'est-à-dire d'être enterré
à nos pieds.--Oui, dit Conrart, comme Bertrand Du Guesclin aux pieds
des rois de France.»
[117] Claude Bazin, seigneur de Bezons, conseiller d'État, membre
de l'Académie françoise, mourut en 1684.
[118] Charles Faucon de Riez, seigneur de Charleval, poète d'un
tour fin et délicat. Scarron disoit de lui que les Muses ne le
nourrissoient que de blanc-manger et d'eau de poulet. Il mourut
en 1693.
[119] On a déjà vu une partie de ces faits à l'article de
Conrart. Les titres de Bezons à l'Académie françoise étoient bien
légers; on lui attribuoit la traduction _anonyme_ d'un traité de
paix.
Vous avez vu quelles obligations il avoit à Patru; cependant il fut
cause que M. de Rohan-Chabot ne lui donna pas la première cause de
l'affaire contre Tancrède, disant qu'il avoit la voix pitoyable (il ne
l'a que foible). Véritablement il l'a belle, lui qui ne sauroit
prononcer un _r_, et qui semble avoir toujours la bouche pleine de
bouillie. Pour ne rien dire de pis, je ne saurois croire que ce fût
par envie; car il faut quelque espèce d'égalité pour cela. Conrart
disoit que, s'il eût fait cela avant que d'épouser sa cousine, il
auroit rompu le mariage. Il vendit sa charge, et, par le crédit de son
oncle Talon, il eut un brevet de conseiller d'État, et ensuite je ne
sais quelle intendance de Soissons; or, il faisoit si fort l'entendu,
que Patru l'appeloit _le Roi de Soissons_. Une fois il fut diablement
relancé chez M. Du Puy. «J'ai trouvé, disoit-il, à mon retour de mon
intendance[120], les maximes toutes changées; car on dit que nos biens
ne sont point au Roi.--On ne l'a jamais dû dire autrement,» dit
brusquement M. Du Puy l'aîné, qui le traita d'ignorant et de suppôt de
tyrannie. Il eut ensuite l'intendance de l'armée de Catalogne, et
après, celle de Languedoc où il est encore. Dans la régence, nous
parlerons de ses fredaines et de ses méchantes plaisanteries.
[120] En 1648 qu'on commençoit à fronder. (T.)
SALOMON-VIRELADE[121].
Il faut accoupler Salomon à Bezons: ils ont été tous deux compagnons à
la charge d'avocat-général du grand-conseil, et reçus en même temps à
l'Académie, _Arcades ambo_. M. Chapelain le fit recevoir, disant qu'il
falloit mettre des gens de qualité. A la vérité, il est fils d'un
conseiller au parlement de Bordeaux; mais il n'est pas d'une fort
bonne famille[122]. Si ce que disoit M. Chapelain eût été véritable,
il falloit mettre à l'Académie M. d'Usez et M. de Montbazon[123]. Il
voulut faire accroire gasconnement que M. le chancelier l'en avoit
pressé terriblement, et ce fut lui qui l'en pressa. Ce garçon n'étoit
point mal fait, mais il étoit et est encore un grand fat. Dès qu'il
fut ici, il voulut se faire auteur: il débuta par faire imprimer des
vers latins sur la naissance du Roi, et un méchant _Benedicite_ en
vers françois, où il y avoit, entre autres sottises, que les montagnes
sont les mamelles de la nature, et que les rivières et les fontaines
couloient d'argent potable; et il se trouva qu'il avoit volé cette
belle pièce à un moine de son pays qui la réclama à corps et à cris,
comme un grand joyau. Non content de cela, il adressa à M. Grotius,
alors ambassadeur de Suède en France, qu'il ne connoissoit point, un
discours[124] auquel il avoit fait un mauvais commencement et une
mauvaise fin; mais le reste étoit de Balzac. Là, il parloit à M.
Grotius comme à son ami familier, et Grotius disoit qu'il ne le
connoissoit point. Quand Ménage étoit après à entrer chez l'abbé de
Retz, «Il faudra, lui dit-il, que nous fassions cela pour vous.» Et
depuis il fut assez sot pour aller prier Ménage de le présenter à
l'abbé de Retz. Ménage fut le plus surpris du monde de cette
effronterie-là.
[121] François-Henri Salomon-Virelade, conseiller d'État, membre
de l'Académie françoise, mourut en 1670. Ses titres littéraires
étoient tout aussi légers que ceux de Bezons, et néanmoins il
l'emporta sur P. Corneille, parce qu'il avoit le mérite de
demeurer à Paris, tandis que Corneille habitoit Rouen.
[122] On n'en a pas moins fait à M. Salomon-Virelade une belle
généalogie, tout aussi fausse que ses titres littéraires. (Voyez
_les Mélanges d'histoire et de littérature de Vigneul de
Marville_, tome 3, page 393.)
[123] Ils étoient tous les deux renommés pour les inepties qui
leur échappoient, comme à d'autres des bons mots. (_Voyez_ plus
haut l'article de M. de Montbazon.)
[124] _Discours d'État à M. Grotius, sur l'histoire du cardinal
Bentivoglio_; Paris, 1640, in-8º.
Il vouloit épouser madame de Cominges, alors fille[125]; elle étoit de
Bordeaux; elle n'en voulut point. Un jour qu'il parloit à Darbo de
cette recherche: «Il n'y a plus, disoit-il, que quelques petites
difficultés. Mon père n'en a pas trop d'envie, au moins il ne veut pas
assez donner. La mère de la fille ne le veut guère, et la fille
presque point. Cela sera fait pourtant.» Il parla un an durant
d'acheter une charge de maître des requêtes qu'il n'acheta point, et
en parlant de ces charges-là, comme s'il en eût eu une, il disoit:
«Cela fera enchérir nos charges, cela fera diminuer nos charges.»
Enfin il s'en alla à Bordeaux, où il épousa une fille du président de
La Lane, veuve d'un vicomte d'Oreillan, de bonne maison du Limousin.
Lui acheta la charge de lieutenant-général, et prit le nom de
Virelade: c'est une terre. Sa femme est fort laide et fort fardée, le
méprise fort, et le fait fort cocu. Cet été, elle étoit à Paris
publiquement logée avec un La Nogarède, son galant: elle se mêla de
jouer, et perdit ce qu'elle avoit. Virelade, au bout d'un an et plus,
vint à Paris, autant pour affaire que pour cela: or, dans l'auberge où
il logeoit, il y avoit bien de la jeune noblesse. Quelqu'un d'eux fit
une chanson, _Quand la baleine arriva_, où il y avoit que madame de
Virelade avoit la bouche plus grande et le ... plus grand que la
baleine. Elle s'en offensa; il y en eut qui prirent son parti. Voilà
un appel de quatre contre quatre. Les maréchaux de France les
accommodèrent, et la dame avec le mari fut ouïe, et on lui fit
satisfaction. Quand elle vint, un page alla dire: «Messieurs, voilà
cette dame _de la baleine_ qui est là-dedans.»
[125] Sibille-Angélique-Émilie d'Amabli épousa, en 1643, le comte
de Cominges.
MADAME DE LA GRILLE.
Un vieux cavalier, qui avoit eu bonne part aux guerres civiles de
Languedoc et de Dauphiné, s'avisa de se marier pour avoir lignée, et
épousa la fille d'un président de la cour des Aides de Montpellier,
nommé Tuffani; mais il se prenoit pour un autre, et ne faisoit pas
autrement qu'il falloit pour cela. Le père de la fille, qui avoit
envie de ne pas laisser échapper le bien de cet homme (il avoit au
moins trente mille livres de rente), fait une assemblée de parents, et
leur propose de remontrer à sa fille que ce seroit un coup d'habile
femme de donner un héritier à cet homme qui en seroit ravi, et de
conserver ses richesses en même temps. On en parle à la dame, et on
lui nomme tout d'un train trois hommes bien faits, ni trop jeunes ni
trop vieux, et qu'on croyoit propres à faire lignée. Elle s'y résolut,
et choisit un conseiller de la cour des Aides, nommé M. Deyde; c'étoit
un garçon de trente-cinq ans ou environ; comme ce conseiller n'étoit
pas trop dans la galanterie, on se servit d'une mademoiselle Marquise
pour les faire joindre. Cette femme, qui étoit gaie, alla trouver ce
M. Deyde, et, en folâtrant, lui demanda s'il n'avoit point quelque
inclination. «Hélas! lui répondit-il, ma bonne demoiselle, qui
voudroit de moi? je ne suis plus jeune.--Qui voudroit de vous?
répliqua-t-elle, je sais bien une dame qui est une des plus belles et
des plus qualifiées du pays qui ne vous hait pas;» elle la lui nomma.
«Et pour vous montrer, ajouta-t-elle, que je ne mens point, vous
n'avez qu'à vous trouver en tel lieu, elle y sera; tâchez seulement de
l'approcher; prenez-lui la main si vous pouvez, elle ne manquera pas
de vous la serrer.» Cela arriva comme elle l'avoit dit; de sorte que
le conseiller eut bientôt mis l'aventure à fin. Au bout de quelque
temps la belle se sentit grosse, et quand elle en fut bien assurée, un
jour que le conseiller pensoit se divertir comme de coutume, elle lui
déclara toute l'affaire, et lui dit qu'elle étoit fondée sur un avis
de parents; qu'elle lui avoit l'obligation de tout son bonheur, et
qu'elle le supplioit de n'en rien dire à personne. Elle eut un garçon
qui ressembloit fort à son véritable père, et qui fut héritier de son
père putatif.
MENILLET.
Voici une histoire qui a du rapport à l'autre en quelque chose. Un
gentilhomme de Champagne, nommé Menillet, qui étoit capitaine dans un
régiment de gens de pied, comme il étoit un hiver en garnison à
Montauban, devint amoureux de la femme de son hôte, qui étoit un
bourgeois assez à son aise; mais quoiqu'il y employât tout ce qu'il
savoit de l'art d'aimer, il ne put pourtant rien gagner. Enfin il usa
de stratagême; et, ayant remarqué que le mari se levoit d'ordinaire
avant le jour pour aller vaquer à ses affaires, une fois qu'il étoit
sorti du logis de grand matin, le capitaine entre dans la chambre de
cette femme et se couche auprès d'elle, qui, tout endormie, ne
discerna pas trop bien la voix de son mari, et prit pour bonnes les
raisons qu'il lui dit pourquoi il se recouchoit. Le galant ne perdit
point de temps; mais il y alloit tellement en gendarme qu'elle
s'aperçut bientôt de la tromperie. Il lui en demanda pardon. Cette
femme, outrée de déplaisir, alla conter sur l'heure sa déconvenue à sa
mère qui fut d'avis d'envoyer quérir le cavalier. Il y alla, et elles
lui firent promettre qu'il n'en diroit rien à personne. Quelques
années après, il passa par Montauban, et, comme il ne songeoit à rien
moins, une femme en deuil et voilée lui dit tout bas, en passant,
qu'elle le prioit de la suivre. Il la suivit, et, quand ils furent
dans le logis de cette femme: «Comment, lui dit-elle, monsieur,» en
ôtant son voile, en cape de deuil qu'on porte en ce pays-là, «vous ne
vous souvenez plus de votre hôtesse?» Elle lui conta après qu'elle lui
avoit l'obligation de tout le bien de son mari, «car, lui dit-elle, je
devins grosse de la tromperie que vous me fîtes, et mon enfant a
hérité de son père putatif.» Pour reconnoître ce bienfait, elle lui
avoit promis de l'épouser au retour de la campagne; mais il y fut tué.
MÉNAGE[126].
Ménage est fils d'un avocat du Roi d'Angers: il fut quelque temps ici
au barreau, mais sans plaider. Il est vrai qu'il n'y étoit pas sans
parler, car il disoit tout ce qui lui venoit à la bouche, et médisoit
du tiers et du quart. Il n'a jamais plaidé qu'une cause, à ce qu'on
dit, encore ne fut-ce à Paris, et ne put-il achever, car il demeura
court. Ce fut pour cela, dit-on, qu'il quitta le palais; c'étoit aux
grands jours de Poitiers. Là il devint amoureux d'une dame, et fit
assez rire le monde, car il avoit des galants[127] vert et jaune, et
il alla voir comme cela feu M. Talon qu'il connoissoit. En causant, M.
Talon lui arracha presque tous ses galants. Son père lui donna sa
charge: il ne la fit que six mois, et après la rendit à son père; cela
les mit mal ensemble. Il disoit, pensant dire une belle chose, qu'il
ne s'étonnoit pas de n'être pas bien avec son père, qu'il lui avoit
rendu un _mauvais office_. Il disoit aussi de son père qu'il étoit
comme Jean de Vert, qu'il ne donnoit point de _quartier_, voulant dire
qu'il ne lui payoit point sa pension. Et dans les lettres qu'il lui
écrivoit, il ne pouvoit s'empêcher de le railler.
[126] Gilles Ménage, né à Angers en 1613, mort à Paris en 1692.
[127] Nœuds de rubans qu'on portoit à la jarretière.
Sans connoître autrement Patru, il disoit de lui, parce qu'il le
trouvoit toujours propre, «que c'étoit _Orator optimè vestitus ad
causas dicendas_[128].» A Angers, quoique tout Angevin, pour
l'ordinaire, soit goguenard et médisant, il étoit fort décrié pour la
médisance. Une fille (mademoiselle de Mouriou), dont nous parlerons
ailleurs, lui en faisoit un jour la guerre. «Mais savez-vous bien, lui
dit-il, ce que c'est que médisance?--Pour la médisance, dit-elle, je
ne saurois bien dire ce que c'est; mais pour le médisant, c'est M.
Ménage[129].» Il étoit sujet à la sciatique. A Angers, il souffrit
fort patiemment qu'on lui appliquât des fers chauds à l'emboîture de
la cuisse, et n'en fut pas pourtant guéri. Il étoit beau garçon; mais
il n'a jamais eu une santé vigoureuse.
[128] Quintilien dit cela d'un homme de son temps. (T.)
[129] Cette même fille étoit cajolée par un garçon qui, jaloux,
quand ce fut à son tour à chanter une chanson, en dit une où il y
avoit qu'il romproit ses fers. Elle, car elle chanta après lui,
se met à en dire une avec feu, dont la reprise étoit:
Hélas! mon ange, mes amours,
M'aimerez-vous toujours?
(T.)
Il disoit qu'il y avoit trois plaisants prédicateurs à Angers: Costar,
qui n'avoit qu'un sermon; le prieur des Matras, qui n'en avoit que la
moitié d'un, car il demeura à mi-chemin, et le prieur de Pommier, qui
demeura la bouche ouverte, et ne prononça pas une parole.
Il disoit que la traduction de M. d'Ablancour étoit comme une femme
d'Angers qu'il avoit aimée, belle, mais peu fidèle. D'Ablancour le
laissoit dire, et disoit: «Nous sommes amis; mais je ne prétends pas
l'empêcher de babiller. Nous faisons comme l'empereur et le Turc qui
laissent un certain pays entre eux deux, où il est permis de faire des
courses sans rompre la paix.»
Après une épreuve qu'on venoit de faire que les chiens ne mangeoient
point de viande noire, Ménage dit à une dame fort brune: «Regardez,
vous n'êtes pas bonne à donner aux chiens.»
Montmort, le maître des requêtes, qui est de l'Académie, et s'appelle
Habert, parent de l'abbé de Cerizy, dit qu'il faudroit obliger Ménage
à se faire de l'Académie, comme on oblige ceux qui ont honni des
filles à les épouser.
Il ne fut pas plus tôt de retour de la province, qu'il débuta par une
satire contre toute l'Académie; c'est ce qu'il appelle _la Requête des
Dictionnaires_. C'est ce qu'il a fait de meilleur, quoique la
versification n'en soit nullement naturelle, et qu'il y ait par
endroits bien de la _traînasserie_. En ce temps-là il logeoit chez un
auditeur des comptes, nommé Aveline, qui avoit épousé la sœur de
Ménage; c'étoit au-devant du logis de madame de Cressy[130], fille de
La Martellière, fameux avocat. Cette femme étoit fort coquette, et
toute propre à faire donner dans le panneau un homme de lettres comme
Ménage; d'ailleurs elle étoit ravie d'avoir un homme de réputation
pour son mourant[131]. Comme il conte volontiers tout ce qu'il croit à
son avantage, il a conté à quiconque a voulu l'entendre, que cette
femme l'aimoit, et qu'il en avoit eu assez de faveurs; mais, par ma
foi, elle s'en moquoit. Il se pique d'être galant; cependant je l'ai
vu dans l'alcôve de madame de Rambouillet se nettoyer les dents par
dedans avec un mouchoir fort sale, et cela durant toute une visite.
Cette madame de Cressy a dit qu'il faisoit le désespéré devant elle,
jusqu'à se donner de la tête contre la muraille; mais il prenoit garde
que ce fût en un endroit où il y eût une baie de porte ou de fenêtre
derrière la tapisserie. Ce ne fut pas faute d'occasion s'il n'en vint
à bout, car s'étant brouillé avec son beau-frère, Cressy le prit en
pension. Il fit long-temps le fou; il se guérit; il eut des rechutes,
témoin l'élégie où il y avoit:
Logé dans votre hôtel, assis à votre table, etc.[132].
Peut-être l'a-t-il changé. D'ailleurs le mari cherchoit fortune où il
pouvoit, n'étoit point jaloux, et la dame ne passoit pas pour fort
cruelle. On en avoit fort médit avec M. de La Vrillière, et on
appeloit certaines avances, qui avoient figure de cornes, que Cressy
avoit faites à une maison qu'il a fait bâtir dans une place qui venoit
de La Vrillière, _les cornes de Cressy_. A la fin lui et la dame se
querellèrent tout de bon; car l'ayant rencontrée en une visite, ils se
_harpignèrent_. Elle lui dit qu'elle ne l'avoit jamais trouvé bon qu'à
être le précepteur de ses enfants, que c'étoit un beau prêtre crotté
(il porte toujours la soutane): «Vraiment, lui répondit-il, vous n'en
êtes pas de même; on vous lève si souvent vos jupes qu'elles n'ont
garde d'être crottées.»
[130] Cressy est un gentilhomme. (T.)
[131] Son amant, se mourant d'amour.
[132] On lit dans la _Rechute amoureuse_:
J'ai failli, je l'avoue, adorable Uranie,
Et ma faute mérite une peine infinie.
J'ai rompu mes liens, j'ai forcé ma prison,
J'ai du joug de vos lois affranchi ma raison.
J'ai brisé vos autels.... ....
_Logeant en même lieu, vivant à même table_,
Je crus que mon bonheur étoit incomparable,
Que j'étois de la terre élevé dans les cieux,
Et buvois le nectar à la table des dieux, etc.