le soudart, qui commandoit les troupes de Bordeaux, y alla loger. Elle
fit la diablesse, dit qu'il ne falloit point souffrir un rebelle, et
écrivit à la cour qu'elle supplioit la Reine de ne la mettre pas au
rang des coupables, encore qu'elle fût dans une maison qui étoit
ouverte aux séditieux; et cela pensa faire piller la maison de son
père. Elle étoit au carnaval à Paris, en 1651, où elle avoit bonne
envie que M. de Maisons l'épousât; mais il fut assez imprudent pour
laisser échapper une si grande fortune. Elle s'avisa un jour de
convier bien des gens à la comédie; puis, quand la pièce fut achevée,
elle fit fermer la porte de la salle, et, avec une porcelaine, alla
quêter tous les hommes qui, pour sortir, furent contraints de payer.
COSTAR[78].
Costar est fils d'un chapelier de Paris, qui demeuroit sur le pont
Notre-Dame, à _l'Ane rayé_[79]. Son père le fit étudier; il réussit,
et, ne manquant pas de vanité non plus que d'esprit, il se voulut
dépayser, et demeura presque toujours dans la province; de sorte que
la première fois qu'il revint ici il se vouloit faire passer pour un
provincial. Mais quelqu'un lui dit joliment qu'il feroit tort à Paris
de lui ôter la gloire d'avoir produit un si honnête homme, et que,
quand il le nieroit, _Notre-Dame_ pourroit fournir de quoi le
convaincre. La première chose qu'il fit ce fut un sermon qu'il
montroit à tout le monde. Un jour il le lut à M. Le Maistre, à M.
Patru et à M. d'Ablancourt. Il y avoit une comparaison d'un vent
coulis qui se glisse entre deux montagnes: cela donnoit une assez
vilaine idée. Le Maistre étoit derrière lui, et lui tiroit la langue
d'un pied de long. Costar disoit: «Il y a eu de sottes gens à la
province qui n'ont pas trouvé que cela fût bien.» Les auditeurs, qui
mouroient d'envie de rire de cette grotesque et de plusieurs autres,
prenant prétexte de rire des provinciaux, se mirent à rire de
lui-même[80].
[78] Pierre Costar, né à Paris en 1603, mourut le 13 mai 1660.
[79] On dit que son véritable nom est _Coustar_: il a cru se
déguiser en ôtant un _u_. (T.)--Il signoit _Costar_.
[80] Le père Du Bosc, qui le voyoit un jour faire de grands
compliments à bien des gens, disoit: «Bon Dieu, le grand
paraphraseur de _votre serviteur très-humble_, que voilà.» (T.)
En ce temps-là les Odes de M. Godeau et de M. Chapelain, à la louange
du cardinal de Richelieu, parurent, et ensuite M. Chapelain eut une
pension de M. de Longueville. Costar, par une étrange démangeaison
d'écrire, et pensant se faire connoître, en fit une censure, qui le
fit connoître en effet, mais non pas pour tel qu'il croyoit être; il
n'y avoit que de la chicanerie, et, ce qui ne se pouvoit excuser, sans
avoir jamais vu M. Chapelain, et sans avoir rien ouï dire qu'à son
avantage, il s'écrioit en un endroit: «Jugez, après cela, si M. de
Longueville n'a pas bien de l'argent de reste, de donner deux mille
livres de pension à un homme comme cela?» Cette censure ne fut point
imprimée; elle courut pourtant partout. Cheselles lui écrivoit une
fois: «Ne pensez pas me fouetter avec vos verges encore toutes
dégoûtantes du sang des Godeaux et des Chapelains.» Quelques années
après, il se donna à l'abbé de Lavardin, aujourd'hui M. du Mans, qui,
après avoir déclaré qu'il se retiroit au Maine pour étudier cinq ou
six ans, et qu'il n'en reviendroit point qu'il ne fût bien sûr de son
bâton, s'y retira effectivement; mais, au bout de ce temps-là, cet
homme, qui devoit jeter de la poudre aux yeux à tout le monde, ne
réussit pas autrement, et eût même le malheur de demeurer court en un
sermon devant la Reine-régente. Madame de Cavoye, dont nous parlerons
ensuite, dit plaisamment «qu'il avoit fait le vidame en chaire.» C'est
que le vidame, fils aîné du duc de Chaulnes, ne fit rien la première
nuit à la veuve de Tournon (fille de Villeroy) qu'il avoit épousée,
quoiqu'elle fût jeune et jolie.
Costar, qui étoit venu à Paris avec l'abbé, reconnut bien qu'il
n'avoit rien fait qui vaille de s'attaquer à des personnes dont la
réputation étoit établie. Il change donc de batterie, et se met à
courtiser Voiture plus qu'il n'avoit fait par le passé; car il y avoit
long-temps déjà qu'ils se connoissoient, afin que, par son moyen, il
pût avoir accès à la cour, et réparer, s'il pouvoit, sa faute. Un jour
que M. Chapelain étoit avec Voiture, Costar y vint, et, n'ayant pas
été averti que c'étoit M. Chapelain, ils s'entretinrent longuement
sans que jamais l'offensé, qui le connoissoit fort bien, fît semblant
de le connoître. Enfin, Chapelain s'en alla, et Costar, qui l'avoit
trouvé d'agréable conversation, demanda à Voiture qui il étoit.
«C'est, lui dit Voiture, M. Chapelain, cet homme que vous avez tant
étrillé.» Costar fit le désespéré d'avoir désobligé un si honnête
homme, et pria Voiture de faire en sorte que M. Chapelain le lui
pardonnât; que c'étoit _delicta juventutis_: notez qu'il avoit
trente-huit ans quand il fit cette _jeunesse_. Voiture y travailla, et
Chapelain, pour assoupir cette querelle et ne plus faire parler le
monde, souffrit cette réconciliation. Costar alla donc le trouver, et
se mit à genoux devant lui. Chapelain, honteux de cette ridicule
soumission, tourna la tête. «Ah! monsieur, lui dit l'autre, regardez
l'état où je suis.» Car, comme s'il avoit eu un robinet à chacun de
ses yeux, il jeta, sur l'heure, une grande abondance de larmes: c'est
un fort bon comédien. Chapelain, cette fois-là, fut tout-à-fait
déferré, et ne savoit que lui dire. Enfin, _tàm ambitiosus imber_[81]
cessa quand il plut à Dieu. Avec tout cela, Costar ne persuada jamais
personne, et n'a jamais pu passer pour sincère. Vous verrez, par ce
que je vais vous dire, qu'on lui faisoit justice.
[81] _Cette pluie produite par l'ambition._
Il disoit que Ménage étoit son meilleur ami: il lui écrivit un jour
qu'il le prioit d'aller pour quelque affaire voir un homme de lettres
qui demeuroit avec feu M. d'Amiens, et qu'aussi bien il seroit sans
doute bien aise de le connoître. Ménage lui manda qu'il iroit un tel
jour. Costar, qui étoit au Maine, croyant qu'il n'auroit pas manqué à
y aller, comme il lui avoit écrit, laissa passer quelques jours, et
puis lui écrivit une belle lettre dans laquelle il y avoit: «Au
reste, monsieur, un tel est si satisfait de votre visite, que, etc.»
Et, après avoir dit bien des flatteries à Ménage, il ajoutoit: «Mais
il faut le laisser parler lui-même;» et il feignoit que quatre ou cinq
lignes qu'il avoit mises ensuite étoient extraites de la lettre de cet
homme. Il se trouva que Ménage avoit eu affaire, et n'avoit point fait
cette visite; et, ayant reçu cette lettre, il fit une réponse qui
commençoit ainsi: «A d'autres, à d'autres, monsieur Costar, etc.»
Costar lui répliqua que c'étoit par prophétie qu'il avoit écrit de la
sorte, et qu'il n'avoit fait que prévenir les pensées de son ami.
A propos de lettres, voici encore une bonne histoire[82]. M. de Laval
ayant été tué à Dunkerque, M. d'Avaux écrivit une lettre bien faite et
bien civile à la marquise de Sablé, qui, n'étant pas encore trop en
état d'écrire, pria Costar de répondre pour elle. Lui, qui ne
demandoit pas mieux, fit une réponse et la lui porta: elle fit
semblant d'en être contente; mais, à peine eut-il le dos tourné,
qu'elle s'écria: «Ah! mon Dieu! la méchante lettre! que je n'ai garde
de l'envoyer!» Costar, qui n'étoit pas de son avis, en avoit gardé
copie, et aussi de celle de M. d'Avaux, et fut ravi d'avoir une
occasion de se pouvoir louer en tierce personne. Il va donc chez
madame de Saint-Thomas, dont il faisoit le galant, sans scandale, ce
lui sembloit, à cause qu'il est un peu son parent. Là, il se mit à
lire la lettre de M. d'Avaux; on la trouva fort belle. «La réponse,
dit-il, est tout autre chose.» Il la prend et en fait admirer
jusqu'aux virgules. Il se trouva d'assez sottes gens chez cette femme
auxquels pourtant il ne put refuser d'en laisser prendre copie; de
sorte que l'une et l'autre lettres coururent bientôt les rues.
Quelques jours après, M. de Maisons, le fils, demanda à la marquise
s'il n'y avoit point moyen d'avoir copie de la lettre qu'elle avoit
écrite à M. d'Avaux. Elle lui dit que jamais de sa vie elle n'avoit
donné copie d'aucune lettre qu'elle eût écrite. Le lendemain il y
retourne, et lui dit en entrant: «Madame, voilà ce que vous me
refusâtes hier.» Elle, bien étonnée, prend le papier, et trouve que
c'étoit la réponse de Costar; elle lui conta l'histoire, et qu'elle
avoit fait une autre lettre qu'elle avoit envoyée à Munster.
[82] Tallemant a déjà rapporté cette anecdote, avec quelques
différences, dans l'article sur Voiture, t. 2, p. 284.
Il avoit une telle bassesse, en faisant la cour à Voiture, qu'il lui
rapportoit tout ce qu'on disoit de lui. Il arriva que M. de Montausier
dit qu'il faudroit changer quelque chose à ce sonnet qu'il a fait sur
les machines des comédiens italiens. Costar alla dire à son ami que le
marquis avoit dit que pour raccommoder ce sonnet il ne falloit refaire
que quatorze vers. Toutes ces choses ensemble déplurent tellement à
madame de Rambouillet qu'elle ne voulut jamais qu'on lui menât cet
homme. Il n'a pas laissé pourtant de lui donner de l'encens dans ses
ouvrages, car il ne veut pas qu'on croie qu'il n'étoit pas connu d'une
si illustre personne.
Je l'ai vu ici faire le beau, nonobstant sa goutte, à l'âge de
cinquante ans, et il mettoit ses cheveux sous son bonnet; il n'alloit
qu'en habit court; mais il s'en avisa sur le tard, car il avoit le
visage un peu bien usé, et les yeux un peu bien rouges. Je crois qu'il
n'avoit pas été mal fait dans sa jeunesse[83]. Il s'avisa même de
copier Voiture; mais il le copioit misérablement, car il étoit
toujours guindé, toujours sur le bien dire, et il lui échappoit
souvent de grandes grotesques. Il disoit sans cesse de puantes
flatteries.
[83] Voici le portrait de Costar fait par un auteur anonyme qui
étoit son commensal. Nous le tirons d'une Vie manuscrite de
Costar adressée à Ménage:
«Il étoit, comme vous savez, monsieur, d'une taille assez haute,
fort agréable et fort dégagée. Il avoit le visage rond, et de
vives et belles couleurs y paroissoient toujours dans sa santé;
mais il avoit la vue fort courte, et ce défaut ayant commencé à sa
naissance, il ne fit que s'augmenter et devenir presque extrême
par l'âge. Ses dents étoient mal arrangées, et plus jaunes que
blanches. Ses cheveux étoient d'un châtain fort brun, et se
frisoient naturellement; tout son air avoit quelque chose de
propre et d'élégant qui auroit extrêmement plu, et qui l'auroit
rendu très-aimable, s'il n'y eût point eu aussi en tout cela de
l'affectation et de la contrainte. L'une et l'autre se trouvoient
même en son entretien, où, quoiqu'il parlât très-éloquemment, et
que ce qu'il disoit ne fût pas vide de pensées subtiles,
raisonnables et surprenantes, par tout ce qu'elles avoient de
nouveauté et de justesse, d'ingénieux et de savant, il y avoit
néanmoins toujours je ne sais quoi de trop peiné, qui en ôtoit la
grâce, en faisant voir qu'il avoit trop d'application à mettre en
ordre ce qu'il disoit, et trop de soin de l'embellir et de
l'orner. Ce fut cela même qui obligea un jour M. Scarron, dont
l'esprit étoit vif et tout rempli de naïves grâces, qui ne
connoissoient aucune étude, et qui agissoient partout librement,
de dire de lui à l'oreille de quelqu'un de ses amis: «Bon Dieu!
que j'aimerois bien mieux qu'il dît sans y prendre garde _mangy_
pour _mangea_, et qu'il donnât des soufflets à Ronsard, que de
parler toujours si bien et si juste!» (_Vie de Costar_, suivie de
la _Vie de Louis Pauquet_, manuscrit du temps, communiqué par M.
Aimé Martin. Nous nous proposons de donner ces deux ouvrages à la
suite de ces _Mémoires_.)
Un jour que madame de Longueville étoit au Cours, le laquais de
Costar, qui, selon le proverbe: _Tel le maître tel le valet_, étoit un
beau garçon, bien civil et bien disant[84], alla pour aider à
raccommoder quelque chose qui s'étoit rompu à son carrosse, et fit
cela avec beaucoup de zèle et d'un air fort galant. Madame de
Longueville fut surprise de l'honnêteté de ce laquais, et lui demanda
à qui il étoit. «Je suis à M. Costar, madame.--Et qui est ce M.
Costar?--C'est un bel esprit, madame.--Et qui te l'a dit?--Si vous ne
me voulez pas croire, prenez la peine, madame, de le demander à M.
Voiture.»
[84] Ce laquais s'appeloit Dugue; il devint valet-de-chambre de
Costar. Ce dernier avoit en outre un lecteur nommé Depoix, «plein
d'esprit, qui lui lisoit infatigablement tout ce qu'il vouloit
lui faire lire, d'une voix nette et claire, sans prendre jamais
un mot pour l'autre.» L'abbé Pauquet étoit le secrétaire en
titre, «qui lui rendoit les plus grands et les plus importants
secours dans toutes ses écritures, dont il avoit besoin de
conserver jusqu'aux moindres lignes et aux moindres syllabes.
Elles méritoient qu'on eût ce soin, continue l'auteur anonyme,
car elles lui avoient été si utiles, qu'elles lui avoient produit
dix mille livres de rente; elles lui avoient donné pour près de
douze mille francs de vaisselle d'argent, et pour une somme
considérable d'autres meubles, qui lui pouvoient servir, et pour
le nécessaire et pour le plaisant.» (_Vie Manuscrite_ déjà
citée.)
Ce beau garçon nuisit peut-être à Costar, et par réflexion à son
maître. L'évêque du Mans, celui à qui le feu Roi avoit eu l'audace de
donner cet évêché sans en parler au cardinal de Richelieu, étant mort,
en 1648, plusieurs y prétendirent. L'abbé de Lavardin en fut un: les
habitants le demandoient, à ce qu'on dit, parce que c'est un homme
d'une des meilleures maisons du pays, et le peuple a toujours de la
vénération pour ceux qui le mangent. Lui, outre cela, prétendoit cet
évêché quasi par droit de succession, à cause que son oncle l'avoit
eu; et c'est à cause de cela qu'il ne le lui falloit pas donner, car
son oncle y a vécu avec toute sorte de libertinage. Or, quand l'abbé
en parla à M. Vincent[85], alors chef du conseil de conscience de la
Reine, M. Vincent lui dit qu'il avoit tort de penser à l'épiscopat;
que sa vie n'étoit pas dans l'ordre, et qu'il avoit chez lui un M.
Costar, qui étoit un s........, et qui faisoit profession d'impiété et
d'athéisme. Ce fut pour cela que Costar s'en alla à Angers, sous
prétexte d'un mariage dont il se mêloit. Pour l'humeur italienne, on
l'en a toujours un peu accusé; pour le reste, je n'en ai rien ouï
dire. L'abbé ne se rebuta point: il fit la cour trois mois durant à M.
Vincent, et disoit tous les jours la messe à Saint-Lazare. Cet homme
ne se rendoit point, et lui dit un jour: «Allez, vous avez fait un
cours d'athéisme avec votre Costar.» L'abbé lui dit à cela: «Monsieur,
je vous prie d'envoyer chez moi saisir tous mes livres et tous mes
papiers, et vous verrez si vous trouverez que j'aie noté à la marge
aucun passage qui sente l'athéisme, ou qu'il y ait rien de tel dans ce
que je puis avoir écrit.» Cela dura depuis le mois de mai jusqu'à la
Saint-Martin, que M. le coadjuteur[86], Martineau, chantre de
Notre-Dame, nommé évêque de Bazas, feu M. de Senlis (mais il ne s'y
trouva pas), et le pénitencier de Notre-Dame, qui étoient du conseil
de conscience, eurent ordre d'examiner si l'abbé de Lavardin n'étoit
point athée, et si on pouvoit en conscience lui donner un évêché.
Martineau et le pénitencier furent d'avis que, pour le scandale que
cela avoit causé, on ne le fît point évêque cette fois, et qu'il
seroit ridicule de faire évêque un homme dont on a douté qu'il fût
chrétien. Mais le coadjuteur l'emporta, et gronda fort le père
Vincent de ce que, par le rapport qu'il fit dans l'assemblée, il ne se
fondoit que sur ce qu'un homme de condition, qui ne vouloit pas être
nommé, avoit dit à un évêque, qui ne vouloit pas être nommé non plus,
que l'abbé de Lavardin étoit indigne de l'épiscopat. En effet, il ne
faudroit à ce compte-là qu'un ennemi pour perdre un homme de
réputation[87]. Ce M. du Mans, pour imiter, dit-il, ses ancêtres,
s'est mis à tenir table; mais à sa propre table les gens se moquent de
lui. L'abbé d'Effiat un jour avoit des tablettes et écrivoit:
_Première plaisanterie de M. du Mans_; _Seconde plaisanterie de M. du
Mans_. Lui en rit, car il ne voit pas qu'on le raille. Chez le Roi
quelqu'un demanda d'où venoit le mot de prélat; M. du Mans donne dans
le panneau et étale ses éruditions. Nogent, quoique méchant bouffon,
les mena battant d'une façon pitoyable.
[85] Fondateur des Lazaristes, le vénérable saint Vincent de
Paul.
[86] Le cardinal de Retz.
[87] M. du Mans conserva néanmoins une bien mauvaise réputation;
car après sa mort, des prêtres ordonnés par lui, et notamment le
célèbre Mascaron, furent ordonnés de nouveau sous condition.
(_Vie de Saint-Évremont_, par Des Maiseaux, à la tête de ses
_Œuvres_, 1753, in-12, t. 1, p. 31.)
Pour revenir à Costar, il a quelquefois des raffinements assez
bizarres. Il dit qu'il se fit durer la fièvre-tierce six mois, parce
qu'au sortir de l'accès il avoit des rêveries agréables. Plusieurs ont
remarqué cela aussi bien que lui; mais je ne pense pas que personne se
soit encore avisé d'une volupté semblable. Pour ses ouvrages, avant la
_Défense de Voiture_, il n'avoit fait que des lettres qu'il n'a pas
publiées. C'est un esprit encastelé[88]; mais on ne peut pas dire
qu'il n'écrive pas bien à tout prendre. Je lui ai vu montrer avec un
plaisir étrange une lettre par laquelle il remercioit M. Servien de
l'emploi de secrétaire qu'il lui offroit lorsqu'il croyoit aller en
ambassade auprès du Saint-Père; mais la _Défense de Voiture_ est, sans
comparaison la meilleure chose qu'il ait faite et qu'il fera; ce n'est
pas que Girac et lui ne se trompent tous deux, car Girac accuse
Voiture de choses dont il ne le devroit point accuser, comme de
libertinage, et d'avoir écrit la lettre de _la Berne_[89] et celle _du
Valentin_[90]. Il pouvoit dire, car il prétend qu'il n'a écrit cette
lettre que pour Balzac seul, et point pour la faire courir comme a
fait Costar, qu'où Voiture badinoit, il étoit inimitable; que son
sérieux ne valoit pas grand chose, et qu'à tout prendre il n'écrivoit
nullement juste. Costar veut tout défendre, et prend le style sérieux
de Voiture pour le style sublime. Cependant la pièce est fort
agréable, en ce qu'elle berne Balzac d'un bout à l'autre, qui étoit un
des hommes du monde qui avoit donné autant de prise sur lui; ce n'est
pas que ce soit une infamie à Costar d'avoir baffoué un homme qu'il
avoit baisé au cul. On voit dans la préface que Girard a mise
au-devant des _Entretiens de Balzac_, la preuve de ce que je dis.
Costar, voyant le succès qu'avoit eu ce livre, en donna un second
qu'il appela les _Entretiens de M. de Voiture et de M. Costar_; il y a
furieusement de latin et bien des bévues, car il prend souvent
_martre_ pour _renard_[91]; et ma foi cela n'est bon que pour faire
mieux entendre les lettres que Voiture lui a écrites. Il fait
là-dedans le docteur, et il se trouve que Voiture entend tout
autrement bien les auteurs que lui, et se moque de lui en plus d'un
endroit, sans qu'il s'en aperçoive ou qu'il en ose rien témoigner.
Girac a répondu à Costar, et il n'y a déjà que trop de volumes.
[88] _Encastelé_ se dit d'un cheval qui a la corne du pied trop
serrée. Pris au figuré, il signifie ici un esprit trop étroit.
[89] _Voyez_ la Lettre 9 de Voiture, où il raconte à mademoiselle
de Bourbon, depuis duchesse de Longueville, qu'il a été _berné_
comme Sancho Pança dans le roman de Cervantes.
[90] _Voyez_ la lettre 95 de Voiture, écrite à madame de
Rambouillet. Le Valentin est un château situé près de Turin.
[91] Allusion à un passage de la _Requête des Dictionnaires_ de
Ménage, où il est dit que Colletet prenoit souvent Renard pour
Marte. (P. 13 de l'édition in-4º de 1652.)
Costar s'avisa, en publiant la _Suite de la Défense de Voiture_,
d'écrire à M. le chancelier une lettre qui commence ainsi:
_Monseigneur, si vous n'étiez le grand-prêtre de Thémis et le
souverain sacrificateur des Muses_, etc. M. Gaulmin[92], qui étoit
présent, lui dit: «Monsieur, si vous n'y prenez garde, il vous fera
bientôt chanter messe.» Il écrivit aussi au feu premier président, et
il y avoit en un endroit: «Monseigneur, que vous êtes beau!» Le
premier président, qui ne jugeoit pas trop mal, montrant cela à
Bois-Robert, lui dit: «S'en délecte-t-il? est-il du métier?--Oui, oui,
dit l'autre.--Il faut donc, reprit-il, que je prenne garde à moi
désormais; je n'eusse jamais pensé qu'on me dût traiter de beau!»
Toute l'Académie s'en moqua, car on y montra cette lettre au
chancelier; et Bois-Robert, pour achever Costar, se mit à lire cette
lettre dont j'ai parlé dans son historiette, et il leur disoit, en un
endroit qui étoit un peu malin: «M. le maréchal de Schomberg et M. le
maréchal de Gramont, qui sont infatués de la _Défense de Voiture_,
veulent que j'ôte cela et encore cela: me le conseillez-vous,
messieurs?--Gardez-vous-en bien, lui dirent-ils.--Ma foi, je
l'enverrai donc, dit-il, comme la voilà.»
[92] Gilbert Gaulmin, maître des requêtes, puis conseiller
d'État, mourut en 1665, à l'âge de quatre-vingts ans. On a de lui
de savants ouvrages; mais il est encore plus célèbre par ses
liaisons avec les érudits et les gens de lettres de son temps.
Sur cette _Suite de la Défense de Voiture_, Costar pria Conrart de lui
dire son avis. L'autre lui écrivit que tout le monde étoit scandalisé
de ce qu'il déchiroit M. de Balzac, car cette fois il lève le masque
et ne raille plus, et aussi de traiter si mal M. de Girac sur une
chose où il n'y avoit motif. C'est sur je ne sais quel passage. Costar
lui répondit en colère qu'on avoit bien raison de lui avoir donné avis
qu'il étoit plutôt pour Girac que pour lui. Conrart, qui a toujours de
la bile de reste, monte sur ses grands chevaux; Costar cale la voile,
et lui demande pardon.
Girac, dans une réponse qu'il faisoit imprimer contre Costar, en 1658,
avoit mis trois ou quatre lettres de Costar assez impies. Courbé,
sottement, comme il est l'imprimeur des deux adversaires, communiquoit
à l'un et l'autre tout ce qu'il imprimoit. Costar, voyant cela, fait
saisir l'impression, et au Châtelet il fut dit que n'étant point
question d'accuser le sieur Costar d'impiété, défenses étoient faites
d'imprimer le livre qu'il ne fût mis en l'état qu'il devoit être.
Costar se sert de la main de Pauquet[93], de sorte qu'on ne sauroit
prouver que ces lettres sont de lui. Il y en a une où il dit qu'il
veut sacrifier à une religieuse, et joue sur tous les endroits de la
messe. Voilà Courbé puni comme il le méritoit.
[93] Louis Pauquet, chanoine et archidiacre du Mans, étoit
secrétaire, créature et _factotum_ de Costar. Cet homme, né à
Bresles, en Bauvoisis, avoit été laquais; il avoit trouvé le
moyen d'apprendre le latin, mais il étoit livré à l'ivrognerie de
la manière la plus dégoûtante. Costar le tenoit très-sévèrement
sur ce chapitre. Après sa mort, Pauquet continua de se livrer à
la débauche, il mangea son bien, et mourut âgé de soixante-trois
ans, le 14 novembre 1673. (_Vie de Pauquet_, à la suite du
manuscrit déjà cité.)
Girac a trouvé que Costar, qui le railloit de n'être que fils d'un
conseiller d'Angoulême, étoit, comme chacun sait, fils d'un chapelier,
et petit-fils d'un gadouard. Dans le premier volume de ses lettres,
car quoiqu'il ne se vende point, il en fait imprimer un second, il y
en a une (c'est la dernière) où il parle assez mal de _la Pucelle_;
cependant M. Chapelain, lâchement, lui écrit tous les ans dix ou douze
fois.
Le cardinal Mazarin, quand il est assez mal pour ne pas songer aux
affaires, se fait lire, pour se divertir, les lettres que Costar lui a
écrites.
Notre homme avoit si bien su traiter Colbert quand il alloit et
revenoit de Mayenne, qu'il le recommandoit au procureur-général[94],
et, par ce moyen, il avoit douze cents écus comme historiographe.
Rose[95] lui avoit valu cinq cents écus de pension, en faisant goûter
au cardinal _la Défense de Voiture_. Il mourut à l'âge de soixante
ans[96] dans de grandes douleurs, car sa goutte étoit remontée, mais
assez philosophiquement. Il fit tout le bien qu'il pouvoit faire à
Pauquet; il lui laissa dix mille écus avec sa prébende du Mans[97].
Pour le reste, aussi bien que pour cela, M. du Mans a suivi la volonté
du défunt: il avoit soin de l'éducation du petit de Lavardin; il
menoit une vie assez douce au Mans.
[94] Nicolas Foucquet, procureur-général et surintendant des
finances.
[95] Secrétaire de Mazarin; il devint ensuite secrétaire
particulier _ayant la main_ du Roi, c'est-à-dire écrivant les
lettres qui passoient pour être de la main du Roi. Il a été
président de la chambre des comptes, et membre de l'Académie
françoise. Il étoit célèbre pour son avarice.
[96] Il mourut le 13 mai 1660. (_Manuscrit déjà cité._)