Pauquet son légataire universel, et la veille de sa mort, il lui
résigna tous ses bénéfices. Il légua deux mille livres à l'abbé
Coustard Du Coudray, curé de Gesvres, son neveu, et fit des dons
assez considérables à diverses églises, mais plus
particulièrement à celle de Niort, dont il étoit curé. (_Vie
manuscrite de Costar._)
La comtesse de La Suze dit que Costar est le plus galant des pédants,
et le plus pédant des galants.
MADAME DE CAVOYE.
Madame de Cavoye est fille de Sérignan, gentilhomme de qualité de
Languedoc, qui fut maréchal-de-camp en Catalogne; elle épousa en
premières noces un gentilhomme nommé La Croix, qui la laissa veuve
fort jeune et sans enfants; elle étoit jolie, spirituelle et assez
riche. Cavoye, gentilhomme de Picardie, peu accommodé, mais de
beaucoup de cœur, étoit à M. de Montmorency, quand il en devint
amoureux: il n'avoit pas grande espérance de réussir en sa recherche,
quand, ayant été pris pour second par un de ses amis, il alla chez un
notaire faire un testament par lequel il donnoit à madame de La Croix
tout ce qu'il pouvoit avoir au monde, et après alla dire à une amie
commune qu'il venoit de rendre à madame de La Croix la plus grande
marque d'amour qu'il lui pouvoit rendre; qu'on trouveroit son
testament chez tel notaire, qu'il s'alloit battre, et qu'il la
supplioit d'assurer la belle que, s'il mouroit, il mouroit son
serviteur; et, après cela, s'en va. Cette femme court le dire à madame
de La Croix, qui fit aussitôt monter son père et tous ses amis à
cheval. On cherche partout: on trouve que Cavoye avoit eu l'avantage.
Elle fut si touchée de ce témoignage d'affection, qu'elle l'épousa.
Jamais femme n'a plus aimé son mari. Le cardinal de Richelieu le fit
son capitaine des gardes.
Quand la cour n'étoit pas à Paris, elle avoit toujours une lettre dans
sa poche pour son mari; et dès qu'elle entendoit dire que quelqu'un
alloit à la cour, elle lui donnoit sa lettre; celle-là partie, elle en
alloit faire une autre; et tel jour elle lui en a envoyé plus de
trois. Un jour le cardinal lui demanda lequel elle aimoit le mieux de
lui ou de son mari: «Monseigneur, répondit-elle, Votre Éminence ne
m'en voudra point de mal s'il lui plaît; mais je lui avouerai
franchement que j'aime mieux mon mari. Vous ne me donnez que de
l'inquiétude, je suis toujours en peine pour votre santé, et lui
me donne du plaisir.--Mais lequel aimeriez-vous mieux, ajouta
le cardinal, que M. de Cavoye mourût ou tout le reste du
monde?--J'aimerois mieux que tout le monde mourût.--Mais que
feriez-vous tous deux tous seuls?--Nous ferions ce qu'Adam et Ève
faisoient.»
Elle dit qu'elle avoit tout le soin des affaires et du ménage: «Quand
il revenoit au logis, je le caressois; je me faisois toute la plus
jolie que je pouvois pour lui plaire: il n'entendoit parler de rien de
fâcheux, point de plaintes, point de crierie, point d'affaires. Enfin,
c'étoit comme si le sacrement n'y eût point passé.»
Elle dit un jour à mademoiselle de Bussy, avec laquelle elle causoit
il y avoit une demi-heure: «Mademoiselle, nous nous ennuyons l'une
l'autre, adieu; il vaut mieux se séparer; je vois que la conversation
languit.»
Une fois, au retour de la campagne, quand ce mari fut couché, et qu'il
eût fait le devoir, ils parlèrent un peu de leurs petites affaires:
«J'ai, lui dit-il, plus dépensé que je ne pensois; la nourriture a été
fort chère; j'ai été contraint d'emprunter tant.--Hé bien! dit-elle,
patience, je trouverai bien de quoi remplacer cela.» Après il
recommença: «Oh! lui dit-elle, Cavoye, tu as fait encore _quauque_
dette.» Car elle a un petit accent, et quelques mots du pays, qui
donnent encore plus de grâce à ce qu'elle dit. Ce mari mourut avant le
cardinal de Richelieu. La pauvre madame de Cavoye en fut terriblement
affligée. Madame de Bomelle y alla comme les autres, et, comme elle
prit congé: «Hélas! dit l'affligée, que je serois heureuse, mon
enfant, si j'étois aussi oison que toi! je ne sentirois pas ce que je
sens.» D'Ornano, le dévot, y fut aussi, et avoit avec lui deux vilains
grimauds d'enfants: «Sont-ils à vous? lui dit-elle.--Oui, madame.--Hé!
mon pauvre monsieur, s'écria-t-elle, priez bien Dieu, et ne faites
plus d'enfants.» Elle avoit une fille bien faite, mais fort éveillée;
elle ne la perdoit point de vue: «Cela a le sang trop chaud,
disoit-elle; il faut que je lui donne un mari de Languedoc.» Elle lui
en donna un; et sa fille, après quelques années, étant venue ici avec
son mari (c'étoit un assez pauvre homme), elle tâcha de faire quelque
chose pour lui à la cour; mais comme elle vit qu'il ne s'aidoit point:
«Petite, dit-elle à sa fille, remène ton mari à la province, je n'en
sais que faire ici.»
Quoique chargée de beaucoup d'enfants, elle fait si bien qu'elle
subsiste honorablement; elle a eu la moitié du don des chaises de
Souscarrière[98] dès le temps du feu cardinal, et cela lui vaut
beaucoup. Elle fait la cour; elle est adroite et aimée de tout le
monde, pleure encore quand on lui parle de son mari. Il sera parlé
d'elle dans les Mémoires de la régence, car elle dit toujours quelque
chose de plaisant. Elle, madame Pilou et madame Cornuel, ce sont trois
originaux. Elle est fort libre. Un jour, un garçon, c'est l'abbé
Testu, l'aîné, la menoit chez madame de Chamguy: «Mon pauvre abbé, lui
dit-elle en passant dans une grande salle, tourne la tête.» Et après
elle se met à pisser dans une cuvette. Elle a cinquante ans, et, après
douze grossesses pour le moins, la gorge aussi belle qu'à quinze ans;
elle n'a jamais eu le visage fort beau, mais agréable; pour le corps,
il n'y en avoit guère de mieux fait.
[98] C'étoit apparemment un privilége pour des chaises à porteur.
L'usage en fut introduit en France par le marquis de Montbrun,
fils naturel, mais légitime, du duc de Bellegarde. (Voyez les
_Antiquités de Paris_, par Sauval, t. 1, p. 192.)
LE CARDINAL DE RETZ[99].
Jean-François de Gondy, aujourd'hui cardinal de Retz, est un petit
homme noir qui ne voit que de fort près, mal fait, laid et maladroit
de ses mains à toute chose[100]. Quand il écrit, il fait toujours des
arcades; il n'y a pas une ligne droite, et ce n'est que du
_griffonis_. J'ai vu qu'il ne savoit pas se boutonner. Une fois, à la
chasse, il fallut que M. de Mercœur lui remît son éperon; il n'en put
jamais venir à bout. Il ne connoissoit autrefois de toutes les
monnoies qu'une pistole et un quart d'écu. Il fut destiné à être
chevalier de Malte, et, étant né durant un chapitre, il fut chevalier
dès ce jour-là; de sorte qu'il auroit été grand'croix de bonne heure.
Il avoit deux frères, tous deux ses aînés, le duc d'aujourd'hui, et un
qu'on appeloit le marquis des Isles d'Hières: celui-là étoit blond. M.
de Bassompierre disoit: «Pour celui-là, on ne peut pas dire qu'il ne
soit de ma façon.» J'ai dit ailleurs que la mère étoit une grande
prude. Ce garçon disoit qu'il vouloit être cardinal, afin de passer
devant son frère: il avoit de l'ambition; mais il mourut misérablement
à la chasse; étant tombé de cheval, la jambe engagée dans l'étrier, il
fut tué d'un coup de pied que le cheval lui donna par la tête. Ce
garçon mort, on changea de pensée, et on destina le chevalier à
l'Eglise. Le voilà donc l'abbé de Buzay; c'étoit une abbaye en
Bretagne[101]. La soutane lui venoit mieux que l'épée, sinon pour son
humeur, au moins pour son corps. Tel que je l'ai représenté, il
n'avoit pas pourtant la mine d'un niais; il y avoit quelque chose de
fer dans son visage[102].
[99] Né en 1613, mort à Paris le 24 août 1679.
[100] Son père n'étoit pas brave: M. de Guise l'en méprisoit, et
cela fut cause en partie de l'acharnement qu'il eut contre lui
dans la prétention que le général des galères devoit être
dépendant de l'amiral du Levant; M. de Guise l'étoit. Il avoit
cela tellement en tête, qu'il ne parloit d'autre chose. (T.)
[101] Près de la Loire, et non loin de Nantes.
[102] Ce mot est douteux dans le manuscrit autographe. Il semble
que l'auteur a écrit _quelque chose de fer_, on pourroit aussi
lire _quelque chose de fier_; mais la première leçon nous semble
la plus vraisemblable, surtout si on la rapproche de ce qui suit
du caractère connu du cardinal, et des portraits gravés qui nous
sont restés de lui.
Dès le collége, l'abbé fit voir son humeur altière: il ne pouvoit
guère souffrir d'égaux, et avoit souvent querelle; il montra aussi dès
ce temps son humeur libérale; car ayant appris qu'un gentilhomme qu'il
ne connoissoit point étoit arrêté au Châtelet pour cinquante pistoles,
il trouva moyen de les avoir et les lui envoya. Au sortir de là, ce
nom de Buzay approchant un peu trop de _buse_, il se fit appeler
l'abbé de Retz. Ce n'étoit pas encore trop la mode en ce temps-là de
ne porter pas le nom de son bénéfice; à cette heure il n'y a si petit
ecclésiastique qui ne s'appelle l'abbé, et ceux qui le sont
effectivement prennent le nom de leur famille aussi bien qu'eux. Il
m'a dit que le gros comte de La Rocheguyon lui vouloit donner tout son
bien, à condition qu'il prendroit le nom et les armes de Silly[103];
mais qu'à sa mort les parents empêchèrent qu'on ne lui fît venir un
notaire. En me contant cela, il me disoit que, s'il eût été d'épée, il
eût fort aimé à être brave, et qu'il auroit fait grande dépense en
habits; je souriois, car, fait comme il est, il n'en eût été que plus
mal, et je pense que ç'auroit été un terrible danseur, et un terrible
homme de cheval: d'ailleurs, il est malpropre naturellement, et
surtout à manger: il est aussi rêveur; de sorte qu'à table, par
malice, on lui mettoit une tête de perdrix sur son assiette; il la
portoit à la bouche sans y regarder, et mettoit les dents dedans. La
plume lui sortoit de tous les côtés. Il ne mange jamais que du plat
qui est devant lui; il n'y a guère d'homme plus sobre.
[103] La mère du cardinal de Retz s'appeloit Françoise-Marguerite
de Silly, dame de Commercy.
Il est enclin à l'amour, a la galanterie en tête, et veut faire du
bruit; mais sa passion dominante, c'est l'ambition; son humeur est
étrangement inquiète, et la bile le tourmente presque toujours. Dans
sa petite jeunesse, il voyoit fort sa parenté, et principalement
madame de Lesdiguières. Je crois qu'il en a été amoureux, aussi bien
que de madame de Guémenée. Il voyoit fort aussi M. d'Ecquevilly, son
parent, dont nous avons parlé ailleurs. Ce M. d'Ecquevilly n'avoit
guère de meilleurs yeux que lui, et on dit qu'un jour ils se
cherchèrent un gros quart-d'heure dans une grande cour, sans se
pouvoir retrouver, et qu'il fallut à la fin que deux gentilshommes les
prissent chacun par la main pour les faire joindre. Dans la société de
la famille (madame de Guémenée en étoit), on se divertissoit, entre
autres choses, à s'écrire des questions sur l'_Astrée_, et qui ne
répondoit pas bien, payoit pour chaque faute une paire de gants de
frangipane. On envoyoit sur un papier deux ou trois questions à une
personne, comme, par exemple, à quelle main étoit Bonlieu, au sortir
du pont de La Bouteresse, et autres choses semblables, soit pour
l'histoire, soit pour la géographie; c'étoit le moyen de savoir bien
son _Astrée_. Il y eut tant de paires de gants perdues de part et
d'autre, que, quand on vint à conter, car on marquoit soigneusement,
il se trouva qu'on ne se devoit quasi rien. D'Ecquevilly prit un autre
parti. Il alla lire l'_Astrée_ chez M. d'Urfé même, et, à mesure qu'il
avoit lu, il se faisoit mener dans les lieux où chaque aventure étoit
arrivée.
Notre abbé étoit fort mal avec sa cousine de Schomberg, car il y avoit
deux partis, celui de la maréchale et celui de madame de Lesdiguières;
le dernier étoit le plus fort. Dans une assemblée de la parenté,
madame de Lesdiguières obligea l'abbé à aller prendre à danser madame
de Schomberg, qui étoit toute contrefaite, et qui avoit les pieds tout
tortus, et ne pouvoit quasi marcher; cela la pensa faire enrager; on
la haïssoit; elle étoit laide et méchante.
En ce temps-là, un homme proposa à l'abbé d'épouser je ne sais quelle
grande héritière d'Allemagne, catholique, dont je n'ai pu savoir le
nom; que ses parents luthériens la violentoient, et qu'on la vouloit
donner à un Weimar, qui étoit à l'Académie à Paris. Il y entend, et
promet à cet homme une de ses deux abbayes (il en avoit deux); l'autre
se nommoit Quimperlay; elles valent dix-huit mille livres de rente,
ou environ. Je n'ai pu savoir tout ceci qu'imparfaitement. Il fit un
voyage où il parla à cette fille; même il se battit contre ce Weimar,
et eut l'avantage, non par adresse, mais par bravoure, car il n'est
pas moins vaillant que M. le Prince. Ce n'est pas le seul combat qu'il
ait fait; il s'est battu une autre fois, je pense que c'étoit contre
le comte d'Harcourt[104]. Je lui ai ouï dire à lui-même que cet homme
lui disoit: «Je vous aurai bientôt culbuté, ce n'est pas là votre
métier.--Cependant il laissa, je ne crois pas que ce fut exprès, un
grand baudrier de buffle, sans lequel je l'eusse bien blessé, car je
donnai droit dedans.» Il me contoit tout cela, sans nommer personne,
et je n'ai jamais su d'où venoit leur querelle.
[104] Le cardinal le dit positivement. (_Mémoires du cardinal de
Retz_, dans la collection des Mémoires relatifs à l'histoire de
France, 2e série, t. 44, p. 87.)
Il m'a dit aussi, et j'ai appris depuis, que c'étoit lui-même qu'un
homme de la cour étant une fois enfermé dans une chambre avec une
femme de qualité dont il étoit possesseur, ayant ouï du bruit, fut
obligé d'ouvrir de peur d'être surpris; c'étoient des gens armés qui
l'attaquèrent. Il les repoussa de la porte, la referma, et retourna
caresser la belle, comme s'ils eussent été dans la plus grande sûreté
du monde. «Il faut, me disoit-il, n'avoir guère peur pour cela. Ce
même homme, ajoutoit-il, quoiqu'on lui eût donné avis que le mari le
vouloit faire assassiner, ne laissa pas d'aller partout à son
ordinaire, et sans être autrement accompagné.» Si cette aventure est
vraisemblable, je m'en rapporte; mais, par là, on jugera de l'humeur
du personnage.
Il fit encore un combat contre l'abbé de Praslin, aujourd'hui le
marquis de Praslin, qui a épousé mademoiselle d'Escars, cadette de
madame d'Hautefort: il eut l'avantage; mais le comte d'Harcourt, qui
servoit Praslin, battit le second de l'abbé de Retz[105].
[105] Le cardinal a parlé de ce duel dans ses Mémoires. Le second
de Praslin étoit le chevalier du Plessis, et non pas le comte
d'Harcourt. (_Mémoires du cardinal de Retz_, audit lieu, p. 93.)
Il a toujours été d'humeur remuante; il s'est vanté de savoir bien des
choses des desseins de M. le comte (_de Soissons_), et qu'un jour il
rendit un paquet aux Tuileries à M. de Thou, qui lui dit après: «Ma
foi! monsieur l'abbé, il faut que vous me croyiez bien homme d'honneur
pour m'avoir rendu ce paquet; car cela est bien gaillard[106].»
[106] Le cardinal de Retz parle dans ses Mémoires des menées
qu'il fit à Paris pour le comte de Soissons, mais il ne nomme pas
M. de Thou. (_Ibid._, p. 109 et suivantes.)
La violence que le cardinal de Richelieu fit au père de Gondy pour la
charge des galères qu'il lui fit vendre en dépit de lui, avoit outré
l'abbé: sans cela, sur ma parole, notre homme n'eût pas laissé d'être
son ennemi. Il étoit trop ambitieux; il se vantoit que son père, son
frère et lui avoient été les seules personnes de condition qui
n'eussent point plié.
Quand il fut question de prendre en Sorbonne le bonnet de docteur, il
dédia ses thèses à des saints pour n'être point obligé de les dédier
aux puissances. Il voulut l'emporter de haute lutte sur l'abbé de
Souillac (de La Mothe-Houdancourt), parent de M. de Noyers; c'est
aujourd'hui M. de Rennes[107]. On fit intervenir l'autorité du
cardinal; on proposa assez de choses à l'abbé de Retz; jamais il ne
voulut démordre, et il harangua fort fièrement. Il est vrai que la
Sorbonne, en considération du cardinal de Gondy, soutint ses intérêts,
et représenta, je pense, au cardinal, qu'ils ne pouvoient pas
abandonner le neveu d'un prélat à qui ils avoient tant d'obligation.
Il l'emporta donc sur l'autre, et le cardinal depuis cela l'appela
toujours _ce petit audacieux_, et il disoit qu'il avoit une mine
patibulaire. Cette contestation fut cause que ses parents trouvèrent à
propos qu'il fît un voyage en Italie[108]. Deux de mes frères et moi
ayant dessein d'y aller, le priâmes de trouver bon que nous lui
tinssions compagnie. Je l'entretins presque toujours durant dix mois;
et, comme il a autant de mémoire que personne, car il savoit par cœur
tout ce qu'il avoit jamais appris, il me conta et me dit bien des
choses.
[107] Disputant un jour contre l'abbé de Souillac en Sorbonne, il
cita un passage de saint Augustin, que l'autre dit être faux. Il
envoya quérir un Saint-Augustin, et le convainquit. Souillac,
qui, quoiqu'il ne soit pas ignorant, parle pourtant fort mal
latin, dit pour excuse: _Non legeram ista toma_. Le docteur qui
présidoit lui dit plaisamment: _Ergo quia vidisti, Thoma,
credidisti_. (T.)
[108] Voyez _les Mémoires du cardinal de Retz_, _ibid._, p. 100.
Je remarquai que le premier ouvrage qu'il fit, hors quelques sermons,
ce fut _la Conjuration de Fiesque_[109]; car cela convenoit assez à
son humeur. Il avoit fait l'épitaphe du comte de Soissons en prose, où
il l'appeloit _le dernier des héros_.
[109] C'est peu de chose, et ce qu'il fait est assez médiocre. Il
a pourtant bien de l'esprit; mais il ne pense point assez aux
choses, et ne se met pas même en peine de les apprendre. Il avoit
beaucoup pris du Mascardi. (T.)--Augustin Mascardi, auteur de
l'Histoire de la Conjuration de Fiesque, 1629, in-4º. Cet ouvrage
a été traduit en françois par Fontenay-Sainte-Geneviève; Paris,
1639, in-8º.
Il ne pouvoit pardonner à don Thadée, neveu du pape Urbain, alors
régnant, de ne s'être pas emparé de l'Etat d'Urbin qui retourna alors
à l'Eglise, faute de mâles. Nous ne passions pas devant une place
qu'il ne la prît ou par assaut ou autrement. Il parloit sans cesse de
sa naissance. Il fut fort caressé à Florence par le grand-duc; il
logea chez le chevalier de Gondi, qui faisoit la charge de secrétaire
d'État, et qui avoit été résident en France. Le chevalier avoit les
portraits des Gondis de France dans sa salle, car ils ne sont pas si
grands seigneurs en Italie qu'ici; ils sont pourtant gentilshommes:
j'en ai vu assez de marques dans Florence; mais la question est de
savoir si cela n'est point depuis la faveur d'Albert, et si ceux-ci en
sont. Quillet dit que ce chevalier de Gondi se mit à rire un jour
qu'il lui demanda si les Gondis de France étoient effectivement des
vrais Gondis. Le cardinal de Retz dit qu'il n'y a que lui en France
qui puisse fournir ses trente quartiers[110].
[110] Villani et Machiavel ne parlent point des Gondis; M. de
Thou les dit fils d'un banquier. (T.)
Albert, qui a fait la fortune de la maison ici, étoit fils d'un
banquier florentin qui demeuroit à Lyon, nommé Gondy, seigneur Du
Perron, dont la femme, aussi italienne, avoit trouvé moyen d'entrer au
service de la reine Catherine de Médicis, et avoit eu charge de la
nourriture des Enfants de France au maillot. On disoit qu'elle avoit
donné une recette à la Reine pour avoir des enfants[111]; car la
Reine fut dix ans sans en avoir; et cela fit que la Reine l'aima tant,
qu'étant parvenue à la régence, en moins de quinze ans, elle avança si
fort les enfants de cette femme qui, au jour que le Roi mourut,
n'avoient pas tous ensemble deux mille livres de rente, qu'Albert, à
la mort de Charles IX, étoit premier gentilhomme de la chambre et
maréchal de France avec des gouvernements, avoit cent mille livres de
rente pour le moins en fonds de terre, et, en argent et en meubles,
plus de dix-huit cent mille livres; son frère, Pierre de Gondy, étoit
évêque de Paris, et avoit encore trente ou quarante mille livres de
rente en bénéfices, et, en meubles, la valeur de plus de deux cent
mille écus; et M. de La Tour, le cadet des trois, étoit, quand il
mourut, capitaine de cinquante hommes d'armes, chevalier de l'ordre
comme son aîné, et maître de la garde-robe, et tous trois du conseil
privé. Voilà ce que j'ai appris d'un homme de ce temps-là, et qui le
savoit bien.
[111] J'ai ouï dire que la gloire en est due à Fernel. Ce garçon,
qui avoit été des _capettes_ du collége de Montaigu, fut quelque
temps à délibérer s'il suivroit le barreau ou s'il se feroit
d'église; mais ne se trouvant pas assez de voix, ni pour prêcher,
ni pour plaider, il se résolut d'étudier en médecine. Ce qui le
mit en réputation, ce fut la cure qu'il fit d'un gentilhomme qui
étoit au Roi: ce gentilhomme en parla à Sa Majesté qui n'avoit
point encore d'enfants. Le Roi le fit venir, et, quoique Fernel
fût assez jeune encore, le Roi, sur le témoignage du cavalier,
ajouta foi à ce qu'il lui dit. Le Roi obligea la Reine à dire à
Fernel toutes les particularités qu'il falloit savoir. Il dit au
Roi qu'il croyoit que la Reine pourroit concevoir s'il la voyoit
dans le fort de ses purgations; ce qu'il fit. Mais en récompense
la plupart de ses enfants n'étoient pas de trop bonne
constitution. Fernel ensuite fut premier médecin du Roi. On a su
cette particularité de ceux de sa famille qui la reçurent par
tradition. (T.)
J'ai ouï conter une chose assez judicieuse de ce maréchal de Retz.
Charles IX avoit une levrette admirable qu'il aimoit fort; il sut
qu'un gentilhomme de Normandie en avoit une fort bonne; il la fait
venir, et le gentilhomme aussi. On court un lièvre avec ces deux
chiennes: la levrette du gentilhomme faisoit mieux que la sienne. Le
Roi, déjà fâché de cela, voyant que ce gentilhomme, qui étoit sans
doute assez mauvais courtisan, dans l'ardeur de la chasse l'avoit
devancé, il lui donne brusquement un coup de houssine. Le lendemain le
maréchal vint au lever du Roi, fort triste. «Qu'avez-vous?--C'est,
sire, que vous avez perdu le cœur de toute votre noblesse.--Je vous
entends, dit le Roi, j'ai tort; je ne suis que gentilhomme, je le veux
satisfaire.» En effet, le Roi le pria de l'excuser devant tout le
monde[112]. En cet instant on eut avis qu'un petit gouvernement
vaquoit; le maréchal dit au Roi: «Sire, il le lui faut donner.» Le Roi
le lui donna. Il en usoit bien, ce favori; car il vouloit toujours
qu'il parût que le Roi donnoit de son propre mouvement.
[112] C'est on fort beau trait; mais Louis XIV fut plus grand
quand il jeta sa canne par la fenêtre dans la crainte de
succomber à la tentation d'en frapper Lauzun.
Le cardinal sut qu'il y avoit chez messieurs Du Puy un manuscrit de M.
de Brantôme, de la maison de Bourdeilles, contenant plusieurs volumes,
dans un desquels étoient les amours de la duchesse de Retz, femme
d'Albert, où il y avoit maintes belles choses à l'honneur de la dame.
Il n'eut jamais de repos que messieurs Du Puy ne lui eussent permis
d'effacer tout ce qui étoit contre sa grand'mère, et le manuscrit est
effacé de façon qu'on ne sauroit déchiffrer un mot[113].
[113] Il seroit impossible de vérifier ce point, quoique la
plupart des manuscrits originaux de Brantôme existent à la
Bibliothèque royale, ainsi que les copies que MM. Du Puy en ont
fait faire. Les passages indiqués devroient se trouver dans le
volume des _Dames galantes_, et le manuscrit original de ce
volume paroît avoir été détruit. (Voyez la _Notice sur Brantôme_,
t. 1, p. 95; Paris, 1822, in-8º.)
Il y avoit ici un Gondy dans les partis: ce fut celui qui bâtit
l'hôtel de Condé, et qui fit le jardin de Gondy à Saint-Cloud. C'étoit
un homme fort voluptueux: on dit que dînant chez un de ses amis, à
cinq lieues de Saint-Cloud, où il n'y avoit point de verres de
cristal, il dit à un de ses gens: «Va m'en quérir un à Saint-Cloud, et
ne te soucie pas de crever mon cheval.» Il y va. Le cheval crève en
arrivant, et le valet en descendant cassa le verre. Cet homme méritoit
bien de mourir gueux comme il est mort.
Pour revenir où nous en étions: à Florence, un jeune gentilhomme qui
étoit à lui, car il en avoit quatre, et le reste à l'avenant, s'avisa
de faire faire un pourpoint de taffetas à bandes sans les ourler. Un
jour au Cours la grande-duchesse mère et mademoiselle de Guise vinrent
à passer, qui se crevoient de rire de voir cette extravagance, car cet
homme étoit à la portière, et sembloit être vêtu de toiles
d'araignées, tant il avoit de filets aux bras et au corps.