[97] Par son testament notarié du 9 juin 1659, Costar fit l'abbé

Pauquet son légataire universel, et la veille de sa mort, il lui

résigna tous ses bénéfices. Il légua deux mille livres à l'abbé

Coustard Du Coudray, curé de Gesvres, son neveu, et fit des dons

assez considérables à diverses églises, mais plus

particulièrement à celle de Niort, dont il étoit curé. (_Vie

manuscrite de Costar._)

La comtesse de La Suze dit que Costar est le plus galant des pédants,

et le plus pédant des galants.

MADAME DE CAVOYE.

Madame de Cavoye est fille de Sérignan, gentilhomme de qualité de

Languedoc, qui fut maréchal-de-camp en Catalogne; elle épousa en

premières noces un gentilhomme nommé La Croix, qui la laissa veuve

fort jeune et sans enfants; elle étoit jolie, spirituelle et assez

riche. Cavoye, gentilhomme de Picardie, peu accommodé, mais de

beaucoup de cœur, étoit à M. de Montmorency, quand il en devint

amoureux: il n'avoit pas grande espérance de réussir en sa recherche,

quand, ayant été pris pour second par un de ses amis, il alla chez un

notaire faire un testament par lequel il donnoit à madame de La Croix

tout ce qu'il pouvoit avoir au monde, et après alla dire à une amie

commune qu'il venoit de rendre à madame de La Croix la plus grande

marque d'amour qu'il lui pouvoit rendre; qu'on trouveroit son

testament chez tel notaire, qu'il s'alloit battre, et qu'il la

supplioit d'assurer la belle que, s'il mouroit, il mouroit son

serviteur; et, après cela, s'en va. Cette femme court le dire à madame

de La Croix, qui fit aussitôt monter son père et tous ses amis à

cheval. On cherche partout: on trouve que Cavoye avoit eu l'avantage.

Elle fut si touchée de ce témoignage d'affection, qu'elle l'épousa.

Jamais femme n'a plus aimé son mari. Le cardinal de Richelieu le fit

son capitaine des gardes.

Quand la cour n'étoit pas à Paris, elle avoit toujours une lettre dans

sa poche pour son mari; et dès qu'elle entendoit dire que quelqu'un

alloit à la cour, elle lui donnoit sa lettre; celle-là partie, elle en

alloit faire une autre; et tel jour elle lui en a envoyé plus de

trois. Un jour le cardinal lui demanda lequel elle aimoit le mieux de

lui ou de son mari: «Monseigneur, répondit-elle, Votre Éminence ne

m'en voudra point de mal s'il lui plaît; mais je lui avouerai

franchement que j'aime mieux mon mari. Vous ne me donnez que de

l'inquiétude, je suis toujours en peine pour votre santé, et lui

me donne du plaisir.--Mais lequel aimeriez-vous mieux, ajouta

le cardinal, que M. de Cavoye mourût ou tout le reste du

monde?--J'aimerois mieux que tout le monde mourût.--Mais que

feriez-vous tous deux tous seuls?--Nous ferions ce qu'Adam et Ève

faisoient.»

Elle dit qu'elle avoit tout le soin des affaires et du ménage: «Quand

il revenoit au logis, je le caressois; je me faisois toute la plus

jolie que je pouvois pour lui plaire: il n'entendoit parler de rien de

fâcheux, point de plaintes, point de crierie, point d'affaires. Enfin,

c'étoit comme si le sacrement n'y eût point passé.»

Elle dit un jour à mademoiselle de Bussy, avec laquelle elle causoit

il y avoit une demi-heure: «Mademoiselle, nous nous ennuyons l'une

l'autre, adieu; il vaut mieux se séparer; je vois que la conversation

languit.»

Une fois, au retour de la campagne, quand ce mari fut couché, et qu'il

eût fait le devoir, ils parlèrent un peu de leurs petites affaires:

«J'ai, lui dit-il, plus dépensé que je ne pensois; la nourriture a été

fort chère; j'ai été contraint d'emprunter tant.--Hé bien! dit-elle,

patience, je trouverai bien de quoi remplacer cela.» Après il

recommença: «Oh! lui dit-elle, Cavoye, tu as fait encore _quauque_

dette.» Car elle a un petit accent, et quelques mots du pays, qui

donnent encore plus de grâce à ce qu'elle dit. Ce mari mourut avant le

cardinal de Richelieu. La pauvre madame de Cavoye en fut terriblement

affligée. Madame de Bomelle y alla comme les autres, et, comme elle

prit congé: «Hélas! dit l'affligée, que je serois heureuse, mon

enfant, si j'étois aussi oison que toi! je ne sentirois pas ce que je

sens.» D'Ornano, le dévot, y fut aussi, et avoit avec lui deux vilains

grimauds d'enfants: «Sont-ils à vous? lui dit-elle.--Oui, madame.--Hé!

mon pauvre monsieur, s'écria-t-elle, priez bien Dieu, et ne faites

plus d'enfants.» Elle avoit une fille bien faite, mais fort éveillée;

elle ne la perdoit point de vue: «Cela a le sang trop chaud,

disoit-elle; il faut que je lui donne un mari de Languedoc.» Elle lui

en donna un; et sa fille, après quelques années, étant venue ici avec

son mari (c'étoit un assez pauvre homme), elle tâcha de faire quelque

chose pour lui à la cour; mais comme elle vit qu'il ne s'aidoit point:

«Petite, dit-elle à sa fille, remène ton mari à la province, je n'en

sais que faire ici.»

Quoique chargée de beaucoup d'enfants, elle fait si bien qu'elle

subsiste honorablement; elle a eu la moitié du don des chaises de

Souscarrière[98] dès le temps du feu cardinal, et cela lui vaut

beaucoup. Elle fait la cour; elle est adroite et aimée de tout le

monde, pleure encore quand on lui parle de son mari. Il sera parlé

d'elle dans les Mémoires de la régence, car elle dit toujours quelque

chose de plaisant. Elle, madame Pilou et madame Cornuel, ce sont trois

originaux. Elle est fort libre. Un jour, un garçon, c'est l'abbé

Testu, l'aîné, la menoit chez madame de Chamguy: «Mon pauvre abbé, lui

dit-elle en passant dans une grande salle, tourne la tête.» Et après

elle se met à pisser dans une cuvette. Elle a cinquante ans, et, après

douze grossesses pour le moins, la gorge aussi belle qu'à quinze ans;

elle n'a jamais eu le visage fort beau, mais agréable; pour le corps,

il n'y en avoit guère de mieux fait.

[98] C'étoit apparemment un privilége pour des chaises à porteur.

L'usage en fut introduit en France par le marquis de Montbrun,

fils naturel, mais légitime, du duc de Bellegarde. (Voyez les

_Antiquités de Paris_, par Sauval, t. 1, p. 192.)

LE CARDINAL DE RETZ[99].

Jean-François de Gondy, aujourd'hui cardinal de Retz, est un petit

homme noir qui ne voit que de fort près, mal fait, laid et maladroit

de ses mains à toute chose[100]. Quand il écrit, il fait toujours des

arcades; il n'y a pas une ligne droite, et ce n'est que du

_griffonis_. J'ai vu qu'il ne savoit pas se boutonner. Une fois, à la

chasse, il fallut que M. de Mercœur lui remît son éperon; il n'en put

jamais venir à bout. Il ne connoissoit autrefois de toutes les

monnoies qu'une pistole et un quart d'écu. Il fut destiné à être

chevalier de Malte, et, étant né durant un chapitre, il fut chevalier

dès ce jour-là; de sorte qu'il auroit été grand'croix de bonne heure.

Il avoit deux frères, tous deux ses aînés, le duc d'aujourd'hui, et un

qu'on appeloit le marquis des Isles d'Hières: celui-là étoit blond. M.

de Bassompierre disoit: «Pour celui-là, on ne peut pas dire qu'il ne

soit de ma façon.» J'ai dit ailleurs que la mère étoit une grande

prude. Ce garçon disoit qu'il vouloit être cardinal, afin de passer

devant son frère: il avoit de l'ambition; mais il mourut misérablement

à la chasse; étant tombé de cheval, la jambe engagée dans l'étrier, il

fut tué d'un coup de pied que le cheval lui donna par la tête. Ce

garçon mort, on changea de pensée, et on destina le chevalier à

l'Eglise. Le voilà donc l'abbé de Buzay; c'étoit une abbaye en

Bretagne[101]. La soutane lui venoit mieux que l'épée, sinon pour son

humeur, au moins pour son corps. Tel que je l'ai représenté, il

n'avoit pas pourtant la mine d'un niais; il y avoit quelque chose de

fer dans son visage[102].

[99] Né en 1613, mort à Paris le 24 août 1679.

[100] Son père n'étoit pas brave: M. de Guise l'en méprisoit, et

cela fut cause en partie de l'acharnement qu'il eut contre lui

dans la prétention que le général des galères devoit être

dépendant de l'amiral du Levant; M. de Guise l'étoit. Il avoit

cela tellement en tête, qu'il ne parloit d'autre chose. (T.)

[101] Près de la Loire, et non loin de Nantes.

[102] Ce mot est douteux dans le manuscrit autographe. Il semble

que l'auteur a écrit _quelque chose de fer_, on pourroit aussi

lire _quelque chose de fier_; mais la première leçon nous semble

la plus vraisemblable, surtout si on la rapproche de ce qui suit

du caractère connu du cardinal, et des portraits gravés qui nous

sont restés de lui.

Dès le collége, l'abbé fit voir son humeur altière: il ne pouvoit

guère souffrir d'égaux, et avoit souvent querelle; il montra aussi dès

ce temps son humeur libérale; car ayant appris qu'un gentilhomme qu'il

ne connoissoit point étoit arrêté au Châtelet pour cinquante pistoles,

il trouva moyen de les avoir et les lui envoya. Au sortir de là, ce

nom de Buzay approchant un peu trop de _buse_, il se fit appeler

l'abbé de Retz. Ce n'étoit pas encore trop la mode en ce temps-là de

ne porter pas le nom de son bénéfice; à cette heure il n'y a si petit

ecclésiastique qui ne s'appelle l'abbé, et ceux qui le sont

effectivement prennent le nom de leur famille aussi bien qu'eux. Il

m'a dit que le gros comte de La Rocheguyon lui vouloit donner tout son

bien, à condition qu'il prendroit le nom et les armes de Silly[103];

mais qu'à sa mort les parents empêchèrent qu'on ne lui fît venir un

notaire. En me contant cela, il me disoit que, s'il eût été d'épée, il

eût fort aimé à être brave, et qu'il auroit fait grande dépense en

habits; je souriois, car, fait comme il est, il n'en eût été que plus

mal, et je pense que ç'auroit été un terrible danseur, et un terrible

homme de cheval: d'ailleurs, il est malpropre naturellement, et

surtout à manger: il est aussi rêveur; de sorte qu'à table, par

malice, on lui mettoit une tête de perdrix sur son assiette; il la

portoit à la bouche sans y regarder, et mettoit les dents dedans. La

plume lui sortoit de tous les côtés. Il ne mange jamais que du plat

qui est devant lui; il n'y a guère d'homme plus sobre.

[103] La mère du cardinal de Retz s'appeloit Françoise-Marguerite

de Silly, dame de Commercy.

Il est enclin à l'amour, a la galanterie en tête, et veut faire du

bruit; mais sa passion dominante, c'est l'ambition; son humeur est

étrangement inquiète, et la bile le tourmente presque toujours. Dans

sa petite jeunesse, il voyoit fort sa parenté, et principalement

madame de Lesdiguières. Je crois qu'il en a été amoureux, aussi bien

que de madame de Guémenée. Il voyoit fort aussi M. d'Ecquevilly, son

parent, dont nous avons parlé ailleurs. Ce M. d'Ecquevilly n'avoit

guère de meilleurs yeux que lui, et on dit qu'un jour ils se

cherchèrent un gros quart-d'heure dans une grande cour, sans se

pouvoir retrouver, et qu'il fallut à la fin que deux gentilshommes les

prissent chacun par la main pour les faire joindre. Dans la société de

la famille (madame de Guémenée en étoit), on se divertissoit, entre

autres choses, à s'écrire des questions sur l'_Astrée_, et qui ne

répondoit pas bien, payoit pour chaque faute une paire de gants de

frangipane. On envoyoit sur un papier deux ou trois questions à une

personne, comme, par exemple, à quelle main étoit Bonlieu, au sortir

du pont de La Bouteresse, et autres choses semblables, soit pour

l'histoire, soit pour la géographie; c'étoit le moyen de savoir bien

son _Astrée_. Il y eut tant de paires de gants perdues de part et

d'autre, que, quand on vint à conter, car on marquoit soigneusement,

il se trouva qu'on ne se devoit quasi rien. D'Ecquevilly prit un autre

parti. Il alla lire l'_Astrée_ chez M. d'Urfé même, et, à mesure qu'il

avoit lu, il se faisoit mener dans les lieux où chaque aventure étoit

arrivée.

Notre abbé étoit fort mal avec sa cousine de Schomberg, car il y avoit

deux partis, celui de la maréchale et celui de madame de Lesdiguières;

le dernier étoit le plus fort. Dans une assemblée de la parenté,

madame de Lesdiguières obligea l'abbé à aller prendre à danser madame

de Schomberg, qui étoit toute contrefaite, et qui avoit les pieds tout

tortus, et ne pouvoit quasi marcher; cela la pensa faire enrager; on

la haïssoit; elle étoit laide et méchante.

En ce temps-là, un homme proposa à l'abbé d'épouser je ne sais quelle

grande héritière d'Allemagne, catholique, dont je n'ai pu savoir le

nom; que ses parents luthériens la violentoient, et qu'on la vouloit

donner à un Weimar, qui étoit à l'Académie à Paris. Il y entend, et

promet à cet homme une de ses deux abbayes (il en avoit deux); l'autre

se nommoit Quimperlay; elles valent dix-huit mille livres de rente,

ou environ. Je n'ai pu savoir tout ceci qu'imparfaitement. Il fit un

voyage où il parla à cette fille; même il se battit contre ce Weimar,

et eut l'avantage, non par adresse, mais par bravoure, car il n'est

pas moins vaillant que M. le Prince. Ce n'est pas le seul combat qu'il

ait fait; il s'est battu une autre fois, je pense que c'étoit contre

le comte d'Harcourt[104]. Je lui ai ouï dire à lui-même que cet homme

lui disoit: «Je vous aurai bientôt culbuté, ce n'est pas là votre

métier.--Cependant il laissa, je ne crois pas que ce fut exprès, un

grand baudrier de buffle, sans lequel je l'eusse bien blessé, car je

donnai droit dedans.» Il me contoit tout cela, sans nommer personne,

et je n'ai jamais su d'où venoit leur querelle.

[104] Le cardinal le dit positivement. (_Mémoires du cardinal de

Retz_, dans la collection des Mémoires relatifs à l'histoire de

France, 2e série, t. 44, p. 87.)

Il m'a dit aussi, et j'ai appris depuis, que c'étoit lui-même qu'un

homme de la cour étant une fois enfermé dans une chambre avec une

femme de qualité dont il étoit possesseur, ayant ouï du bruit, fut

obligé d'ouvrir de peur d'être surpris; c'étoient des gens armés qui

l'attaquèrent. Il les repoussa de la porte, la referma, et retourna

caresser la belle, comme s'ils eussent été dans la plus grande sûreté

du monde. «Il faut, me disoit-il, n'avoir guère peur pour cela. Ce

même homme, ajoutoit-il, quoiqu'on lui eût donné avis que le mari le

vouloit faire assassiner, ne laissa pas d'aller partout à son

ordinaire, et sans être autrement accompagné.» Si cette aventure est

vraisemblable, je m'en rapporte; mais, par là, on jugera de l'humeur

du personnage.

Il fit encore un combat contre l'abbé de Praslin, aujourd'hui le

marquis de Praslin, qui a épousé mademoiselle d'Escars, cadette de

madame d'Hautefort: il eut l'avantage; mais le comte d'Harcourt, qui

servoit Praslin, battit le second de l'abbé de Retz[105].

[105] Le cardinal a parlé de ce duel dans ses Mémoires. Le second

de Praslin étoit le chevalier du Plessis, et non pas le comte

d'Harcourt. (_Mémoires du cardinal de Retz_, audit lieu, p. 93.)

Il a toujours été d'humeur remuante; il s'est vanté de savoir bien des

choses des desseins de M. le comte (_de Soissons_), et qu'un jour il

rendit un paquet aux Tuileries à M. de Thou, qui lui dit après: «Ma

foi! monsieur l'abbé, il faut que vous me croyiez bien homme d'honneur

pour m'avoir rendu ce paquet; car cela est bien gaillard[106].»

[106] Le cardinal de Retz parle dans ses Mémoires des menées

qu'il fit à Paris pour le comte de Soissons, mais il ne nomme pas

M. de Thou. (_Ibid._, p. 109 et suivantes.)

La violence que le cardinal de Richelieu fit au père de Gondy pour la

charge des galères qu'il lui fit vendre en dépit de lui, avoit outré

l'abbé: sans cela, sur ma parole, notre homme n'eût pas laissé d'être

son ennemi. Il étoit trop ambitieux; il se vantoit que son père, son

frère et lui avoient été les seules personnes de condition qui

n'eussent point plié.

Quand il fut question de prendre en Sorbonne le bonnet de docteur, il

dédia ses thèses à des saints pour n'être point obligé de les dédier

aux puissances. Il voulut l'emporter de haute lutte sur l'abbé de

Souillac (de La Mothe-Houdancourt), parent de M. de Noyers; c'est

aujourd'hui M. de Rennes[107]. On fit intervenir l'autorité du

cardinal; on proposa assez de choses à l'abbé de Retz; jamais il ne

voulut démordre, et il harangua fort fièrement. Il est vrai que la

Sorbonne, en considération du cardinal de Gondy, soutint ses intérêts,

et représenta, je pense, au cardinal, qu'ils ne pouvoient pas

abandonner le neveu d'un prélat à qui ils avoient tant d'obligation.

Il l'emporta donc sur l'autre, et le cardinal depuis cela l'appela

toujours _ce petit audacieux_, et il disoit qu'il avoit une mine

patibulaire. Cette contestation fut cause que ses parents trouvèrent à

propos qu'il fît un voyage en Italie[108]. Deux de mes frères et moi

ayant dessein d'y aller, le priâmes de trouver bon que nous lui

tinssions compagnie. Je l'entretins presque toujours durant dix mois;

et, comme il a autant de mémoire que personne, car il savoit par cœur

tout ce qu'il avoit jamais appris, il me conta et me dit bien des

choses.

[107] Disputant un jour contre l'abbé de Souillac en Sorbonne, il

cita un passage de saint Augustin, que l'autre dit être faux. Il

envoya quérir un Saint-Augustin, et le convainquit. Souillac,

qui, quoiqu'il ne soit pas ignorant, parle pourtant fort mal

latin, dit pour excuse: _Non legeram ista toma_. Le docteur qui

présidoit lui dit plaisamment: _Ergo quia vidisti, Thoma,

credidisti_. (T.)

[108] Voyez _les Mémoires du cardinal de Retz_, _ibid._, p. 100.

Je remarquai que le premier ouvrage qu'il fit, hors quelques sermons,

ce fut _la Conjuration de Fiesque_[109]; car cela convenoit assez à

son humeur. Il avoit fait l'épitaphe du comte de Soissons en prose, où

il l'appeloit _le dernier des héros_.

[109] C'est peu de chose, et ce qu'il fait est assez médiocre. Il

a pourtant bien de l'esprit; mais il ne pense point assez aux

choses, et ne se met pas même en peine de les apprendre. Il avoit

beaucoup pris du Mascardi. (T.)--Augustin Mascardi, auteur de

l'Histoire de la Conjuration de Fiesque, 1629, in-4º. Cet ouvrage

a été traduit en françois par Fontenay-Sainte-Geneviève; Paris,

1639, in-8º.

Il ne pouvoit pardonner à don Thadée, neveu du pape Urbain, alors

régnant, de ne s'être pas emparé de l'Etat d'Urbin qui retourna alors

à l'Eglise, faute de mâles. Nous ne passions pas devant une place

qu'il ne la prît ou par assaut ou autrement. Il parloit sans cesse de

sa naissance. Il fut fort caressé à Florence par le grand-duc; il

logea chez le chevalier de Gondi, qui faisoit la charge de secrétaire

d'État, et qui avoit été résident en France. Le chevalier avoit les

portraits des Gondis de France dans sa salle, car ils ne sont pas si

grands seigneurs en Italie qu'ici; ils sont pourtant gentilshommes:

j'en ai vu assez de marques dans Florence; mais la question est de

savoir si cela n'est point depuis la faveur d'Albert, et si ceux-ci en

sont. Quillet dit que ce chevalier de Gondi se mit à rire un jour

qu'il lui demanda si les Gondis de France étoient effectivement des

vrais Gondis. Le cardinal de Retz dit qu'il n'y a que lui en France

qui puisse fournir ses trente quartiers[110].

[110] Villani et Machiavel ne parlent point des Gondis; M. de

Thou les dit fils d'un banquier. (T.)

Albert, qui a fait la fortune de la maison ici, étoit fils d'un

banquier florentin qui demeuroit à Lyon, nommé Gondy, seigneur Du

Perron, dont la femme, aussi italienne, avoit trouvé moyen d'entrer au

service de la reine Catherine de Médicis, et avoit eu charge de la

nourriture des Enfants de France au maillot. On disoit qu'elle avoit

donné une recette à la Reine pour avoir des enfants[111]; car la

Reine fut dix ans sans en avoir; et cela fit que la Reine l'aima tant,

qu'étant parvenue à la régence, en moins de quinze ans, elle avança si

fort les enfants de cette femme qui, au jour que le Roi mourut,

n'avoient pas tous ensemble deux mille livres de rente, qu'Albert, à

la mort de Charles IX, étoit premier gentilhomme de la chambre et

maréchal de France avec des gouvernements, avoit cent mille livres de

rente pour le moins en fonds de terre, et, en argent et en meubles,

plus de dix-huit cent mille livres; son frère, Pierre de Gondy, étoit

évêque de Paris, et avoit encore trente ou quarante mille livres de

rente en bénéfices, et, en meubles, la valeur de plus de deux cent

mille écus; et M. de La Tour, le cadet des trois, étoit, quand il

mourut, capitaine de cinquante hommes d'armes, chevalier de l'ordre

comme son aîné, et maître de la garde-robe, et tous trois du conseil

privé. Voilà ce que j'ai appris d'un homme de ce temps-là, et qui le

savoit bien.

[111] J'ai ouï dire que la gloire en est due à Fernel. Ce garçon,

qui avoit été des _capettes_ du collége de Montaigu, fut quelque

temps à délibérer s'il suivroit le barreau ou s'il se feroit

d'église; mais ne se trouvant pas assez de voix, ni pour prêcher,

ni pour plaider, il se résolut d'étudier en médecine. Ce qui le

mit en réputation, ce fut la cure qu'il fit d'un gentilhomme qui

étoit au Roi: ce gentilhomme en parla à Sa Majesté qui n'avoit

point encore d'enfants. Le Roi le fit venir, et, quoique Fernel

fût assez jeune encore, le Roi, sur le témoignage du cavalier,

ajouta foi à ce qu'il lui dit. Le Roi obligea la Reine à dire à

Fernel toutes les particularités qu'il falloit savoir. Il dit au

Roi qu'il croyoit que la Reine pourroit concevoir s'il la voyoit

dans le fort de ses purgations; ce qu'il fit. Mais en récompense

la plupart de ses enfants n'étoient pas de trop bonne

constitution. Fernel ensuite fut premier médecin du Roi. On a su

cette particularité de ceux de sa famille qui la reçurent par

tradition. (T.)

J'ai ouï conter une chose assez judicieuse de ce maréchal de Retz.

Charles IX avoit une levrette admirable qu'il aimoit fort; il sut

qu'un gentilhomme de Normandie en avoit une fort bonne; il la fait

venir, et le gentilhomme aussi. On court un lièvre avec ces deux

chiennes: la levrette du gentilhomme faisoit mieux que la sienne. Le

Roi, déjà fâché de cela, voyant que ce gentilhomme, qui étoit sans

doute assez mauvais courtisan, dans l'ardeur de la chasse l'avoit

devancé, il lui donne brusquement un coup de houssine. Le lendemain le

maréchal vint au lever du Roi, fort triste. «Qu'avez-vous?--C'est,

sire, que vous avez perdu le cœur de toute votre noblesse.--Je vous

entends, dit le Roi, j'ai tort; je ne suis que gentilhomme, je le veux

satisfaire.» En effet, le Roi le pria de l'excuser devant tout le

monde[112]. En cet instant on eut avis qu'un petit gouvernement

vaquoit; le maréchal dit au Roi: «Sire, il le lui faut donner.» Le Roi

le lui donna. Il en usoit bien, ce favori; car il vouloit toujours

qu'il parût que le Roi donnoit de son propre mouvement.

[112] C'est on fort beau trait; mais Louis XIV fut plus grand

quand il jeta sa canne par la fenêtre dans la crainte de

succomber à la tentation d'en frapper Lauzun.

Le cardinal sut qu'il y avoit chez messieurs Du Puy un manuscrit de M.

de Brantôme, de la maison de Bourdeilles, contenant plusieurs volumes,

dans un desquels étoient les amours de la duchesse de Retz, femme

d'Albert, où il y avoit maintes belles choses à l'honneur de la dame.

Il n'eut jamais de repos que messieurs Du Puy ne lui eussent permis

d'effacer tout ce qui étoit contre sa grand'mère, et le manuscrit est

effacé de façon qu'on ne sauroit déchiffrer un mot[113].

[113] Il seroit impossible de vérifier ce point, quoique la

plupart des manuscrits originaux de Brantôme existent à la

Bibliothèque royale, ainsi que les copies que MM. Du Puy en ont

fait faire. Les passages indiqués devroient se trouver dans le

volume des _Dames galantes_, et le manuscrit original de ce

volume paroît avoir été détruit. (Voyez la _Notice sur Brantôme_,

t. 1, p. 95; Paris, 1822, in-8º.)

Il y avoit ici un Gondy dans les partis: ce fut celui qui bâtit

l'hôtel de Condé, et qui fit le jardin de Gondy à Saint-Cloud. C'étoit

un homme fort voluptueux: on dit que dînant chez un de ses amis, à

cinq lieues de Saint-Cloud, où il n'y avoit point de verres de

cristal, il dit à un de ses gens: «Va m'en quérir un à Saint-Cloud, et

ne te soucie pas de crever mon cheval.» Il y va. Le cheval crève en

arrivant, et le valet en descendant cassa le verre. Cet homme méritoit

bien de mourir gueux comme il est mort.

Pour revenir où nous en étions: à Florence, un jeune gentilhomme qui

étoit à lui, car il en avoit quatre, et le reste à l'avenant, s'avisa

de faire faire un pourpoint de taffetas à bandes sans les ourler. Un

jour au Cours la grande-duchesse mère et mademoiselle de Guise vinrent

à passer, qui se crevoient de rire de voir cette extravagance, car cet

homme étoit à la portière, et sembloit être vêtu de toiles

d'araignées, tant il avoit de filets aux bras et au corps.

Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome quatrième Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle · 第 6 / 28 段